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Fonctionnaires et service public

21 juillet 2011

Dire fonctionnaire et dire service public, en France, c’est comme dire États-Unis, c’est déjà le mot qui déclenche un débat. Un débat souvent traversé par des positions très antagonistes, et souvent bêtement antagonistes, que résumait parfaitement Malakine : « Pour la gauche, le privé c’est la recherche du profit maximum, la marchandisation, le règne du fric, la logique comptable. Bref, le mal absolu. En revanche le public, c’est l’intérêt général, le désintéressement, le principe d’égalité, l’armature de la société républicaine. Réciproquement pour la droite, le privé c’est la modernité, le dynamisme, l’innovation, la créativité, quand le public c’est la gabegie, l’archaïsme, la lenteur, le conservatisme, un repaire de paresseux syndiqués qui ne foutent rien … Deux visions aussi débiles et caricaturales l’une que l’autre. »

Il y a sans aucun doute quelque chose d’énervant à devoir sur cette question toujours naviguer entre « les fonctionnaires ne branlent rien, les 35h c’est mal » et « vive l’État, embauchons plus de fonctionnaires ! » comme si, dans le secteur privé, il n’y avait pas de lenteur, d’archaïsme, de gaspillage et de fainéants. Comme si, dans le secteur public, il n’y avait pas de corruption, de favoritisme, de cupidité et d’intérêts particuliers.

Mettons les choses au clair : il n’est pas possible de discuter sur ce sujet si Marcel dit « égalité » quand René pense « efficacité » tandis que Robert raisonne « coût ». On ne compare pas des poireaux et des tomates. C’est pourquoi on ne devrait pas choisir sur cette question les valeurs qui priment, celles qui permettrait d’emporter l’assentiment général, celles qui trancheraient le débat. Il n’y en a pas. Dit autrement : la gauche ne peut pas se contenter de scander —comme un cabri— « égalité, égalité » sans remettre en question les lenteurs et les archaïsmes du service public. Dans service public, il y a service. La droite ne peut pas se contenter de raisonner en termes « d’efficacité » et de « coût »  sans tenir compte de la notion d’intérêt général et de bien commun. Dans service public, il y a public.

Le secteur public est-il moins efficace, c’est-à-dire, traduit en langage économique, moins productif[1] que le privé ? On commencera par rappeler que la notion de productivité —comme celle de compétitivité— a ses limites. S’il est facile de mesurer la productivité du travail d’un ouvrier à la chaîne ou d’une caissière, c’est nettement moins évident de mesurer celle d’un prof, d’un flic, d’un médecin ou pire, d’un éducateur spécialisé. Il y a le travail qu’on voit, qui donne des résultats immédiats et chiffrables (le nombre de produits scannés par une caissière) et celui plus diffus, qu’on ne voit pas (le lent et laborieux travail de l’éducateur spécialisé). Ce dernier est-il pour autant moins utile, moins « efficace » qu’une caissière ?

Il existe même des travaux où la notion de productivité n’a pratiquement aucun sens : ce sont les activités « passives », comme l’activité de gardiennage. Un exemple m’avait frappé : les surveillants de salle informatique dans les universités publiques (ça marche aussi avec les bibliothèques). Souvent étudiants ou jeunes actifs, ils sont là pour veiller à ce que seuls les étudiants aient accès à la salle informatique, superviser l’utilisation des imprimantes et prévenir les vols de matériel. Il y a une sorte d’oxymore à cette situation: leur présence  est à la fois indispensable (sans eux, les vols seraient bien plus faciles et quiconque pourrait agir à sa guise sur le réseau de l’université) et inutile (la plupart du temps ils n’ont rien à faire, ils passent d’ailleurs le plus clair de leur temps à chatter sur facebook). C’est dérangeant, car leur salaire est directement payé sur derniers publics. Mais comment raisonner en termes de productivité dans ce cas ? On ne peut pas se passer d’un surveillant, de même qu’on ne peut pas se passer d’un pompier. Mais quand il n’y a pas le feu, un pompier glande.

Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à appliquer tout critère de productivité et toute mesure d’efficacité économique au secteur public, évidemment. Mais il faut bien comprendre que ce genre de débat sur les fonctionnaires et le service public peut changer du tout au tout selon le secteur et l’activité dont on parle.  Peut-on raisonner de la même façon, peut-on appliquer les mêmes mesures à des secteurs aussi différents que l’administration fiscale, l’hôpital, l’école, la police ? C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai toujours considéré inique la mesure du « ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant en retraite », car elle fonctionne par raccourci et généralisation, alors que si l’objectif était l’efficacité réelle et pas seulement le symbolisme électoraliste, il faudrait faire du cas par cas, du secteur par secteur, voire du région par région.

Dans certains secteurs pourraient aisément être introduites plus fortement des valeurs (dite) du privé (rentabilité, efficacité, concurrence), au bénéfice des consommateurs et/ou des citoyens et en démantelant quelques néfastes corporatismes au passage. On peut penser aux taxis, aux notaires, aux médecins libéraux, à La Poste et à d’autres. Dans d’autres cas, on perdrait en efficacité à privatiser le capital ou les valeurs, parce que, oui, il faut le rappeler, le service public, a, comme son nom l’indique, une mission qui est parfois incompatible avec des logiques purement statistiques —ce qui, notez bien, n’empêche en rien de rechercher l’efficacité opérationnelle et l’équilibre budgétaire, tant que ce n’est pas l’objectif premier. Mais quelle est cette détestable et très sarkozienne idée de vouloir demander des résultats chiffrés et déterminés à l’avance sous forme de quotas (de PV, d’expulsions d’étrangers…) à la police ?  Et au nom de quoi les hôpitaux et les écoles devraient être « rentables » ?

***

On peut tout à fait dénoncer les dysfonctionnements du service public. C’est très facile. Pour avoir plusieurs proches travaillant ou ayant travaillé dans l’un ou l’autre de ceux-ci, je peux affirmer que les lenteurs et les inerties y sont monnaie courante. C’est cet ami, stagiaire à la Chambre d’Agriculture, qui me dit que l’on donne la matinée pour faire un travail qui prend 45 min, et qu’on lui interdit de revenir avant midi. C’est ce cousin, de passage à la préfecture, qui compte 4 secrétaires là où une seule aurait suffit (les 3 autres d’ailleurs très occupées à ne rien faire). C’est cette rue où l’ont voit la DDE au travail : un ouvrier qui creuse le trou, 4 qui le regardent, le menton posé sur la pelle.

Et que dire des plus hautes sphères ? Le Point faisait récemment un salutaire numéro consacré à « ceux qui ruinent la France ». On y apprend notamment qu’il y a en France 8 fonctionnaires pour 100 habitants contre 5 au Royaume-Uni ou en Allemagne ; que les dockers de Marseille  (généralement grévistes professionnels et apprentis mafieux puisqu’il faut passer par la CGT pour être embauché), d’ailleurs en train de couler l’activité du port, touchent 4500€ net par mois, avec un nombre incalculable d’avantages  ; que le personnel d’intendance de l’Élysée (plus de 3000 personnes quand même) a augmenté de 30%  depuis 2007, que 10% du budget de l’Hadopi (cette chère institution) est consacré à payer un loyer annuel de 500 000€ pour de coquets bureaux à Montparnasse ; que le patron de la Halde touche plus de 120 000€ par an (150 000€ pour celui de l’autorité de la concurrence du secteur ferroviaire), qu’il existe en France (on s’en doutait) une multitude d’organismes et de commissions aussi inutiles que coûteuses (le magazine donne l’exemple du « Conseil économique, social et environnemental » : cette “troisième assemblée” ne sert à rien, ne donne presque jamais d’avis -sur son site, sa dernière publication remonte à octobre 2010- alors que ce devrait pourtant être son rôle et ses 233 élus touchent 3800€ par mois. On y retrouve des personnages aussi compétents en matière d’économie et de politique que Maud Fontenoy ou Alain Terzian…) ; que le sursalaire des fonctionnaires du Public qui travaillent dans les DOM-TOM coûte 1,5 milliard d’euros à l’État ; que le Fonds du comité d’entreprise de la RATP dispose de 83 millions d’euros annuel (Fonds bien entendu contrôlé par la CGT) ; que les agents EDF ne payent que 10% du tarif normal de l’électricité ; que les militaires Français ont 75% de réduction à la SNCF (coût 192,4 millions d’euros en 2009) ; qu’on distribue un peu trop de subventions agricoles à l’Outre-mer (150 000€ par hectare pour cultiver la banane aux Antilles), etc., etc. Qui n’a pas une fois regardé « Combien ça coûte », « l’émission des contribuables en colère » ? Pas étonnant que les blagues sur les fonctionnaires soient légion.

