“Si Dieu existait, ça se verrait”
Dès lors, la question des signes de l’existence de Dieu est cruciale car elle peut sous-tendre la condition ‘objective’ de croyance en Dieu. Après tout, pourquoi croirait-on en quelque chose qu’on ne voit pas ? Pis, pourquoi ferait-on reposer sa vie sur quelque chose de si peu tangible, si peu ‘réel’, si peu visible que Dieu ? Peut-on admettre un Être aux prétentions si extravagantes –éternité, toute-puissance, sagesse et bonté suprêmes…– et en même temps aussi peu capable de les faire valoir distinctement ? Et même en admettant que Dieu existe, comment connaîtrions-nous ses pensées ? Car, comme le remarquait judicieusement l’apôtre Paul il y a plus de 20 siècles déjà, « Dieu, personne ne l’a jamais vu ».
L’objection est agnostique plutôt qu’athée : elle ne conclut pas à l’inexistence de Dieu, mais plutôt à l’absence d’une raison suffisante de croire à son existence. Elle consiste à juger que les prétendus « signes » ou « preuves » de l’existence de Dieu ne sont pas de nature à entraîner la croyance. (…) Philarête
Mais ce n’est pas qu’une objection agnostique, c’est aussi une question de croyant. Carlo Caretto, religieux italien, méditait ainsi : « Souvent au cours de ma vie, je me suis demandé comment Dieu pouvait agir de manière si étrange. Pourquoi garde-t-il si longtemps le silence ? Pourquoi la foi est-elle aussi amère ? Lui qui peut tout, pourquoi ne se révèle-t-il pas aux hommes de manière plus éclatante ? On dirait que Dieu fait tout pour rester silencieux afin de me démontrer par son silence qu’il n’existe pas, que je fais une mauvaise affaire en le suivant, et qu’il serait plus intéressant pour moi de chercher à posséder la terre. Certains hommes, devant le silence de Dieu, ne restent-ils pas convaincus qu’il n’existe pas, tandis que d’autres demeurent scandalisés par la manière dont Dieu gère les choses ? Si Dieu existe, pourquoi le mal ? Si Dieu est amour, pourquoi la souffrance ? Si Dieu est père, pourquoi la mort ? Et si je frappe à la porte, pourquoi ne m’ouvre-t-il pas ? »
Quand on y réfléchit, on voit que la question est récente et même moderne. Dans le temps biblique (avant les Lumières, pour faire simple) on ne se pose pas la question de la visibilité des « signes » de l’existence de Dieu. Ces signes sont au contraire jugés très suffisants et clairs, et l’on cherche à en donner des preuves manifestes par la théologie rationnelle (c’est-à-dire le discours philosophique sur Dieu, puisque la théologie n’est rien d’autre que le discours de la raison sur la foi). La foi étant largement sociale et collective, on se pose moins la question de l’incroyance (ou de la croyance) individuelle que de la définition de la croyance collective (les dogmes contre les hérésies). Autrement dit, plutôt que d’écrire des livres de témoignage sur la conversion individuelle, on réunit des conciles. Thomas d’Aquin envisage cinq voies qui permettent de déduire rationnellement l’existence de Dieu, mais, ce faisant, il ne cherche pas à dégager des « raisons objectives de croire », encore moins des « preuves de l’existence de Dieu » : ces prémisses sont pour lui évidents, et d’autant plus évidents qu’il s’adresse à des étudiants en théologie, prêtres ou frère prêcheurs ; il cherche seulement à montrer que l’on peut déduire rationnellement Dieu par la philosophie (ce sont les quinquae viae, les cinq voies).
On peut ainsi distinguer deux voies d’accès à Dieu : une voie religieuse, plus ou moins émotionnelle, où Dieu est un interlocuteur ; une voie philosophique et rationnelle (c’est-à-dire théologique), où Dieu est une ‘conclusion raisonnable’. Avant l’avènement de l’individu, la voie religieuse étant admise comme l’évidence, c’est la voie philosophique et rationnelle qui est privilégiée et développée. Les choses changent avec le développement de l’individualisme : l’individu, considéré comme premier, doit avoir des preuves jugées suffisantes de l’existence de Dieu, sans quoi la croyance n’est pas ‘intéressante’. On s’intéresse alors moins à des preuves théologiques et rationnelles de l’existence de Dieu qu’à l’intérêt (parfaitement subjectif) de croire. C’est le sens du pari de Pascal, qui répond à une objection de son époque : quel intérêt y’a-t-il à croire en Dieu ? Surgissent dès lors toute une panoplie de questionnements depuis Kierkegaard et sa définition de la foi comme « saut vers l’absurde » aux interrogations les plus récentes sur les causes de la croyance, l’intérêt de la question de Dieu, les rapports entre foi et raison, pour tout dire, sur la pertinence de croire. La question posée est alors moins « comment montrer que Dieu existe ? » que « au nom de quoi croirai-je ? »
A la limite, dans le monde moderne, une preuve philosophique de l’existence de Dieu ne serait pas de nature à emporter la croyance tant qu’elle ne « parlerait » pas à chacun, personnellement. A une autre époque, la ‘beauté du monde’ suffisait à prouver l’existence d’un Être supérieur : un monde si complexe ne pouvait avoir qu’une cause divine, et on montrait par exemple (argument téléologique) que, s’il existe un ordre dans la nature, et si la matière inerte ne produit pas spontanément de l’ordre, alors l’ordre de la nature est intentionnel et Dieu en est la cause. Aujourd’hui, la complexité du monde apparaît encore davantage, on n’a toujours pas montré de manière convaincante que du rien (ou du hasard) peut produire quelque chose de structuré et le fait qu’il existe un certain ordre de la nature, un équilibre naturel des quelques grandes constantes physiques qui régissent les lois de la Terre n’est pas remis en cause. Pourtant, cet argument est jugé caduque, et il ne peut plus entraîner la croyance comme autrefois, car il n’a pas de conséquence personnelle et individuelle. « Ce n’est pas parce que le monde est complexe que cela prouve l’existence de Dieu, encore moins que ça a un sens dans ma vie de tous les jours et que je vais me mettre à prier », dira-t-on aujourd’hui.
Pascal vilipendait ainsi les théologiens qui estimaient que l’ordre du monde suffisait à prouver Dieu : « J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leur discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature. (…) Dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu’ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour tout preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles ; et je vois, par raison et par expérience, que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris. »
Il faut donc, bien plus que quelques ‘preuves’ philosophico-rationnelles, s’intéresser aux conditions objective du croire. Objective ne veut pas dire neutre : neutre implique une absence d’engagement, une absence de jugement de valeur personnel sur un sujet donné. Et rien n’est moins neutre que la question de Dieu. Mais elle peut être étudiée sous un angle objectif, c’est-à-dire étudiée comme un objet avec une argumentation rigoureuse, en faisant abstraction d’un certain nombre de désirs projetés sur l’objet[1].
La neutralité serait ici le fait de s’abstenir de porter un jugement personnel sur la vérité ou la fausseté d’une religion. L’objectivité serait de rendre raison de façon exacte du contenu d’une religion et des raisons d’y croire ou de ne pas y croire sans déformation partisane. Comme on le verra, une telle démarche conduit en l’occurrence à prôner une approche plutôt subjective, seule capable de ‘rendre compte’ de la foi.
***
Avant de s’intéresser à ‘visibilité de Dieu’, il nous faut évacuer l’argument aussi classique que faux, cette incrédulité thomiste du « je ne crois que ce que je vois ». A première vue, l’objection semble en appeler au bon sens, « croire seulement ce qu’on voit », c’est ouvrir les yeux sur le monde, être rationnel, en tirer des conclusions fondée sur l’observation, non sur la crédulité naïve. Si la remarque peut s’avérer utile pour réfuter rapidement quelques superstitions, dire qu’on ne « croit que ce qu’on voit » est un triple non-sens : étymologique, philosophico-historique, et épistémologique.
- Étymologique, parce que le sens du mot ‘croire’, repose, justement sur la confiance : foi vient du latin fides, ou fiducia, qui veut dire ‘confiance’ ; croire provient du latin credere (se fier à, avoir confiance en) qui viendrait lui-même de l’indo-européen ḱred dʰeh₁- signifiant ‘placer son cœur en’. Placer son cœur en, donc, et pas prouver que. Autrement dit, dire « je ne crois qu’en ce que je vois » revient à dire « je ne te fais confiance que si tu me le prouve ». On oublie alors que justement, croire implique l’acceptation de l’absence de preuve formelle et scientifique (sans quoi il n’y a jamais de confiance).
Croire qu’on n’est pas aimé parce qu’on ne voit pas l’amour (..), ce n’est pas là un acte de sagesse, mais une réserve odieuse. Saint Augustin
L’erreur étymologique de celui qui dit ne croire ‘qu’en ce qu’il voit’ est aussi de confondre croire à et croire en. Croire à quelque chose implique une relation à un événement, une idée, une théorie, voire une opinion : je crois à la victoire de mon équipe, je crois aux valeurs de la gauche, je crois à ton projet, je crois à la théorie du Big Bang. Il y a une relation à l’objet, qui peut souffrir de preuves plus ou moins formelles. Croire en induit en revanche une relation à un sujet, à une personne : je crois en toi, je crois en Dieu. Dans le premier cas, croire renvoie à une opinion projeté sur un objet, et donc éventuellement sujette à débat scientifique. Dans le second, à une relation entretenue avec un sujet[2], qui ne peut guère être l’objet d’une discussion scientifique.
- Philosophico-historique, parce que ne croire que ce qu’on voit est impossible. Pour la raison simple que nous ne sommes pas omniscients, et donc pas en mesure de tout ‘voir’, encore moins de saisir toute la réalité (qui ne se résume d’ailleurs pas à ce qu’on peut voir, fort heureusement). Dans son encyclique Fides et ratio, Jean-Paul II disait très justement : “(…) Dans la vie d’un homme, les vérités simplement crues demeurent beaucoup plus nombreuses que celles qu’il acquiert par sa vérification personnelle. Qui, en effet, serait en mesure de soumettre à la critique les innombrables résultats des sciences sur lesquels se fonde la vie moderne? Qui pourrait contrôler pour son compte le flux des informations qui jour après jour parviennent de toutes les parties du monde et que l’on tient généralement pour vraies? Qui, enfin, pourrait reparcourir les chemins d’expérience et de pensée par lesquels se sont accumulés les trésors de sagesse et de religiosité de l’humanité? L’homme, être qui cherche la vérité, est donc aussi celui qui vit de croyance.”
Quiconque voudrait vivre en se passant de croyances devrait vivre dans un scepticisme permanent impliquant, d’une part, une certaine misanthropie (refus de faire confiance à quiconque sans ‘preuves’ jugées suffisantes) et, d’autre part, une vie constamment menacée par l’angoisse puisque, ne tenant rien pour vrai qui ne serait pas vu, serait fondée sur le doute. Qui me dit que Jules César a bien existé, puisque je ne l’ai pas vu ? En fait, il faudrait vivre seul et coupé du monde, maître de tout, pour se passer de croyance.
J’appelle donc cette erreur historique, parce que l’Histoire montre que l’Homme vit de croyance, c’est-à-dire de confiance. Newton disait : « si j’ai vu plus loin que les autres, c’est parce que j’ai été porté par des épaules de géants », faisant-là référence à Kepler, Galilée, Copernic, Descartes et quelques autres. A la limite, aucun scientifique ne peut se passer de confiance, de foi dans les résultats de la science avant lui, puisque aucun n’est en mesure de refaire, de démontrer à nouveau, depuis le début, tout ce qui a été essayé, testé, expliqué, calculé, analysé… avant lui.
Max Weber, dans Le Savant et le politique (1919) considérait que le progrès de la science reposait sur le fait, non que les connaissances globales s’accroissait, mais que chacun, pouvait, s’il le souhait, comprendre le monde, se “prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et
imprévisible qui interfère dans le cours de la vie; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision”. En d’autres termes, l’important n’est pas de comprendre comment marche un tramway mais de pouvoir compter sur le tramway, et de pouvoir, si nous le désirions, comprendre son fonctionnement. C’est ce que Weber appelait le désenchantement du monde. Si l’analyse de Weber peut se défendre en théorie (en introduisant, par exemple, l’immortalité), elle est manifestement fausse en pratique: l’Homme n’ayant qu’une vie, il ne peut se faire à la fois et parfaitement sociologue, physicien, mathématicien, biologiste, économiste, philosophe, juriste, historien, ingénieur… et généraliste de toutes ces disciplines! il est donc tout à fait incapable, même s’il le désire, de comprendre le monde dans son intégralité, limité qu’il est, dans ses facultés mais surtout dans le temps. Il doit, au minimum, faire confiance aux autres scientifiques.
L’erreur est donc en même temps philosophique, car d’une prétention incroyable : celle d’être capable d’omniscience, de tout ‘voir’, de pouvoir tout vérifier, pour n’avoir jamais à faire confiance. C’est même une erreur morale vieille comme le péché : l’orgueil. L’humble n’a pas idée de ne croire que ce qu’il voit, ce qui serait assurément faire preuve d’un scepticisme si radical, d’un pragmatisme si cynique, qu’il en éliminerait jusqu’à la possibilité d’aimer. L’humble préfère aimer, quitte à croire ce qu’il ne voit pas.
Quand on dit qu’on ne croit que ce que l’on voit, on oublie ‘juste’ que si l’on voyait, justement, on n’aurait pas besoin de croire ! Croire implique presque immédiatement de ne pas voir. Et donc, « ne croire que ce qu’on voit » est au mieux une boutade, une vilaine manière de dire qu’on ne croit en rien, qu’on ne fait confiance à personne. Ce qui amenait le théologien Fabrice Hadjadj à dire que « l’avenir le plus glorieux des chrétiens était de perdre la foi » puisque, au ciel « tous sont voyants, il n’y a que des incroyants là-bas ». « C’en est fini du Credo : ils chantent un Je vois en Dieu. »
C’est la raison pour laquelle l’opposition est moins entre croyants et incroyants qu’entre croyants en Dieu et croyants en autre chose. Chesterton disait ainsi : « Quand les gens cessent de croire en Dieu, ce n’est pas qu’ils croient en rien, mais qu’ils croient en n’importe quoi ».
