Les économistes à l’assaut du chômage
Le chômage est LE problème socio-économique moderne par excellence. Celui dont tout le monde parle, dont on décortique les statistiques les plus détaillées et les plus controversées dans tous les journaux, celui qui sert de mesure de jugement de la réussite ou de l’échec d’une politique économique pour tous les gouvernements qui se succèdent.
Si le chômage est aussi populaire, c’est qu’il est dramatique. Dramatique car il rend l’Homme dépendant de la générosité publique, le privant du moyen de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille (sauf pour la super-minorité de rentiers). Dramatique car il insinue un sentiment perfide d’inutilité et de découragement. Dramatique car il désagrège les relations sociales et peut briser les familles. Dramatique car ses conséquences sociales et économiques sont désastreuses.
« Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. » Déclaration universelle des droits de l’homme, art. 23
Mais le chômage ne doit pas non plus être exagéré. Sur-dramatiser le chômage, serait, par opposition, exalter le travail. Or, ni l’un ni l’autre ne sont des fins : ce sont des moyens. Le travail n’est pas une fin mais un moyen positif de subvenir à ses besoins tout en finançant la société publique. De même, le chômage n’est pas une fin (ni positive, c’est-à-dire oisive, ni négative, c’est-à-dire dramatique) mais un moyen négatif qui donne le temps de retrouver un autre emploi.
De plus, le chômage peut être nécessaire au progrès économique. Même si on peut discuter longuement (et on en discutera) de ce qu’est et de ce que recouvre le « progrès économique », on comprend bien qu’il a fallu tuer les barbiers pour acheter des rasoirs. Ce qu’il faut signifier par là, c’est qu’une société où le chômage n’existe pas est une société qui n’évolue pas.
Le chômage est donc dramatique mais il ne doit pas être dramatisé. Il reste temporaire pour la majorité des chômeurs, et peut être un moyen pour certains de souffler un temps pour mieux rebondir et passer à autre chose.
Mais il est vrai que la période de chômage est souvent mieux vécue chez les cadres, qui peuvent mettre ce temps à profit pour se former ou se divertir, tandis que la distinction entre « travailleur » et « fainéant » sera plus vite faite chez les catégories modestes, le chômage étant alors vécu comme un véritable déshonneur, une perte d’identité et de dignité. Toute société se doit donc de mettre en œuvre des politiques permettant au plus grand nombre de trouver un emploi qui leur convient. Et c’est sur ce point que les économistes sont attendus au tournant.
1. Qu’est ce que le chômage?
2. Des économistes et du chômage: l’analyse néoclassique
3. Keynes, nous voilà!
4. Chômage classique ou keynésien?
5. Le plein-emploi n’existe pas.
Qu’est ce que le chômage ?
En France et la plupart des pays industrialisés, on utilise la définition du BIT (Bureau International du Travail).
Selon le BIT, est chômeur toute personne de plus de 15 ans qui remplit les 3 critères suivants :
- Être sans travail, c’est-à-dire ne pas avoir d’activité, même minimale, pendant la semaine de référence (ce qui veut dire que celui qui aurait travaillé ne serait-ce qu’une heure pendant la semaine de référence n’est pas considéré comme chômeur);
- Être disponible pour travailler, c’est-à-dire être prêt à accepter toute opportunité d’emploi qui se présente dans les quinze jours, sans qu’une « tierce obligation ne soit une entrave au retour à l’activité » ;
- Rechercher activement un emploi, ou en avoir trouvé un qui commence ultérieurement (cela n’implique pas de s’être inscrit à un organisme officiel en tant que chômeur).
Le taux de chômage est donc le nombre de chômeurs (au sens du BIT) divisé par la population active[1]. Notons que l’OCDE et certains économistes recommandent d’utiliser plutôt le taux d’emploi (proportion des personnes disposant d’un emploi dans la population en âge de travailler, c’est-à-dire de 15 à 64 ans), moins sujet selon eux au problème inhérent à la définition du taux de chômage (non comptabilisation des chômeurs découragés, non comptabilisation des temps partiels subis, importante variation des statistiques selon le niveau d’activité des femmes…)
Des économistes et du chômage : l’analyse néoclassique.
Avant Keynes, il n’existe globalement qu’une seule analyse du chômage : l’analyse néoclassique.
Dans cette analyse, le marché du travail est examiné comme n’importe quel autre marché. Des offreurs de travail (les salariés) rencontrent des demandeurs de travail (les entreprises) et la rencontre agrégée des deux forme un prix d’équilibre (le salaire d’équilibre).
Graphiquement, cela donne ceci :
La courbe d’offre de travail est décroissante car on suppose que plus le salaire est bas, plus il y a d’entreprises qui veulent embaucher à ce salaire-là. A l’inverse, la courbe de demande est croissante car on suppose que plus le salaire s’élève, plus il y a de travailleurs qui veulent travailler pour ce prix-là. En situation d’équilibre, il n’y a donc jamais de chômage : tous les offreurs qui veulent travailler au salaire d’équilibre le peuvent et tous les demandeurs qui veulent embaucher à ce salaire le peuvent. Et si le marché est déséquilibré, il tend toujours à revenir à l’équilibre. Par exemple, si l’offre de travail (le nombre de travailleurs qui cherchent un emploi) est supérieure à la demande de travail (le nombre d’emplois proposés par les entreprises), alors les travailleurs au chômage vont réduire leurs prétentions salariales, le salaire d’équilibre va baisser, réduisant l’offre de travail et augmentant la demande de travail jusqu’à ce qu’elles soient égales.
Mais si le marché est toujours équilibré, comment expliquer la persistance d’une chômage de longue durée ? Devant ce phénomène vraiment très curieux, les néoclassiques ont avancés trois raisons :
1. Le chômage frictionnel, c’est-à-dire de transition, le temps que les mécanisme du marché s’ajustent. Ce chômage frictionnel, d’autant plus important que la mobilité des travailleurs est grande, n’est rien d’autre que la faible durée existant entre l’arrêt d’un emploi et le début d’un autre. Ce type de chômage n’est que temporaire et nécessaire pour que le salarié trouve le poste qui lui convient le mieux, ce qui bénéficie autant à lui —meilleur salaire— qu’à la collectivité —emploi plus productif. De ce point de vue, le niveau des allocations chômages est important, puisqu’elles doivent réussir l’ardu équilibre qui consiste à soutenir les chômeurs durant une période difficile de façon à ce qu’ils retrouvent un emploi dans lequel il seront épanouis, donc efficaces, donc productifs, sans créer de « trappes à pauvreté », c’est-à-dire d’incitations à rester au chômage sous perfusion sociale.