N’en jetez plus, la coupe est pleine. Le public, repaire de parasites ?

Que nenni. Ou plutôt si, peut être, mais pas que. Du système, tout le monde ou presque profite, et la liste du Point est tout aussi longue pour le privé : les 57 milliards d’euros annuels de subventions aux entreprises (+ 21 milliards d’allègement de charges), les multinationales qui ne payent pas d’impôts, les fonds d’investissements prédateurs, les riches français qui vivent en Suisse tout en profitant de deniers publics (hein Johnny), les 3 milliards de cadeaux annuels aux restaurateurs (chacun a vu le prix de son demi baisser, bien entendu… au passage, le taquin Abhervé s’était amusé à faire le calcul en terme de prix de l’emploi sauvé, selon les chiffres mêmes du gouvernement :  60 000€ par emploi, chaque année, soit 4 fois plus que les emplois jeunes), les journalistes qui touchent, comme ça, hop —au titre de « l’allocation pour frais d’emploi »— 7650 euros d’abattement forfaitaire avant impôt (Le Point est honnête sur ce coup là..), les subventions départementales aux familles d’accueil[2], les multiples fraudes (aux Assedic : 2 milliards d’euros par an ; à l’assurance maladie : 80 millions d’euros en 2009), etc., etc.

On comprend vite qu’il n’y a pas plus de gabegie dans le public que dans le privé : pour un fonctionnaire qui bénéficie d’avantages indus, combien de fraudeurs aux Assedic ? Pour une commission inutile, combien d’entreprises qui bénéficient des largesses fiscales de l’État ? Combien de niches fiscales et combien de gratte-papiers ?

Sur ce coup-là, on peut donner des points aux néolibéraux. Dans un pays comme la France où l’État intervient relativement beaucoup, il y a nécessairement plus de profiteurs (du public comme du privé) que si la puissance publique faisait le minimum syndical. Pour éviter les gaspillages, évitons l’État ? Pas sûr. Après tout, cet argument ne remet pas en cause la légitimité de l’intervention étatique (qui se situe sur un autre plan argumentatif), même importante : il ne fait que rappeler une simple vérité économique —sur laquelle on pourrait longuement revenir : quand l’État intervient dans l’économie, il corrige des dysfonctionnements du marché. Mais il créé aussi d’autres dysfonctionnements. C’est aux chargés de politique publique de faire en sorte que les dysfonctionnements corrigés par l’intervention de l’État compensent et excèdent ceux qu’il créé. Cela donne néanmoins à réfléchir : la gauche, étatiste, devrait être naturellement beaucoup plus exigeante envers l’État et ferme contre les dérives corporatistes et les gaspillages que la droite, puisque elle fait de l’État son credo. Force est de constater que c’est loin d’être le cas avec le PS, grand fournisseur de barons locaux.

***

Quoi qu’il en soit, il faut garder toujours à l’esprit quelques principes et vérités. Comme je l’ai dit, ne pas comparer des poireaux et des tomates. Ce qui implique aussi de comparer des chiffres comparables. Prétendre par exemple que le déficit des caisses de retraite serait dû aux gaspillages de l’État relève au mieux de l’ignorance économique, au pire de l’imposture journalistique : même en alignant des millions par-ci et des milliers par là, on arrive pas à 50 milliards de déficit. Dire, comme on l’a vu, que c’est le jet personnel du Président ou, par exemple, les subventions aux associations de santé qui creusent le trou de la Sécu, c’est proprement n’importe quoi. Rappelons qu’un milliard = 1000 millions. Il faudrait donc au bas mot 64 avions présidentiels chaque année (à 187 millions d’euros) pour couvrir le déficit de la Sécurité sociale, 171 pour celui des retraites. On peut (légitimement) déplorer le goût de Sarkozy pour l’ostentatoire et le clinquant. Mais comparer un problème de société (les retraites) avec quelques gaspillages marginaux, dont l’incidence est au mieux faible sur l’économie française, c’est idiot.