Il faut citer ici le fameux « Dieu est mort » de Nietzsche, en entier, dans le Gai savoir : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? » « Le christianisme est un système, une vision des choses totale et où tout se tient. Si l’on en soustrait un concept fondamental, la foi en Dieu, on brise également le tout du même coup : il ne vous reste plus rien qui ait de la nécessité. », ajoute-il dans le Crépuscule des idoles.
Que dit Nietzsche ? Que si l’on détruit le christianisme, il faut bien le remplacer par autre chose, c’est-à-dire qu’on ne tue Dieu que pour devenir dieu soi-même. Raison pour laquelle Nietzsche va s’évertuer à fonder, entre autres, une morale non-chrétienne (dans Généalogie de la morale, par exemple).
D’ailleurs, tous les athées qui ont réfléchi à la question sont parvenus à cette conclusion, et Sartre, avec son existentialisme athée, ne dit pas autre chose quand il affirme que la négation de Dieu conduit à l’absence de justification de la vie, c’est-à-dire que sans Dieu, rien ne peut parfaitement s’expliquer, rien n’a de cause ultime et rien ne peut nous sauver du mal. Ce qui amenait Sartre à définir l’existentialisme comme affirmation radicale de la liberté de l’Homme puisque si rien ne se justifie, l’existence humaine est une successions de choix sans raison qui doivent être assumés (lire à ce sujet L’Étranger de Camus, court roman existentialiste qui illustre cette position à merveille).
Sartre affirme ainsi que “l’existence précède l’essence”, autrement dit, l’Homme existe avant d’être quelque chose: lorsqu’il apparaît dans le monde, il est néant, il est rien, puisque Dieu n’existe pas, il n’y a aucune ‘nature profonde de l’Homme’, aucun projet divin sur l’Homme. L’Homme n’étant rien, il existe vierge, et seulement ensuite il devient quelque chose par ses choix. Il n’est “rien d’autre que ce qu’il se fait”, le résultat de son projet d’être. Aussi l’être humain est entièrement responsable de son sort, il est même acculé à l’action et à l’engagement (l’Homme “condamné à être libre”), confronté à l’angoisse de sa liberté, à la prise en main de sa vie, sinon il tombe dans la violence radicale. Avec Sartre, ce n’est pas “deviens ce que tu es”, c’est-à-dire, vis conformément à ta nature profonde, mais “sois ce que tu veux devenir”, c’est-à-dire fais exister ce que tu veux. L’existentialisme sartrien est une sorte de nihilisme légèrement tautologique: Dieu n’existant pas, la vie n’a pas de sens; il faut donc absolument en donner à chacune de nos actions, sinon tout se meurt.
On voit bien qu’on ne tue Dieu que pour recréer une autre religion! Comme le montre Fabrice Hadjadj, l’Homme est fondamentalement religieux. Le phénomène religieux a été observé chez tous les peuples du monde, et à peu près toutes les époques, y compris les plus reculées. Neandertal avait déjà commencé de ritualiser le traitement de ses morts. De plus, l’esprit humain est causal, il est programmé pour se demander pourquoi, pour chercher à comprendre et rechercher l’origine des choses. Même les bébés sont surpris si, après leur avoir montré que vous cachiez une poupée derrière un rideau, plus rien ne se trouve derrière le rideau lorsque vous le retirez. “Il n’est pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme, resté libre, que de trouver au plus vite “qui adorer”, faisait dire à Yvan Fédorovitch Dostoïevski dans Les Frères Karamazov.
C’est toute l’erreur du scientisme et du positivisme de Comte que de penser qu’on peut éliminer la recherche du pourquoi. Comte considérait ainsi qu’en sortant de l’âge théologique puis métaphysique et en parvenant à l’âge positif, âge de la science, âge « viril de l’intelligence » où l’on cesse de rechercher le « pourquoi ultime des choses » pour s’intéresser au comment, à l’expérimentation de la réalité, l’Homme parviendrait à son état final d’évolution. J’ai toujours eu envie de rétorquer à Comte : et si ton fils meurt demain, tu t’intéresses à la façon dont il est mort, en scientifique, ou tu demandes pourquoi ? Comte a d’ailleurs fini, dans un dépit amoureux, par fonder une sorte de secte humaniste et religieuse, et par écrire « La religion constitue pour l’âme, un processus normal exactement comparable à celui de la santé envers le corps » (in Systèmes de politique positive).
C’est pourquoi on peut parfaitement se passer de Dieu, mais pas de religion. Il existe une multitude de religion sans Dieu, avec ses rites, ses idoles, ses instants de communion, ses dogmes : par exemple le foot, le marxisme, le capitalisme financier, Lady Gaga, etc. Selon le mot d’Hadjadj : « on peut se passer de religion, comme on peut se passer de bœuf bourguignon. Mais c’est pour aller manger aussitôt chez McDonald’s ». Si l’Homme n’échappe à une loi que pour se soumettre à une autre, la question n’est pas d’opposition entre religion et athéisme mais devient, au fond, « quelle est la vraie religion » ? Il faut choisir entre la religion de la Madone et la religion de Madonna. Le premier commandement du Décalogue est explicite à cet égard : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi », c’est-à-dire, « détruits tes idoles ».
***
Dire que l’Homme est religieux, que la science même repose sur la foi, et qu’il est impossible de ne croire que ce qu’on voit, ne signifie évidemment pas qu’il faille avoir une foi aveugle. Celui qui fait confiance à un ami en lui prêtant sa voiture ne demande certes pas de preuve formelle qu’elle lui sera ramenée en parfait état : il ne fait pas signer un contrat ! Celui qui se marie, de même, ne pense pas faire reposer la solidité de son couple sur des équations…Pour autant, il a certains éléments qui permettent d’asseoir sa confiance (la relation qu’il entretient de longue date avec cet ami, certaines ‘preuves d’amour’ apportées dans le couple…), il ne prêterait sa voiture ou ne se marierait (et donc ne donnerait sa confiance) à et avec n’importe qui. Et si le physicien ne cherche pas à démontrer à nouveau le cadre théorique dans lequel il travaille (par exemple, la relativité-restreinte), il n’accepte évidemment pas n’importe quelle hypothèse comme axiome de départ. Autrement dit, confiance du cœur n’est pas élimination de l’intelligence et du raisonnement, encore moins abandon de sa volonté et remise de sa liberté. La confiance, la foi, est même l’exercice ultime de la liberté : je te donne librement du pouvoir, je peux te montrer mes faiblesses sans que tu t’en serves pour manifester ta force.
La nuance est de taille : d’un côté, le croire ne repose pas essentiellement, ne peut reposer, sur la raison ; de l’autre, il ne peut s’en passer.
Si la foi ne repose que sur la raison, ce n’est qu’un raisonnement déductif tout humain, la foi est vide et cérébrale, « humaine et inutile pour le salut », disait Pascal : en définitive, ce n’est pas une foi. C’est le cas de tous ceux qui s’intéressent voire admirent le ‘message’ du christianisme sans croire pour autant –ainsi des athées convaincus comme André-Compte Sponville ne renient pas une certaine « sagesse chrétienne », Sponville est d’ailleurs considéré par Michel Onfray comme un « chrétien athée »– et voyant en Jésus un maître de sagesse –l’exemple le plus connu est Frédéric Lenoir, le directeur du Monde des religions– quand ce n’est pas un révolutionnaire hippie.
Mais le christianisme n’est pas un message ou une doctrine, c’est une rencontre avec une Personne ! Alexandre Men, prêtre et martyr russe, disait dans une de ses conférence: “Le christianisme, ce n’est pas d’abord un ensemble de dogmes et de préceptes moraux, c’est avant tout Jésus-Christ lui même. Remarquez bien, le Christ ne nous a pas laissé une seule ligne écrite, comme Platon ses dialogues. Il ne nous a pas transmis une table avec une loi, comme Moïse. Il n’a pas dicté le Coran, comme Mahomet. Il n’a pas fondé un ordre religieux, comme Bouddha. Mais il a dit: Je reste avec vous jusqu’à la fin des temps… C’est en cela que consiste l’expérience la plus profonde du christianisme.”
Si le christianisme n’était qu’une doctrine, un postulat théorique, une opinion philosophique sur la vie après la mort, aucun martyr n’aurait accepté de mourir pour une simple opinion, et aussi abstraite encore. Mais le martyr a découvert bien autre chose. La foi suppose justement, à un moment, une adhésion délibérée du cœur, un « saut personnel et subjectif qui permet de franchir les abîmes du doute », selon le mot de Jean-Claude Gillebaud (quoique ce ‘saut’ soit souvent moins de notre fait que de la grâce divine). Thomas d’Aquin n’a jamais voulu présenter 5 preuves de l’existence de Dieu : il a présenté 5 voies d’accès rationnelles, par la philosophie, qui ne dispensent pas de la foi.
Il ne s’agit pas alors de l’apprentissage d’un catéchisme, d’une analyse scientifique des dogmes chrétiens ou d’un vague intérêt pour le ‘message du Christ’ –d’ailleurs plus souvent son propre message au filtre duquel on interprète quelques bouts d’Évangile– ou pour le système de valeur que contiendrait le christianisme, mais d’un cœur avec cœur avec le Tout-Autre. Si l’Évangile est seulement une histoire de valeurs et de doctrine, autant lire le premier Psychologies venu, pour vivre heureux. Ce sera plus récent et plus adapté, il y aura même des tests en 10 questions avec 4 profil-types et un coach personnalisé. Sauf que « la morale n’est pas plus le cœur du message de l’Évangile que la technique l’âme de la peinture » (Frossard).
On comprend alors que la foi est d’abord, et bien avant tout raisonnement, cœur à cœur, et consiste, selon le mot de Mgr Lebrun, à « dialoguer et consentir, rendre visible l’invisible ». La foi, c’est cette confiance humble, faite de fidélité et de grâce, qui fait dire avec l’audace de saint Paul « si Dieu lui-même est pour nous, qui sera contre nous ? »
Avoir la foi, c’est en finir par reconnaître, comme le disait Pascal, que la « dernière démarche de la raison, c’est de reconnaître qu’il y a des choses qui dépassent la raison ». Crede ut intelligas, crois pour comprendre, ajoutait saint Augustin. La foi précède, l’intelligence suit.
La foi, ce n’est pas seulement de croire en des vérités (dogmes), mais bien plus d’avoir confiance dans les actes d’amour que Dieu fait pour nous. Benoît XVI
Le journaliste Peter Seewald, dans son livre d’entretien avec Benoît XVI, Lumière du monde, pose la question suivante : « On a demandé un jour au philosophe Robert Spaemann si lui, scientifique de renommée internationale, croyait vraiment que Jésus était né d’une vierge et faisait des miracles, qu’il était ressuscité d’entre les morts et qu’avec lui, on obtenait la vie éternelle : autant d’idées tout de même très puériles. Le philosophe, âgé de 83 ans, a répondu : « Oui, certainement, si vous voulez. Je crois à peu près aujourd’hui ce que je croyais quand j’étais enfant. Si ce n’est que depuis, j’ai eu le temps d’y réfléchir plus longuement. Et au bout du compte la réflexion n’a fait que me renforcer dans la foi. Le pape, lui aussi, croit-il toujours ce qu’il a cru enfant ? »
Et Benoît XVI de répondre : « Je dirais cela dans des termes analogues. Je dirais : le simple est vrai— et le vrai est simple. Notre problème, c’est que les arbres cachent la forêt ; c’est que tant de savoir ne nous permet plus de trouver la sagesse. C’est dans ce sens que Saint-Exupéry, dans Le Petit Prince, ironise lui aussi sur l’intelligence de notre époque, montre qu’elle nous fait négliger l’essentiel et qu’au bout du compte le Petit Prince, qui ne comprend rien à toutes ces choses intelligentes, en voit davantage et voit mieux.
Qu’est ce qui est important ? Qu’est ce qui est véritable et qui porte ? Voir ce qui est simple, voilà l’important. Pourquoi Dieu ne serait-il pas en mesure d’offrir aussi une naissance à une vierge ? Pourquoi le Christ ne devrait-il pas pouvoir ressusciter ? Bien sûr, si je fais moi-même la part de ce qui peut exister et de ce qui ne peut pas ; si c’est moi qui définit les frontières du possible, moi et personne d’autre, alors ce genre de phénomènes sont à exclure.
C’est une arrogance de l’intellect que de dire : il y a quelque chose de contradictoire et d’absurde là-dedans, cela suffit à le rendre impossible. Ce n’est pas à nous de décider toutes les possibilités du cosmos, combien se cachent au-dessus et à l’intérieur de lui. »
Adopter une démarche rationaliste avec la foi et la religion, c’est aussi le défaut de biens des analyses historico-critiques de la Bible depuis 50 ans. On a voulu analyser la Bible avec une méthode de critique historique, en faisant abstraction de ‘ce qui relève de la foi’–et en oubliant derechef que la Bible, avant de contenir des récits historiquement vérifiables et des poèmes mythiques, est un livre de foi écrit par et pour des croyants. Cela a sans doute permis quelques progrès dans la connaissance historique des événements bibliques, mais on a obtenu autant de Jésus que d’auteurs, chacun plaquant, naturellement, ses propres conceptions sur son analyse des textes : du Jésus violent révolutionnaire (Reimarus) au Jésus maître de sagesse (Lenoir) en passant par le Jésus magicien homosexuel, le Jésus marxiste (Fidel Castro, Chavèz) et le Jésus prophète apocalyptique restaurateur de l’État d’Israël (E.P Sanders), le Jésus libéral (Charles Gave, Scotty McLennan, Jerry Wilde) et même le Jésus hacker ! on a vu des dizaines d’interprétations des Évangiles différentes selon l’époque et l’auteur. Aucune, naturellement, n’est et ne peut être l’objet de la foi chrétienne.
