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Revenez, rhéteurs!

26 avril 2011

Il y a quelque chose d’attristant avec le monde postmoderne, c’est qu’il n’existe presque plus de vrais polémistes, de vrais pamphlétaires. La médiacratie n’a laissé existé que deux types de rhétoriques : ou la rhétorique extrémiste, sans arguments, bornée et démagogique, dont j’ai déjà abondamment parlé (ici et , par exemple) ; ou la rhétorique molle et consensuelle des plateaux de télé et des magasines féminins, où l’on dit ce qu’il faut dire et où l’on pense ce qu’il faut penser, avec une belle politesse mielleuse, sans jamais un mot de trop ou à côté, dans le plus pur conformisme des interviews chiantes des journalistes d’aujourd’hui.  Où sont passés les rhéteurs[1] d’antan ? Où sont les joutes oratoires, les essais et écrits de combats, les morceaux d’anthologie entre intellectuels à l’idéologie opposée ? Où sont les éditoriaux assassins de journalistes qui s’enflamment, qui prennent violemment parti ? Où sont les bars où l’on s’échauffe pour autre chose que le foot ou la Star Ac’ ? Où sont les soirées où l’on boit pour refaire le monde, non pour aller se trémousser en boite sur de la musique de merde ? Où sont les athées, les vrais, disputeurs et loyaux, qui ont lu Nietzsche et Maritain, qui sont athées parce qu’ils le croient et non parce que « Dieu bof, ‘me suis jamais posé la question, et pis de toute façon je préfère jouer à la PlayStation ». Où sont les vrais croyants, qui sont croyants parce qu’ils le pensent et non par adhésion facile à un héritage culturel ou à une morale conceptuelle, et qui sont prêts à rentrer dans les premiers aussi profond que la charité le leur intime ?  « La plupart désormais s’efforcent de dire « Je crois » ou « Je ne crois pas en Dieu » comme il dirait « J’aime » ou « Je n’aime pas la brandade de morue » (Fabrice Hadjadj). Retournons sur le ring !

Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait. Clémenceau

Il semble que nous ayons affaire à un dogme du mou et du consensuel, où il ne faut surtout ne pas sortir des critères de la parole établie, ne surtout pas donner son avis franchement. Car donner son avis, c’est déjà être intolérant. La tolérance, la tolérance ! On revendique le droit à la plus grande liberté d’expression, et pourtant une chape de plomb moralisante se fait sentir dans bien des grands médias. Il y a les sujets à ne pas aborder (car ce serait détourner les Français des « vrais problèmes », terme tellement employé par tous les partis qu’on se demande bien ce que furent jamais les vrais problèmes de la France), le vocabulaire à ne pas utiliser, les personnages à ne pas inviter, etc. Tout va bien tant qu’on est antiraciste, proeuropéen, athée, anti « F-haine » et qu’on vit dans le petit monde parisien qui se regarde le nombril. Mais si on sort des clous, on signe rapidement le retour de la réduction ad hitlerum et autre rappels aux « périodes les plus sombres de notre histoire », au choix le stalinisme ou le nazisme, entre autres avatars de cette histoire qui fut si terrible qu’on doit en permanence se féliciter d’être enfin devenus raisonnables. Ah, le point Godwin…

Notre société qui adore “la transgression” passe son temps à traquer les “dérapages”, terme indiquant clairement que certains points de vue sont autorisés et d’autres pas. Élisabeth Lévy

Quand Robert Ménard, ancien patron de Reporter sans frontière et défenseur de la liberté d’expression de longue date, admiré de la gauche, écrit un petit opuscule au titre provocateur (« Vive Le Pen ! ») pour défendre, au nom de cette même liberté d’expression, le droit à discuter avec Alain Soral et Marine Le Pen, la bien-pensance tombe des nues en découvrant que celui qu’elle pensait dans le camp des gentils est en fait un méchant réac. Et chacun de jouer son rôle : Ménard, comme Jean-Marie Le Pen avant lui, vient sur tous les plateaux télé pour dire qu’on ne peut plus rien dire, prenant sa posture de « polémiste dissident qui pense pas comme les autres » ; et les autres adoptent leur posture habituelle de vierge effarouchée, s’offusquant de ce que dans la bouche du journaliste, le « discours du FN paraît presque rafraîchissant » (Domenach) —diantre !— ou encore que « tout ça libère la parole et ça devient dangereux » (Ariane Chemin) —diable !— cette dernière allant jusqu’à dire, lorsque Ménard affirme que la mise à mort de Dutroux ne l’aurait pas empêché de dormir : « je trouve navrant que RTL t’emploie pour dire des choses comme ça ». Elle répète ensuite « tu as le droit de le dire, mais je suis navrée que RTL t’emploie pour le dire ». Autrement dit : tu as le droit de le dire, mais seulement si tu te tais. Et le gentil Plennel de s’interroger sur la « légitimité [de Ménard] pour dire ça ». Oui, parce que chez ces gens-là, il faut avoir une « légitimité » pour dire quelque chose, c’est-à-dire un passeport légal composée d’une carte de presse et d’une carte du PS.