Ensuite, admettre l’évidence : que la fainéantise, la gabegie et le gaspillage sont inhérentes à l’imparfaite nature humaine. Si on peut évidemment les réduire et les désencourager, les éliminer totalement relève de la démagogie politique —on pourrait même énoncer une loi : tout discours et slogan politique commençant par « zéro » est une ânerie. Par exemple, si on peut cesser de payer les médecins à l’acte (ce qui incite à délivrer des soins coûteux et inutiles), on ne pourra jamais empêcher les médecins fraudeurs de prescrire des VSL (véhicules sanitaires légers, autrement dit taxis) pour aller à l’hôpital alors qu’il n’y en a pas besoin, ou de mettre une chirurgie à visée esthétique —non remboursée— dans la case « chirurgie réparatrice » —remboursée…

Tant qu’il y aura des Hommes, il y aura des dysfonctionnements. Vous me direz, c’est une réponse très philosophique, mais un peu facile. Alors ne soyons pas aveugles : c’est particulièrement vrai pour le service public. Je ne crois pas une seconde que les fonctionnaires de ce pays soit moins travailleurs ou plus fainéants que les agents du privé. Le Président d’ATD Quart-Monde, qui travaille à la Défense, disait (sur TF1 il y a quelques semaines après la polémique créé par Wauquiez) qu’il voyait autant de fainéants dans les bureaux des grandes tours que parmi les chômeurs assistés. Au service de néphrologie du CHU de  Poitiers (où j’ai fait un tour), il y a 2 infirmières pour une vingtaine de lits, sachant que la pathologie traitée nécessite pour certains cas une présence toutes les heures, nuit comprise. Le rythme est tel que les infirmières, même avec les aides-soignants, ont à peine le temps de manger. Et vous trouverez peu de monde pour dire que la France a un mauvais système de santé : au pire, on cherchera à le rendre un peu moins coûteux, mais il serait plutôt la fierté de l’Hexagone, tant au niveau de son efficacité et de sa technicité (parmi les meilleurs pays du monde) qu’au niveau de son fonctionnement (égalitaire) et même de son coût (beaucoup moins cher que le système américain par exemple…). Un récent numéro du Point qui sortait son annuel classement des hôpitaux français en profitait d’ailleurs pour interroger quelques étrangers à ce sujet. Devinez quoi : que des louanges…

Et pourtant, la plus grande partie du système de santé français est public. Qui a dit que l’efficacité était incompatible avec l’égalité ?

Mais dans le même temps, combien de bureaucrates gratte-papiers inutiles ? Sans populisme, il est logique que beaucoup de chefs de petites entreprises qui triment dur pour un petit salaire n’apprécient guère les lenteurs de fonctionnaires assis derrière un bureau toute la journée, à l’emploi stable et correctement rémunéré, et qui, en plus, s’offrent le luxe de se plaindre… Car si les fonctionnaires ne sont individuellement pas plus fainéants que les autre, il est très possible en revanche que la structure publique encourage la fainéantise et l’inertie, que ce soit de nature (l’exemple du gardiennage), ou d’organisation : système hiérarchisé où chacun est assigné une tâche bien précise et définie, avancement lent et strictement réglementé où la prime aux résultats reste anecdotique, etc.