2. Le refus par certains chômeurs de travailler au salaire d’équilibre (certains économistes du début du siècle, comme Jacques Rueff, n’hésitant pas à expliquer le chômage par la préférence des travailleurs pour les loisirs au lieu du travail : c’est la théorie du « chômage volontaire », autrement dit : les chômeurs sont des glandeurs (en voilà qui devraient lire Quai de Ouistreham, contrairement à la plupart des gens normaux, ils y apprendraient quelque chose). Des économistes très sérieux ont même passé des heures à construire des modèles mathématiques plus ou moins complexes tentant d’expliquer comment un individu rationnel arbitre dans sa tête pour savoir s’il va aller bosser ou rester glander chez lui ce matin. Si si.).
3. Le plus sournois et le plus grave : le chômage lié aux rigidités imposées par l’Etat et les syndicats, comme par exemple un salaire minimum, un code du travail trop protecteur pour les salariés ou des charges sociales trop élevées, qui viennent fausser le mécanisme du marché.
Sur le graphique précédent, on rajoute le SMIC (en rouge, car c’est une méchante mesure de communiste) et cela donne :
On le voit, du chômage est créé par la différence entre le niveau du salaire d’équilibre et celui du salaire minimum. Celui-ci étant trop élevé, il empêche une partie des travailleurs de trouver acquéreur de leurs compétences au prix du SMIC, jugé trop élevé par les entreprises.
Augmenter le salaire minimum, c’est augmenter le chômage. Gary Becker (prix Nobel d’économie, quand même)
En conséquence, les libéraux recommanderont la disparition ou la baisse du salaire minimum, dont le niveau trop élevé cause le chômage des travailleurs les moins qualifiés. Les travailleurs non qualifiés sont en effet considérés comme ayant une productivité faible. Si leur salaire horaire augmente plus vite que leur productivité marginale (autrement dit, si ce qu’ils coûtent par heure de travail devient supérieur à ce qu’ils produisent par heure de travail supplémentaire) alors l’entrepreneur n’a pas intérêt à les embaucher, car il préférera utiliser du capital plutôt que du travail (phénomène de substitution).
Cette analyse —l’augmentation du SMIC augmente le chômage— n’est pas complètement fausse —un SMIC réellement trop élevé sera certainement générateur de chômage par limitation des embauches— mais ne s’est pas toujours vérifiée empiriquement. L’Allemagne n’a pas de SMIC et son taux de chômage en 2009 n’était pas beaucoup plus faible que celui de la France (7,5% contre 9,5%). De fait, les études empiriques ne constatent pas toujours cette corrélation, loin de là. Le niveau de l’emploi n’est en effet pas la seule variable d’ajustement sur laquelle peuvent jouer les employeurs en cas de hausse du salaire minimum: ils peuvent intensifier le travail pour accroître la productivité, utiliser le temps partiel, … et sont aussi contraints par leurs impératifs de chiffre d’affaires et les fluctuations du marché. Rappelons par ailleurs que seulement 15% des actifs français sont payés au salaire minimum. Expliquer tout le chômage uniquement par le niveau de celui-ci est donc relativement grossier.
Toujours selon l’analyse libérale —mais de manière plus pertinente cette fois— les rigidités sur le marché du travail (tel qu’un code du travail trop protecteur pour les salariés) vont générer du chômage puisqu’elles désincitent à l’embauche (on n’engage pas quelqu’un dont on sait qu’on aura beaucoup de mal à le licencier en cas de problèmes) et surprotège ceux qui sont déjà dans l’emploi en barrant l’accès au marché du travail aux chômeurs.
S’il n’y a pas flexibilité, il est plus difficile de perdre son emploi mais plus difficile aussi d’en (re)trouver un, car le marché du travail est segmenté en deux parties : un segment protégé du chômage, d’emploi stables, qualifiés et bien rémunérés, composé d’insiders productifs qui négocient des salaires élevés en se protégeant de la concurrence des chômeurs —car ils ont une crainte démesurée de perdre leur emploi—, et un segment exposé au chômage, d’emplois précaires, peu qualifiés et mal rémunérés, composé d’outsiders peu productifs qui ont d’autant plus de mal à trouver un emploi que le salaire moyen ou minimum en vigueur est élevé. C’est la théorie des insiders/outsiders.
Enfin, les libéraux vont insister sur le fait que les effets positifs d’un marché du travail protecteur sont facilement contournés par les grosses entreprises (qui disposent de toute une batterie d’avocats et de responsables des ressources humaines pour gérer ce problème et en minimiser les coûts, en utilisant par exemple le travail précaire pour faire varier le niveau du main d’œuvre en fonction de la conjoncture) alors qu’elles pénalisent les plus petites (ce qui peut les décourager à l’embauche). Elles sont donc économiquement inefficaces.
Keynes, nous voilà !
Et puis dans les années 30 arrive Keynes. Il analyse la crise de 1929 et constate, aux États-Unis, l’existence d’un chômage massif alors même que le salaire minimum est très faible, et que l’immense majorité des salariés sont prêts à travailler pour une somme modique. Cette constatation invalide toute une partie de l’explication néoclassique du chômage.
Pour Keynes, ce sont les entrepreneurs qui déterminent le niveau de l’emploi, en choisissant d’embaucher ou pas (jusqu’ici, rien d’illogique). Mais ces entrepreneurs, à court terme, font moins le choix de l’embauche en fonction du coût du travail qu’en fonction de leurs prévisions de la demande[2]. Pour le dire autrement, ils anticipent ce qu’ils pensent pouvoir vendre et embauchent en fonction. Ce que Keynes appelle la « demande effective », c’est-à-dire la demande anticipée par les entrepreneurs, qui détermine le niveau de l’emploi. Or, les entrepreneurs peuvent très bien se tromper, explique l’économiste anglais. Ils peuvent mal évaluer la demande future et ne pas embaucher alors qu’il aurait fallu (les entrepreneurs ne connaissent pas le niveau exact de la demande effective, ce qui est logique, sinon le marché est toujours en équilibre, les néoclassiques ont toujours raison et toute la discipline qui s’appelle “marketing” ne devrait pas exister). De plus, si la demande commence à faiblir, les entrepreneurs vont s’en apercevoir et anticiper en licenciant. Où, s’ils ne licencient pas, ils ralentiront leur rythme d’embauche, ce qui revient macroéconomiquement à peu près au même puisque moins d’emplois seront créés chaque jour tandis que de nouveaux arrivants continueront d’affluer sur le marché du travail.