L’historien-exégète, docteur en Sciences Bibliques –et accessoirement prêtre catholique– John Paul Meier affirmait dans sa Somme de recherches historiques sur Jésus de Nazareth que « le véritable objet de la foi chrétienne n’est pas et ne peut pas être une idée ou une reconstruction intellectuelle [historique], aussi fiable soit-elle. Pour le croyant, l’objet de la foi chrétienne est une personne vivante, Jésus-Christ, qui s’est engagé totalement dans une véritable existence humaine terrestre au Ier siècle de notre ère, mais qui vit désormais ressuscité et glorifié, auprès du Père à jamais. En premier lieu, c’est cette personne vivante que proclame l’Église et à laquelle elle adhère, une personne incarnée, crucifiée et ressuscitée ; et c’est seulement en second lieu qu’elle adhère aux idées et aux affirmations concernant le personnage de Jésus. An plan de la foi et de la théologie, le Jésus « réel », le seul vrai Jésus existant et vivant maintenant est ce Seigneur ressuscité ; et seule la foi nous permet de l’atteindre. (…) Ce Seigneur qui règne aujourd’hui peut être connu de toutes les personnes croyantes, y compris celles qui ne passeront pas une seule journée de leur vie à étudier l’histoire ou la théologie. »
On pourrait même aller plus loin et dire qu’à la limite, il n’y a nul besoin de s’intéresser au ‘message des Évangiles’ pour connaître le Christ, mais seulement d’une icône et d’une bougie. Celui qui a rencontré le Christ en vérité n’a pas tellement besoin, s’il n’est pas passionné par la spéculation, de s’essayer à la philosophie ou même à la théologie. Le Christ est déjà une réponse satisfaisante.
***
Cela ne veut pas dire, évidemment, que le message des Évangiles n’est pas important, que la théologie et la philosophie ne servent à rien, ou que la méthode historico-critique et l’analyse de la Bible sont sans intérêt. Dans son livre sur Jésus de Nazareth, Benoît XVI affirme au contraire : « (…) du point de vue de la théologie et de la foi dans leur essence même, la méthode historique est reste une dimension indispensable du travail exégétique. Car il est essentiel pour la foi biblique qu’elle puisse se référer à des événements réellement historiques. Elle ne raconte pas des légendes comme symboles de vérité qui vont au-delà de l’Histoire, mais elle se fonde sur un histoire qui s’est déroulée sur le sol de cette terre. Le factum historicum n’est pas pour elle une figure symbolique interchangeable, il est le sol qui la constitue : « Et incarnatus est » – « Et il a pris chair »– par ces mots, nous professons l’entrée effective de Dieu dans l’histoire réelle. »
Alors attention : une foi qui, à contrario, ne reposerait que sur le cœur, peut-être de cette foi simple et fervente qu’on appelle parfois péjorativement foi du charbonnier : si elle est ancrée dans la prière, elle peut être belle et féconde dans sa simplicité. Elle n’en demeure pas moins fragile, sujette à tous les vents, et peut glisser dans le sectarisme ou dans le sentimentalisme puisque qu’elle n’est pas appuyé par une réflexion structurée. Une foi qui n’est pas appuyée par la raison est même très sujette au fanatisme. On court alors le risque de prendre pour des révélations ce qui n’est que de l’émotivité, de faire passer pour des extases ce qui n’est qu’un problème psychologique, de considérer des hérésies bêtes pour de lumineuses et tellement nouvelles interprétations de la Bible. Combien de prétendus miracles ne sont que le produit d’effets placebo ? Combien de soi-disant possédés sont simplement des fous ? Combien d’Églises sont des sectes ? Défendre la primauté du cœur sur la raison en matière de foi ne signifie nullement faire reposer exclusivement la foi sur l’élan du cœur : on risquerait par trop de tomber dans l’émotionnalisme (voir le sensationnalisme) et de finir illuminé quand on voulait être mystique. Ce genre de foi ne résiste pas longtemps à l’épreuve.
A ce propos, une anecdote. On parla à sainte Thérèse d’Avila d’une religieuse qui aurait des visions. Elle répondit : « Qu’on lui donne à manger du bon poulet ! Si après avoir arrêté de jeûner, elle a toujours ses visions, il sera temps de les examiner de plus près ». Une belle leçon de réalisme ! Surtout de la part d’une mystique végétarienne connue pour ses extases et ses visions… Toutes les communautés monastiques, de fait, s’ancrent autant dans le travail que dans la prière, quotidiennement, pour ne pas tomber dans une mystique désincarnée et en oublier le goût de la terre et la faim qui tenailla le Christ. Car la religion chrétienne a justement ceci de particulier qu’elle n’est pas seulement une mystique spirituelle, mais bien aussi une religion de la chair, du corps, de l’Incarnation (la seule, même).
Il faut donc toujours apprendre à discerner, par-delà le sentiment du cœur, ce qui peut venir ou ne peut pas venir de Dieu. Il ne suffit pas d’être pieux, encore faut-il faire fonctionner son intelligence ! Voilà pourquoi l’Église est Église, et pas secte : la dimension communautaire est un pilier du discernement, la réflexion d’Église, la théologie des saints, un puissant outil d’approfondissement. On n’invente pas sa foi, on la reçoit de l’Église dans la tradition qui porte aussi sa culture, disait Mgr Brizard. Dans l’Église, on ne s’appelle pas soi-même prêtre, prophète et roi, on ne se baptise pas soi-même, on ne s’improvise pas prêcheur tout seul dans son coin en assaisonnant des bouts de Bible à sa compréhension du moment, on ne fait pas son « caddie de l’Évangile », sa religion à la carte, gardant ce qui plaît ou ce qui est immédiatement compréhensible (l’amour du prochain, la critique du matérialisme), rejetant ce qui déplaît ou qu’on ne comprend pas (la Trinité, le rejet du péché…). Et, dans l’Église, il est difficile et long d’entrer, plus encore d’y vivre pleinement et activement, mais très facile de sortir. C’est d’ailleurs l’orgueil de toutes les sectes (chrétiennes ou non) et de tous les ésotérismes que de prétendre décider tout seul, ce qui est vrai ou pas. On croit alors parler de Dieu quand on ne parle que de soi-même.
Il y a une lecture du texte sacré qui le désacralise. Les fondamentalistes y croient sans l’étudier. Les modernistes l’étudient sans y croire. Les uns et les autres s’emparent du texte comme d’un objet dont ils sont les maîtres. Le texte n’est plus que le miroir de leurs pensées. Alors le Verbe se tait. Toi, tu te mettras à genoux avant d’ouvrir le Livre. « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Alain Bandelier
La foi, en fin de compte, est aussi éloignée du sentimentalisme spirituel qu’elle l’est du rationalisme scientiste. On peut dire qu’il y a un aspect parfaitement rationnel de la foi. Non que la foi soit rationnelle ou scientifique, mais qu’elle est compatible avec la raison. D’immenses scientifiques ont fait cohabiter raison et religion : Mendel, le père de la génétique, était moine ; Copernic était chanoine ; l’inventeur de la théorie du Big Bang est George Lemaître, un prêtre catholique belge ; Pasteur, Ampère, Newton, Avicenne, Pascal, Collins –le généticien qui dirigea le projet de décryptage de l’ADN humain, le Human Genome Project– étaient tous croyants. Même Einstein professait une sorte de déisme.
Et que dire de tous ces grands écrivains, philosophes et théologiens – dans le désordre, Bernanos, Hadjadj, Urs von Balthasar, Péguy, Claudel, De Lubac, Frossard, Jean-Claude Guillebaud, Paul Clavier, Jacques Maritain, Simone Weil, Karl Barth, Max Gallo, Chateaubriand, Christian Bobin, Alexandre Jollien, Sébastien Lapaque, Jules Barbey d’Aurevilly… sans parler des saints –Thomas d’Aquin, Augustin, Jean Chrysostome, Albert le Grand, Antoine de Padoue, Bède le Vénérable, François de Sales, Thérèse d’Avila, Thérèse de Lisieux, Jean de la Croix, Ignace de Loyola, Grégoire de Nazianze, Basile de Césarée, Dominique de Gùzman et évidemment des papes –à commencer par Jean-Paul II et Benoit XVI– qui tous, à des époques très diverses, ont en commun d’avoir associé une profonde réflexion intellectuelle –pour certains une immense érudition– et l’approfondissement constant de la foi en un Dieu unique.
Il ne peut donc exister aucune compétitivité entre la raison et la foi: l’une s’intègre à l’autre, et chacune a son propre champ d’action. Jean-Paul II
Qui oserait encore, sans jamais s’être confronté à la pensée d’un géant comme Thomas d’Aquin ou d’un écrivain immense comme Dostoïevski, dire que foi et raison ne sont pas compatibles ? Il faut être bien ignorant, ou de bien mauvaise foi, pour oser le soutenir. J’aurais même tendance à penser que le chrétien (à condition de vouloir réellement approfondir sa foi) est naturellement porté vers la réflexion intellectuelle puisque, loin de voir de la magie partout –ça, c’est la définition du paganisme et du polythéisme– il veut approfondir sa connaissance de Dieu, et donc de la Création (l’Homme et le monde). Plus largement, la foi peut être à l’origine d’une véritable quête intellectuelle, puisqu’elle est, inéluctablement, source de mystère et de questions.
- L’erreur de saint Thomas est enfin épistémologique, parce que l’idée que la science reposerait sur l’observation de ce qu’on voit est battue en brèche depuis longtemps. Toute l’analyse épistémologique, depuis Kant avec sa compréhension de la révolution copernicienne puis Popper, Khun,… montre que l’activité scientifique consiste beaucoup moins à décrire ce que l’on voit qu’à poser des hypothèses, même farfelues et parfois en aveugle, et à tenter ensuite de les démontrer par la réfutation et la reproductibilité. Copernic, qui le premier soutint que la Terre tournait autour du soleil et non l’inverse, n’a pu se contenter de scruter le ciel pour en aboutir à cette conclusion. Il a bien fallu, par de-là l’observation, qu’il pose ‘en aveugle’ une hypothèse qui pouvait sembler farfelue à l’époque, et qu’il tente ensuite de la démontrer par l’expérience et la réfutation. Popper concluait ainsi qu’une théorie scientifique n’est rien d’autre qu’une hypothèse ayant résisté jusque-là à toute tentative de réfutation.
Une théorie scientifique est par essence abstraite, elle prend corps dans un monde qui ne peut être tout à fait le monde réel puisque le réel, par nature, excède toute modélisation (et pour cause, puisqu’il les contient). C’est le fameux paradoxe de la carte ‘réaliste’, de Jorge Luis Borges : une telle carte, à l’échelle 1 :1, serait extrêmement précise, représenterait parfaitement le réel, mais ne servirait strictement à rien. C’est pourquoi un économiste comme Milton Friedman va jusqu’à conclure (dans sa méthodologie de l’économie positive, 1953) que « la question pertinente à poser sur les prémisses d’une théorie n’est pas de savoir si elles sont descriptivement réaliste, car elles ne le sont jamais, mais si elles constituent des approximations suffisamment bonnes pour le propos. Et on ne peut répondre à cette question qu’en voyant si la théorie marche, c’’est à dire si elle fournit des prévisions suffisamment précises (…) le seul test pertinent de la validité d’une théorie est la comparaison de ses prédictions avec les faits ». Autrement dit, selon le mot de Solow (également économiste), « l’art du bon théoricien consiste à choisir les inévitables hypothèses simplificatrices d’une manière telle que le résultat final de son analyse n’en dépende pas trop étroitement ».
C’est pourquoi dire « je ne crois que ce que je vois » est un non-sens épistémologique, qui revient à nier toute possibilité de science. La science repose justement sur la capacité à dépasser ce que l’on voit ! Fort heureusement, d’ailleurs. Noam Chomsky, parlant des complotistes du 11 septembre, disait : «Je ne crois pas que leurs preuves soient sérieuses. Ni même que ceux qui les exposent soient capables de les évaluer. Ce sont des questions techniques compliquées. On n’a pas l’air de le comprendre, mais ce n’est pas pour rien que les scientifiques font des expériences, qu’ils ne se contentent pas de filmer ce qu’ils voient par la fenêtre. Car ce qu’on voit par la fenêtre est la résultante de tant de variables qu’on ne sait pas ce qu’on a dans cet imbroglio si complexe. On peut y trouver toutes sortes de coïncidences inexpliquées, d’apparentes violations des lois de la nature. »
***
Cette première objection –longuement– repoussée, considérons plus sérieusement la question. Comment répondre à l’apparente absence d’un Être supérieur ? Il y a d’abord, en premier lieu, l’éminente question de la liberté. La réponse paraît facile : elle n’en est pas moins vraie. C’est que Dieu, tel que proclamé par les chrétiens (Amour par essence), n’a pas idée de s’imposer.
Fabrice Hadjadj consacre à cette question un long passage dans son livre ‘La foi des démons ou l’athéisme dépassé’. Puisqu’il a déjà tout dit –et bien mieux que je n’aurais pu le faire– je vais me contenter de le citer, in extenso :
« Pourquoi Dieu n’a-t-il pas voulu produire pour nous des signes assez forts ? Pourquoi, au moment de la consécration eucharistique, le ciel ne s’ouvre-t-il pas pour faire descendre visiblement Jésus ? Pourquoi la parole de chaque prédicateur n’est-elle pas accompagnée de flammes qui jaillissent de sa bouche ? Et pourquoi le nez de l’hérétique ne s’allonge-t-il pas comme celui de Pinocchio ? Les choses ne seraient-elles pas mieux ainsi ? Et cela ne vaut pas que pour l’ordre de la Révélation, cela vaut aussi pour l’ordre de la nature. (…) Dieu n’aurait-il pas pu nous implanter une oreillette qui répercute sa parole en direct, sonore et convaincante ? N’aurait-il pas pu mieux signer ses œuvres, comme un artiste en vue, afin de faire monter sa cote ? Un petit mot écrit dans chaque fleur (ce qui implique que leur beauté ne suffit pas). Ou du moins un murmure de consolation à chaque fois que l’on souffre et qui nous affirme l’enveloppante tendresse de l’Eternel non point par les pages d’un livre, non plus par la voix d’un rabbin et pas davantage par le sacrement qu’administre un prêtre, mais par vous, Seigneur –aussi évident que l’eau mouille– manifestement par vous ! Combien de guerres de religion évitées ! Combien d’erreurs rendues impossibles ! Pas d’antichristianisme. Pas d’athéisme non plus. Du moins au plan spéculatif. Car au plan pratique…
Nous touchons ici à la condition de possibilité objective de l’incroyance athée ou antichrétienne. Elle relève de cette insuffisance intellectuelle des signes fournis par Dieu. Ceux-ci ne sont pas absolument obscurs. Mais ils ne sont pas assez clairs. Devraient-ils l’être davantage ? Y’a-t-il une faute du côté de Dieu ? C’est ce type de signe éblouissant que voulaient encore les grands prêtres au pied de la Croix. Leur raillerie était une requête ; leur incrédulité, une foi sous condition de miracle ultime. J’imagine l’angoisse qui oppresse leur âme à cet instant : « et si nous nous étions trompés ? Et si celui-là était le Messie pour de bon ? » Alors, pour ne pas perdre la face, ils passent cette prière en contrebande, sous le manteau de la moquerie : « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! C’est le roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu : que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : Je suis le Fils de Dieu. » (Mt 27, 42)
Je ne peux pas entendre ces paroles sans un coup au cœur. C’est la plainte de tous ceux qui vacillent et demandent à Dieu plus de visibilité. Mais ce plus ne serait-il pas un moins ? Si Jésus était descendu de sa Croix pour prouver irréfutablement sa divinité, quelle foi aurions-nous, avec notre bassesse, sinon du démon qui adore ? Tout au long de l’Evangile selon Marc, nous l’avons entrevu plus haut, le Christ exige que l’on taise des exclamations qui déclarent son identité, et que l’on cache des miracles qui attestent sa puissance. S’il réduit au silence les démons qui le désignent comme Fils de Dieu, il avertit sévèrement le lépreux qu’il guérit d’une touche : Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi. Par là, Jésus signifie sans doute que sa mission est un accomplissement, non un dépassement de la religion juive. Mais cet appel à la discrétion reste étrange. Le lépreux ne parvient pas à tenir sa langue, il répand la nouvelle, de sorte qu’il n’était plus possible à Jésus d’entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d’éviter les lieux habités, mais de partout on venait à lui (Mc 1, 44).