Je n’ai qu’une seule ambition : ne pas plaire à tout le monde. Plaire à tout le monde c’est plaire à n’importe qui. Sacha Guitry

La bien-pensance est décidément le marteau des fainéants. Si Ariane Chemin, journaliste au monde, avait eu le goût du débat et de la polémique, et qu’elle avait été un brin plus intelligente, elle aurait répliqué par une longue diatribe défendant son opposition à la peine de mort, et en citant Badinter. Le 17 septembre 1981, quelques semaines avant que la peine de mort ne soit définitivement bannie de la République Française, le grand Philippe Séguin fait un discours mémorable défendant l’abolition. Il a cette phrase magnifique : « Ayons le courage, les uns et les autres, de reconnaître que la générosité, la noblesse du sentiment ne sont pas le privilège de l’un ou l’autre camp, que le respect de la vie et le souci de la paix sociale sont des préoccupations dont on peut bien admettre sans déchoir qu’elles sont partagées. Les abolitionnistes ne sont pas des irresponsables et leurs adversaires ne sont pas des monstres. Les uns et les autres ont fait des choix qui n’ont pas forcément été faciles ; certains ont pu évoluer ; d’autres peuvent même sans déshonneur ne s’être pas déterminé : mais nul n’a le droit de mettre en cause la sincérité et le sérieux des convictions exprimées. ».

Et en plus, il est écouté sans être interrompu par des hurlements (chose rare à l’Assemblée aujourd’hui), sur un sujet pourtant difficile et hautement polémique —à une époque, où, je le rappelle, la majorité des Français sont contre l’abolition de la peine de mort.

Arianne Chemin aurait pu suivre Philippe Séguin. Mais non, Arianne répond : « tu es trop méchant, d’ailleurs on ne devrait pas t’inviter à la télé pour dire ça, puisque tu ne penses pas comme moi ». Bon, c’est vrai qu’elle aurait eu des difficultés à ressortir la phrase de Séguin : elle aurait été coupée après le troisième mot parce que « oulà, c’est trop compliqué tout ça, et puis bon on va faire une page de pub, tiens ». Mais au moins, elle aurait essayé.

Mais il y a autre chose. La plus grande tristesse du conformisme ambiant, la preuve de cette chape de plomb, c’est aussi notre incapacité à rire de nous-mêmes, la pénalisation croissante de notre société —on ne sait plus rien résoudre sans faire un procès et sans multiplier les lois débiles pour répondre aux « vides juridiques » que l’on croit avoir décelé— et la marginalisation de l’humour noir. Quand on écoute les vieux sketchs de Coluche et de Desproges, on constate qu’il y a un paquet de  choses qui ne passeraient plus aujourd’hui. Prenez ce sketch de Coluche sur Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, les associations de noirs, de juifs et d’arabes, qui sont tous utilisées dans ce sketch très second degré comme prétexte pour se foutre de la gueule de Le Pen, porteraient plainte pour racisme, antisémitisme, négationnisme, xénophobie… Et combien d’associations féministes s’insurgeraient contre ce fameux sketch (« Monsieur ! Monique, je l’ai violé… je porte pas plainte ») sur le viol ? Prenez encore ce sketch cynique du même sur la réaction du français moyen face à la misère dans le monde, où Coluche n’hésite pas à rire de la famine en Afrique ou du génocide cambodgien : combien trouveraient encore ça drôle aujourd’hui ?

