La main invisible, ou la concurrence impure et imparfaite.
Le postulat économique capitaliste libéral repose depuis toujours sur une théorie formulée il y a trois siècles (1759) par un certain Adam Smith : la théorie de la main invisible.
Selon cette théorie, chacun, en agissant égoïstement et pour son propre intérêt, est amené à produire plus d’effets bénéfiques pour la communauté que s’il travaillait réellement au bénéfice de celle-ci. Il est donc conduit par une sorte de « main invisible » à “remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions”. La somme des intérêts individuels fait l’intérêt général ; en conséquence, que le boucher, le banquier, l’instituteur, soient égoïstes et ne recherchent que leur intérêt personnel est une bonne chose car ainsi, ils concourent au bien-être commun plus sûrement et plus efficacement que s’ils avaient réellement pour mission d’y travailler.
Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur
avantage. Adam Smith
A noter qu’

Adam Smith
n’était pas lui-même un libéral (ce qui n’avait d’ailleurs aucun sens à son époque) et croyait au contraire à une certaine intervention de l’État : père de la division du travail (avec son fameux cas de la manufacture d’épingles), il reconnaît, un siècle avant Taylor et Ford, le risque d’un “abrutissement” des ouvriers, contraints à des tâches répétitives et monotones. Pour palier à ce problème, Smith souligne notamment l’importance de l’engagement de l’État sur le plan éducatif. Mais sa théorie —qui n’a d’ailleurs jamais porté ce nom, l’occurrence “main invisible” n’apparaissant qu’une seule fois dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, reprise, interprétée et actualisée par de nombreux autres (notamment Ricardo, Say), a jeté les bases du libéralisme tel que nous le connaissons aujourd’hui.
L’erreur avec la main invisible a toujours été d’adopter une attitude trop radicale: ou bien la porter aux nues, y voir un principe fondamental, vrai en tout en temps et en tout lieu, ou bien, au contraire, lui nier tout intérêt et toute pertinence —ce qui serait un peu problématique vu qu’elle est à la base du système économique le plus efficace tous les temps.
1. La main invisible, ou la libération du marché
2. Les hypothèses de la concurrence pure et parfaite contestées
└ Des barrières à l’entrée, des barrières à la sortie
└ Des asymétries d’information
└ Comment penser l’économique?
└ Le problème des externalités
3. La concurrence dans un cadre imparfait: le souverain bien?
└ La concurrence fait-elle baisser les prix?
└ Privatiser, privatiser qu’ils disaient…
4. Une tentative de conclusion
La main invisible, ou la libération du marché
Pour les libéraux, les marchés doivent être régulés le moins possible voire pas du tout, car ils finissent toujours par agir pour le mieux pour toute la société. Comme tirés par une main invisible, ils s’autorégulent et tendent à s’équilibrer naturellement. Avec un marché libre, les firmes choisiront les méthodes de production les plus efficaces afin de maximiser leur profit. Les prix de vente seront réduits sous l’effet de la concurrence sur les marchés. Les agents économiques (c’est-à-dire les ménages, les entreprises) investiront dans les industries qui ne parviennent pas à satisfaire la demande et qui fournissent donc les retours sur investissement les plus élevés. Dans les secteurs en surproduction, les investisseurs se retireront sous l’effet de profits nuls voire négatifs. Dans le domaine de l’éducation, les étudiants seront amenés à choisir les carrières qui manquent de travailleurs, les plus rémunératrices. Il y aura donc peu de chômage : le marché du travail s’équilibrera lui aussi pour le mieux, and everybody will be happy.
Toute intervention de l’État qui viendrait fausser le fonctionnement desdits marchés est donc à proscrire. Dans l’idéal, il faudrait éviter des mesures étatistes comme une redistribution trop importante des richesses, les salaires minimaux (le SMIC viendrait fausser l’équilibre entre offre et demande sur le marché du travail), les minimas sociaux comme le RSA et les barrières protectrices (douanières, par exemple).
Les deux plus grands penseurs libéraux de ce siècle, Friedrich Hayek et Milton Friedman, eurent des mots très durs à l’encontre de l’État, vu comme un mauvais gestionnaire, inefficace, coûteux, improductif, voire dangereux.
Ce n’est pas qui gouverne mais ce que le gouvernement est autorisé à faire qui me semble être le principal problème. Hayek
Si vous mettez le gouvernement dans le désert du Sahara, en 5 ans il n’y aura plus de sable. Friedman
Comment pourra-t-on jamais ramener l’Etat à de justes proportions ? Je pense qu’il n’y a qu’une façon : celle dont les parents contrôlent les dépenses excessives de leurs enfants, en diminuant leur argent de poche. Pour un gouvernement, cela signifie réduire les impôts. Friedman
Une solution gouvernementale est généralement pire que le problème. Friedman
Pour que tout se passe de cette façon, pour les marchés agissent parfaitement et soient parfaitement libres, les libéraux estiment que doivent être remplies les conditions de la concurrence pure et parfaite. Plutôt que de discuter de la pertinence du principe de la main invisible (on en reparlera, mais cela relève plus de la philosophie et l’anthropologie que de l’économie), c’est donc à l’une de ses conséquences, à savoir la concurrence pure et parfaite, que je voudrais m’attacher ici. Ce modèle, posé par Frank Night en 1921, stipule 5 conditions :
- atomicité du marché : il y un grand nombre d’acheteurs et de vendeurs sur le marché, chacun ne pouvant, seul, influencer sensiblement les prix par ses décisions.
- homogénéité des produits : les produits ont des caractéristiques semblables (ou comparables). Par exemple sur le marché des voitures, on peut comparer deux voitures entre elles.
- transparence de l’information : toutes les caractéristiques du marché sont connues des acteurs.
- libre entrée et libre sortie : toute acheteur ou vendeur est libre d’entrer ou de quitter le marché à tout moment.