In fine, le chômage dépend du niveau de la demande. Or la demande dépend elle-même de l’emploi, puisque plus il y a de chômage, moins il y a de consommation (pour le dire autrement : si les employeurs n’anticipent pas de ventes suffisantes, ils n’embaucheront pas; et s’ils n’embauchent pas, ils n’auront pas beaucoup de clients puisque les chômeurs n’auront pas les moyens de consommer leurs produits). Le chômage dépend donc de lui-même et il n’existe aucun « mécanisme de marché », selon Keynes, qui assure un retour au plein-emploi. Au contraire, si les entrepreneurs mésévaluent la demande, il peut exister ce que Keynes appelle un équilibre de sous-emploi, c’est-à-dire une situation où la demande effective correspond à un niveau de production inférieur à celui qui permettrait le plein emploi.
« Aucun mécanisme de marché assurant un retour au plein-emploi ? » Vous vous en étiez déjà aperçu, non ? Reprenons la phrase qui résume l’analyse néoclassique de retour à l’équilibre du marché du travail : « Par exemple, si l’offre de travail (le nombre de travailleurs qui cherchent un emploi) est supérieure à la demande de travail (le nombre d’emplois proposés par les entreprises), alors les travailleurs au chômage vont réduire leurs prétentions salariales, le salaire d’équilibre va baisser, réduisant l’offre de travail et augmentant la demande de travail jusqu’à ce qu’elles soient égales ». Vous voyez où ça coince ? En quoi la réduction du salaire d’équilibre va réduire l’offre de travail ? Parce que les libéraux se figurent que sous prétexte que le salaire d’équilibre est moins élevé, il y a subitement moins de gens qui cherchent un emploi ? Et que parce que ce même salaire baisse, il y a subitement plus d’emplois proposés par les entreprises ? Évidemment, puisque pour les néoclassiques, les individus rationnels qui voient le salaire d’équilibre baisser vont préférer aller glander sur la plage au lieu de chercher un boulot. Sauf si t’as des charges à payer. Sauf si t’as des emprunts à rembourser. Sauf si t’as des gosses à nourrir. Sauf si tu veux une nouvelle télé. Et les entreprises rationnelles qui voient ce salaire baisser vont forcément embaucher plus ? Sauf si tu as des gros emprunts à rembourser. Sauf si ton entreprise est en déficit. Sauf si tu ne trouve personne qui te convient pour le poste que tu proposes. Sauf si ton secteur est en crise. Sauf si… ? Oui, les néoclassiques ne sortent pas souvent de chez eux.
Car, si le graphique est joli, la réalité, vous vous en doutez, est nettement plus complexe et le modèle néoclassique traditionnel (heureusement largement dépassé aujourd’hui) repose sur toutes les hypothèses fausses de la concurrence pure et parfaite, appliquées au marché du travail : homogénéité du travail (les travailleurs étant considérés comme strictement identiques en ce qui concerne les qualifications et la productivité, ce qui est faux), atomicité des offreurs et des demandeurs, information parfaite (alors que l’on sait que le processus d’embauche est loin d’être totalement rationnel et que tout mouvement dans l’offre ou la demande de travail n’entraîne pas une renégociation immédiate de tous les contrats déterminant un nouveau salaire d’équilibre), libre/entrée sortie sur le marché (ce qui est faux, puisqu’il y a bien sûr des contraintes juridiques, sociales, géographiques qui pèsent et sur les offreurs et sur les demandeurs de travail).
Mais revenons à Keynes. On peut aller jusqu’à dire que dans l’analyse du chômage de l’économiste anglais, il n’y a plus, à proprement parler, de « marché de l’emploi ». En effet, le salaire n’est pas le prix d’équilibre entre une offre de travail et une demande de travail et il n’y a pas de chômage qui résulterait d’entraves (par exemple par les syndicats) au fonctionnement de ce marché, car le niveau de l’emploi est fixé au niveau macroéconomique, en dehors du marché du travail[3] : il est le produit de la demande effective[4].
Ce sont la propension à consommer et le montant de l’investissement nouveau qui déterminent conjointement le volume de l’emploi et c’est le volume de l’emploi qui détermine de façon unique le niveau des salaires réels et non l’inverse. John Maynard Keynes
C’est pourquoi Keynes préconisera de stimuler les deux composantes de cette demande (investissement et consommation) par un engagement fort de l’État (la relance budgétaire, dont l’exemple le plus connu de son époque est la politique de grands travaux du « New Deal » de Roosevelt), et par une baisse des taux d’intérêts nominaux (pour faciliter le crédit, et donc l’investissement voire la consommation avec les « crédits à la consommation »). Ainsi, pour Keynes, augmenter le salaire minimum ne génère pas de chômage puisque ceux qui le touchent sont des gens plutôt pauvres, donc des gens qui n’investissent pas mais consomment l’intégralité de toute hausse de revenu. Keynes dit qu’ils ont une « propension marginale à consommer » élevée. Ce sont des gens qui, si on augmente le SMIC, vont utiliser cette hausse de leur salaire en consommant : ils viendront donc stimuler la demande (sauf les affreux qui thésaurisent), et par là stimuler l’emploi. Surtout que chaque euro dépensé par l’État est démultiplié, dans l’analyse keynésienne, en vertu des effets du multiplicateur.
La logique keynésienne revient donc à dire que l’emploi provient de la croissance, puisque chez Keynes la demande fait la croissance (C + I + G = Y[5]), comme il le dit ici (en chanson). Ceci n’est pas nouveau: le fait que l’emploi vienne de la croissance est quasiment incontestable en macroéconomie moderne, que ce soit chez les libéraux ou les keynésiens, tant sur le plan empirique que théorique, et ce, depuis la loi d’Okun.
Cela ne signifie pas, évidemment, que les analyses précédentes (et celles qui vont suivre) soient inutiles: dans un contexte d’augmentation constante de la population active, il n’est pas bien difficile d’admettre que l’emploi dépend majoritairement de la croissance (et vice-versa, ajouterai un keynésien). Cela étant, rien n’interdit de mettre en évidence les mécanismes et les mesures qui créent encore plus d’emplois, ou au contraire, celles qui en détruisent (comme le SMIC pour un libéral). Reste enfin à savoir ce qui fait la croissance, quelles sont les types de croissances les plus créatrices d’emplois, à partir de quel seuil la croissance génère des emplois supplémentaires (Arthur Okun chiffrait ce seuil à 3%), et également comment donner un contenu à cette croissance qui ne soit ni stupide ni écodestructeur: payer des types pour creuser puis reboucher des trous génère de la croissance et donc de l’emploi, tout comme une guerre revitalise le secteur de l’armement et une marée noire celui des entreprises de nettoyage… même le chômage créé des emplois à l’ANPE!