On peut faire de multiples références : Michel Crozier (sociologue) pour démontrer que le biais bureaucratique pousse à des lourdeurs administratives en forme de cercle vicieux, qui empêche la structure étatique d’apprendre de ses erreurs, le centralisme ayant des effets pervers (décisions éloignées du terrain), tandis que se multiplieront les zones d’incertitudes (tout individu dans une organisation formelle et hiérarchisée cherche à accroître son pouvoir informel, à se « rendre indispensable », même s’il est tout en bas de l’échelle).  On reprendra ensuite les analyses de Merton pour avancer que les rigidités bureaucratiques peuvent conduire aux pires déviances via des phénomènes de conformisme voire de ritualisme (application des règles à la lettre sans considération morale, comme par exemple les fonctionnaires de Vichy, ou le génocide organisé par l’administration).  On utilisera enfin l’économiste Niskanen pour montrer que les bureaucrates de l’Etat sont conduits systématiquement à une sous-efficacité de service, car ils cumulent un pouvoir discrétionnaire et une absence de sanction au déficit productif (il n’y a pas d’incitation à améliorer ses résultats).  En bref, il est évidemment plus facile de faire bouger une PME que l’administration fiscale de l’Etat Français.  L’administration fiscale est-elle pour autant improductive et inutile ?

J’avance que l’inertie bureaucratique est particulièrement prégnante en France, pays où se conjuguent deux valeurs propres à réduire l’efficacité et le dévouement normalement inscrits au cœur du service public : le matérialisme et l’esprit contestataire. La France est (philosophiquement parlant) le pays du matérialisme athée (d’ailleurs l’un des pays les plus athée du monde) et où l’on attache (conséquemment et donc, dans le sens commun) assez d’importance au matériel —par rapport à des pays encore très ancrés dans leur tradition spirituelle, s’entend. Il est assez typiquement Français de se dire « pas vu, pas pris » en fraudant dans le métro alors qu’on m’a raconté une fois l’exemple d’un américain qui avait fait 50 km en arrière pour aller payer son ticket, s’étant aperçu en prenant une mauvaise bretelle de sortie qu’il avait quitté l’autoroute sans payer… même au pays du fric, il semble que la charité et —disons naïvement— la simple gentillesse reste plus courante que chez les latins survoltés que nous sommes.

S’ajoute à cela une « culture contestataire » française, souvent raillée à l’étranger où les Français sont considérés comme des râleurs et des grévistes invétérés, ce qui n’est pas complètement faux, puisque cela se vérifie très bien dans les statistiques, quand on sait prendre les bonnes –et pas des tronquées qui ignorent par exemple le secteur public. Notez bien qu’être un râleur contestataire n’est pas forcément quelque chose de négatif : c’est aussi la France qui a inventé la Révolution, c’est aussi le pays du politique par excellence, c’est aussi le pays de la meilleure protection sociale du monde, là où d’autres régions ont des cultures beaucoup plus résilientes, voire soumises (Japon…). C’est aussi parce qu’on aime le combat que la France est l’un des pays les moins inégalitaires et les plus protecteurs du monde industrialisé.  En France, contrairement à l’Amérique, on ne commence pas par demander son numéro de carte bancaire au pauvre qui se blesse sur le trottoir avant de l’envoyer à l’hôpital.

Mais il y a un pendant : une mentalité du « jamais content » et du Français qui se plaint tout le temps, qui attend tout des autres et cette (État)-Providence laïque sensé nous assister de la vie à la mort, cet esprit qui veut qu’on commence par faire grève pour se plaindre, et qu’on négocie ensuite, là ou  les Allemands et les Anglais commenceraient par discuter, avant de faire grève en cas d’échec des négociations. Cet esprit bien résumé par ce trait d’Anne Roumanoff : « Les Français adorent les privilèges mais détestent les inégalités. Souvent, inégalités, c’est le nom que tu donnes aux privilèges des autres ».

***

Quelles solutions, alors ? Si l’on croit encore à « l’esprit de service public » sans se résigner pour autant à une bureaucratie qui peu décourager n’importe quel entrepreneur, que peut-on faire ? Sans rentrer dans des détails managériaux et organisationnels que je suis loin de maîtriser —il faudrait être DRH dans l’administration, ou haut fonctionnaire en charge des politiques publiques— on peut avancer quelques mesures.