- libre circulation des facteurs de production: le capital et le travail —main d’œuvre— peuvent circuler librement.
Selon les libéraux, si ces conditions sont remplies, le marché fonctionnera de manière optimale, apportant un maximum de richesses à un maximum de monde. Comme tout marché tend à remplir ces conditions, l’État ne doit surtout pas intervenir, au risque de fausser la concurrence « pure et parfaite ».
Les hypothèses de la concurrence pure et parfaite contestées
Sauf que. L’hypothèse de concurrence pure et parfaite est une lubie, une croyance, un article de foi, pensé par des gens vivant manifestement en dehors de la réalité. Qui n’est jamais vérifié.
Des barrières à l’entrée, des barrières à la sortie
D’abord, les acheteurs et les vendeurs sont rarement libres d’entrer et de sortir à loisir sur le marché, car il existe des « barrières à l’entrée ». S’introduire sur le marché des télécoms, par exemple, exige de pouvoir mettre des millions (voire des milliards) d’euros sur la table, et il sera très facile à vos concurrents de s’entendre pour vous mettre des bâtons dans les roues. C’est ce qu’on appelle un “monopole naturel”: dans certains secteurs (principalement les secteurs “en réseaux”, comme l’eau, le gaz, l’électricité, le téléphone…), les investissements initiaux sont considérables car les coûts fixes sont très élevés, alors que les coûts marginaux sont très faibles, ce qui autorise de grandes économies d’échelles. Autrement dit: au départ, il faut pouvoir mettre beaucoup d’argent sur la table pour fournir le service au premier client, mais une fois l’investissement réalisé, la fourniture du service à un client supplémentaire ne coûte presque rien à l’unité (le coût marginal est inférieur au coût moyen).
Ce genre de secteur tend donc à voir l’apparition d’un monopole privé, car un opérateur déjà présent sur le marché n’aura aucun mal à fournir le service à un client supplémentaire, alors qu’un nouvel entrant devra assurer des investissements considérables pour un nombre de clients hypothétiques bien plus faibles. Les petits concurrents sont donc rapidement éliminés et l’on voit un tout petit nombre d’entreprises (généralement une) se partageant le gâteau, et pouvant ainsi fixer les prix désirés. Il y a donc des barrières à l’entrée, qui rendent l’arrivée sur nombre de marchés très incertaine.
Dans ce genre de cas, le monopole d’État est vivement conseillé: l’un de mes profs d’économie disait ainsi que même avec des gens payés à ne rien foutre à la sécu, le système de santé français reste toujours bien plus efficace que le système américain, disparate, inégalitaire et extrêmement coûteux à cause de la mise en concurrence —la sécu, par exemple, n’a pas besoin de faire de dépenses publicitaires…
Il existe également des barrières à la sortie. Même si c’est possible en théorie, les consommateurs changent rarement, en tout cas peu souvent, de banques, d’opérateurs téléphoniques ou encore d’appartements sous prétexte qu’ils ont trouvé moins cher ailleurs ! Tout simplement parce que le changement représente souvent beaucoup d’emmerdements (papiers à remplir et tracasseries administratives, temps de latence, force des habitudes contractés, bonnes relations avec le prestataire de service actuel, etc.) pour un bénéfice généralement minime. Donc, un client d’Orange qui s’aperçoit que Free est 10€ moins cher ne va pas systématiquement quitter Orange pour aller chez Free, selon la représentation qu’il a du rapport emmerdements/avantages. La sortie sur les marchés n’est donc pas aussi libre et fluide que prévu non plus.
Des asymétries d’information
Ensuite, et c’est probablement l’un des points les plus essentiels, l’information n’est jamais parfaitement transparente. Il vous est impossible de savoir, lorsque vous achetez un pull-over, si vous avez à coup sûr acheté le moins cher du marché, à pull-over équivalent en qualité (notion par ailleurs souvent subjective et difficile à définir avec précision).
C’est ce qu’on appelle l’asymétrie d’informations. Les informations ne sont pas disponibles pas tous, au même endroit ni au même moment. On peut reprendre le célèbre exemple d’Akerlof, (prix Nobel d’économie 2001), le market for lemons: sur le marché des voitures d’occasion, à moins d’être un spécialiste, vous connaissez rarement toutes les caractéristiques de la voiture que l’on vous vend et vous êtes toujours susceptible de vous faire arnaquer par le vendeur, qui connaît bien mieux son véhicule que vous. De fait, vous n’êtes généralement pas prêt à débourser plus que le prix moyen que vous constatez pour une voiture d’occasion. Ce qui décourage les vendeurs de bonnes occasions, qui ne parviennent pas à vendre leur voiture à un juste prix. Ainsi, les produits les moins chers et donc les plus mauvais éliminent les bons produits, et il ne reste que les épaves (lemons). C’est ce que les économistes appellent le phénomène de “sélection adverse”.
En Bourse, même chose : la circulation de l’information n’est pas parfaite. Entre les délits d’initiés, les fausses informations, les rumeurs, …. en définitive, vous n’avez jamais aucune certitude d’avoir pris la meilleure décision. L’existence du métier de courtier prouve bien que l’information n’est pas gratuite, donc pas totalement transparente. Vous pouvez vous tromper.
De la même façon encore, les étudiants ne savent pas nécessairement quels sont les secteurs les plus demandeurs de main d’œuvre, et quand bien même ils le savent, ne veulent pas forcément y aller, pour des raisons de prestige (certains métiers étant moins considérés que d’autres) ou de préférence personnelle : la maçonnerie ou la plomberie, formations rapides et peu coûteuses, vont donc se trouver en déficit chronique de main d’œuvre tandis que des milliers de jeunes iront s’inscrire en marketing ou en communication dans des formations longues, coûteuses et parfois bouchées. L’employeur lui non plus ne sait pas si le candidat qu’il s’apprête à embaucher était nécessairement le meilleur sur ce poste: il y a un aléa moral, l’information est imparfaite car incomplète, les “produits” étant par ailleurs difficiles à comparer objectivement entre eux. Le processus d’embauche est largement irrationnel.
