Douze mois de macronisme

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Emmanuel Macron a emporté la présidence il y a un an. Difficile de faire un bilan exhaustif d’un gouvernement qui se caractérise par sa frénésie de réformes, qui s’enchainent à un rythme soutenu. On peut cependant tenter de brosser quelques traits, sur la forme et sur le fond. Je me concentrerai sur le style de Macron, et sur les réformes économiques.

Macron l’autoritaire

Macron a très vite imposé un style, « vertical », dirigiste, autoritaire pour certains. Ceux qui avaient lu ses écrits de philosophie politique ne seront pas surpris. Macron, disciple de Ricoeur, y assume à la fois l’antitotalitarisme, et une certaine verticalité dans le processus de décision. Ainsi, il critique les « allers-retours permanents de la délibération » ou explique que « la difficulté du politique aujourd’hui réside dans ce paradoxe entre la demande permanente de délibération, qui s’inscrit dans un temps long, et l’urgence de la décision. La seule façon de s’en sortir consiste à articuler une très grande transparence horizontale, nécessaire à la délibération, et à recourir à des rapports plus verticaux, nécessaires à la décision ». Sa vision de l’action politique est claire :

Si l’on veut stabiliser la vie politique et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut, tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité. Pour cela, il faut proposer des idées. Si l’on est en capacité, grâce à des propositions, d’expliquer vers quelle société on veut aller, c’est-à-dire vers une République plus contractuelle et plus européenne, inscrite dans la mondialisation avec des formes de régulation qui correspondent à la fois à notre histoire et à nos souhaits collectifs, alors on peut mobiliser.

Sur un plan pragmatico-politique, Macron n’a pas grand chose à gagner à adopter un style de gouvernement moins dirigiste : ses opposants les plus résolus sont hostiles au macronisme depuis le premier jour, comme ils étaient hostiles au hollandisme, et ne lui feraient de toute façon aucun crédit d’éventuelles concessions. Plus généralement, Macron sait parfaitement que les Français, en même temps qu’ils valorisent le conflit, cultivent la nostalgie du chef :

Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la norma­lisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce ­malentendu. E. Macron

On ne s’étonnera donc pas que Macron ne veuille pas imiter son prédécesseur, président-Normal qui ne voulait pas être le chef, et qui, très tôt fut surnommé “Flamby” par ses adversaires. Le choix de Hollande d’adopter un style de Président en retrait, cherchant systématiquement un compromis entre des bords radicalement opposés, n’a pas payé : quand les divergences politiques sont trop fortes, les compromis minimalistes sont forcément peu ambitieux, médiocres, et ne satisfont au final personne. Au lieu d’avoir du tranchant et d’adopter une ligne claire, Hollande navigua en permanence entre les frondeurs et les libéraux : perdant toute crédibilité dans l’affaire Leonarda, naviguant au gré des décisions contradictoires, d’abord très socialiste (gouvernement Ayrault), ensuite très libéral (gouvernement Valls), choisissant d’arrêter l’état d’urgence pour finalement le maintenir, lançant le débat de la déchéance de nationalité pour finalement l’abandonner, tout cela pour devenir le président le plus impopulaire de Vème République, renoncer à se présenter, et envoyer son parti à la pire défaite de son histoire. Macron a retenu la leçon : l’indécision et l’ambiguïté ne payent pas.

La logique du gouvernement Philippe consiste donc à profiter d’une côte de popularité encore élevée pour faire rapidement les réformes douloureuses mais (jugées) nécessaires. Le cas de la SNCF est typique, s’agissant d’une entreprise extrêmement endettée et d’une ouverture à la concurrence (via un système d’enchères) de toute façon imposée par les règles européennes. Concurrence qui, dans l’ensemble, permet d’augmenter la quantité et la qualité des trains qui roulent (l’effet sur les prix est plus ambiguë). Le statut des cheminots n’est évidemment pas responsable de la dette de la SNCF, mais la SNCF ne peut pas concurrencer une entreprise comme la DeuscheBahn si cette dernière embauche ses salariés au droit du travail standard et la SNCF à un statut beaucoup plus contraignant. L’argument de la nécessité économique des réformes perdrait d’ailleurs toute consistance si le gouvernement changeait de route au premier mouvement social, dans un pays dont la culture politique est de toute façon fortement contestataire !