Quel humoriste pourrait encore dire en impunité : « les gens y gueulent après Hitler, mais on l’a surtout connu pendant la guerre, cet homme-là. Et puis De Gaulle lui doit tout ».  Comme disait Geluck : « les lois de l’humour sont très sévères : on ne peut pas se moquer des victimes, des noirs, des homos, des musulmans, des juifs, des handicapés… moi je dis : de qui se moque t-on ? » On a perdu le sens du cynisme et de  l’humour noir.  Je suis loin d’être un fan de Siné (surtout qu’il dessine très mal), mais  voir qu’il s’est fait virer de Charlie Hebdo en 2008 pour avoir dit de Jean Sarkozy « (…) Il a déclaré vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » a quand même quelque chose de désespérant. Franquin, revient !

Et pourtant, rire de tout n’est pas se moquer de tout. Desproges avait cette phrase bien connue: « l’humour est la politesse du désespoir »[2]. L’humour, le vrai, est le cynisme des désespérés, de ceux qui ont l’âme triste à en mourir de ce monde laid. C’est Coluche qui a créé les restos du cœur, pas Philippe Val. Le sens de l’humour, surtout de l’humour sur soi, trahit la conscience du désespoir, de cette noirceur de l’âme humaine qui ouvre le regard sur la profondeur du péché. Mieux vaut en rire que de s’en foutre !

On devrait tout faire sérieusement, même les choses légères. Le rire est une chose très sérieuse.  Voyez Einstein : les plus grands savants et prix Nobel ont souvent été des gens qui avaient un grand sens de l’humour. Car faire rire n’est pas facile, et rire de soi est plus dur encore : c’est quand le rire devient facile et prévisible que l’humour se transforme en moquerie, que la conscience du mal se transforme en méchanceté gratuite, que la transgression de l’interdit se transforme en intégrisme de la transgression. Car si l’humour est la politesse du désespoir, la moquerie n’est qu’une « lecture impuissante de la complexité » (Yann Moix). Et comme le disait Hadjadj : « il y a un intégrisme de la transgression, et ses prêtres sont d’autant plus féroces qu’ils sont persuadés d’être les thuriféraires de l’absolue liberté ». Mais virer Siné pour ça? Soyons sérieux.

Aujourd’hui, on ne veut plus rire de rien ni de personne, alors on utilise la novlangue pour ne pas dire la souffrance. Il n’y a plus de « handicapés » mais de « personnes en situation de handicap », plus d’aveugles mais des malvoyants, plus de clochards mais des « SDF », plus de chômeurs mais des « personnes recherchant actuellement un emploi », plus de jardinier mais des « animateurs d’espaces verts », plus de prostitués mais des « travailleuses du sexe ». Parce que bon, faut pas stigmatiser non plus. Il est bien en cela d’avoir quelques caricaturistes qui nous rappellent à notre noirceur. Tout cela dérive de notre peur viscérale de l’échec et de la souffrance. La faiblesse nous fait peur, on la déteste, on se sent tellement incapable de l’affronter qu’on la supprime physiquement (avortement, euthanasie) et on la vire aussi de notre vocabulaire. A force de ne jamais dire que les «personnes en situation de handicap » sont handicapés, on finit par les prendre en pitié condescendante (« pauvre chou ça doit être si dur de ne pas pouvoir jouer au foot! »), qui n’est qu’une autre façon d’exprimer sa propre supériorité, à moins que l’on finisse par tomber dans le déni méprisant (« ces gens là ne devraient pas exister »). Alors qu’un examen lucide nous ferait comprendre que les handicapés sont vraiment handicapés mais souvent moins que nous, et que si leur faiblesse nous dérange c’est qu’elle est surtout un modèle de courage devant la misère de notre propre faiblesse.

Le grand paradoxe, c’est que ce consensus mou ultraprésent dans les grands médias, ce mauvais compromis qui ne laisse rien passer pour ne heurter personne, favorise la montée de tous les extrémistes, même s’ils disent absolument n’importe quoi, pour peu qu’ils donnent un peu de la voix. Puisqu’on entend toujours le même refrain sur les grandes chaînes, semblent s’épanouir ailleurs des propos virulents, mais sans grand talent. Soit que ce sont des extrémistes qui ont autant de haine qu’ils n’ont pas d’arguments, et qui s’épanouissent sur leurs blogs obscurs rassemblant les quelques tarés qu’ils ont pu rameuter, soit que ce sont des polémistes qui se font passer pour des rebelles tout en étant en réalité très conformistes. D’ailleurs, il est très facile de les reconnaître : ils ne savent pas rire d’eux-mêmes. C’est ainsi que la plupart de ceux, dans les médias, qui se prennent pour des grands pamphlétaires ou de brillants rhéteurs rebelles à l’humour décapant ne sont que des gentillets à la petite semaine, qui ne savent taper qu’avec l’artifice de la technologie, qui ne manient plus le verbe, et qui, en plus, ne savent pas rires d’eux-mêmes ou de leur camp.