Comment penser l’économique?
Ainsi, on voit que nombre de conditions de la CPP ne sont pas réalistes: comment dès lors vanter à tout crin la concurrence sans entraves si elle tend au monopole privé, à l’asymétrie d’information, aux barrières à l’entrée et à la sortie?
Mais cela, les libéraux les plus radicaux sont incapables de le penser, car nombreux en sont encore à considérer que l’agent économique est parfaitement rationnel, anticipe, prévoit, calcule, sait : qui donc irait penser au prestige d’un métier ou tenir compte de préférence personnelle quand des secteurs rémunérateurs sont demandeurs de main-d’œuvre ? Comment comprendre le sentiment altruiste, comment expliquer que certains fassent le choix de travailler dans les secteurs humanitaires ou associatifs, pourtant systématiquement moins rémunérateurs que les postes équivalents en entreprise, quand on raisonne toujours dans un cadre théorique de “concurrence pure et parfaite” ? Comment considérer l’entraide sur les forums, expliquer ces types sur internet qui passent des heures à créer d’incroyables logiciels, sites, services ou add-ons qu’ils mettent gratuitement à la disposition de la communauté, souvent par pure passion de l’informatique ?
L’erreur que font (encore trop, même si, c’est vrai, cela change) d’économistes est d’arrêter la science économique à l’économie. Le secteur non-marchand n’est que rarement étudié en économie, alors que pour vraiment comprendre l’économie et le fonctionnement des agents qui la compose, il faudrait souvent voire systématiquement établir des ponts entre économie, droit, sociologie, philosophie, psychologie, anthropologie… et revoir la notion de rationalité parfaite. Notion qui a toujours été admise par les économistes comme préalable à 99% de leurs travaux, moins par croyance que par souci d’avoir quelque chose à dire. Comment en effet proposer des modèles théoriques, un cadre de pensée, des schémas conceptuels, des outils décisionnels et méthodologiques si l’on postule que les individus sont imprévisibles? La réalité étant beaucoup trop subtile et compliquée, on a donc préférer évacuer cette dernière pour construire de sublimes modèles… théoriques.
Ce choix a un coût exorbitant du point de vue de la sociologie —rien de moins que de renoncer à comprendre l’action, et donc de restreindre sérieusement le champ de véridicité des propositions— mais il a le mérite de la cohérence. Denis Colombi, sociologue
Hayek, qui s’était intéressé à énormément de disciplines, le professait pourtant: il est impossible d’être économiste en se cantonnant à l’économie.
Personne ne peut être un grand économiste qui n’est qu’un économiste
Friedrich Hayek
Le maître en économie doit posséder une rare combinaison de dons… Il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe à un certain niveau. Il doit comprendre les symboles et parler en mots. Il doit observer le particulier en termes généraux et toucher l’abstrait et le concret du même élan de la pensée. Il doit étudier le présent à la lumière du passé et à l’usage de l’avenir. Keynes
Cet “économicisme” qui prétend expliquer les choix des agents économiques sur un plan uniquement financier, enfermer le fonctionnement du monde, des entreprises, des investisseurs, dans des théories et des statistiques qui réduisent les choix humains à un calcul de rationalité (“les prix baissent, donc la demande va augmenter, les prix montent, donc la demande va baisser”) et déduire à partir de cela l’intégralité des politiques économiques à mener me semble complètement aberrant.
Par exemple, la notion de prix psychologique, bien connue en marketing, devrait être plus étudiée par les économistes. Comment expliquer que pour un nombre non négligeable de produits, les ventes baisseront si les prix baissent trop, car les consommateurs associent inconsciemment un certain niveau de qualité à un certain niveau de prix ? Comment faire des analyses pratiques si on ne différencie pas clairement les produits en fonction de leur élasticité-demande?
Les agents économiques n’étant pas parfaitement rationnels, pour des raisons aussi bien intrinsèques (l’être humain est irrationnel, en plus d’être pécheur) qu’extrinsèques (par exemple l’asymétrie d’informations, comme on l’a vu), les économistes font des prévisions qui se révèlent souvent fausses car les agents ne se comportent pas comme prévu. Le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz ne disait pas autre chose lorsqu’il mettait en garde contre la doctrine de la main invisible : « Si c’était une vérité absolue, la morale n’aurait plus aucun contenu. Nous n’aurions jamais à nous demander : qu’est-il juste de faire ? Il nous suffirait de nous poser la question : que voulons-nous faire, qu’est-ce qui nous ferait plaisir ? On pourrait dire que les entreprises ont été nourries avec ce double langage. »
Ajoutons, pour finir de montrer l’irréalité des hypothèses de la concurrence pure et parfaite, que les produits ne sont pas toujours comparables (s’il est facile de comparer deux ordinateurs entre eux, la comparaison est nettement moins évidente lorsqu’il s’agit d’appartements ou d’instruments de musique, par exemple, soit parce que les produits sont intrinsèquement difficiles à comparer —instruments de musique— soit parce que les entreprises s’arrangent pour que leurs offres soit difficiles à comparer —allez donc comparer deux abonnements de téléphonie mobile—), et que les marchés ne sont pas toujours atomiques (il y a ceux qui tendent au monopole naturel, comme on l’a vu, mais les autres ne sont pas forcément épargnés: un petit groupe oligarchique, parfois un seul acteur, peut s’arroger un monopole, abuser d’une position dominante ou s’entendre avec d’autres sur les prix, l’actualité en est remplie) et nous avons déjà quatre caractéristiques sur cinq qui sont rarement voire jamais remplies, dans le modèle de la concurrence « pure et parfaite.»