Terminons en disant que pour Keynes, le salaire est moins un coût qu’un investissement. Il peut ainsi être rationnel pour un employeur de payer son salarié au-delà du salaire d’équilibre : un tel salaire est motivant et donc générateur de gains de productivité. L’économiste keynésien Joseph Stiglitz rependra cette théorie du salaire d’efficience en montrant que la relation salariale est caractérisée par un double hasard moral (l’employeur n’est jamais assuré que le salarié donnera le meilleur de lui-même, et le salarié n’est jamais assuré que ses efforts et son implication seront récompensés), et que pour sortir de cette incertitude, qui condamne employeurs et salariés à une situation sous optimale de faible coopération, des salaires élevés et perçus comme tels peuvent être une bonne solution. On « achète » ainsi la coopération et la motivation du salarié.
Chômage classique ou keynésien ?
Les termes du débat sont donc posés et nous avons la grande opposition à l’explication du chômage : coût du travail trop élevé versus insuffisance de la demande. Ou pour parler comme les économistes : chômage classique versus chômage keynésien. Mais y-a-t-il vraiment opposition entre ces deux thèses ?
On remarque que ces deux analyses, bien qu’elles s’opposent généralement, ne sont pas contradictoires. D’une part, il peut y avoir des périodes de chômage classique et des périodes de chômage keynésien. La crise des années 30 serait alors clairement une période de chômage keynésien (insuffisance de la demande, salaires trop bas et État pas assez régulateur) tandis que celle des années 70 serait plutôt une période de chômage classique (coût du travail trop élevé, marché du travail trop rigide, « profit squeeze » qui pénalise l’investissement). Plus généralement, on pourrait dire qu’il y a chômage classique lorsque coût du travail et emploi sont négativement corrélés (c’est-à-dire lorsque une hausse des salaires entraîne une chute de l’emploi), et chômage keynésien lorsque ceux-ci sont positivement corrélés (lorsque l’augmentation des salaires entraîne une hausse de l’emploi).
Dans une même période, on peut aussi constater la coexistence de chômage classique et keynésien. Certaines branches industrielles, par exemple, vont souffrir de la concurrence internationale, et donc de chômage classique (coût du travail trop élevé en France par rapport à la Chine, par exemple, qui entraîne des délocalisations même si ce phénomène est en fait marginal sur le niveau du chômage dans les pays industrialisés) tandis que d’autres souffriront de chômage keynésien, comme par exemple tous les secteurs du divertissement, où le licenciement interviendra quand l’entrepreneur anticipe une chute de la fréquentation des spectacles (chute de la demande effective). Dans le premier cas, il faudrait faire baisser le coût du travail tandis que dans le second, l’impulsion de l’État peut stimuler la demande et donc la consommation de ce genre de services.
Les études empiriques tendent à valider ce genre d’analyse, qui remet de la complexité dans la question du chômage et élude donc toute solution simpliste à un problème complexe. Il y a du chômage classique, il y a du chômage keynésien. Il faut ici sans doute des remèdes classiques (flexibilisation du marché du travail, modération des hausses de salaires), là peut-être des remèdes keynésiens (relance de la croissance par la demande) et peut être parfois un peu des deux en même temps. Selon les cas/secteurs/pays, la hausse du salaire minimum pourra avoir un effet négatif sur l’emploi. Dans d’autres elle pourra être sans effets négatifs, voire avec un effet positif. Ici, la réduction des cotisations sociales permettra aux entrepreneurs individuels de pouvoir embaucher, car ils estiment enfin que le coût du nouveau salarié est inférieur à ce qu’il va rapporter. Là, elle n’aura pas d’effets positifs sur l’emploi, l’employeur se contentant d’augmenter sa marge, sans embaucher plus.
Les deux remèdes auront bien sûr leurs avantages et leurs inconvénients. La solution au chômage classique peut entraîner une crise sociale, la montée des inégalités et des travailleurs précaires et pauvres, et finalement, se révéler aussi injuste socialement qu’inefficace économiquement. Quand le marché du travail est très flexible, l’emploi chute beaucoup plus vite en période de crise que si le marché du travail est protecteur, et cela retarde la reprise tout en aggravant la crise sociale, car les nouveaux chômeurs consomment au minimum, tandis que les salariés, par crainte de licenciement futur, peuvent se mettre à épargner massivement. Et lorsque l’économie redémarre, les processus d’embauche et de formation des nouveaux salariés peuvent ralentir la reprise en freinant la hausse de la productivité. C’est exactement le cas des États-Unis actuellement, où la reprise est plus laborieuse qu’en Allemagne (croissance nulle au pays de l’Oncle Sam en 2008 contre 1% en Allemagne, d’après l’OCDE), qui a un marché du travail plus rigide et mieux protecteur pour les salariés. En France, la crise a également eu moins d’effets négatifs sur l’emploi qu’aux États-Unis, car au lieu de licencier (flexibilité externe, plutôt anglo-saxonne), les entrepreneurs ont pu annualiser le temps de travail, c’est-à-dire faire travailler moins pendant certaines périodes et plus pendant d’autres (flexibilité interne, plutôt latine).
Attention aussi à garder à l’esprit que l’économique est au service de l’Homme et non pas l’Homme au service de l’économique. Si certaines mesures peuvent se révéler efficaces économiquement si l’on considère un pays dans sa globalité, elles peuvent masquer de graves inégalités internes, et in fine, des injustices sociales inacceptables sociétalement. Ces dix dernières années, l’Allemagne de Schröder a ainsi amélioré son taux d’emploi avec succès par des mesures de modérations salariales (il n’y a pas de salaire minimum en Allemagne[6]) mais le taux de pauvreté dans l’emploi a explosé, passant de 4,8% en 2005 à 7,1% en 2009 (de 6,1% à 6,8% en France pendant la même période). Faut-il également ajouter que l’Allemagne avait un coefficient de Gini[7] égal à 0.25 en 1999 contre 0.28 en France, et qu’en 2009, ce coefficient est passé à 0.302, contre 0.281 en France ? Que dans le même temps, le rapport entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres est passé de 3,8 à 4,8 tandis qu’il ne passait que de 4 à 4,2 en France ? Attention donc : si les meilleures intentions en politique peuvent se révéler catastrophiques économiquement, les politiques les plus pragmatiques peuvent aussi cacher de graves distorsion avec les droits les plus élémentaires de l’Homme[8].