Au bout du compte, son style de président ne me gêne pas, d’autant que si Macron est dirigiste, il n’est pas enfermé dans sa tour d’ivoire : il aime au contraire les discussions musclées avec les syndicalistes et n’hésite pas à s’attarder, y compris face à une foule hostile, lors de chacun de ses déplacements. Ce dirigisme assumé est particulièrement légitime dans le cas de mouvements qui, des zadistes aux black blocs, se caractérisent par leur violence et leur illégalité. Réaffirmer l’ordre républicain dont il est le garant est bien le moins qu’on attend du Président. En revanche, l’autoritarisme est beaucoup plus discutable face à des mouvements parfaitement légitimes et légaux que sont les syndicats. On a souvent l’impression que le gouvernement ouvre les discussions sur un thème pour la forme, mais que l’essentiel des décisions sont déjà prises. Le choix d’utiliser dans certains cas des ordonnances, qui permettent à un gouvernement de promulguer une loi avant les débats au parlement, renforce cette impression.

Les grandes réformes de Macron

Réforme des institutions : le populisme ?

Inspiré par l’affaire Fillon, porté par Bayrou, le premier texte voté par le gouvernement Philippe est un texte d’amélioration des institutions : interdiction des emplois familiaux, suppression de la réserve parlementaire, et même suppression de l’IRFM, remplacée par un remboursement sur factures. Quand on pense que cette indemnité de près de 6000€ par mois et par député n’a fait, jusqu’à 2017, l’objet d’aucun contrôle ! Et qu’il a fallu attendre 2014 pour avoir une liste détaillée de l’utilisation de la réserve parlementaire ! J’étais favorable à toutes ces réformes et j’espère que le gouvernement ira encore plus loin avec la prochaine réforme constitutionnelle, pour encadrer plus fermement encore le cumul des mandats, non seulement dans le temps, mais dans l’espace.

Réforme du code du travail : le néolibéralisme ?

La réforme du code du travail par ordonnances qui a suivi est plus complexe à analyser. L’idée générale va vers un assouplissement et une simplification des règles du dialogue social : les différentes instances représentatives du personnel sont fusionnées en une seule (le comité social et économique), et une marge de manœuvre plus grande est laissée à chaque entreprise pour organiser son CSE ; une entreprise peut court-circuiter les syndicats en faisant adopter une disposition via un référendum avec les salariés : la chose est intéressante pour les TPE (souvent sans syndicats représentatifs) et plus généralement dans un pays où, malheureusement, le syndicalisme ne représente rien (8% des salariés). Dans les grosses entreprises, les syndicats continueront de jouer de toute façon un rôle essentiel, et même renforcé. Les autres mesures sont plus discutables, notamment le plafonnement des indemnités pour licenciement abusif, bien que les indemnités aient été augmenté de 25% avec les ordonnances.

Quoi qu’il en soit, on est loin de mesures “néolibérales” qui retireraient tous droits aux salariés : les ordonnances Macron ne changent rien aux dispositions “d’ordre public”, ces règles inscrites dans le Code du travail et sur lesquelles aucune entreprise ne peut négocier (ex. le niveau du SMIC). Dans certains cas rares, définis par la loi, une entreprise peut prévoir des dispositions moins favorables pour le salarié que les dispositions législatives, en cas d’accord des deux tiers des salariés. Pour autant, et pour éviter qu’un employeur n’impose une négociation déséquilibrée, les accords de branche s’imposent aux accords d’entreprise dans quatre thèmes clés : grilles de salaire, classifications, protection sociale complémentaire, fonds de formation.

Réformes fiscales : le Président des riches ?

J’avais défendu ici la suppression de l’ISF. Emmanuel Macron a préféré le remplacer par un impôt immobilier. L’idée est évidente : favoriser l’épargne productive qui s’oriente vers les actions et taxer l’épargne improductive qui s’oriente vers l’immobilier, donc encourager les ménages aisés à investir.

Autre réforme : la “flat tax”, en réalité le “prélèvement forfaitaire unique” (PFU). Comme son nom l’indique elle taxe tous les revenus du capital à un taux unique, à savoir 30%. Il s’applique aux dividendes, aux intérêts, aux plus-value, aux assurances-vie. Là encore, l’objectif est double : simplification et stimulation. En remplaçant des taux très variés par un seul, cette réforme “neutralise” la fiscalité par rapport au choix d’un type de placement, incitant l’investisseur à privilégier le rendement, et donc à investir plus et mieux. Cependant, le PFU ne s’applique pas aux placements réglementés (livret A, livret jeune, etc.) qui demeurent non taxés, et au plus-value sur les PEA (un plan d’actions réglementé) taxés à 22%. Quant à savoir si les épargnants et les investisseurs vont avec cette réforme payer plus ou moins d’impôt, c’est compliqué, car cela dépend beaucoup du type d’épargne possédée, de la durée de possession, etc. Dans l’ensemble, le PFU abaisse la fiscalité du capital mobilier, en particulier pour les grosses plus value (qui pouvaient être taxées jusqu’à 60%), mais augmente celle des PEL. Cependant, cette fiscalité reste tout de même élevée : 30% ce n’est pas une paille, d’autant que, pour les dividendes, il s’agit d’un taux qui s’applique après le paiement de l’IS, au taux de 33%.