Il y a celles qui sont purement techniques : au risque de choquer, je crois que je serais favorable à la possibilité de licencier un fonctionnaire (je peux le dire d’autant plus tranquillement que je serai probablement moi-même fonctionnaire dans un futur proche), et pas seulement pour faute grave mais aussi pour non-conformité au poste, ce qui rendrait au passage les concours de la fonction publique plus faciles puisque pour le recruteur il n’y aurait plus la peur de ne pas avoir le « bon candidat », ce qui produit ce fameux paradoxe typique de la fonction publique : les concours sont extrêmement difficiles mais une fois obtenu, on peut glander tranquille…

Plus largement, on pourrait généraliser l’exemple du député Tardy, qui traque depuis des années les commissions inutiles, et repérer les employés inutiles de l’administration : mandaté par la hiérarchie, un DRH viendrait inopinément vérifier dans tel ou tel service que le nombre de personnes est en cohérence avec le travail à faire. Et comme il serait possible de licencier, on pourrait aussi réembaucher plus vite, et donc s’adapter aux besoins (le nombre d’élèves pour les profs, les travaux publics pour la DDE,  etc.)

La notion de secours s’appelle en fait subsidiarité, notion, je me permets de le préciser au passage, inventée par l’Église catholique. La subsidiarité, c’est le principe selon lequel toute action publique doit être réalisée par la plus petite entité capable de résoudre elle-même le problème, ce qui interdit de faire faire à un degré de l’échelon hiérarchique ce qu’il est possible de faire à un échelon inférieur. Par exemple, il est idiot de faire entretenir les routes par l’État alors que la commune peut s’en charger aussi bien. Vous l’aurez compris, la subsidiarité appelle la décentralisation. Il faut décentraliser tout ce qui est décentralisable, déconcentrer, déléguer, dévoluer, et puisque la « sous-efficacité de service » est aussi le fruit d’une administration par trop complexe, simplifier : on gagne en efficacité (on est plus proche du terrain, et donc des besoins de la population), en démocratie (le contrôle citoyen est plus facile à un échelon départemental que national), en équilibre territorial, etc.

Bien sûr, décentralisation n’est pas indépendance (l’entité la plus petite reste sous contrôle de l’entité supérieure, ou directement de l’État), et la France, vu son histoire et sa culture, n’a pas vocation à la fédération. Car, c’est le côté ennuyant de la chose, la décentralisation favorise les baronnies locales. Le petit maire du village ou le conseil général qui gagne en pouvoir (et donc en transfert financiers), peut plus facilement  (et donc est plus tenté) arroser les amis… C’est pourquoi la subsidiarité ne va pas sans tutelle, plus généralement, sans son pendant, le principe de suppléance, qui exige que lorsque la plus petite entité ne peut s’acquitter de sa tâche, c’est l’entité immédiatement supérieure qui s’en charge, et ainsi de suite jusqu’au plus haut niveau.

***

Conclusion : oui, l’administration publique a des lenteurs et des inerties qui tiennent essentiellement à sa nature (à la nature de toutes les administrations, ce qui ne les rend pas inutiles et parasites pour autant), et qui sont sans doute particulièrement prégnantes en France, où il y a beaucoup de fonctionnaires. Oui, on peut améliorer la situation par des petites mesures et par des grandes (la possibilité de licencier un fonctionnaire me paraissant être la plus révolutionnaire), plus généralement par l’application de principes de bon sens (la subsidiarité). Mais non, les dysfonctionnements et les gaspillages ne sont pas propres au secteur public, dysfonctionnements qu’on ne pourra d’ailleurs jamais éliminer totalement. Non, les fonctionnaires ne sont pas tous des fainéants, pas plus que les agents privés (et sans parler de fainéantise, il est heureux que tout le monde n’ait pas le mode de vie de certains d’entre eux qui se tuent au travail sous l’excuse commode de la nécessité, et finissent par le burn out, phénomène nouveau mais qui prend de l’ampleur). Non, l’objectif du service public n’est pas le même que celui du privé (les flics et les profs n’ont pas à être « rentables »), même s’il n’est pas interdit d’importer les « logiques privées », à commencer par le souci de servir, si ce n’est le client, au moins l’usager.

Tout ça pour ça ? Au moins, c’est dit.