De leur côté, les effets positifs de la solution keynésienne peuvent être complètement annulés par la « contrainte extérieure ». Il est inutile d’attendre une amélioration de l’emploi par la relance de la demande si les ménages consomment majoritairement des produits étrangers. Dans ce cas, la relance ne fait que relancer le déficit de la balance commerciale tout en augmentant le poids de la dette de l’Etat (c’est d’ailleurs une des raisons expliquant pourquoi les politiques keynésiennes ont échouées à sortir les pays industrialisés de la stagflation dans les années 70). Ou encore, si les ménages utilisent les hausses de salaires pour thésauriser —c’est-à-dire épargner— ou faire gonfler des bulles immobilières, la relance sera inefficace, risquera de réveiller l’inflation voire de porter en germe une crise future.
C’est pourquoi toutes les politiques du chômage ne peuvent être généralistes et uniformes, mais devraient au contraire être ciblées autant que possible, en fonction des situations de chaque secteur, de chaque type d’entreprise (il est évident que la politique d’embauche d’un boulanger est autrement différente de celle d’une multinationale), et j’irai même jusqu’à dire, décentralisées autant que faire se peut.
Le plein-emploi n’existe pas
Last but not least, ajoutons enfin qu’aucune politique du chômage, aussi parfaite soit-elle, ne peut garantir le plein-emploi. Tout simplement parce que certaines causes, parfois majeures, qui génèrent du chômage ou créent de l’emploi ne sont pas totalement influençables par les politiques publiques. Ou bien sont-elles influençables, mais dans une bien plus faible mesure que le niveau du SMIC, car là où l’on peut décréter ce dernier, on ne parle plus ici que d’inciter, sans garantie de succès.
Citons entre autres : le niveau de la démographie (le modèle de Solow, un des modèles de référence en matière d’analyse de la croissance, montrait assez bien qu’à long terme et en l’absence de progrès technique, la croissance était largement tributaire du taux d’augmentation de la population), l’immigration légale et clandestine, la criminalité (ne riez pas, le taux de chômage aux États-Unis vous surprendrait si l’on prenait en compte la population incarcérée), le progrès technique qui va lancer de nouveaux secteurs demandeurs de main-d’œuvre tout en détruisant d’autres secteurs[9] —ou plus souvent qui va recomposer la structure d’emplois de certains secteurs, selon les développements de la thèse dite du « déversement », mise en évidence par Alfred Sauvy—, les créations d’entreprises (quand on dit que la Chine doit créer 200 millions d’emplois supplémentaires chaque année pour faire face à l’afflux de nouveaux arrivants sur le marché du travail, c’est en partie faux, car, dans une certaine mesure, “l’offre créé sa propre demande”, c’est-à-dire que les nouveaux arrivants vont générer eux-même une partie de ces emplois, grâce notamment aux créations d’entreprises: l’augmentation de la population ne fait que changer l’échelle de l’économie dans laquelle se produit, in fine, les mêmes interactions: il y aura naturellement besoin de plus de médecins et de plus d’ouvriers du bâtiment, ce qui signifie que tant qu’il y a du capital permettant de financer la partie de la croissance générée par cette augmentation de la population, la Chine doit trouver moins que 200 millions d’emplois. Reste à savoir combien), l’inadéquation entre la structure des emplois et les qualifications des travailleurs[10] (ce qui renvoie à la question cruciale du système éducatif français et de sa capacité à fournir des emplois dont l’économie a réellement besoin), les proportions entre les emplois qualifiés et les emplois non qualifiés, les « pistons » et embauches familiales, les catastrophes naturelles et les guerres qui peuvent provoquer du chômage technique ou saisonnier, les incapacités physiques ou mentales de certaines personnes à exercer un emploi, le niveau de l’autoconsommation (production pour consommer pour soi-même: par exemple le fait que de plus en plus de gens aient chez eux des machines à pain ne facilite pas l’emploi dans le secteur boulanger) et de l’économie souterraine (travail au noir), et puis également, même si c’est difficile à chiffrer, la “machinisation” de l’économie qui tend à remplacer dans beaucoup de secteurs l’homme par la machine, enfin et surtout, la conjoncture internationale, qu’aucun gouvernement ne maîtrise réellement, et qui explique bien souvent une large part du chômage.
Or, ces points peuvent être capitaux puisque dans la plupart des pays industrialisés, on constate que le nombre de destructions d’emplois est à peu près stable dans le temps (environ 15% des emplois détruits chaque année dans la plupart des pays industrialisés), et qu’il n’augmente pas autant que l’on pourrait le croire à priori durant les périodes de récession. Ce qui signifie que le problème du chômage se joue moins au niveau des destructions d’emplois que des créations d’emplois. Or, bien des phénomènes créateurs d’emplois ne sont pas entièrement maîtrisables par l’État.
De plus, certains cycles vicieux peuvent autoentretenir le chômage : un taux de chômage élevé peut faciliter une pression à la baisse des salaires (c’est la fameuse « armée industrielle de réserve » de Marx : avec un haut taux de chômage, les salariés sont moins enclins à réclamer des hausses de salaires, s’estimant déjà heureux d’avoir un emploi), et cette pression peut-elle-même générer du chômage par une compression de la demande, si l’on suit le raisonnement de Keynes.
C’est pourquoi les économistes qui s’intéressent au chômage admettent sans peine qu’un volet « incompressible » de chômage existe, et que plein-emploi ne signifie pas chômage zéro. C’est ce qu’ils appellent le « chômage naturel », qui est chez les libéraux (pour simplifier) la somme du chômage frictionnel (le chômage de transition, qui existe toujours entre deux périodes d’emplois, nous en avons parlé plus haut) et du chômage structurel (d’inadéquation entre les qualifications des travailleurs et les emplois proposés par les entreprises).
Chez les keynésiens (toujours pour simplifier), le taux de chômage naturel est le taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation. Ce taux de chômage naturel est appelé NAIRU (non accelerating inflaation rate of unemployment) et repose sur la courbe de Phillips. En effet, les risques inflationnistes de politiques de relances keynésiennes sont connus et critiqués depuis longtemps. Il faut donc, pour faire face à ce risque, un arbitrage des politiques publiques entre inflation et chômage : c’est la politique du « stop and go ». Les politiques de stimulation de la demande keynésienne peuvent momentanément réduire le taux de chômage, mais au prix d’une inflation plus élevée —go; lorsque cette inflation se fait dangereuse, il faut stopper les politiques de relance —stop ; le taux de chômage revenant inéluctablement vers son taux naturel (selon l’analyse keynésienne).