C’est qu’il n’est pas facile d’être un bon polémiste : c’est d’ailleurs pour ça qu’il y en a si peu. La limite est très fine entre écriture incisive et écriture méprisante, entre moraliste obscur et pamphlétaire génial, entre invective et insulte, entre une belle critique et un lynchage en règle. Le bon rhéteur doit savoir pratiquer l’art de la joute oratoire avec discernement, rester tranchant sans devenir simpliste, ouvert sans devenir mou, batailleur sans tomber agressif, capable de changer d’avis sans être versatile, sérieux sans se prendre au sérieux, cultivé sans être pédant. Et puis il faut toujours respecter l’adversaire, ce qui devient de plus en plus rare aujourd’hui. La première phrase du célèbre « J’accuse… ! » est révélatrice à cet égard. Avant de porter le premier coup, Zola commence en effet par rendre hommage à l’adversaire —Félix Faure: « Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ? » Son pamphlet magnifique ne contient d’ailleurs pas une insulte : il n’en est que plus virulent, car la violence est l’arme des faibles.

« Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’Etat. (…)    Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !  J’attends. »

Le polémiste excelle dans l’art d’écrire et de parler, utilise la langue française à merveille : c’est ce qui fait que son nom restera dans l’histoire, et non celui d’un autre, pourtant plus juste dans ses arguments. Écouter un beau parleur —au sens noble du terme— même quand il se trompe, reste très sympathique. Et depuis quand l’intelligence du propos est-elle incompatible avec la verve acérée ? On manque de plumes, en France. Molière, Jean de la Fontaine, Boris Vian, Hugo, Zola, Muray, Bernanos, Céline, Bloy, Pascal, Voltaire, Touchatout, Jaurès et autres Anatole France nous manquent. Aujourd’hui, qu’avons-nous ? Où sont nos écrivains et artistes engagés ? Hessel, Lalanne, BHL, et Morandini pour les faire débattre? La blague.

On aimerait avoir davantage de tels polémistes, qui ne soient pas que des humoristes bon teints. On aimerait revoir de ces joutes entre politiques qui soient belles à entendre sans jamais quitter le terrain de l’argumentation sérieuse. On aimerait que nos politiciens cessent de confiner au pathétique sur la forme, entre posture de vierge effarouchée, oppositionisme stérile et querelles d’égo, et au déplorable sur le fond, entre inculture crasse, malhonnêteté intellectuelle et martellement du dogme à l’encan.  On aimerait retrouver parfois l’esprit de ces grandes et petites phrases  qui ont fait la noblesse de la politique française.

Mais peut être était-ce le temps où ceux qui nous gouvernaient n’étaient pas des « professionnels de l’événementiel » (Muray), savaient différencier un livre de Voltaire d’une marque de fringue, où les ministres de l’éducation étaient capable de faire un produit en croix et où les présidents ne disaient pas « casse toi pov’ con » au premier imbécile venu. De Gaulle citait Goethe et lisait Chateaubriand. Il entretenait une correspondance avec Claudel, Bernanos et Malraux. Valéry Giscard D’Estaing était passionné par Maupassant. Mitterrand était connu pour sa grande culture. Sarkozy s’exprime à peine en français correct[3] et, comme aurait dit Coluche, il a fait « 5 ans de droit, et tout le reste de travers ». A l’époque, nous avions des Hommes d’Etat. Aujourd’hui, nous avons des hommes politiques. On avait Pivot et son « Apostrophes ». On a Denisot et son Grand Journal. Les Inconnus savaient se moquer des politiques avec grand talent. Yann Barthès se contente de faire des montages sur les lapsus des politiques et de tourner en boucle les tics de langage parce que c’est quand même ‘achement drôle. Il devrait écouter Courteline, Yann:

Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet. Georges Courteline

On peut faire une petite comparaison de style. Le 19 mai 1958, lors d’une conférence de presse donnée dans l’urgence à l’occasion des évènements d’Algérie (qui signeront le retour du général), un journaliste demande à De Gaulle s’il va garantir les libertés publiques fondamentales. Et celui-ci répond avec véhémence: « Est-ce que j’ai jamais attenté aux libertés publiques fondamentales ? Je les aie rétablies. Y ai-je une seconde attenté jamais ? Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur ? ».