Voilà une assertion folle : il ne peut plus entrer ouvertement là même où il serait accueilli avec le plus de succès ! De même, après la résurrection de fille de Jaïre, chef de synagogue, il recommande avec insistance que personne ne le sache (Mc 5, 42). Ne fait-il pas entrave à sa propre révélation ? Et au peuple élu lui-même ? Une opération de publicité plus judicieuse, avec des signes bien sentis, n’aurait-elle pas évité cette blessure de l’histoire qui passe par ma propre famille ? Mais après chaque multiplication des pains, Jésus se fait fuyant : il fille illico dans une barque, met entre lui et les autres la barrière de l’eau. Quand ce n’est pas la barrière du rocher : Les hommes, à la vue du signe qu’il avait accompli, disaient : « c’est vraiment lui le Prophète, celui qui vient dans le monde ». Alors Jésus, sachant qu’ils allaient venir et l’attraper pour le faire roi, se retira de nouveau dans la montagne, tout seul (Jn 6, 14) Quelle occasion manquée ! Combien de catholiques travaillent pour que se réalise le règne social du Christ, et voilà que celui-ci, en son temps, le refuse ! A quoi donc est ce qu’il joue ? (…)
Son secret n’est pas cachotterie, de même que son annonce n’est pas exhibition. Il faut donc tenir le paradoxe : cette réticence est une parole. Loin d’étouffer la proclamation, elle la déploie en profondeur. Loin de rejeter son Règne (chaque Notre Père en demande l’avènement), elle l’affirme, mais comme un Règne d’amour, non de force, comme un Royaume pour les misérables qui ont besoin de Miséricorde, et non comme une Monarchie où tous sont fascinés par le spectacle de la performance. D’une part, du côté de l’objet de la foi, cette réticence empêche le malentendu sur la mission du Christ, qui est une mission d’humilité. Ses miracles peuvent le faire prendre pour un thaumaturge. Ayant à manifester quelque chose de sa puissance divine, ils risquent d’offusquer quelque chose de son divin amour. Or, une fascination devant le Prophète aux cent tours rendrait d’autant plus inadmissible le chemin de sa Passion.
La mésaventure d’Hérode le prouve. Il a entendu parler des prodiges, aussi, quand on lui amène Jésus arrêté, il éprouve une grande joie de le voir, espère qu’il lui montrera une merveille. Le père avait ordonné le massacre des innocents, le fils espèce de l’Innocent un miracle. Mais l’Innocent ne lui répondant rien et se voulant aussi désarmé que ces petits autrefois tués par son père, il finit par se moquer de lui, l’habille d’un manteau comique et le renvoie à Pilate. Plus on réduit le Christ à un faiseur de miracles, moins on peut le reconnaître comme Sauveur sur la Croix. Plus on l’exalte en Roi temporel, comme au jour des Rameaux, moins on le supporte en agneau à l’abattoir, si bien que ceux qui l’avaient acclamés lors de son entrée à Jérusalem se mettent à le huer lors de sa sortie vers le Golgotha. Enfin, que Pierre veuille pour son Maître la couronne d’or plutôt que d’épines, il est qualifié de Satan. Car le Maître n’est pas Führer. Il va contre la volonté de puissance. Il ne veut pas être un modèle de struggle for life et de survie du plus fort, mais d’attention au petit et de mercy for all.
D’autre part, du côté du sujet de la foi, cette réticence met une entrave à ce que l’Annonce soit reçue comme une science plutôt que comme une vie. Avec la Révélation, il ne s’agit pas d’une doctrine à transmettre, mais d’une Alliance à consommer. Pour ce qui est de la doctrine, du système de valeurs que contiendraient le christianisme, les démons sont incollables ; pour ce qui est de l’Alliance, ils ne veulent rien savoir. Aussi est-ce de leur dada que d’en effacer le mystère nuptial pour la réduire à un moralisme (ou un immoralisme, d’ailleurs), à une dogmatique inerte (ou à un pragmatisme pur), pourvu qu’il ne s’agisse pas d’une rencontre. C’est pourquoi Jésus se révèle à travers un secret : il ne vient pas proposer une théorie parfaite mais extérieure à nos cœurs ; il ne veut pas d’un savoir si éclatant qu’il nous captiverait comme des papillons sur l’ampoule. Nul ne doit l’accueillir comme un sage plus que comme un ami –là est la sagesse la plus haute, enflammée par l’amour.
Voilà pourquoi il se laisse chercher. L’Alliance de l’Eternel avec une âme exige de désir et cette intimité personnelle de la chambre des noces. Le don de la Révélation ne va donc jamais sans un certain retrait, une certaine pudeur. Jésus pouvait faire descendre des armées d’anges plus efficaces que nos meilleurs experts en marketing opérationnel. Mais il n’est pas le Séducteur, justement. On peut forcer une adhésion intellectuelle. On ne peut pas forcer un cœur.
Les signes qu’il donne respectent donc notre intelligence.Ils la préservent du viol de l’absurde, mais ils la protègent aussi contre la violence de la gloire. Si, pour nous, ils ne produisent pas d’évidences si éblouissantes qu’elles nous contraindraient en esclaves, c’est qu’il veut nous libérer en frères. Par cette pénombre, il mendie le surcroît d’un libre consentement. Sa puissance aurait certes pu faire qu’à chaque eucharistie une colonne de feu embrase l’autel, mais qu’en aurait-il été de cette pénombre amoureuse ? Notre adoration eut été extérieure, contrainte, servile, alors qu’en venant sous des espèces pauvres, Dieu nous donne de lui donner notre confiance, Il nous mendie l’amour qu’Il nous insuffle en secret et Il nous entraîne à nous tourner vers les pauvres à notre tour.
Si chacun de nous était « voyant », le Christ n’aurait pas de Corps, je veux dire de Corps mystique. Nous n’aurions pas à la rencontrer l’un par l’autre. Nous ne serions pas membre les uns des autres. En ne se révélant pas immédiatement, Dieu laisse la place à la médiation de ses créatures. Qu’il s’agisse d’une pivoine ou d’un tigre, d’un clochard ou de l’archevêque, chacun dans son ordre, il leur accorde la dignité d’être ses porte-parole, sa voix qui crie dans le désert. Par cette disposition miséricordieuse, l’Éternel prend un risque : l’athéisme et l’achristianisme ou l’hérésie deviennent possibles. Mais cette incrédulité des hommes irait-elle jusqu’à en faire des persécuteurs demeure moins grave que la foi sans faille des démons. Elle a l’excuse de l’ignorance. Elle est due à la lourdeur de notre raison, à la résistance de nos cœurs. Mais c’est de cœur, au moins, qu’il est question. La foi des démons est due à la célérité de leur intelligence, et le cœur n’y est pas, n’y sera jamais. Entre la méconnaissance de celui qui garde son cœur ouvrable et la certitude de celui qui l’a pour jamais fermé, la seconde est infiniment pire.
Dieu se cache donc assez pour que l’homme le cherche avec désir, et le cherche à travers ses frères, c’est-à-dire aussi bien dans sa belle-mère que dans un rouge-gorge. »
***
Voilà donc la réponse de la liberté. Si Dieu ne produit pas de signes si évidents qu’ils forceraient la conversion, c’est justement parce que de tels signes… forceraient la conversion. Quelle foi, alors, si ce n’est un esclavage ?
Mais Dieu n’est pas invisible pour autant. Si rien, en matière de religion, n’a l’évidence d’un coup de poing sur la figure, rien n’est si flou, caché, mystérieux, inaccessible, que nous ne puissions jamais le goûter. Le christianisme, justement, n’est pas une gnose et encore moins une secte. Aucun des aspects de la foi chrétienne n’est caché, aucun n’est réservé à une élite. Aussi, il faut le dire clairement : Dieu se manifeste ! Et plus souvent qu’on ne le croit.
Mais s’ouvrir à cette manifestation, percevoir, en d’autres termes, les signes de la présence de Dieu, comme l’évidence d’un amour à la fois si puissant et si tendre que le plus absurde des dogmes semble plus clair que l’eau sur le visage, implique une attitude du recevoir.
« Le semeur est sorti pour semer la semence. Comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin, les passants l’ont piétiné, et les oiseaux du ciel ont tout mangé. Du grain est tombé aussi dans les pierres, il a poussé, et il a séché parce qu’il n’avait pas d’humidité. Du grain est tombé aussi au milieu des ronces, et, en poussant, les ronces l’ont étouffé. Enfin, du grain est tombé dans la bonne terre, il a poussé, et il a porté du fruit au centuple. » En disant cela, il élevait la voix : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » Ses disciples lui demandaient quel était le sens de cette parabole. Il leur déclara : « A vous il est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu, mais les autres n’ont que les paraboles, afin que se réalise la prophétie : Ils regarderont sans regarder, ils écouteront sans comprendre.
Voici le sens de la parabole. La semence, c’est la parole de Dieu. Ceux qui sont au bord du chemin, ce sont ceux qui ont entendu ; puis le démon survient et il enlève de leur cœur la Parole, pour les empêcher de croire et d’être sauvés. Ceux qui sont dans les pierres, lorsqu’ils entendent, ils accueillent la Parole avec joie ; mais ils n’ont pas de racines, ce sont les Hommes d’un moment, et, lorsque vient l’épreuve, ils abandonnent. Ce qui est tombé dans les ronces, ce sont ceux qui ont entendu, mais qui sont étouffés, chemin faisant, par les soucis, la richesse et les plaisirs de la vie, et ne parviennent pas à maturité. Et ce qui est tombé dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole dans un cœur bon et généreux, la retiennent, et portent du fruit par leur persévérance. » Luc 8, 5.
Car voilà bien un paradoxe. On déclare que Dieu est mort, on se plaint de ne jamais ‘sentir’ sa présence –et on en conclut aussitôt à son inexistence– mais personne ne fait jamais l’effort d’oser l’écoute. La civilisation moderne, en tous points, est rejet de l’écoute. Là où il faut du silence, elle est bruit permanent. Là où il faut une attitude humble, prête à accepter l’inconcevable, prête à se faire ‘retourner comme une crêpe’, comme disent les néoconvertis, elle est suturé d’orgueil et de suffisance –et les pratiques très occidentales du « zen » et autres formes de méditation orientales à la sauce consumériste ne sont jamais que d’autres manières de se tourner vers soi, et non vers l’autre, l’Autre. Là où il faut du temps, une attitude humble et patiente, une espérance sans faille, elle est course à la vitesse, obsession du résultat immédiat, impatience du je. On ne rencontre pas Dieu en courant ! L’orgueil, voilà bien le meilleur moyen de ne jamais découvrir l’Autre. Frossard nous a pourtant prévenus : « pour croire dix fois plus en Dieu, il suffit de croire dix fois moins en soi ».
« L’espérance, voilà le mot que je voulais écrire. Le reste du monde désire, convoite, revendique, exige, et il appelle tout cela espérer, parce qu’il n’a ni patience, ni honneur, il ne veut que jouir et la jouissance ne saurait attendre, au sens propre du mot ; l’attente de la jouissance ne peut s’appeler une espérance, ce serait plutôt un délire, une agonie. D’ailleurs, le monde vit beaucoup trop vite, le monde n’a plus le temps d’espérer. La vie intérieure de l’homme moderne a un rythme trop rapide pour que s’y forme et mûrisse un sentiment si ardent et si tendre, il hausse les épaules à l’idée de ces chastes fiançailles avec l’avenir. L’idée de Guillaume d’Orange qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre est mille fois plus vraie que ne le croyait sans doute ce grand homme. L’espérance est une nourriture trop douce pour l’ambitieux, elle risquerait d’attendrir son cœur. Le monde moderne n’a pas le temps d’espérer, ni d’aimer, ni de rêver. Ce sont les pauvres gens qui espèrent à sa place, exactement comme les saints aiment et expient pour nous. La tradition de l’humble espérance est entre les mains des pauvres, ainsi que les vieilles ouvrières gardent le secret de certains points de dentelles que les mécaniques ne réussissent jamais à imiter. » Bernanos
Il y a là une vérité essentielle. Accueillir Dieu implique une attitude humble, une attitude réceptive au mystère et à la transcendance (c’est-à-dire réceptive à l’idée que quelque chose nous dépasse, et dépasse même la plus ancrée de nos convictions) autrement dit une attitude d’enfant. « Amen, je vous le dis, celui qui n’accueille pas le Royaume des cieux à la manière d’un enfant n’y entrera pas » (Mc, 10 :13). Pas d’enfantillage! d’enfant. Beaucoup peuvent se poser sérieusement la question de l’existence de Dieu et de la suffisance de ses signes : mais combien ont véritablement engagés une démarche spirituelle, c’est-à-dire, pour être clair, sont rentrés dans une Église s’agenouiller et demander à Dieu de manifester son existence et sa présence –le demander humblement, c’est-à-dire en acceptant toutes les éventuelles conséquences qu’un retournement produirait dans sa vie ?