[1] Petit rappel : la productivité mesure la capacité d’une entité économique à produire une quantité donnée de biens et/ou services, plus généralement la capacité d’un intrant (par exemple une somme d’argent, une heure de travail) à produire un résultat : on peut mesurer la productivité du travail en heure (productivité par heure) ou par salarié (productivité par tête). On peut aussi mesurer la productivité du capital (valeur ajoutée/intrant de capital en volume). Il peut y avoir des productivités spécifiques, comme la productivité agricole (rendement par hectare de la production), la productivité de l’investissement, d’une matière première… même si les plus courantes et les plus utilisées sont d’abord la productivité du travail et ensuite celle du capital. Parler de productivité, c’est renvoyer à l’innovation technique et technologique, au temps de travail, au management. A noter que si on doit être productif pour produire plus et produire mieux, pour agrandir son marché et diminuer le chômage, cela n’a rien à voir avec les comparaisons internationales: contrairement à l’intuition générale, un pays ne souffrira pas, sur le plan du commerce international, si sa productivité baisse par rapport à celle de ces partenaires économiques. Il risque en revanche de connaître des déséquilibres internes. Comparer différentes productivités nationales ou en privilégier certaines (par exemple celles des entreprises exportatrices d’un pays, qu’il faudrait aider pour les rendre plus productives) n’a donc que peu de sens, c’est-à-dire n’aura probablement aucun effet sur les résultats économiques globaux du pays.

La compétitivité est quant à elle une notion beaucoup plus floue et souvent appliquée à tort et à travers. Elle transcrit la capacité d’une entité économique et être compétitif en situation de concurrence, c’est-à-dire à vendre des produits et services durablement désirés sur un marché. Contrairement à la productivité, on introduit la comparaison (compétitivité par rapport à…). Il y a plusieurs moyens d’être compétitif: par les coûts (vendre pas cher), mais aussi par la qualité, l’innovation, le SAV… Il faut noter que si la compétitivité a avoir avec les comparaisons internationales, elle n’a guère de sens appliquée à de grandes entités (comme un pays) qui concentre une multitudes d’activités différentes, et échange avec d’autres pays des biens et des services similaires (jeu à sommes le plus souvent positives du commerce international). La France ne concurrence pas le Japon comme Nike concurrence Reebok, faire la comparaison est complètement idiot. Pour le texte de référence sur compétitivité et productivité, voir Krugman.

[2] Les familles d’accueil (ou assistants familiaux) sont des familles Françaises (comme vous et moi) qui accueillent en permanence chez eux un (ou plusieurs) jeune(s) en difficulté sociale en échange d’une rémunération. Compte tenu du temps demandé (le jeune vit pratiquement 24h/24 avec la famille), la rémunération est confortable (selon les départements et les structures d’accueil, cela peut aller jusqu’à 120€ par jour et par jeune !) mais il y a eu beaucoup d’abus, à commencer par des familles et des associations qui se payaient avec cet argent des biens privés (écrans plats, ordinateurs dernier cri…) pour « l’accueil du jeune » et à sa disposition, bien sûr…

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  1. 22 juillet 2011 0 12 37

    Vianney président!
    “tout ça pour ça”, peut être. Mais il est appréciable de voir cette problématique abordée avec mesure, tout comme il est heureux de voir rappelé le principe de subsidiarité dont l’application large permettrait une bien meilleure fluidité dans tous les domaines de la Chose Publique (comme privée d’ailleurs).

    Au fait, à quand un billet sur la decrioissance pourtant promis dans un ancien billet?

    • 22 juillet 2011 0 12 41

      Au fait, à quand un billet sur la decrioissance pourtant promis dans un ancien billet?

      Dans longtemps, car j’en ai pas mal d’autres à faire avant. Je travaille lentement, surtout l’été^^. Mais il sera bien, promis!!

  2. 22 juillet 2011 0 12 44

    Aie dans longtemps. Bon ben on sera patient hein :)

    • 22 juillet 2011 13 01 26

      Ben j’ai commencé depuis super longtemps et le document sur lequel je vais travailler fait pas loin de 100 pages de notes, références et articles que j’ai rassemblé patiemment depuis 2 ans. Mais bon, je commence un peu plein d’articles en même temps et je les finis quand j’ai le temps… je pense que ce sera en 2 parties (une partie philosophique, le “slow down” comme art de vivre, une partie économique voire technique qui est plus difficile à faire) et je pense pas que ce sera très original mais que je vais aimer l’écrire. Faudrait que je m’y mette quand j’ai finis l’article sur la monnaie…

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