Le modèle de concurrence pure et parfaite ne fonctionnant donc presque jamais de manière optimale, la main invisible (le marché libre) est complètement et presque toujours faussée. Il est de surcroît difficile même d’y tendre, certaines conditions se révélant définitivement impossible à remplir parfaitement.
Le problème des externalités
Par ailleurs, on sait depuis longtemps que le marché, laissé à lui-même, pose problème dans plusieurs situations, ce que les économistes appellent les externalités. C’est-à-dire que certains produits, ou marchés, ou entreprises, génèrent (parfois de manière involontaire) des effets positifs —externalité positive— ou négatifs —externalité négative— pour des personnes qui n’ont pas de rapport avec le marché, l’entreprise ou le produit en question. L’externalité est donc la différence entre le coût social et le coût privé (coûts par ailleurs rarement faciles à évaluer).
Par exemple, si un pétrolier de Total s’échoue au large des côtes françaises (toute ressemblance avec des faits existants ou ayant existé serait purement fortuite) et pourrit des kilomètres de plages, cela va générer des dégâts —externalité négative— pour des personnes qui ne sont pas parties au marché (ni acheteur du bateau , ni transporteur du pétrole, ni raffineur). Ou encore un lampadaire installé dans une rue va générer de la lumière —externalité positive— pour toute personne passant à sa proximité, que celle-ci ait payé pour le lampadaire ou pas. Il peut aussi y avoir des “externalités positives inversées”, dans le cas où c’est un agent privé qui profite d’un investissement public sans en avoir supporté le coût. C’est le cas d’EDF, qui, à titre d’entreprise désormais privée, profite de centrales nucléaires extrêmement onéreuses et financées sur fonds publics des années auparavant, lorsque cette entreprise était encore sous contrôle d’État. Il y a externalité car à chaque fois, l’agent concerné par l’externalité ne verse rien —externalité positive— ou ne reçoit rien —externalité négative— en compensation.
En fait, il y a de multiples externalités, qui sont souvent liées à ce qu’on nomme en économie publique des biens publics, parce qu’ils sont non-rivaux (la consommation du bien n’empêche pas les autres de le consommer: quand je respire, je ne prive pas les autres d’air; alors que si j’achète une télé, je prive les autres de cette télé) et non-exclusifs (tous les agents économiques ont librement accès au bien).
Si on laisse faire le marché, il n’y aura jamais de lampadaires (personne n’ayant intérêt à payer pour les autres puisque même ceux qui ne payent pas vont profiter de la lumière du lampadaire: c’est le phénomène du “passager clandestin”) et rien ne pourra empêcher le pétrolier de salir les côtes, ni indemniser les victimes. Ces externalités ne seront jamais empêchés ni même corrigées —ou seulement à posteriori, par indemnisation devant les tribunaux, et uniquement pour celles qui sont chiffrables. L’État doit donc intervenir pour corriger la main invisible —les économistes disent “pour internaliser les externalités”. Ce que la quasi-totalité des économistes, même libéraux, admettent aujourd’hui. L’étendue et les modalités de cette intervention restent cependant très discutées.
En conclusion: la main invisible, c’est une connerie théorie assez limitée.
La concurrence dans un cadre imparfait
Une fois que l’on a admis ceci, on peut parler de la concurrence dans un cadre imparfait. Pour la totalité des économistes libéraux, la concurrence, même imparfaite, est nécessairement un bienfait. Elle incite les entreprises à innover, à s’améliorer, elle réduit les prix pour le consommateur (l’offre devenant supérieur à la demande, les prix baissent nécessairement), elle assainit le marché. Sur le papier, comme ça, ça à l’air beau. Mais une fois encore, la réalité est assez différente.
Il faut ici encore rester mesuré à propos de la concurrence: la concurrence n’est ni un bienfait obligatoire et systématique (auquel cas il faut mettre la justice, la police autres institutions “pas rentables” en concurrence, puis regarder notre système s’écrouler) ni un mal systématique (auquel cas il faut tout nationaliser, et je vous laisse le soin de revenir dans la richissime et tellement productive URSS). Néanmoins on peut discuter de quelques affirmations.
La concurrence fait-elle baisser les prix?
La concurrence fait baisser les prix? Commençons par dire que c’est faux dans tous les secteurs où le prix n’est que très partiellement fonction des coûts, soit de nombreux secteurs d’activité (pour ne pas dire la majorité). Lorsque vous achetez une paire de Nike à 90€ ou un parfum à 60, vous vous doutez bien que le prix est très largement supérieur au coût de fabrication. Mais vous acceptez de payer un tel prix car vous estimez intrinsèquement que la qualité du produit le vaut. C’est ce qu’on appelle le prix psychologique, un bien de Veblen selon la terminologie économique: personne n’achèterait un parfum à 5€, même s’il était d’excellente qualité (pour autant qu’un consommateur lambda puisse en juger). Un parfum doit être classe, donc cher.
De fait, dans de nombreux secteurs d’activités, le prix n’est pas fonction du coût de fabrication, mais du prix que les consommateurs sont prêts à payer pour avoir le produit, selon les talents des publicitaires et/ou la voracité des actionnaires (pour les SMS avec des marges dépassant les 90%, par exemple, c’est moins la publicité que cette dernière qui explique l’écart entre coûts et les prix).
Maurice Allais (seul économiste français ayant reçu le prix Nobel, au passage), montrait d’ailleurs très bien avec sa métaphore du voyageur de Calais qu’il est souvent impropre de parler de coût d’un bien, mais qu’il faudrait plutôt parler de coût d’une décision, en précisant à quel niveau on la considère.