C’est que beaucoup d’athées et d’agnostiques le sont moins pas véritable réflexion sur « l’hypothèse de Dieu », comme disait Laplace, que par peur de ce que pourrait impliquer son existence. Peur souvent entretenue par de fausses représentations induites d’un mauvais catéchisme d’enfant ou de véritables contre-exemples familiaux ou communautaires, mais peur quand même. La question est alors moins « Dieu, si tu existes, dis-le moi » mais « Dieu, si tu existes, dis-le moi, mais pas tout de suite, car j’ai encore envie de profiter un peu de mon amante, de mes grosses voitures, de mes soirées d’alcool et de drogues et j’aimerais bien partir en vacances dans le Sud, avant ». On voudrait une joie plus parfaite mais on regarde ses esclavages avec complaisance. Dans ce cas, Dieu ne force pas la porte. Le Christ n’enlève rien et donne tout, affirmait Jean-Paul II. Mais à celui qui n’est pas prêt à recevoir, Dieu laisse sa liberté. Ils disent que Dieu n’existe pas, mais ne lui ont jamais demandé ! Ils regardent leurs chaussures, et voudraient qu’on leur prouve le ciel ! Et obtenir la grâce sur commande ?
Ainsi il y a de l’évidence et de l’obscurité pour éclairer les uns et obscurcir les autres, mais [...] il y a assez d’évidence pour condamner, et non assez pour convaincre, afin qu’il paraisse qu’en ceux qui la suivent c’est la grâce et non la raison qui fait suivre, et qu’en ceux qui la fuient c’est la concupiscence et non la raison qui fait fuir » Pascal
Carlo Caretto termine ainsi sa méditation : « Je compris alors ce que signifiait la foi nue, l’espérance sans mémoire et la charité sans plaisir. Acceptez la foi telle qu’elle est : nue, et attendez toute votre vie ce Dieu qui vient toujours ; il ne se montre pas à votre esprit curieux, mais il se dévoile devant votre fidélité et votre humilité. Acceptez l’espérance ; c’est la trace ineffaçable qu’il a laissée au fond de votre âme, nostalgie infinie du ciel. Acceptez la charité, c’est la manière d’aimer de Dieu : il a livré son Fils bien-aimé aux tourments du Calvaire pour le salut de tous. »
On me rétorquera qu’aller humblement demander un signe de son existence à Dieu dans une église c’est déjà engager une démarche de foi, c’est presque déjà croire, impensable pour un athée et même un agnostique. Certainement, et c’est pour ça que je mets au défi tout athée convaincu d’engager sérieusement la démarche : elle demande tant d’humilité que celui qui en serait capable aurait déjà trouvé Dieu avant même d’en avoir saisi la présence. Mais en même temps, l’idée est rationnelle : quelqu’un qui postule fermement que Dieu n’existe pas ne peut pas rester insensible à une expérience qui lui proposerait une réponse définitive. Hadjadj disait qu’un véritable athée consciencieux devrait s’intéresser à la théologie, ne pouvant s’inscrire en faux (a-théologie) contre ce qu’il ne connaît pas. Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout et tenter la réfutation religieuse par l’expérience spirituelle ? Car c’est simple : ou bien vous n’avez pas de réponse, et Dieu n’existe pas (en tout cas, le Dieu des chrétiens, sensé s’intéresser au premier venu des pauvres hères, n’existe pas). Ou bien vous en avez une… et à vous de juger en votre âme et conscience. Oh, vous ne recevrez pas un courriel avec accusé de réception. Ce sera à la fois plus frappant, et moins évident. Soyez attentifs, à l’écoute patiente de votre vie dans les jours et les semaines qui suivent. Humblement.
Il faut s’attarder sur cette “écoute patiente”. Il ne s’agit pas d’une méthode, mais d’une attitude. Comment reconnaître le signe de Dieu ? Cela implique du discernement. Nous avons déjà parlé de l’importance communautaire: discerner les signes de Dieu commence par discerner entre frères, en Église, s’en remettre aux plus âgés dans la foi (“les plus âgés”, les “anciens”, en grec presbýteros, qui a donné presbyter en latin, soit prêtre), comme le faisaient déjà lors de querelles les premiers chrétiens.
Mais on peut aller plus loin. Jean de la Croix distingue trois sortes de signes. Le signe provoqué, du genre “j’irais me confesser si la personne devant moi allume un cierge”, “si le feu passe au vert avant que la vieille dame ne traverse le passage piéton, alors Dieu va guérir ma sœur”, n’est que superstition. D’une part, on utilise Dieu; d’autre part, on recherche sa propre volonté. Enfin, on manque de confiance (de foi).
Le signe demandé, quant à lui, s’il est réalisé dans la confiance, est digne. Il peut être très direct: ainsi Gédéon (Juges, 6,11) demande-t-il à l’Éternel deux signes qu’il délivrera Israël de l’oppression de Madian: qu’une peau de mouton disposée sur le sol se couvre de rosée quand le sol reste sec, et le lendemain le signe contraire. Mais Gédéon ne recherche pas sa propre gloire mais celle de son peuple, il se fait humble et petit: « Ah! mon seigneur, avec quoi délivrerai-je Israël? Mon clan est le plus faible de Manassé et je suis le plus petit dans la famille de mon père. » et plus loin: “Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, donne-moi un signe…” et encore “Que ta colère ne s’enflamme pas contre moi, et je ne parlerai plus que cette fois.”
C’est qu’il faut, et ce n’est pas un moindre discernement, juger un acte à ses fruits. Un signe de Dieu se reconnaît à ses fruits: charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi” (Gal, 5, 22). Si l’on constate au contraire profit personnel, orgueil, violence, jalousie, esprit de rivalité… on peut douter de l’authenticité du signe. Il faut prendre le temps. Ce n’est pas parce qu’on est momentanément heureux d’une situation qu’elle est juste; à l’inverse, ce n’est pas parce qu’un chemin nous apparaît difficile qu’il ne vient pas de Dieu. Une vocation naissante, un “appel”, un signe de Dieu, s’affermit dans le temps. Il ne s’agit pas de commencer par chercher des signes partout, puis, le moment venu, n’en voir plus aucun.
Jean de la Croix distingue enfin le signe inattendu, signe de la Providence qui ne fait que confirmer une option déjà prise par notre raison, éclairée par la foi et l’enseignement de l’Église. Il nous invite, en dernière analyse, à baser notre vite sur la confiance, et non sur des “signes”. Cette confiance reste primordiale, même dans le signe. C’est-à-dire que le “signe divin” est avant tout un événement qui nous parle à nous en particulier, qui n’est pas purement “objectif”: “tel fait, qui a laissé de marbre un ami, a changé ma vie: le fait en lui-même n’était pas un signe, il l’a été pour moi. Je l’ai saisi.” explique ainsi le Frère Humbrecht dans sa Lettre aux jeunes sur les vocations.
Pour certains, le choc sera la lecture des Évangiles (tel Fabrice Hadjadj, qui voulait lire la Bible pour s’en moquer, ou Éric Emmanuel Schmitt), pour d’autres, une confession, une rencontre, une prière, un témoignage. Ce ne sont pas de simples impressions, des sentiments fugitifs, mais des actes, des événements véritables. Seulement, même devant un miracle, il reste toujours la possibilité du sceptique. Ce n’est pas le miracle qui prouve la foi, c’est la foi qui fait accepter le miracle, disait Pierre-Henri Simon. Ainsi, lorsque Emmanuel Delmas, évêque du diocèse d’Angers, reconnaît officiellement la guérison miraculeuse d’un angevin après un pélérinage à Lourdes, Serge François, il n’utilise pas un langage si affirmatif qu’il ne laisse la place à la foi: “Au nom de l’Eglise, je reconnais publiquement le caractère «remarquable» de la guérison dont a bénéficié Monsieur Serge François, à Lourdes, le 12 avril 2002. Cette guérison peut être considérée comme un don personnel de Dieu pour cet homme, comme un événement de grâce, comme un signe du Christ Sauveur”.
Devant Dieu, une seule action, un seul acte de volonté fait par charité, a plus de prix que toutes les visions, révélations ou communications qui peuvent venir du Ciel. saint Jean de la Croix
Pour le Père Rousseau, provincial de Paris des carmes déchaux, on peut demander un signe à Dieu, mais “en humilité de cœur et pauvreté d’esprit. Car Dieu n’enverra pas nécessairement le signe que nous attendons. Ou plus probablement, sa réponse sera si surabondante qu’elle creusera en nous la conscience de notre extrême petitesse devant sa grandeur infinie”. C’est-à-dire que Dieu vient “purifier notre cœur de ses tentatives avides et aveugles de “mettre la main sur ses grâces”. Dieu n’exauce pas toutes les prières, sinon notre piété serait une école d’avarice et d’intérêt, disait saint Augustin. Il n’en exauce pas aucune, sinon l’espérance aurait disparu, ajoutait le Père de l’Église.
L’athée intelligent essayera Dieu et perdra ses croyances ; le croyant intelligent essayera l’athéisme et trouvera Dieu. Denis Marquet
Il existe une autre objection : si l’on veut sincèrement engager une démarche spirituelle pour ‘voir si Dieu existe’, pourquoi aller dans une église et pas dans une mosquée ou une synagogue ? Ou même, dans un temple bouddhiste, dans une secte polythéiste ? Qu’est ce qui assure que c’est le christianisme en général, l’Église catholique en particulier, qui détient la vérité, la ‘réponse de Dieu’ ? Qu’est ce qui assure qu’une démarche spirituelle dans l’une ou l’autre de ces confessions serait la ‘bonne’ ? C’est encore un esprit excessivement rationaliste, ‘qui veut des preuves’, et qui veut tout connaître, qui pose cette question. Pour autant on peut la considérer légitime. C’est la réponse à la question précédente : si l’Homme est religieux, quelle est la vraie religion ? Ce n’est pas le lieu pour l’instant de répondre à une objection aussi vaste, mais on peut avancer rapidement quelques pistes, qui ne sont pas des réponses définitives.
Il faut juger, répétons-le, un arbre à ses fruits. La bonté et la générosité ne sont évidemment pas propres aux chrétiens ni mêmes aux théistes. Mais il est évident que la réponse qui émancipe –véritablement– tout l’Homme n’est pas celle de l’argent, du pouvoir, du sexe ou du foot (ce qui élimine déjà pas mal d’idoles). On peut aussi être circonspect sur les athéismes et autres spiritualités humaines qui sont égocentrées, qui ouvrent moins à l’autre qu’à soi-même, et d’où transparaît l’orgueil et la violence (je pense par exemple au marxisme, au nazisme, à quelques idéologies politiques et religieuses sectaires). Concernant les théismes, on peut éliminer les poly : il ne peut y avoir plusieurs dieux, puisque si c’était le cas, chacun serait la limite de l’autre, aucun ne serait omnipotent, et par conséquent aucun ne serait Dieu. D’autant que la plupart des polythéismes modernes sont des retours à des paganismes plus ou moins primitifs qui divinisent la nature. D’autre part, les chrétiens, les juifs et les musulmans croient au même Dieu –ce qui fait environ 4 milliards de croyants, pas loin de 60% de l’humanité– même si, naturellement, des différences fondamentales de conception et de dogmes existent –à commencer par le fait que pour les chrétiens, Dieu s’est incarné, rendu connaissable par le Christ, contrairement aux juifs et aux musulmans pour qui Dieu reste inatteignable et inconnaissable.
Le concile Vatican II, dans sa déclaration Nostra Aetate, apporte des réponses claires à ce sujet :
« L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux.
L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté.
Scrutant le mystère de l’Église, le saint Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham. L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent (…) chez les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d’Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche, et que le salut de l’Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. C’est pourquoi l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils. L’Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même, des deux, a fait un seul.
L’Église (..) rappelle aussi que les Apôtres, fondements et colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ. (…) Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. (…) En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs. »
Pas plus qu’on ne peut prouver que Dieu existe, on ne peut évidemment prouver que l’islam, le football ou le christianisme soit la vraie religion. Toute personne qui cherche sincèrement la vérité détient un ‘rayon de vérité’ et certains athées militants sont bien plus proches de celle-ci (de Dieu, en définitive) que les plus fervents clercs qui cèdent à l’orgueil. Pour autant, un chrétien considère évidemment que si juifs, musulmans, agnostiques et autres chercheurs peuvent être proches de la vérité, ils ne sont pas dans la vérité pleine et entière (ce qui n’est pas original). Sans aucun doute, la prière d’un musulman et même le cri d’un athée, peuvent être sincères, féconds et justes. Mais ils ne connaissent pas le Christ…
Il faut, en vérité, juger un arbre à ses fruits et à sa cohérence. Que le christianisme pose l’incarnation n’est pas anodin, car c’est la seule religion qui peut proposer un équilibre entre l’immanence et la transcendance dans la recherche du bonheur. Mais, plus profondément, c’est l’expérience qui tranche:
Jacques Maritain, élevé à l’ombre de la troisième République, dans un milieu bourgeois et anticlérical –il est le petit-fils du politique Jules Favre, protestant libéral et fervent républicain– s’était promis avec sa femme, déçus par le scientisme enseigné à la Sorbonne, de se suicider s’ils ne trouvaient pas la vérité. C’est la Vérité qui les trouva, et, baptisés le 11 juin 1906 à Montmartre, Raïssa Maritain écrira : ” Une paix immense descendit en nous, portant en elle les trésors de la foi. Il n’y avait plus de questions, plus d’angoisse, plus d’épreuves, il n’y avait plus que l’infinie réponse de Dieu. L’Église tenait ses promesses, et c’est elle la première que nous avons aimée. C’est par elle que nous avons connu le Christ.”
Il faut encore lire la conversion d’un André Frossard, élevé dans un milieu communiste –il est le fils de Ludovic-Oscar Frossard, fondateur historique du PCF– dans le « seul village de France où il y a une synagogue et pas d’église », dans un milieu où la question de l’existence de Dieu ne se posait même plus, tant elle apparaissait appartenir à un monde révolu. Rentrant dans une Église le 8 juillet 1935, à 17h10, pour chercher un ami qui s’y attardait, il en ressortira deux minutes plus tard, catholique, apostolique et romain, a vingt ans. Celui qui disait « de toute façon, s’il y avait une vérité, les prêtres seraient les dernières personnes auxquelles j’irais la demander, l’Eglise, que je ne connais que par l’un de ses malfaçons temporelles, le dernier endroit où j’irais la chercher », écrira dans son témoignage, Dieu existe, je l’ai rencontré, « et c’est alors que se déclenche brusquement la série de prodiges dont l’inexorable violence va démanteler en un instant l’être absurde que je suis et faire venir au jour, ébloui, l’enfant que je n’ai jamais été » et puis loin « je ne dis pas que le ciel s’ouvre, il s’élance ».