La société est mise en demeure de choisir entre un niveau d’emploi raisonnablement élevé, associé à une croissance maximale et à une hausse modérée mais continue des salaires d’une part, et d’autre part une stabilité raisonnable des prix, mais associée à un degré de chômage élevé. Paul Samuelson
En revanche, aucun économiste n’est d’accord sur le taux de ce plein-emploi (qui varie entre 1 et 5% selon les acceptations). On peut utiliser cette définition du père de l’État-providence anglais (définition guère statistique mais néanmoins intéressante) :
Le plein-emploi est une situation dans laquelle tout individu cherchant un travail s’en voit proposer deux, qu’il est susceptible d’accepter. Lord Beveridge
Terminons cet exposé sur le chômage par un sujet franco-français : les 35h. Disons-le d’emblée : on n’est pas en mesure de dire précisément quels ont été les effets positifs ou négatifs des 35h. Si, sur le plan strictement social, l’amélioration est indéniable (4h de loisirs supplémentaires par semaine), on ne sait pas chiffrer précisément les effets positifs ou négatifs des 35h sur l’emploi, car elles ont été mises en place en 2000, dans une période de conjoncture économique d’abord favorable puis brutalement défavorable (effets de l’éclatement de la bulle internet en mars 2000 et crise suivant le 11 septembre 2001). De fait, les estimations varient entre 50 000 et 450 000 emplois créés (l’objectif affiché était de 700 000), mais certains économistes ont pointé du doigt des effets négatifs à long terme sur la croissance et l’emploi. Au final, on ne sait pas correctement distinguer ce qui relève de « l’effet 35h » et ce qui relève de la conjoncture économique. Cependant, quels qu’ont pu être les effets positifs des 35h sur l’emploi —et j’y reste entièrement favorable—, il ne faut pas trop attendre d’effet miracle de ce genre de mesure qui reposent sur une logique de “partage du travail” relativement erronée car elle postule qu’il y aurait un “stock” fixe de travail à partager, alors que le nombre d’actifs sur le marché du travail, comme le nombre d’emplois disponibles, fluctue en permanence.
Fin[11].
[1] La population active se définit comme l’ensemble des personnes en âge de travailler —en général on considère la période qui va de 15 à 64 ans— qui sont disponibles sur le marché du travail, qu’elles aient un emploi (population active occupée) ou qu’elles soient au chômage (population active inoccupée) à l’exclusion de celles ne cherchant pas d’emploi, comme les personnes au foyer ou les rentiers. On peut donc plus généralement définir la population active comme l’ensemble des personnes travaillant ou cherchant à travailler.
[2] Définie comme la quantité de biens et de services que les acheteurs sont prêts à acheter sur le marché pour un prix donné. En macroéconomie, c’est grosso-modo le niveau de consommation finale.
[3] Cette analyse qui déconnecte le niveau du chômage d’un « marché du travail externe » peut trouver une certaine confirmation dans la théorie des marchés internes/externes de Doeringer et Piore, attirant l’attention sur le fait que les grandes firmes sont des organisations à l’intérieur desquelles la rémunération et l’affectation du travail sont déterminées par un ensemble de « règles et de procédures administratives ». Dès lors, les salaires et les affectations des salariés sur ce « marché interne » à la firme (qui n’est d’ailleurs pas à proprement parler un marché) sont peu influencés par l’état de l’offre et de la demande sur le « marché externe ».
[4] Rappelons que Keynes a centré ses analyses sur le court-terme et sur le macroéconomique, c’est-à-dire les agrégats globaux, arguant dès le début de la Théorie Générale « qu’on a commis des erreurs graves en étendant au système pris dans son ensemble des conclusions qui avaient été correctement établies en considération d’une seule partie du système prise isolément ».
[5] C= Consommation ; I = Investissement ; G = Dépenses publiques ; Y = Croissance.
[6] Mais les négociations entre employeurs et employés sont beaucoup développées en outre-Rhin qu’en France, où les salariés ont une certaine « culture de la contestation ». En Allemagne, on fait grève pour sanctionner l’échec des négociations ; en France, on fait grève pour exprimer des revendications et contraindre les employeurs à ouvrir des négociations.
[7] Ce coefficient mesure les inégalités de revenus. Un coefficient égal à 0 signifie une égalité parfaite (tous les individus ont les mêmes revenus) tandis qu’un coefficient égal à 1 signifie inégalité parfaite (un seul individu à tous les revenus, tous les autres n’ont rien). On parle de pays égalitaires à partir d’un coefficient égal ou inférieur à 0.2, tandis que des pays avec un coefficient égal ou supérieur à 0.6 sont qualifiés d’inégalitaires.
[8] C’est pourquoi on ne peut qualifier de « keynésienne » une politique qui baisse uniformément les impôts —notamment sur le revenu— car si elle relance effectivement la demande, elle est souvent génératrice d’une augmentation des inégalités.
[9] Phénomène de « destruction créatrice » analysé par Schumpeter.
[10] Rappelons qu’en 2005, il y avait plus de 200 000 emplois à pourvoir en France en hôtellerie, restauration, dans le bâtiment et les travaux publics. Si le gouvernement peut facilement encourager certaines filières à recruter, il ne peut pas obliger les jeunes à choisir telle ou telle voie, à préférer une formation à une autre. C’est ainsi que des secteurs sont littéralement « bouchés » alors que d’autres manquent désespérément de main d’œuvre. Et ce d’autant plus qu’un certain nombre d’emplois non-qualifiés sont parfois occupés par des qualifiés qui occupent ces postes « par défaut », attendant de trouver un emploi correspondant mieux à leur qualification. Mais, ce faisant, ils peuvent pousser les non-qualifiés au chômage, car ces derniers n’ont pas le choix entre des postes qualifiés et des postes non-qualifiés. Ou alors, les qualifiés préfèreront rester au chômage plutôt que d’accepter un poste qui ne correspond pas à leur qualification. Au final, les non-qualifiés sont toujours plus sujets au chômage que les qualifiés, comme le prouvent toutes les études statistiques à ce sujet (taux de chômage pour un non-diplômé en France en 2005 : 15% ; 9,3% pour le Brevet, CAP, BEP ou équivalents ; 9,2% pour un baccalauréat ou équivalents ; 6,6% pour un bac+2 ; 7% pour un bac+5).
[11] Désolé, j’avais pas d’idée de conclusion.
Criez votre chômage travailleur:




C’est un ami à moi qui m’a dirigée vers ton blog et j’en suis pas malheureuse. Consider me your biggest American fan. Merci pour les descriptions détaillées qui sont aussi très claires et pas du tout chiantes. Il existe une limite fine entre l’ésotérisme et la condescendance et tu réussis formidablement à éviter les deux. Bravo !