Si donc ce prix n’a que peu de rapport avec les coûts “réels”, on se doute que l’introduction d’un nouvel acteur sur un marché donné ne va pas changer fondamentalement la donne tarifaire. Les offreurs n’auront pas intérêt à baisser les prix puisqu’ils vendraient moins! Il n’y aura pas de tendance baissière des prix. La concurrence, dans ce cas, ne sera en rien profitable au consommateur au niveau des prix (elle le sera en revanche au niveau de la diversité des produits proposés).
Contrairement à ce qu’affirme la théorie microéconomique, l’offre et la demande n’auront dans ce cas que peu d’influence sur les prix: quel que soit le nombre de vendeurs de chaussures, si vous estimez qu’en dessous de 50€, une paire n’est pas de qualité, ou si, drogué par la publicité —là est le problème majeur, à mon avis—, vous ne voulez acheter que des Nike, le prix ne va pas varier sensiblement si un nouvel offreur pointe le bout de son nez.
Pour d’autres produits encore, comme l’alimentation, la demande est assez inélastique au prix. C’est l’effet “King-Davenant”: vous avez toujours besoin d’une quantité suffisante de nourriture, et n’allez pas modifier radicalement votre niveau de consommation si les prix augmentent: vous préférerez certainement sacrifier d’autres dépenses. C’est pourquoi, en l’absence de régulation, le marché risque de “surréagir”: une pénurie d’un tiers fera par exemple tripler les prix, une pénurie de moitié les fera quintupler.
Un libéral dira que c’est une bonne chose, parce que cela limitera la demande (et donc la pénurie) et incitera les producteurs à redoubler d’efforts pour répondre à cette demande, puisque leur coût marginal devient nettement inférieur à leur recette marginale: cela garantit donc la meilleure allocation des ressources. A terme, le marché s’équilibre, ajoutera-t-il.
Évidemment, cette analyse n’est pas entièrement fausse, mais pose deux problèmes. Le premier d’ordre moral: dans les pays pauvres, en cas de grave pénurie, l’augmentation des prix peut devenir tellement forte qu’elle créé une famine et entraîne des milliers de morts, car seuls les plus riches peuvent acheter de la nourriture (je ne crois pas avoir besoin d’ajouter que de multiples exemples existent de cette situation); le deuxième est un double problème d’ordre théorique: puisque, en vertu de l’effet King-Davenant, la demande est relativement inélastique au prix, on ne peut pas du tout être sûr qu’une augmentation de celui-ci “tasse” la demande, les gens pouvant chercher à constituer des réserves dans un contexte d’incertitude quant à l’avenir; par ailleurs, l’offre étant limité par les stocks et la productivité (qui ne peut pas augmenter à l’infini), rien ne garantit qu’une augmentation brutale des prix entraîne un accroissement de l’offre équilibrant le marché: autrement dit, ce n’est pas parce que cela rapporte beaucoup plus que du jour au lendemain, les producteurs vont travailler 16h par jour et retrouver tout un stock de riz caché au fond de leur garage!
Et puis, en admettant qu’un nouveau fabricant de chaussures concurrentes des Nike déboule sur le marché et commence par baisser fortement ses prix pour s’y introduire, en admettant que les consommateurs soient prêts à acheter des chaussures ressemblant à des Nike pour 20€, cette baisse des prix ne sera certainement que temporaire, car l’entreprise se retrouvera rapidement face à la pression de ses actionnaires qui vont exiger leur dû (les dividendes) sous peine de retirer leurs billes. Très vite, les prix augmenteront de nouveau. Le but d’une entreprise, il n’est pas inutile de s’en souvenir, n’est pas de satisfaire ses clients: il est de faire du profit, de préférence beaucoup, et dans tous les cas un maximum. La satisfaction du client n’est qu’un moyen pour parvenir à ce but.
Et comme je le disais plus haut, la concurrence fonctionnant mal sans intervention de l’État, il y a toujours le problème des ententes sur les prix, certes illégales mais courantes, et d’autant plus courante que selon le principe du fameux “Dilemme du prisonnier“, les concurrents ont intérêt à s’entendre sur les prix: il ne sert à rien de les baisser pour gagner des parts de marché si votre concurrent fait de même.
On peut conclure que la concurrence ne fait pas toujours baisser les prix, et quand elle le fait, l’effet est plus souvent temporaire que durable.
Cela dit, il y a évidemment des secteurs où le prix est corrélé aux coûts: par exemple les transports ou le secteur culturel. Là, le prix est très important pour le consommateur —si le prix des places de cinéma double, vous préférerez certainement aller au théâtre, et prendre le bus si celui du carburant triple— et les différents concurrents se livrent régulièrement une guerre des prix. L’effet King-Davenant reste également à prouver: d’aucuns diront que l’alimentation étant au contraire un bien essentiel et quotidien, les consommateurs seront très sensibles à la variation des prix, et iront voir chez le concurrent si les prix du fournisseur habituel augmentent. On peut de fait constater une assez courante “guerre des prix” dans la grande distribution, même si leurs marges sont en réalité très confortables (marges avant, marges arrières, besoin en fonds de roulement négatif qui permet de juteux placements financiers…). On serait donc amené à dire que dans ces domaines-ci, la concurrence a des bienfaits pour le consommateur final.
Privatiser, privatiser qu’ils disaient…
C’est encore en parti vrai, sauf qu’une fois de plus, c’est ne voir qu’un aspect du problème. Le consommateur n’est pas en coulisse. Et en coulisse, une guerre des prix se traduit par une baisse des coûts, et devinez sur quel genre de coûts les entreprises rognent le plus facilement?