Il y a un prodige qu’un athée convaincu, élevé comme communiste et matérialiste, qui ne cherchait pas Dieu, qui ne connaissait ni dépit amoureux ni aucun problème existentiel, puisse en finir par écrire « Il est la réalité, il est la vérité (…) il y a un ordre dans l’univers, et à son sommet, par-delà ce voile de brume resplendissante, l’évidence de Dieu, l’évidence faite présence, et l’évidence faite personne de celui-là même que j’aurais nié un instant auparavant, que les chrétiens appellent notre père et de qui j’apprends qu’il est doux, d’une douceur à nulle autre pareille, qui n’est pas la qualité passive que l’on désigne parfois sous ce nom, mais une douceur active, brisante, surpassant toute violence, capable de faire éclater la pierre la plus dure, et plus dure que la pierre, le cœur humain. Son irruption déferlante, plénière, s’accompagne d’une joie qui n’est autre que l’exultation du sauvé, la joie du naufragé recueilli à temps, avec cette différence toutefois, que c’est au moment où je suis hissé vers le salut que je prends conscience de la boue dans laquelle j’étais sans le savoir, englouti. Et je me demande comment j’ai pu y vivre et y respirer. En même temps une nouvelle famille m’est donnée, l’Eglise. (…) Toutes ces sensations que je peine à traduire dans le langage inadéquat des idées et des images sont simultanées. Comprises les unes dans les autres, et après des années je n’en aurai pas épuisé le contenu. Tout est dominé par la présence (…) de celui dont je ne pourrai plus jamais écrire le nom sans que la crainte me vienne de blesser sa tendresse, devant qui j’ai le bonheur d’être un enfant pardonné, devant qui tout est don. »
Voilà donc une seconde réponse. Dieu n’est pas invisible, il se laisse chercher. Et quiconque cherche –cherche vraiment– trouve. A condition de bien vouloir se laisser trouver, ce qui est difficile dans un monde qui “des oreilles mais n’entend pas”. Les signes pourront avoir l’évidence d’une claque intérieure, pour certains. D’un lent cheminement, pour d’autres. Commencer par une réflexion philosophique et terminer par une adhésion du cœur, comme CS Lewis ou Chesterton, ou commencer par un élan du cœur et se poursuivre dans le déploiement de l’intelligence, comme Hadjadj et Frossard. Ils pourront avoir lieu dans un déferlement de larmes du fils qui a beaucoup à se faire pardonner, ou bien dans l’exaltation du vieux chrétien attiédi qui redécouvre la vérité. Ils peuvent prendre racine dans la lecture de la Bible ou dans la charité d’un missionnaire. Qu’importe !
Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. Bernanos
***
Terminons par une interrogation. Car nous avons jusqu’ici abordé la question comme si la nature des « signes suffisants de l’existence de Dieu » était implicitement entendue. Mais qu’est-ce qu’un signe suffisant, propre à déclencher la conversion à coup sûr ? Que seraient des signes suffisants de l’existence de Dieu ? Quand on réfléchit à la question, on s’aperçoit qu’aucun signe de l’existence de Dieu ne serait jamais suffisant. Encore une fois, je m’efface devant ce qui a été mieux dit, en l’espèce par le philosophe, taulier du blog « L’esprit de l’escalier » et qui prend pour pseudonyme Philarête :
« Je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de signe de l’existence de Dieu ; mais je soutiens que de tels signes seront toujours et, pour ainsi dire, par définition, insuffisants. Ils ne dispenseront jamais du « saut de la foi ». Si Dieu existe, il est nécessairement au-delà des signes. Pour le dire autrement : un signe suffisant ne peut être un signe de Dieu ; un signe de Dieu ne peut être qu’insuffisant. Cela tient à la fois à la nature du signe, et à la nature de Dieu. À la nature du signe : je puis en effet concevoir une foule de signes suffisants de l’existence de quelque chose. Pour un explorateur, une empreinte de pied trouvée dans le sable est normalement un signe suffisant d’une présence humaine. Qui dit empreinte dit pied, et qui dit pied dit jambe et tout le reste. De même, si je suis coincé dans un ascenseur et que je crie pour signaler ma présence, ma voix doit suffire, toutes choses égales par ailleurs, à faire savoir, à quiconque passe à sa portée, qu’il y a quelqu’un dans l’ascenseur.
Mais avec Dieu, c’est un peu plus compliqué. Toutes choses égales par ailleurs, une voix qui me crierait « moi qui te parle, je suis Dieu » devrait susciter mon incrédulité. Si c’est bien une voix, penserai-je, ce sera probablement celle d’un fou, ou d’un imposteur, en tous cas celle d’un quidam dont l’apparence me convaincrait bientôt qu’il n’est pas à la hauteur de ses prétentions. Et cela, ça tient aussi à la nature de Dieu. S’il existe un être au-delà du monde, un être infiniment sage, et bon, et puissant, alors aucun signe paraissant dans le monde ne peut être de nature à rendre Dieu entièrement manifeste. Pour un esprit normalement constitué, il y aura toujours une autre explication possible. Quel événement, quel cataclysme ou prodige, serait suffisant pour attester de l’existence de Dieu ? Des peuples primitifs ont peut-être vu dans quelque ouragan fabuleux, dans un tremblement de terre d’anthologie, dans une éclipse de soleil, peut-être, un signe de l’existence de Dieu – de l’existence de l’être assez fort pour produire des trucs pareils. Mais nous sommes autrement plus exigeants, convaincus que nous sommes que ce genre de phénomène a forcément une explication naturelle. Ne soyons pas naïfs au point d’essayer d’imaginer le Truc absolu, celui qui défierait définitivement la compréhension humaine, présente et future : nos ancêtres ont fait pareil, avec les séismes ou l’électricité, et nous savons désormais de qui il retourne.
L’impossibilité d’un signe de Dieu est typiquement d’essence métaphysique. Un tel signe n’est pas simplement très difficile à concevoir, mais littéralement inconcevable. Dans le jargon des philosophes, on dira qu’un signe est nécessairement d’ordre fini – il a une matérialité, des contours, des propriétés sensibles – alors que Dieu est nécessairement d’ordre infini – sans matière, sans contours, sans propriétés sensibles. Un signe fini ne peut signaler clairement qu’une réalité finie, comme la fumée révèle le feu, et l’empreinte le pas humain. En revanche, une réalité infinie, s’il existe quelque chose de tel, ne peut être montrée par un signe fini – ce serait comme vouloir prouver la mer en présentant un gobelet d’eau salée. (…)
Il ne faut donc pas dire : si Dieu existait, il devrait pouvoir montrer clairement qu’il existe ; il faut dire plutôt : si Dieu existe, il est impossible qu’il en existe en ce monde un signe manifeste. Et l’on pourrait même ajouter : si vous croyez trouver un signe clair de l’existence de Dieu, soyez sûr que c’est le signe d’un faux dieu. Les dieux qu’on croit trouver derrière les ouragans ou les éclipses, derrière les manifestations spectaculaires des puissances de la vie ou de la destruction – ce sont là les dieux des païens – dieux à la mesure de l’homme, ou de la nature. Et ces dieux-là sont morts.
(…) Je m’en voudrais toutefois de finir sur une note qu’on pourrait juger à son tour « agnostique ». Certes, je soutiens qu’il ne peut exister de signe « suffisant » de l’existence de Dieu. Je n’en conclus pas que la croyance puisse se passer de signes, ou qu’elle soit forcément un saut dans l’absurde.
Il me semble au contraire qu’il existe des signes qui rendent raisonnable (certes pas « nécessaire ») le « saut de la foi ». D’abord, il se trouve que Dieu a bel et bien parlé d’une voix humaine. Qu’il s’est trouvé des hommes pour parler littéralement « au nom de Dieu », porteurs d’un discours émanant d’une source qui les dépassait : Dieu, comme le confessent les chrétiens dans le Credo, « a parlé par les prophètes ». Plus encore, « en ces temps qui sont les derniers », comme dit solennellement l’épître aux Hébreux, « Il nous a parlé par son Fils ». Une voix humaine, un jour, a dit « moi qui te parle, je suis Dieu », et pour une fois, cette parole était crédible. Non pas parce que quelqu’un l’a prononcée – c’est la formule des imposteurs – mais parce que celui qui l’a dite a donné des indices probants qu’il disait vrai. Pas des preuves, certes, mais des signes nombreux et convergents, dont les plus considérables n’étaient pas de l’ordre des prodiges ou des cataclysmes, mais d’un ordre tout autre – des signes d’un amour infini. »
***
Que conclure ? La question des signes de l’existence de Dieu est éminemment complexe. Elle renvoie à la fois à des argumentations rationnelles (des tentatives de prouver ou au contraire de réfuter son existence) qui sont toujours limités, car la raison humaine est limitée, et à des schémas individuels, plus ou moins lié à l’émotivité, à l’histoire personnelle, à la culture, à la personnalité… On peut regretter que la plupart de ceux qui réfutent Dieu parce qu’on ne le ‘voit pas’ ne s’essayent jamais à une démarche spirituelle qui leur apporterait une réponse, fût-elle autre que celle qu’ils attendent. Mais il faut prendre le risque… de la foi! Car si l’on admet que l’Homme, même athée, est essentiellement religieux, c’est bien ici que prend racine la question des ‘signes de l’existence de Dieu’ : dans la prière. Celui qui prie (et donc, qui aime) n’a pas, en vérité, besoin d’une multitude de signes ‘évidents’ : il en voit toujours et, sans pouvoir le prouver, ils sont pour lui comme des messages discrètement laissés par Dieu dans le cœur des Hommes et des événements.
« Le seul fait d’avoir, à un certain moment, ne serait-ce que pour un instant, à rassembler ses esprits pour prier avec ferveur est plus difficile que de prendre une ville ». Kierkegaard
De même, on peut regretter que nombre de croyants sincères ne se posent pas la question du contenu de leur foi, ne font que peu fonctionner leur raison, comme un chrétien qui ne relirait jamais le Credo sous l’examen de sa raison ou un islamiste qui envoie un cocktail molotov dans les locaux d’un journal satiriste. Comme un athée sincère doit risquer la foi et la théologie, un croyant sincère doit risquer la raison et la critique, et même l’athéisme, pour comprendre pleinement le sens de la vérité. Peut être même que la foi est d’autant plus ardente qu’elle a d’abord passé l’épreuve d’un doute sincère voire d’un rejet profond.
Toute autre attitude serait contraire à la dignité de l’Homme cherchant la vérité, qui le seul objectif raisonnable qu’un être humain peut se fixer dans sa vie.
[1] La neutralité est une notion négative: elle signifie une « absence » d’engagement, une absence de jugement de valeur, par rapport à un sujet quelconque. L’objectivité est une notion positive: elle signifie la « présence » d’une argumentation rendant raison de l’objet d’étude à partir de ce qu’est l’objet et non de l’ensemble des désirs, des valeurs et des besoins que le sujet projetterait sur l’objet. Aussi savoir si un chercheur est neutre n’a pas d’importance si ses travaux prouvent qu’il est objectif. Et ses travaux sont objectifs dans la mesure où ce qu’il dit est fondé sur une argumentation rigoureuse.
Bien sûr, l’objectivité, même du plus grand des chercheurs, n’est possible que jusqu’à un certain point, toute connaissance naissant dans un sujet, il ne peut y avoir de connaissance parfaitement objective (excepté chez un robot), mais on peut atteindre, même sur ce genre de question épineuse et hautement polémique, un certain degré d’objectivité. On peut être (fort heureusement) personnellement antinazi et écrire de bons livres sur le nazisme, de même qu’on peut être communiste et analyser rigoureusement le libéralisme, ou athée et produire une compréhension théologique intéressante.
[2] Il faut noter que dans le langage courant cependant, la différence n’est pas toujours faite. On dit ‘croire en un monde meilleur’ pour croire à un monde meilleur’, et ‘croire à la capacité de Denis de se relever’ au lieu de ‘croire en les capacités de Denis’.

Brillantissime. Incroyable! Cet article est à lui tout seul une base d’évangilisation solide que je ne manquerai pas d’utiliser. Jeanne d’Arc disait “Il nous faut prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous”, du coup je te remercie de toute cette énergie que tu mets à pondre ces articles, et je remercie Dieu de t’en avoir donné la capacité!
Encore bravo!
Clément.
Il faut aller à 5:57, je précise.
Bonsoir,
permettez-moi quelques remarques en passant
- Un beau texte, mais qui ne convaincra probablement que les convaincus… Il y a-t-il jamais eu des convertis par la raison ? L’illumination n’est-elle pas le seul chemin ?
- l’argument du respect absolu de la liberté des hommes est très peu convaincant pour justifier l’existence du mal, et fait bon marché des victimes et du salut de ceux qui font le mal. Quel genre de père laisserait son fils violer et égorger sa mère, puis se suicider, tout ça au nom de la liberté ? Dieu, à la fois parfaitement bienveillant et absolument tout puissant, n’aurait pas été en mesure de respecter notre liberté tout en empêchant le mal ?
- comment Dieu peut-il avoir un “besoin”, en l’occurrence celui de notre foi, pour nous sauver, lui qui peut tout, et ne dépend de rien ?
- Quid de ceux qui sont nés, ont été éduqués et sont restés fidèles à une religion polythéiste ? Cela existe encore, même dans des pays développés comme le Japon – dont les religions traditionnelles sont plus des pratiques que des dogmes dans le style monothéiste. L’attitude de “faire confiance”, de ne pas perpétuellement ré-examiner, remettre en cause personnellement les croyances que l’on a reçues, ne peut que conduire une telle personne à rester “païenne”.