Il est sympa ce commentaire! Merci =)
Tu auras peut être de mes nouvelles un jour… sur ton blog.
Ma pensée est votre sur nombre des sujets abordés, cependant pour en revenir au sujet virulent et ô combien controversé des 35h … les créations d’emplois, ou du moins une partie, ne seraient elles pas d’avantage imputable à la croissance des années 2000 plutôt qu’à cette mesure de “division du temps de travail” pour les uns et de “partage de la pauvreté” pour les autres … ? Petite piqûre de rappel, croissance : +3,9% en 2000, + 1,9% en 2001, +1% en 2002, +1,1% en 2003, +2,5% en 2004, +1,7 en 2005% … Or, comme chacun sait, la création d’emplois, rapportée à la croissance, n’a pas augmenté par rapport aux années précédentes … (voir INSEE) Comprenne qui pourra mais en tirant le bilan un an plus tard, le gouvernement Jospin s’est félicité de cette progression de l’emploi … on aurait presque pu croire en écoutant ses propos que les 35h avaient généré de la croissance…
En outre, rappelons que, pour que cette mesure génère de l’emploi, il faut que les entreprises soient de tailles conséquentes … (une bref calcul nous amène à 1 création d’emploi pour 20 employés en moyenne). Mais ? Incompréhension ou crédulité ? Est il réellement nécessaire de rappeler comment se répartit l’emploi en France ? 7 500 000 dans des entreprises ou administrations publics (>20 employés) sur une masse totale de 25,9 millions d’emplois … Effectivement me dira t on 7 500 000/20 = 375 000 !! Et voilà d’où sortent ces chiffres … Puis comme si cette bonne nouvelle n’était pas suffisante … On nous ressort les bons vieux outils macro économiques … Cercle vertueux … Création d’emplois … consommation … croissance … Ecran de fumée total, le peuple est content …
Le réveille fut pour le moins brutal … Que se passe t il dans une PMI, de l’artisan du quartier au Menuisier en passant par la petite entreprise familiale ? Exemple concret, pour en revenir au bon vieux comportement rationnel micro économique tant décrié ^^, un membre de ma famille, charcutier, s’est vu contraint, suite au passage forcé aux 35h, d’arrêter de prendre sous son aile des employés, me faisant remarqué à juste titre qu’à 35h, il était plus rentable financièrement pour lui de travailler plus (à noter qu’un artisan à son compte est bien loin des 35h hebdomadaires) tout en cessant d’embaucher. Chômage ou destruction indirecte d’emplois ? Nommez cela comme bon vous semble … Là encore, je tiens à nuancer mon propos, toutes les situations, fort heureusement, ne sont pas similaires … mais combien cela a t il détruit d’emplois ?? Cette masse salariale hypothétiquement concernée est de l’ordre de 13 200 000 emplois … Il convient de ne point s’avancer quant aux chiffres exactes de destructions d’emplois directes ou indirectes car je n’ai pas encore trouvé d’études sérieuses sur le sujet (le calcul semble en effet délicat, d’autres vecteurs entrent en compte rendant quasiment impossible des calculs fiables …) mais il semblerait qu’une frange conséquente de la population fut étonnamment délaissée (est ce vraiment étonnant … un électorat pour une partie, peu favorable au gouvernement en question … ) et ait à contrario subit les 35h.
Les 35h ont, dans un second temps, conduit inexorablement à une baisse généralisée des salaires mensuels (déguisée … par gel ou par non augmentation …) surtout dans ces mêmes PMI (qui étaient de toute évidence dans l’incapacité de payer 39h pour 35h travaillées, celles ci ne possédant pas les fonds propres exorbitants et ne réalisant pas les marges dont bénéficient les grandes entreprises … à noter que ce qui est vrai pour ces PMI peut aisément se vérifier dans nombre d’entreprises de taille moyenne dont la situation financière était loin d’être excellente …). Vous faites remarquer, à juste titre, que cette diminution du temps de travail, a permis 4h de loisir supplémentaire par semaine, ce qui se traduit par environ 170h dans l’année (partant d’une base déjà optimiste de 11 mois travaillés …). Que fait un individu durant ces 170h ? Il consomme, du moins pour une partie de ce temps libre supplémentaire … On peut donc supposer que sa consommation augmente, de manière plus ou moins prononcée selon les individus, mais que paradoxalement … ses rémunérations diminuent … Idéal, les keynésiens crient haut et fort que la demande, de part l’hypothétique augmentation conjointe de l’emploi et de la propension marginale à consommer, va augmenter (même si certains s’alarmaient tout de même de la baisse des salaires … qui peut conduire à l’effet pervers soulevé avec justesse dans l’article…) …et que cela va contribuer, ipso facto, à relancer la croissance … qui plus est, avec à l’époque une balance commerciale à l’équilibre, voir excédentaire … donc une contrainte extérieure qui ne conduira pas aux déboires des relances Chirac et Mauroy en 1975 et 1981. Petit bémol, comme l’explique cette article http://www.danielmartin.eu/Cours/Lutte-Chomage.htm#_Toc168635784 les 35h ont eu un effet détestable sur la productivité, seul facteur de production qui permettait auparavant à la France de tenir tête aux pays émergents et à la concurrence qui ne cessent de se développer … Dommage, la suite est connue, la balance commerciale deviendra douloureusement déficitaire … délocalisations des grandes entreprises (de certaines du moins), les mêmes qui devaient créer des emplois … Rajoutons à cela, l’impression de baisse du pouvoir d’achat de nombreux ménages (forcément la hausse de la consommation ou du moins de possibilité temporel accrue de consommation et la baisse déguisée des salaires donne une légère impression que la vie est de plus en plus onéreuse …) … Et puis, la crise arrive, la situation financière de nombres d’entreprises déjà fragilisées par toutes les mesures anti économiques prises par les gouvernements successifs (avec pour unique objectif inavouée de plaire à un électorat d’une impressionnante crédulité, vestige d’une inculture économique grandissante) ne va faire qu’empirer… conduisant à des licenciements massifs (même si là encore, il convient de ne pas accabler de tous les maux notre fiscalité qui a injustement souffert du libéralisme sauvage des pays émergents, allégorie d’une concurrence déloyale réalisée sur le dos de “l’armée industrielle de réserve” dont profite leurs économies, fin de transition démographique oblige …) et à une augmentation du chômage. Fin de l’histoire. Ma démonstration est incomplète car le temps me manque cruellement … Je complèterai à l’occasion … mais les grandes lignes sont tracées même si la fin manque d’exhaustivité.