Dans les secteurs fortement concurrentiels, les guerres de prix se répercutent sur des salaires bas et compressés au maximum pour rogner les coûts. Et s’accompagnent souvent d’une pression accrue et parfois insupportable sur les salariés, pour “rentabiliser son coût” (son salaire). Quiconque a déjà travaillé dans la grande distribution —en tant que caissier, par exemple— ne me contredira pas. Le cas France Telecom est emblématique à cet égard: Olivier Barberot, DRH de France Telecom, est limpide lorsqu’il explique que si l’entreprise met la pression sur ses salariés, c’est parce qu’elle doit faire des restructurations —comprendre: s’adapter au marché en licenciant autant que faire se peu— et qu’à moins de “geler la concurrence”, ces restructurations ne peuvent pas s’arrêter. Vous avez là un bon aperçu de ce que peut produire la concurrence “pure et parfaite”.
Admettons, par exemple, que des trains viennent concurrencer la SNCF. Ouverture à la concurrence. Ce n’est d’ailleurs par un fantasme, Veolia a annoncé sans rire le 23 décembre dernier qu’elle comptait faire rouler des trains. Ça viendra donc en 2011, il faudra de toute façon se plier aux injonctions de Bruxelles. Que va-t-il se passer?
Nous aurons le choix entre deux entreprises privées: SNCF ou Veolia. Bien sûr, il ne s’agit pas de construire deux voies ferrées côte-à-côte: à ce stade, on a dissocié la propriété du réseau (les RFF, les Réseaux Ferrés de France, qui est un EPIC, Établissement Public à caractère Industriel et Commercial, dont l’État est propriétaire), de son exploitation (SNCF ou Veolia), qui louent l’exploitation du réseau à RFF. Au début, les prix baisseront. Pour concurrencer la SNCF, bien implantée dans l’esprit des voyageurs, Veolia sera bien obligé de marquer le coup. Jolies pubs, “nous on lave plus blanc que blanc”, “c’est nous qu’on est les moins cher”, “nos sièges sont plus confortables et nos sandwichs aux jambons des wagons-bars sont meilleurs”, tout ça. Mais à terme, quelques mois ou années plus tard, les prix auront de bonnes chances d’augmenter (en tout cas de ne pas baisser) parce que les actionnaires de Veolia auront donné de la voix.
Rapidement, les lignes pas rentable seront abandonnées. Clermont-Ferrand, Limoges, Châteauroux: pas rentable. Eh oh, on va quand même pas maintenir des lignes et payer des conducteurs pour transporter deux pelés et trois tondus dans des montagnes. Z’ont qu’à acheter un 4×4, comme tout le monde. Non, on va plutôt doubler les Paris-Lyon et Paris-Bordeaux. Ça, c’est rentable. Un petit coup de fil et les deux PDG (qui auront entre temps triplé leur salaire) s’entendront (illégalement) sur les prix.
Et en coulisse?
Eh bien, en coulisse, les cheminots protégés seront remplacés par des précaires et/ou des salariés éjectables bien plus facilement. En coulisse, les “feignasses” ou considérées comme telles seront virés sans coup férir. En coulisse, on mettra une pression terrible sur les employés pour qu’ils fassent du chiffre.
J’en vois dans le fond qui ricanent en disant que ça leur ferait pas de mal de bosser un peu, à la SNCF. Bon, il y a des cons irréductibles partout et il est normal que les grèves répétées de la SNCF soient énervantes (c’est un euphémisme), sans parler des retards quasiment systématiques —c’est un des défauts du réseau ferroviaire: un problème sur une seule ligne et ce sont tous les trains qui en pâtissent. Personnellement, je n’ai jamais eu affaire à ce cliché si souvent véhiculé du cheminot syndiqué, râleur, qui n’en branle pas une, etc. Et Dieu sait si je prends souvent le train.
Mais bon, je ne dis pas le contraire: il y en a sans doute quelques-uns à qui ça ne ferait sans doute pas de mal d’avoir un coup de pied au cul, à la SNCF, et de se frotter au contact d’une certaine émulation concurrentielle —même si, strico sensu, la SNCF est déjà en concurrence modale, c’est-à-dire en concurrence avec la voiture et l’avion. Mais plutôt que de généraliser des cas somme toute minoritaires et de cracher sur ces “feignasses de fonctionnaires payés à rien branler”, ne faudrait-il pas plutôt considérer que leur emploi protégé et décemment payé est un modèle et un exemple à suivre? Ne s’aperçoit-on pas que c’est justement parce qu’on ouvre tous les secteurs à la concurrence qu’il y a de plus en plus de problèmes et de retards? Vous trouvez qu’Alice, ça marche mieux que ne marchait France Télécom à l’époque où il s’agissait encore d’une entreprise publique?
Et puis, qu’y gagnerait-t-on, nous simples clients? Sans doute moins de grèves, au prix de beaucoup plus de prozac pour les salariés de la SNCF. Un prix à terme pas inférieur. Une qualité pas nécessairement meilleure (au contraire, on aura tendance à rogner sur la sécurité en satisfaisant au minimum légal pour baisser les coûts). Les lignes pas rentables plus desservies. Des horaires et des billets pas compatibles entre les deux concurrents. Un bordel pour s’y retrouver.
D’ailleurs, il n’y a qu’à se rendre en Angleterre, où les transports sont largement privés et les prix largement hors de, pour s’en rendre compte. Il faut noter que la comparaison avec les pays anglo-saxons est souvent un bon moyen de refroidir les apôtres de la privatisation systématique de tous les services publics.
“Quand 2% de la population est derrière les barreaux, peut-on vraiment parler de plein-emploi américain ? Quand le quart des emplois britanniques sont à temps partiel, que leur système de santé s’apparente à une file d’attente pour accéder à des lits en nombre insuffisants, que le taux de morbidité est plus élevé aux États-Unis qu’en France malgré des dépenses de santé par habitant plus élevées, la volonté de transposer en France sans délai le modèle anglo-saxon a de quoi laisser sceptique”. (Stéphane d’Econoclaste)
“Quand on vous dit que c’est Sarkozy et rien d’autre qu’on nous envie ! On ne va pas nous envier pour notre système de santé, tout de même ? Vous rigolez ? Il est en ruine. Il faut vraiment être Anglais pour venir se faire soigner chez nous les yeux, les dents, le cœur. Les Anglais sont un des moteurs de la finance mondiale. Sans eux, on en serait encore au troc. Ils ont inventé la City pour faire de la finance moderne, c’est-à-dire de la finance qui finance la finance. Du coup leurs trains déraillent, leurs écoles aussi et on est mis sur liste d’attente quand on arrive avec un infarctus à l’hosto. Mais gouverner, c’est choisir.