- L’argument de la “peur de ce que pourrait impliquer [l'] existence” de Dieu peut immédiatement être retourné. Il est bien connu que la plupart des gens ont les plus grandes difficultés à admettre qu’ils se sont trompés, y compris pour des choses parmi les plus triviales et évidentes (accident, erreur technique…). On pourrait donc dire : “les croyants le restent parce qu’il est pratiquement impossible d’admettre que quelque chose auquel on a cru toute sa vie n’est en fait qu’une chimère”
Cela ne clôt évidemment pas le débat, mais il ne le sera jamais…
Au plaisir de vous lire,
Cordialement,
“Les amis de la vérité sont ceux qui la cherchent et non ceux qui se vantent de l’avoir trouvée.”
Bonjour, merci pour votre commentaire. j’y réagis dans le texte.
- l’argument du respect absolu de la liberté des hommes est très peu convaincant pour justifier l’existence du mal, et fait bon marché des victimes et du salut de ceux qui font le mal. Quel genre de père laisserait son fils violer et égorger sa mère, puis se suicider, tout ça au nom de la liberté ? Dieu, à la fois parfaitement bienveillant et absolument tout puissant, n’aurait pas été en mesure de respecter notre liberté tout en empêchant le mal ?
Et quelle genre de liberté imaginez-vous, d’une liberté nous empêchant le mal? Dans ce cas, faire le mal serait sans conséquences et la liberté ne serait qu’un concept abstrait, une pure agitation. Quelle différence avec des marionnettes? Sur Dieu et le mal, j’ai essayé de réfléchir sur la question ici : http://deshautsetdebats.wordpress.com/2010/02/03/si-dieu-existe-pourquoi-le-mal/
- comment Dieu peut-il avoir un “besoin”, en l’occurrence celui de notre foi, pour nous sauver, lui qui peut tout, et ne dépend de rien ?
Parce qu’il nous aime. Comment pouvez-vous marier avec quelqu’un alors que concrètement vous n’en avez pas besoin? Pourquoi choisir cette dépendance volontaire? Parce que vous aimez. ce mystère ne se trouve qu’à Noël: Dieu fait petit.
- Quid de ceux qui sont nés, ont été éduqués et sont restés fidèles à une religion polythéiste ? Cela existe encore, même dans des pays développés comme le Japon – dont les religions traditionnelles sont plus des pratiques que des dogmes dans le style monothéiste. L’attitude de “faire confiance”, de ne pas perpétuellement ré-examiner, remettre en cause personnellement les croyances que l’on a reçues, ne peut que conduire une telle personne à rester “païenne”.
Je ne comprends pas cet argument.
- L’argument de la “peur de ce que pourrait impliquer [l'] existence” de Dieu peut immédiatement être retourné. Il est bien connu que la plupart des gens ont les plus grandes difficultés à admettre qu’ils se sont trompés, y compris pour des choses parmi les plus triviales et évidentes (accident, erreur technique…). On pourrait donc dire : “les croyants le restent parce qu’il est pratiquement impossible d’admettre que quelque chose auquel on a cru toute sa vie n’est en fait qu’une chimère”
Vous avez raison, cet argument peut certainement être retourné. Mais moins dans la mesure où l’athéisme reste toujours la solution la plus facile puisque solution de la négation (a-thée), pas de la confiance. Autrement dit il est plus facile et confortable d’être athée que d’être croyant, à la fois sur le plan théorique (il est plus facile de nier quelque chose, cela n’engage à rien, que d’affirmer son existence, cela engage à tout) et pratique (l’athéisme est encore la solution la plus confortable et la plus facile dans nos sociétés laïques). Même si on peut sans peine trouver des contre-exemple (milieu fermé ultracatholique…) il reste que l’athéisme ou l’agnosticisme sont des positions plus confortables que la croyance, et donc, il est plus facile de refuser de croire en Dieu par confort (et donc par peur de ce que pourrait impliquer une brèche dans ce confort) que de refuser Dieu pour les mêmes raisons.
“Les amis de la vérité sont ceux qui la cherchent et non ceux qui se vantent de l’avoir trouvée.”
A cette citation je répondrais par une longue citation de Fabrice Hadjadj:
Ne mérite l’invective, au fond, que celui qui ne cherche pas. Son intelligence a faim de vérité, son cœur aspire à la béatitude, et cependant, parce qu’il fuit devant l’angoisse d’une mort qui semble frapper toute chose de nullité, le voici qui succombe aux prestiges du virtuel, se livre aux délices de s’abrutir, essaie d’abolir en lui cette tension proprement humaine entre la conscience d’une mort effroyable et le désir d’une joie parfaite. Il somnole en deçà de la croyance et du doute, du blasphème et de la louange, de la haine et de l’amour qui vous emportent au-delà.
Il est toutefois difficile de s’avouer qu’on ne cherche plus. A être curieux, le monde nous exhorte, et les moteurs de recherche sont à portée de souris : cliquons dans la page, surfons de site en site, soyons des net-explorateurs voués à cet encyclopédisme plein d’articles « intéressants » sur les « Concours animaliers » aussi bien que sur les « Légionnaires du Christ ». De cette manière nous ne pouvons jamais faire la part de l’essentiel. Nous congédions avec bonne conscience tout savoir qui nous engagerait corps et âme. Car, à l’évidence, une telle recherche est une dispersion, non un recueillement. Elle nous éclate plus qu’elle ne nous éclaire. Et pour mieux ignorer le soleil, elle démultiplie sa science des ombres. Sa recherche est une pose, sa connaissance, un spectacle.
Aussi l’invective doit-elle plus spécialement réveiller celui-là qui se fait « vanité », comme dit Pascal, d’être un prétendu « chercheur de sens ». S’il cherche encore, s’il court sans fin, c’est pour mieux esquiver une trouvaille qui le remettrait en cause, étouffer un appel qui inverserait la donne et lui ferait découvrir que c’est lui, à vrai dire, qui est cherché depuis toujours, et ce qu’est de lui, peut-être, qu’une réponse est attendue…
Bonsoir et merci de votre réponse.
Je vais essayer de préciser ma pensée :
- sur la liberté et l’existence du mal, vous me demandez “Et quelle genre de liberté imaginez-vous, d’une liberté nous empêchant le mal?”. Vous avez tout à fait raison, c’est effectivement difficile voire impossible à imaginer car contradictoire, mais pourquoi les contradictions que notre faible raison d’individu peut poser devraient-elles arrêter Dieu ? Car il est écrit “à Dieu rien n’est impossible” (Luc 1:37). Cela aurait pu faire un bien beau “mystère”, comme celui que vous évoquez à propos de l’amour et de Noël… ce qui nous amène au point suivant.
- sur l’amour et le “besoin” de Dieu : nous sommes bien d’accord, l’amour crée, chez les hommes et les femmes qui aiment, une “dépendance” – que personnellement j’éprouve, souhaite et estime souhaitable. Mais justement, il s’agit là d’hommes, et non de Dieu. Comment Dieu peut-il être lié ? Vous dites en substance qu’il s’agit d’un mystère. Je suis heureux de voir que vous semblez partager mon premier point de mon précédent message, que vous n’avez pas commenté : la raison trouve vite ses limites sur ces sujets, et l’illumination de la foi semble le seul recours.
- désolé de ne pas avoir été clair et trop succinct sur “ceux qui sont nés, ont été éduqués et sont restés fidèles à une religion polythéiste”. Je voulais rebondir à la fois, d’une part, sur votre point (à mon avis valable) selon lequel il est impossible pour un individu de tout remettre en cause perpétuellement, et de se passer totalement de croyance, et, d’autre part, sur le point où vous examinez “pourquoi aller dans une église et pas dans une mosquée ou une synagogue ? Ou même, dans un temple bouddhiste, dans une secte polythéiste ?”.
Vous expliquez en substance qu’on peut rayer d’un simple trait de plume les polythéismes parce qu’ils sont contradictoires (car plusieurs dieux => aucun vrai dieu). Mais en même temps, vous expliquez largement que l’individu ne doit pas tout remettre en cause perpétuellement – et également qu’il faut accepter certaines contradictions, qu’on renommera opportunément “mystères”. Votre raisonnement me paraît donc un peu partial : parce qu’il vous paraît évident que les polythéismes sont contradictoires, il n’est même pas besoin de les considérer comme des alternatives envisageables. Mais les nombreuses contradictions du monothéisme sont des mystères devant lesquels la raison d’un individu isolé doit céder le pas. A mon humble avis, on pourrait parfaitement appeler aussi “mystère du polythéisme” la contradiction entre la multiplicité des dieux et le caractère divin de chacun d’entre eux, et justifier ainsi de rester fidèle à la foi de ses ancêtres. Je parlais spécifiquement des polythéismes car justement l’athéisme refuse ce genre de mystères, qu’il considère comme un raccourci bien pratique pour tout justifier.
- Au passage, il me semble que vous ne répondez absolument pas à la question que vous posez vous-même : pourquoi choisir le catholicisme plutôt que le protestantisme, l’islam, ou toute autre spiritualité ? vous ne dites en fait qu’une seule chose : le catholicisme respecte les autres monothéismes. Il serait donc parfaitement raisonnable de choisir l’islam ou le judaïsme ? ou y rester si on y a été éduqué ? Je ne crois pas que cela soit votre opinion, ou alors vous n’êtes pas tout à fait en ligne avec votre Église – ce qui ferait de vous, étymologiquement parlant, un “hérétique” : quelqu’un qui “choisit” ce qui lui plait dans le dogme de son Église.
Car vous avez omis de dire (on ne peut certes jamais tout dire en même temps) que bien que l’Église catholique participe au dialogue œcuménique et reconnaisse la liberté religieuse, elle considère, in fine, que toutes les autres voies qu’elle-même sont imparfaites, et que seul le catholicisme est la vraie voie. On peut par exemple citer l’encyclique Ut Unum Sint (1995), qui rappelle un principe très clair : “En matière de foi, le compromis est en contradiction avec Dieu qui est Vérité”, et surtout la déclaration Dominus Iesus (2000), qui affirme plusieurs fois que seule l’Église catholique romaine est la seule vraie Église, citant par exemple le concile Vatican II : “Cette unique et vraie religion, nous croyons qu’elle subsiste dans l’Église catholique et apostolique à qui le Seigneur Jésus a confié le mandat de la faire connaître à tous les hommes”.
Quelle est votre position ?
- les deux textes que je viens de citer me ramènent d’ailleurs à mon tout premier point (de mon premier message) : les arguments de l’Église sont principalement fondés sur la Bible ou sur des textes de sa propre tradition, ce qui, encore une fois, ne peut convaincre que ceux qui admettent que ce texte est bien une révélation divine, et qui reconnaissent l’autorité de l’Église, c’est-à-dire qu’elle ne peut convaincre que ceux qui sont déjà convaincus. L’illumination, encore une fois, n’est-elle pas la seule voie ? c’est d’ailleurs celle que vous citez pour expliquer la conversion d’André Frossard, fils de communistes…
- sur le point de la “peur de ce que pourrait impliquer [l'] existence” de Dieu et la “facilité” relative de l’athéisme et de la croyance :
d’un point de vue social, je reconnais sans difficulté que dans la plupart des milieux de la société française actuelle, il est sans doute plus difficile d’être catholique – ou plus généralement croyant – qu’indifférent à la religion. Ce n’est pas le cas partout ailleurs dans le monde – essayez de vous dire “athée” en Arabie Saoudite, ou aux États-Unis… (il est vrai que la situation s’améliore aux États-Unis. Mais rappelons-nous qu’il y a quelques années, un certain George H. W. Bush (le père) avait déclaré : “I don’t know that atheists should be considered as citizens”…bref).
En revanche, d’un point de vue philosophique, l’athéisme conscient me semble une position somme toute nettement plus “courageuse” que le christianisme : imaginer que je suis tout seul dans l’univers, face à un monde qui ne se soucie en aucun cas de ma petite personne, ni même de l’humanité, et que ma mort sera la fin définitive de ma conscience, est bien moins réconfortant que d’imaginer qu’il existe un être tout puissant qui m’aime et veut mon bonheur, et qu’après ma mort, je ne disparaîtrai pas mais au contraire, j’aurai une chance de retrouver ceux que j’aime au paradis.
Ainsi, la phrase de votre citation de M. Hadjadj : “il fuit devant l’angoisse d’une mort qui semble frapper toute chose de nullité”, me semble pouvoir être détournée/retournée : cette angoisse de la mort ne serait-elle pas une bonne raison de préférer ne pas être athée et de croire en la promesse de la résurrection ?
Excusez mon message sans doute trop long et assez désorganisé.
Pour récapituler, je voudrais insister sur le point qui me semble essentiel : je ne crois pas que la raison puisse conduire à devenir catholique. J’ai du respect pour les catholiques, et je trouve intellectuellement très intéressants et honnêtes vos efforts pour faire tenir l’édifice conceptuel, mais ils ne me convainquent pas. Dommage pour moi – sans ironie.
Je vous souhaite une bonne soirée, et vous remercie encore du temps que vous avez passé à me répondre la première fois, et à lire ce second message.
Très cordialement
Bonjour! Je vous réponds (ou plutôt j’essaye, car je prétends pas, et c’est heureux, avoir toutes les réponses), encore une fois dans le texte.
- sur la liberté et l’existence du mal, vous me demandez “Et quelle genre de liberté imaginez-vous, d’une liberté nous empêchant le mal?”. Vous avez tout à fait raison, c’est effectivement difficile voire impossible à imaginer car contradictoire, mais pourquoi les contradictions que notre faible raison d’individu peut poser devraient-elles arrêter Dieu ? Car il est écrit “à Dieu rien n’est impossible” (Luc 1:37). Cela aurait pu faire un bien beau “mystère”, comme celui que vous évoquez à propos de l’amour et de Noël… ce qui nous amène au point suivant.
Je crois seulement qu’il n’y a de liberté que s’il y a possibilité de faire le bien et le mal, je veux dire que si nos actes ont des conséquences réelles. On peut rêver d’un monde où il ne serait pas possible de faire le mal… y gagnerait-on ? Cf. le film Big Fish… Toute la ‘sagesse’ de Dieu consiste à nous avoir octroyé ce don fou…avec ses conséquences! on peut le regretter, comme le faisait valoir Dostoevski dans le Frère Karamazov, où Jésus, revenu sur Terre, est accusé par l’Inquisition d’avoir trop estimé les Hommes en leur donnant la liberté, l’Inquisition se chargeant de rétablir cette erreur en fondant l’ordre et l’autorité, les individus étant “trop heureux d’être déchargés de ce fardeau…”
- sur l’amour et le “besoin” de Dieu : nous sommes bien d’accord, l’amour crée, chez les hommes et les femmes qui aiment, une “dépendance” – que personnellement j’éprouve, souhaite et estime souhaitable. Mais justement, il s’agit là d’hommes, et non de Dieu. Comment Dieu peut-il être lié ? Vous dites en substance qu’il s’agit d’un mystère.