50 ans plus tard, en janvier 2008, Laurent Joffrin, de Libération, pose une question assez similaire à Sarkozy : « Vous êtes à l’origine de la plupart sinon de la totalité des initiatives gouvernementales. A propos du premier ministre vous avez employé une fois je crois le mot de “collaborateur” (…). Est-ce que au fond vous n’avez pas déjà changé la Constitution ? Vous êtes le chef d’État ou le chef de gouvernement du monde démocratique qui détient le plus de pouvoirs: au fond est-ce que vous n’avez pas instauré une forme de pouvoir personnel, pour ne pas dire une monarchie élective ?

Et Sarkozy de répondre sur un ton faussement compréhensif et vraiment méprisant : « M’sieur Joffrin, un homme cultivé comme vous. Dire une aussi grosse bêtise. Moi, issu de la monarchie ? OK, alors si la monarchie c’est l’élection c’est plus de la monarchie M’sieur Joffrin. Ah nan, excusez-moi Monsieur Joffrin, les mots ont un sens. Ils doivent l’avoir pour vous s’ils l’ont pour moi. Soit c’est une monarchie donc c’est l’hérédité, dans ce cas-là j’aimerais qu’on m’explique de qui je suis l’héritier ? (…) » Puis suit une ineptie à propos du développement durable et du « goût du jour ».

Sarkozy ne répond en rien à la question, puisque Joffrin n’avait pas parlé de monarchie héréditaire mais d’une « forme de pouvoir personnel » qui ressemblerait à une « monarchie élective ». Or, monarchie ne veut pas dire automatiquement héréditaire. Voir Wikipédia : «La monarchie (du grec mono « seul », archein « pouvoir » : « pouvoir non d’un seul, mais en un seul ») est un système politique où l’unité du pouvoir est symbolisée par une seule personne, appelée monarque. Elle n’est ni nécessairement une royauté, ni nécessairement héréditaire : il a toujours existé des monarchies électives, par exemple chez les peuples Gaulois ». Nicolas Sarkozy ne savait pas ? Qu’il évite alors de traiter le journaliste comme un enfant de 12 ans.

La comparaison Sarkozy/De Gaulle n’est pas tellement à l’avantage du premier. Outre la différence énorme de vocabulaire (je vois mal Sarkozy dire « Y ai-je une seconde attenté jamais ? »), De Gaulle se place sur le terrain de son bilan en la matière (que l’on peut discuter), alors que Sarkozy joue sur les mots (faisant au passage une erreur grossière) et manie l’ironie pour éviter d’avoir à répondre.

C’est au nombre de ses adversaires qui le pleurent qu’on juge le mérite d’un homme politique. Eolas

Combien en reste-il, de ces brillants pamphlétaires ? Reconnaissons-le : le Canard Enchaîné est parfois très drôle, le journal Causeur développe un vrai esprit de débat contradictoire, il reste des humoristes qui ne parlent pas que de cul, nous avons un certain de nombre de journalistes cultivés et d’écrivains de talent, et on entend encore quelques bons mots. Avant qu’on le vire, j’aimais bien Guillon, aussi. Et prospèrent les Zemmour, les Soral, les Mélenchon, les Lévy. Ce ne sont pas seulement des accords sur le fond (selon le facile « ils-osent-dire-tout-haut-ce-que-tout-le-monde-pense-tout-bas»), je trouve même, à vrai dire, le fond de leur pensée souvent caricaturale, ce sont d’abord des jubilations de forme. Parce qu’on aime entendre celui qui dit sa pensée en franchise, qui se fiche de l’ordre et des conventions établies, qui n’hésite pas à employer des formules assassines et de jouissives attaques envers son adversaire du moment, à défoncer celui qu’il exècre et encenser celui qu’il adore. Avec classe et culture.