La France ne sera plus le Cuba de l’Europe !
Vous avez vu, nous, ce qu’on avait choisi, avant Sarkozy ? La honte. S’occuper prioritairement de la santé, de l’éducation et de projets industriels à très long terme. Du coup, ce n’est pas compliqué, depuis la Libération et le programme du CNR, les Français ne vivaient que pour la retraite et les congés payés. Et vous avez sous les yeux les résultats de soixante ans d’économie administrée. Trois fois rien. Des trains à grande vitesse, des Airbus, des fusées Ariane et une indépendance énergétique accrue grâce au nucléaire.
On ne lui sera jamais assez reconnaissant, à Sarkozy, d’en avoir fini avec l’éducation et la santé. Il a écarté de nous cette honte : être le Cuba de l’Europe. Ne souriez pas. On n’en était pas loin. C’était quoi la France, avant lui, sinon un pays où l’on dansait sur la plage avec des emplois à vie ? Où l’on dépensait des fortunes pour soigner les vieux. Où l’on envoyait tout le monde à l’école, même les Arabes, lire La Princesse de Clèves. Tout ça, ça creusait les déficits et on n’était même pas foutu d’inventer des produits financiers sérieux, genre subprimes, pour faire comme les anglo-saxons, ces champions.” (Jérôme Leroy sur Causeur)
Alors voilà, la concurrence pure et parfaite, non régulée, est non seulement impossible, mais elle n’est même pas souhaitable. La concurrence, pour être vraiment efficace, devrait être modérée (le marché ne devrait pas être atomique, lorsque c’est possible) et saine (j’entends par là “éthique”, c’est-à-dire que l’on respecte l’entreprise d’en face par des pratiques justes, en commençant par le respect de la loi et du droit du travail). Ce qui implique, évidemment, une régulation de la part de l’État.
Pour Schumpeter (économiste autrichien du XXème siècle), la concurrence pure et parfaite n’était pas souhaitable car selon lui, il était impossible à une entreprise d’innover et de s’améliorer en situation de CPP: elle n’en avait ni le temps ni les moyens. Pour Schumpeter, seule une situation oligarchique (quelques offreurs) pouvait permettre à ceux-ci d’avoir les moyens de faire de la recherche-développement: n’est pas Apple qui veut.
Le monde de la concurrence ressemble à la jungle et dans la jungle mieux vaut être gros comme un éléphant pour survivre. Marcel Roulet, ancien président de France Télécom
Il reste quelques (rares) domaines où la concurrence (presque) pure et parfaite fonctionne bien toute seule: on peut penser par exemple aux boulangeries d’une grande ville. Mais à bien y réfléchir, ce n’est pas réellement de la concurrence: chaque boulangerie a en général les clients de son quartier, les boulangeries ne se font donc pas tout-à-fait concurrence entre elles. De la même façon, comment croire à la sincérité de la concurrence là où la concentration géographique est intense? Si vous vous baladez dans le quartier la Guillotière (à Lyon), aux abords de la rue de Marseille, par exemple, vous verrez pas moins de 5 magasins de téléphonies mobiles dans la même rue. Rue Mercière, ce sont une bonne dizaine de restaurants qui sont mitoyens. Niort est le siège de presque toutes les grandes mutuelles françaises d’assurance. Les mécanismes de concentration des activités ont déjà été mis mille fois en évidence (par Krugman, entre autres): retombées technologiques, accès à un grand marché, main d’œuvre qualifiée facilement disponible, infrastructures de meilleure qualité, etc. La concurrence profite-elle au consommateur dans ces cas-là? Le consommateur a le choix, certes. Mais quid des prix, de la qualité, du traitement des salariés?
Une tentative de conclusion
Alors, c’est quoi la solution? Même si cet article pourrait donner à penser le contraire, il ne s’agit absolument pas ici de vilipender la concurrence pour le plaisir de vilipender la concurrence. C’est bien à la concurrence dérégulée, prétendument “pure et parfaite”, que j’en veux. La concurrence reste un mécanisme qui, appliqué de manière juste et saine, correctement régulée par l’État (sans interventionnisme excessif non plus), est souvent profitable à tous: les oligopoles professionnels au statut protégés (notaires, taxis, médecins…) et notoirement inefficaces (on manque de notaires, on manque de taxis, on manque de médecins, et ils sont tous trop chers) montrent bien que dans certains cas, la mise en concurrence est aussi une bonne chose. En fait, tout dépend des secteurs! Il faut cesser de toujours en appeler à des grands principes sans rentrer dans le détail: le secteur de l’eau ne fonctionne pas comme celui des chaussures, qui ne fonctionne pas comme celui des assurances. La où la concurrence sera néfaste dans un cas, elle sera salutaire dans l’autre. On ne peut pas appliquer les mêmes méthodes à des secteurs très différents. Parfois, les monopoles privés aussi ont leur avantage: celui de Microsoft favorise l’interopérabilité —on est tous content de comprendre l’ordinateur du voisin du premier coup et de pouvoir faire fonctionner immédiatement notre logiciel, parce que lui aussi, il a Windows.