“Mystère” ne veut pas dire “chose incompréhensible, inexplicable et obscure”. On peut discuter d’un mystère. En revanche il est tout à fait exact que cela dépasse les limites de la raison. Ici le mystère dont je parle est le principal mystère chrétien, le fait que Dieu, considéré (comme les musulmans ou les Juifs), comme “Tout-puissant”, Éternel, Infini, etc. épouse les conditions humaines, “penche son cœur bien bas vers sa petit créature”, dirait le curé d’Ars, c’est à dire accepte d’éprouver l’humanité -par amour pour l’Homme disent les chrétiens- jusque dans la souffrance. Hadjadj (théologien) va jusqu’à dire que le Christ éprouve l’humanité jusque dans l’érection matinale et la défécation! Comment Jésus-Dieu, peut-il, comme il est dit par exemple dans la Bible, “s’asseoir car il était midi et il avait faim”?
La croix (Dieu crucifié comme un vulgaire voleur) est, comme le disait déjà saint Paul, un véritable “scandale pour les Juifs, et une folie pour les païens”! En effet comment imaginer que Dieu pourrait être à la fois tout puissant et se faire petit enfant dans le vendre d’une terrienne (Marie)? Si fort et être (accepter de l’être) crucifié comme le dernier des criminels? “Ne sait-tu pas que je pourrais appeler mon Père qui m’enverrai plus de Douze Légions d’Anges?” mais Jésus ne le fait pas.
Donc c’est effectivement une dépendance que Dieu créé -Dieu n’a pas besoin de nos prières et de nos alleluia- par amour pour les Hommes. Ça reste un mystère car on ne peut jamais cesser d’approfondir cet étrange paradoxe. Accepter un mystère ne signifie pas cesser d’exercer son intelligence. Au contraire, je crois qu’il y a une illumination de l’intelligence que de prétendre tout comprendre et tout expliquer par soi-même, par sa propre raison. C’est assez vain car on butte inévitablement sur des mystères, et il n’est pas besoin de croire en Dieu pour cela (ne serait-ce que le mystère de l’amour entre un homme et une femme…)
“La dernière démarche de la raison, c’est de reconnaître qu’il y a des choses qui dépassent la raison”, disait Pascal. Denis Marquet était plus violent encore: “Certains philosophes parlent de la fin de la métaphysique comme un imbécile parlerait de la fin de l’intelligence. Transformer les limites de son horizon de compréhension en loi universelle permet la pose au monde la moins passible de mise en question intellectuelle : celle de législateur en matière de sens.”
-” désolé de ne pas avoir été clair et trop succinct sur “ceux qui sont nés, ont été éduqués et sont restés fidèles à une religion polythéiste”. Je voulais rebondir à la fois, d’une part, sur votre point (à mon avis valable) selon lequel il est impossible pour un individu de tout remettre en cause perpétuellement, et de se passer totalement de croyance, et, d’autre part, sur le point où vous examinez “pourquoi aller dans une église et pas dans une mosquée ou une synagogue ? Ou même, dans un temple bouddhiste, dans une secte polythéiste ?”.
Vous expliquez en substance qu’on peut rayer d’un simple trait de plume les polythéismes parce qu’ils sont contradictoires (car plusieurs dieux => aucun vrai dieu). Mais en même temps, vous expliquez largement que l’individu ne doit pas tout remettre en cause perpétuellement – et également qu’il faut accepter certaines contradictions, qu’on renommera opportunément “mystères”. Votre raisonnement me paraît donc un peu partial : parce qu’il vous paraît évident que les polythéismes sont contradictoires, il n’est même pas besoin de les considérer comme des alternatives envisageables. Mais les nombreuses contradictions du monothéisme sont des mystères devant lesquels la raison d’un individu isolé doit céder le pas. A mon humble avis, on pourrait parfaitement appeler aussi “mystère du polythéisme” la contradiction entre la multiplicité des dieux et le caractère divin de chacun d’entre eux, et justifier ainsi de rester fidèle à la foi de ses ancêtres. Je parlais spécifiquement des polythéismes car justement l’athéisme refuse ce genre de mystères, qu’il considère comme un raccourci bien pratique pour tout justifier.”
OK, je comprends mieux. La réfutation du polythéisme est un raccourci pratique qui n’épuise pas cette question (tout de même minoritaire). cela dit encore une fois mystère ne signifie pas qu’il est interdit d’expliquer et de comprendre. Cela signifie que la raison ne prétend pas avoir le dernier mot sur tout, elle s’arrête devant l’amour mais elle ne cesse jamais de vouloir apprendre! Mais il est difficile d’expliquer cela puisque en vous l’expliquant j’use encore de ma raison, or ce genre de choses se vit plus qu’il ne se décrit. Cela dit vous avez raison de pointer du doigt le fait que le “mystère” est souvent justifié pour tout justifier, et pour éviter d’approfondir les contradictions de la foi. Dans ce cas le mystère n’est qu’un cache-sexe de l’ignorance. On pourrait donc, si vous voulez, dire qu’il y a un “mystère du polythéisme” au fait que, croyant en plusieurs dieux, chacun se respecte suffisamment pour ne pas empiéter sur le domaine de l’autre. Je crois simplement -dans une perspective sans doute évolutionniste, je le reconnais- que le polythéisme est une religion “primitive”, dans le sens de reliquat d’une époque où l’on explique tous les phénomènes incompréhensibles de la nature par différents dieux (je pense en particulier à l’animisme, la divinisation de la nature). Au contraire la religion monothéiste est la lutte permanente contre la superstition! (ce qui n’empêche pas que certains mouvements de ‘dévotion populaire’ fassent renaître ensuite, sous d’autres formes, la superstition)
Dans tous les cas je crois qu’en y réfléchissant, il ne peut y avoir qu’un seul Dieu, ou aucun Dieu. Mais dans l’immédiat je ne peux pas vous le prouver. Enfin je ne sais pas si l’on peut qualifier la dévotion aux ancêtres dans les religions ancestrales japonaises de “polythéisme”, ça mériterait plus de renseignement
- Au passage, il me semble que vous ne répondez absolument pas à la question que vous posez vous-même : pourquoi choisir le catholicisme plutôt que le protestantisme, l’islam, ou toute autre spiritualité ? vous ne dites en fait qu’une seule chose : le catholicisme respecte les autres monothéismes. Il serait donc parfaitement raisonnable de choisir l’islam ou le judaïsme ? ou y rester si on y a été éduqué ? Je ne crois pas que cela soit votre opinion, ou alors vous n’êtes pas tout à fait en ligne avec votre Église – ce qui ferait de vous, étymologiquement parlant, un “hérétique” : quelqu’un qui “choisit” ce qui lui plait dans le dogme de son Église.
Bien sûr qu’il est parfaitement raisonnable de choisir l’islam ou le judaïsme. Cette position n’a rien d’hérétique: un chrétien n’ignore pas les déterminants sociaux et les différents conditionnements y afférents: une part de la foi est toujours transmise… De fait il n’est pas ‘irraisonnable’ de rester dans le judaïsme ou l’islam quand on y a été élevé, c’est la position la plus ‘naturelle’. Nonobstant je ne peux pas tenir ce genre de discours sans le compléter par ceci: en même temps, tout chrétien considère que la pleine lumière de la vérité ne se trouve que dans le christianisme, en particulier dans l’Eglise catholique. il n’y a là rien de scandaleux: toute personne qui croit en Dieu considère que Dieu existe. Or, si Dieu existe, il existe même pour les athées. Par conséquent le caractère de vérité de la proposition “Dieu existe”, pour un croyant, ne dépend pas de la personne (qu’elle y croit ou non, Dieu existera toujours: plus simplement la vérité se fiche de votre opinion). Conséquence de quoi dire que la pleine lumière de la vérité ne se trouve que dans l’Eglise n’a rien de scandaleux, c’est le raisonnement le plus naturel pour toute personne travaillée par la vérité. Les athées aussi, en niant l’existence de Dieu, considèrent avoir raison (si Dieu n’existe pas les croyants ont tort), et donc “détenir la vérité”. Mêmes les agnostiques qui estiment ne rien pouvoir dire à ce sujet -pensant par là être dans la position la plus “neutre”, ce qui est illusoire- pensent eux aussi que ce positionnement est la vérité. Donc effectivement un catholique ne peut rien dire d’autre que “La vérité pleine et entière se trouve dans l’Eglise” MAIS nous respectons tous les Hommes qui cherchent sincèrement la vérité et la justice dans leur religion ou irreligion) propre.
En ce qui concerne le salut, nous ne sommes pas juges. un musulman sincère qui vit dans la justice, un athée qui cherche vraiment la vérité au sujet de Dieu, une prostituée libertine qui crie sa détresse et appelle à la miséricorde, peuvent être “bien devant”, lors du Jugement, que le petit catho bourgeois satisfait et orgueilleux, qui a tout reçu mais rien fait fructifier.
“- les deux textes que je viens de citer me ramènent d’ailleurs à mon tout premier point (de mon premier message) : les arguments de l’Église sont principalement fondés sur la Bible ou sur des textes de sa propre tradition, ce qui, encore une fois, ne peut convaincre que ceux qui admettent que ce texte est bien une révélation divine, et qui reconnaissent l’autorité de l’Église, c’est-à-dire qu’elle ne peut convaincre que ceux qui sont déjà convaincus. L’illumination, encore une fois, n’est-elle pas la seule voie ? c’est d’ailleurs celle que vous citez pour expliquer la conversion d’André Frossard, fils de communistes…”
Non, “l’illumination” n’est pas la seule voie, c’est une des voies nécessaires (étant entendu “illumination” comme confiance en Dieu dans l’humilité, acceptation de ne pas tout comprendre). cela n’interdit ni de faire marcher son intelligence, c’est même indispensable. Je vous renvoie à ma comparaison avec le couple: un couple qui ne repose que sur les sentiments ne tient pas, c’est fluctuant, la passion, ce peut être une “illumination déraisonnable”. Mais un couple qui ne repose que sur la raison (type mariage d’intérêt ne tient pas non plus). Aimer signifie donc lier raison et sentiment.
Sinon, pour l’Église, je ne crois pas que la plupart de ses arguments soient fondés sur la Bible… ça, c’est la position protestante! pour l’EC, ils sont aussi fondés sur la Tradition, ie. la réflexion des gens qui prient depuis 20 siècles!
“- sur le point de la “peur de ce que pourrait impliquer [l'] existence” de Dieu et la “facilité” relative de l’athéisme et de la croyance :
d’un point de vue social, je reconnais sans difficulté que dans la plupart des milieux de la société française actuelle, il est sans doute plus difficile d’être catholique – ou plus généralement croyant – qu’indifférent à la religion. Ce n’est pas le cas partout ailleurs dans le monde – essayez de vous dire “athée” en Arabie Saoudite, ou aux États-Unis… (il est vrai que la situation s’améliore aux États-Unis. Mais rappelons-nous qu’il y a quelques années, un certain George H. W. Bush (le père) avait déclaré : “I don’t know that atheists should be considered as citizens”…bref).”
C’est tout à fait exact, je parlais bien de nos sociétés occidentales. Je pensais avoir été plus clair à ce sujet.
“En revanche, d’un point de vue philosophique, l’athéisme conscient me semble une position somme toute nettement plus “courageuse” que le christianisme : imaginer que je suis tout seul dans l’univers, face à un monde qui ne se soucie en aucun cas de ma petite personne, ni même de l’humanité, et que ma mort sera la fin définitive de ma conscience, est bien moins réconfortant que d’imaginer qu’il existe un être tout puissant qui m’aime et veut mon bonheur, et qu’après ma mort, je ne disparaîtrai pas mais au contraire, j’aurai une chance de retrouver ceux que j’aime au paradis.
Ainsi, la phrase de votre citation de M. Hadjadj : “il fuit devant l’angoisse d’une mort qui semble frapper toute chose de nullité”, me semble pouvoir être détournée/retournée : cette angoisse de la mort ne serait-elle pas une bonne raison de préférer ne pas être athée et de croire en la promesse de la résurrection ?”
Vous faites une critique nietzschéenne. C’est tout à fait exact, être athée implique une angoisse devant la mort, la finitude de l’être. Ce que beaucoup d’athées inconscients de leur athéisme nient en le fuyant (en se noyant dans le sexe, l’alcool ou le shopping, etc.) alors que d’autres, plus courageux, assument (Sartre, Nietzsche…)
Mais ce que les athées appellent réalisme, on peut aussi bien l’appeler “désespérance”. de la façon dont vous présentez les choses, l’athéisme est plus courageux (quoique peu d’athées s’assument vraiment comme ils devraient, de fait). Je ne sais pas si le christianisme est “réconfortant”. Certes il y a l’espérance du Paradis et de la résurrection mais avant il y a le Jugement…par ailleurs, avant la vie céleste, il y a la vie terrestre, dans laquelle il faut bien être à la hauteur de l’amour immense de Dieu que l’on proclame! Alors que l’athée n’a à se justifier de rien!
Donc je pense que l’on peut conclure sur ce point que le “courage” nécessaire pour l’une l’autre position dépend de la société, et aussi de la façon d’assumer sa position. Un chrétien tiède est moins courageux que Nietzsche. Mais Sœur Emmanuelle est plus courageuse qu’un athée plus ou moins agnostique qui vit dans son monde tiède et confortable, sans se poser de questions. Au moins la croyance incite-t-elle à se sortir de soi, à se poser des questions. Au final les plus courageux, qu’ils soient athées ou croyants, sont ceux qui assument leur position jusqu’au bout.
“Excusez mon message sans doute trop long et assez désorganisé.
Pour récapituler, je voudrais insister sur le point qui me semble essentiel : je ne crois pas que la raison puisse conduire à devenir catholique. ”
C’est normal, pour devenir catholique, il faut aller s’agenouiller dans un Église et demander à Dieu s’il existe, sans peur, sans indifférence et sans arrière-pensée. Je vous remercie pour vos messages