A noter que les critiques acerbes faites ici au Keynésianisme ne sont pas à l’attention de Keynes lui même mais de l’utilisation dont font l’objet ses théories … me considérant moi même comme néo-keynésien à tendance libérale, je regrette que certains politiciens et économistes discréditent sa pensée en l’utilisant à mauvais escient, négligeant la réalité économique et ne rapprochant pas son oeuvre du contexte dans lequel cette dernière à vue le jour…
PS : c’est votre soeur, amie de longue date, qui m’a aiguillé vers ce blog
Post très complet sur les causes du chômage, bien que je ne sois pas d’accord sur certains points.
Sur le salaire d’efficience, je doute de la validité de cette théorie; sur le papier, elle ne passe pas.
http://analyseeconomique.wordpress.com/2010/12/20/le-mythe-du-salaire-defficience/
Sur le chômage keynésien et la crise de 1929, il ne faut pas se méprendre. Le salaire minimum a augmenté, et les accords du New Deal ont prolongé la récession. Roosevelt n’a jamais sauvé les États-Unis de la crise, en vérité.
http://www.mackinac.org/archives/1998/sp1998-01.pdf
D’ailleurs, même s’il n’avait pas augmenté, la hausse du chômage était probablement nécessaire. Il aurait fallu au contraire flexibiliser les salaires. A cause de l’allongement de la structure de production par la dette (crédit bon marché) plutôt que par de l’épargne réelle, la consommation n’était plus dopée, et les prévisions des entreprises se sont avérées complètement erronées. Les industries les plus touchées étaient évidemment celles appartenant aux étapes de production les plus éloignées du bien de consommation finale (ex : les industries des ressources naturelles, minières, de raffinage, etc.). Les facteurs de production ne servaient plus à rien, parce que les individus étaient endettés; ils ne pouvaient plus maintenir le même rythme de dépenses. Les stocks s’accumulent, et les salaires doivent baisser, mais s’ils ne peuvent pas…
En outre, la récession doit forcément impliquer un rétrécissement de la structure de production, toute chose égale, puisque le boom l’a considérablement allongé. Hayek a montré que même sans rigidité des salaires, un chômage va émerger en période de récession, tout simplement parce que parmi ces facteurs de production inutilisés et abandonnés se trouvent des facteurs de production “spécifiques”; puisque la structure de production rétrécit, il faut rediriger les ressources restantes vers les biens de consommation courante. Le problème vient du fait que l’on ne peut pas fabriquer du yaourt avec des foreuses minières. Autrement dit, les salariés nouvellement engagés dans les étapes de production éloignées ne peuvent plus être réembauchés ailleurs, là où est les besoins sont présentement nécessaires. La croissance ne peut pas reprendre car les ressources ont été employées à fabriquer des facteurs “spécifiques” qui ne servent (pour le moment) plus à rien. Le capital a été gaspillé, les ressources rares ont besoin de temps pour se renouveler. Comment ? avec l’épargne qu’on a totalement gaspillé durant le boom économique. Il faut du temps pour reconstituer cette épargne et pouvoir de nouveau réallonger la structure de production pour augmenter le niveau de consommation et donc, de croissance. Autrement dit, tenter de régénérer l’économie avec des politiques de relances ne va faire que provoquer un endettement et peut-être même allonger la durée même de la récession. Consommer le capital ne va pas permettre le capital de s’accumuler pour que l’on puisse de nouveau allonger la structure de production, mais cette fois, dans le bon sens. Relancer l’économie peut même à terme allonger la structure de production… dans le mauvais sens. Au bout d’un moment, les entreprises seront forcées de liquider ces investissements non rentables, et une nouvelle crise émergera, and so on…
Et sinon, que faire donc des facteurs de production spécifiques ? Rien. La destruction créatrice s’en chargera toute seule. Des investisseurs ingénieux sauront bien trouver quoi en faire pour l’adapter à la demande.
http://analyseeconomique.wordpress.com/2011/01/02/recession-et-ressources-inutilisees/
En outre, je vous recommande la lecture de Prices and Production, de Hayek (il explique le dilemme des “idle resources” beaucoup mieux que moi)
Sur la demande anticipée, je pense que les perspectives du New Deal ont miné la confiance des investisseurs et des entreprises. C’est là le fond du problème.
Sur les délocalisations, Krugman, dans son livre “la mondialisation n’est pas coupable” explique que les délocalisations n’expliquent pas du tout le chômage en Europe, et qu’il est très, très marginal. Bref, que c’est un faux débat.
Un très long commentaire auquel je prendrai le temps de répondre quand je l’aurais. Votre blog a l’air vraiment intéressant. Merci et à bientôt
Pardon, je modifie juste une phrase mal faite :
“Autrement dit, les salariés nouvellement engagés dans les étapes de production éloignées ne peuvent plus être réembauchés ailleurs, là où est les besoins sont présentement nécessaires.”
Voici la bonne phrase :
“Autrement dit, certains salariés nouvellement engagés (lors du boom économique) dans les étapes de production éloignées ne peuvent plus être réembauchés ailleurs, là où est les besoins sont présentement nécessaires (réajustement de la structure de production).”
J’oubliais : si vous appréciez les débats sur Keynes (en tout cas, quand on lit l’article, on a l’impression que vous appréciez beaucoup le sujet), je connais un bouquin qui va vous donner du fil à retordre. (ça reste quand même diablement intéressant à lire)
http://www.amazon.com/Where-Keynes-Went-Wrong-Governments/dp/1604190175
Cordialement.
Merci pour le conseil de lecture!
Oui, j’aime bien Keynes qui est quand même un auteur incontournable aujourd’hui mais il s’est aussi trompé sur certaines choses, sa fonction de consommation était fausse, et surtout il a centré son analyse uniquement sur le court-terme (à dessein) ce qui limite quand même la réflexion. Keynes est un bon départ mais il faut en sortir pour aller plus loin, ce qu’on très bien fait les post-keynésiens et néokeynésiens après lui…
Je comprends que Keynes fasse autant parler de lui. Pour ma part, je ne suis presque jamais d’accord avec tout ce qu’il dit (et pas seulement son point de vue sur la consommation), sur absolument tous les sujets qu’il traite. Là où j’apprécie l’auteur, c’est qu’il stimule les méninges. Je discute assez souvent avec des libertariens sur des forums et blogs en anglais, j’assiste aussi à des discussions entre keynésiens et autrichiens, et à chaque fois, je suis impressionné de cette façon dont le keynésiannisme alimente les débats. Même si je ne suis définitivement pas keynésien, j’apprécie beaucoup les débats sur le keynésiannisme, souvent originaux et riches en idées nouvelles.