Les choses changent, en France. Il serait maintenant très abusif de dire qu’on n’entend qu’un seul son de cloche sur tous les médias. Certaines émissions —comme On n’est pas couché ou C dans l’air— font vraiment honneur au service public par la haute tenue des débats que l’on y trouve parfois —pendant que TF1 repasse un énième épisode de Dr House, preuve s’il en fallait qu’on devrait toujours garantir un service public culturel. Les bons polémistes restent néanmoins assez rares. La posture des quelques-uns que j’ai précédemment cité, souvent « seuls contre tous » et enfermés dans des carcans médiatiques où il faut faire rire en 3 min pour « faire du buzz » et où tout raisonnement qui comporte plus de 3 mots est coupé par le présentateur ou par la pub, leur fait souvent tenir un discours caricatural et parfois « conformiste de l’anticonformisme », qui finit par les rendre plus médiocres qu’ils ne sont, manieurs de formules mais vides sur le fond. Zemmour tend ainsi à prendre des positions « droitardes » condescendantes et simplistes, un genre de sous-Muray, Soral s’enferme dans son obsession antisioniste, Mélenchon se prend pour un grand tribun de la plèbe parce qu’il a dit que Marine Le Pen était fasciste et Didier Porte joue les persécutés parce qu’il s’est fait virer. Voltaire, revient !

Acclamez ou dénoncez, soyez conquis ou soyez indignés, mais jamais neutres, indifférents, passifs, résignés… Raoul Follereau

Résistez. Résistez aux séductions moutonnières de la médiocrité, à l’ignominie des retournements intéressés, aux murmures de la lâcheté qui ne recule devant l’effort que pour se trouver tout à coup, mais trop tard, acculée à la tragédie. Résistez. Résistez. Gardez par dessus-tout l’amour de la liberté et votre sens critique. Combattez par l’ironie des indignations trop légitimes. Combattez par l’espérance un pessimisme trop justifié. Jean D’Ormesson


[1] Du latin rhetor, « maître d’éloquence ».

[2] Cette phrase a aussi été attribuée à Achille Chavée, Boris Vian et Chris Marker

[3] On peut aussi ajouter cet extrait d’un discours du 22 janvier 2009 par le Président de la République (ce n’est pas une retranscription mais une version écrite du discours je précise) : « Il n’y aura pas de moyens supplémentaires sans les réformes. C’est une condition si qua non. Des instruments puissants comme le Crédit Impôt Recherche ont été développés, aujourd’hui vous disposez Mesdames et Messieurs les chefs d’entreprises et vous avez d’ailleurs pris des décisions – je pense à Thalès notamment – du système fiscal en faveur de la recherche le plus attractif au monde, au monde. Alors la bataille de l’intelligence, je crois que nous l’avons engagée ! Et bien engagée ! On la mènera jusqu’au bout, mais vraiment les moyens supplémentaires, si les réformes prospèrent et si l’évaluation se développe. Sinon on arrête. (…) Mais ces admirables chercheurs et ces points forts – j’ose le dire – ne sont-ils pas l’arbre qui cache la forêt ? Ne servent-ils pas d’alibi aux conservateurs de tous poils, que l’on trouve à droite en nombre certain et à gauche en nombres innombrables. Je dis innombrables à gauche car ils sont plus nombreux. »

Et pour être sûr que je ne tape pas que sur Sarkozy, permettez-moi de vous infliger encore cet extrait d’une “tribune libre” publiée en mars 2009 par Delanoë, maire de Paris, faut-il le rappeler: “(…) Faut-il clairement aller plus loin ? Clairement je réponds oui ! À ce stade, Paris Métropole n’est pas un aboutissement mais un socle, dont nous devons partir pour dessiner des perspectives volontaristes. Il faut imaginer collectivement les conditions d’une étape nouvelle, à partir de notre vision commune du XXIe siècle francilien. Et en déduire un instrument fédérateur qui coordonne, impulse et renforce ainsi les dynamiques nécessaires autour des vrais enjeux stratégiques.” Approximations grammaticales, langue de bois bûche…

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3 Commentaires laisser un →
  1. Hugues permalien
    27 avril 2011 19 h 09

    Quoi ? On n’aurait plus le droit de s’exprimer en France ?
    Tes sous-entendus sont nauséabonds. Je vais te dénoncer à la Halde.

  2. Clément permalien
    2 mai 2011 8 h 50

    Totalement d’accord avec Hugues! Je suis pour une liberté totale de parole, mais là, c’est aller trop loin!

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