Personnellement, je crois qu’un certain nombre de secteurs devraient rester publics. Je ne suis pas communiste: je ne pense pas que ce soit à l’État de gérer les grandes entreprises de production (de fabriquer des voitures, par exemple). L’URSS a suffisamment montré que lorsque l’État se mêle de production, il est rarement efficace (les commissaires au plan qui se gouraient dans les quantités, les magasins vides et les balcons dans les murs…), pour employer un euphémisme. Critiquer l’absolutisme libéral à propos du marché et la concurrence “pure et parfaite” ne doit surtout pas conduire à tomber dans l’absolutisme inverse, à savoir diviniser l’État: le marché, quand il est encadré dans une solide structure juridique, fonctionne bien et efficacement la plupart du temps (mais je ne parle pas ici de morale). Il reste toujours le meilleur moyen qu’on a trouvé pour avoir nos frigos remplis et des chaussures à nos pieds.
Mais je crois que l’État se doit d’assurer une mission de service public avec différentes activités, ce qui implique un certain désintéressement (conserver des activités pas nécessairement rentables mais qui contribuent au maintien du lien social, par exemple). Ces activités dont je juge que l’État devrait garder le contrôle sont d’abord les services essentiels: eau, santé, école, justice. Et pourquoi pas gaz, électricité. Quant à la question de savoir si la distribution du courrier et les transports en train font partie de ces activités importantes à maintenir publiques, c’est un autre débat: en fait, on pourrait en discuter pour chaque secteur pris séparément. On devrait le faire, d’ailleurs, car les secteurs sont tous différents et ne peuvent être traités de la même manière.
Toutefois, je pense que peu de gens mesurent réellement ce que la poste privée aura comme conséquences. Ils ne voient que les postiers “fainéants” et les files d’attente dans les bureaux, et s’imaginent que tout sera résolu avec la privatisation. Je l’ai, je l’espère, assez montré dans cet article, c’est une erreur. L’ouverture à la concurrence du marché des télécoms a-t-elle réellement amélioré la qualité des services internet? Pour un nombre important de domaines, la privatisation apporte plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Enfin, je voudrais rappeler qu’il n’y a pas lieu de se résigner à une dichotomie si forte entre secteur public et secteur privé.
Pour la gauche, le privé c’est la recherche du profit maximum, la marchandisation, le règne du fric, la logique comptable. Bref, le mal absolu. En revanche le public, c’est l’intérêt général, le désintéressement, le principe d’égalité, l’armature de la société républicaine. Réciproquement pour la droite, le privé c’est la modernité, le dynamisme, l’innovation, la créativité, quand le public c’est la gabegie, l’archaïsme, la lenteur, le conservatisme, un repaire de paresseux syndiqués qui ne foutent rien … Deux visions aussi débiles et caricaturales l’une que l’autre.
Malakine
Comme le dit ce blogueur, on peut avoir un secteur privé avec des lois qui encadrent ses pratiques et limitent ses dérives (en plafonnant certains prix, par exemple) autrement dit un secteur privé avec une “mission de service public”. Cela existe d’ailleurs: c’est ce qu’on appelle une “délégation de service public”, un service public assuré par une entreprise privée via un appel d’offre, ce qui implique un contrat spécifique, comme c’est le cas à Lyon avec Kéolis qui gère le réseau TCL. Et puis il n’y a pas de raison que le privé soit une jungle.
On peut également avoir un service public efficacement géré, un service public dans lequel il n’y aurait pas lieu de se résoudre à des lenteurs, des dysfonctionnements systématiques, un suremploi et des grèves à répétition (je suis favorable au service minimum dans certains domaines).
Je conclue avec cette phrase de Lacordaire:
Entre le faible et le fort, la liberté opprime. Seule la loi libère.
Et c’est bien parce qu’il y a des faibles et des forts que la concurrence “pure et parfaite” est une bêtise. Une autre fois, on parlera de la concurrence à l’échelle internationale. On verra comme c’est sympa, aussi.
Partagez votre invisible concurrence:
Après avoir parcouru en transversal ton lonnnnnnnnnnnnnng poste, je ne vois rien à rajouter si ce n’est qu’en matière économique l’intérêt pour les prix sont aussi marqués:
“Par exemple, la notion de prix psychologique, bien connue en marketing, devrait être plus étudiée par les économistes.”
C’est me semble t-il toute la réflexion quant aux biens supérieurs et inférieurs, avec en plus une petite dose d’élasticité-prix pour faire bonne mesure.
Le présupposé de la main invisible lui même – si l’on veut bien en plus passer sur l’inanité de la fixation du prix par tâtonnement walrasien – comme tu l’indiques repose sur 5 piliers dont on imagine difficilement que leurs thuriféraires aient jamais pu croire qu’ils passeraient l’épreuve de la confrontation à la réalité.
Le caractère “contestable” d’un marché -le ticket d’entrée- est une évidence, le prix de l’information tout autant.
Je rajouterais bien que dans cette construction, un autre élément vient perturber la cohérence du raisonnement: cela est extrêmement daté !
Aujourd’hui l’information est une richesse à part entière, ou plutôt les services pour la condenser et l’expurger sont générateurs de richesse, et l’environnement juridique dans lequel s’inscrit tout entrepreneur est de plus déformé par la volonté politique.
Les facilités offertes à certaines professions, les choix de promotion de certains statut (auto-entrepreneur etc), les déformations spatiales du territoire économique (zones franches notamment) sont autant de paramètres qui n’existaient pas à l’époque de Smith.
Se raccrocher à cet antiènne qui tient tout autant de la mythologie que de l’amulette apotropaique pour écarter le grand méchant rouge. Bref illusoire.
C’est vrai, la notion de prix psychologique (à travers l’élasticité-demande et l’elasticité-prix) est connue en économie; seulement, je n’ai pas l’impression qu’elle soit réellement intégrée et prise en compte dans l’élaboration des politiques économiques dominantes…
Merci, vous venez de m’apprendre un nouveau mot. ^^