Un mot sur la CSG. Ceux qui hurlent à l’attaque des retraités devraient se souvenir que cet impôt a l’une des assiettes les plus larges du système fiscal français, ce qui signifie qu’elle taxe tous les revenus, y compris ceux du capital, et qu’elle est très difficile à éviter. Bref, la CSG est typiquement un impôt égalitaire, “de gauche”, tant et si bien que l’économiste Thomas Piketty, aujourd’hui grand pourfendeur du macronisme, défendait la fusion de l’IRPP sur la base de la CSG… dès 2011, dans son livre « Pour une révolution fiscale », que j’avais d’ailleurs analysé en détail.

Tout compte fait, ces mesures visent à simplifier la fiscalité, et à l’orienter davantage vers l’investissement productif. Ces mesures ne profitent pas seulement aux ménages les plus aisés, à moins de considérer que détenir un PEL c’est faire partie des riches… mais il est indéniable qu’elles profitent aux ménages aisés. Dès lors tant que Macron n’aura pas lancé parallèlement des réformes à destination des plus pauvres (par ex. en simplifiant le RSA, et/ou en l’augmentant), l’image du “Président des riches” lui collera à la peau. Pour l’instant, la seule mesure actée est la hausse de cent euros par mois de l’allocation adultes handicapés. D’autres hausses devraient suivre…on jugera sur pièces.

Les actes manqués… et les erreurs.

Certaines réformes sont trop timides. L’amende forfaitaire annoncée pour le cannabis est une bonne chose, mais la légalisation serait plus simple ; la réforme de l’assurance chômage, non encore votée, était une mesure de flexicurité essentielle du candidat Macron : tout porte à croire que le projet final est beaucoup moins ambitieux (suivre ce lien, par exemple). La défense de l’organisation des JO en 2024 est une belle erreur sur le plan strictement financier : tout le monde sait maintenant que les JO rapportent bien moins qu’ils ne coûtent (lien).

Sur l’environnement, Macron a beaucoup communiqué, mais peu a été fait. Les mesures annoncées par N.Hulot vont probablement dans le bon sens, mais se contentent d’amplifier et de rationnaliser ce qui se faisait déjà. On peut trouver cela insuffisant. Cependant, le gouvernement affirme que de nombreux investissements vont être réalisés en la matière, notamment pour la production d’énergies renouvelables, la mobilité et l’isolation thermique des logements : 20 milliards seraient annoncés, une somme considérable (mais Guillaume Duval estime qu’il en faudrait 60 pour respecter les engagements français en matière de réduction des émissions de GES…). Encore une fois, on jugera sur pièces.

Je ne me prononcerai pas sur des sujets sur lesquels ma compétence est très limitée ou sur des réformes en projet, comme la réforme de la justice ou celle de l’apprentissage, les lois bioéthiques, entre autres. Quant à la loi sur l’immigration, les débats sont houleux, mais j’avoue ma perplexité : il y a un monde entre le discours axiologique qui valorise l’accueil des migrants (auquel je suis favorable), et les débats techniques sur les moyens d’améliorer le traitement des demandes d’asiles ou la durée optimale des rétentions administratives. Pour ceux que le sujet intéresse, j’ai cependant publié une analyse en trois parties du phénomène migratoire : ici.

Sur les questions éducatives et sur J.M. Blanquer, je préfère attendre et publier éventuellement un article plus tard. J’ai cependant déjà donné mon opinion sur la question universitaire : plutôt que la sélection à l’entrée, je suis favorable à la hausse des frais d’inscription et à un renforcement du baccalauréat.

Quels sont les effets économiques des réformes ?

Question difficile. D’abord parce qu’on obtient rarement des effets mesurables après seulement quelques mois : les mesures réformant le code du travail ou la fiscalité s’inscrivent dans le temps long et ne sont pas circonscrites aux quinquennats : un gouvernement bénéficie des réformes d’un précédent, qui lui-même, etc. Ensuite parce qu’il est scientifiquement difficile d’isoler un effet d’un autre quand le gouvernement réforme de nombreux éléments en même temps. De façon générale, tout ce qui simplifie le système économique et fiscal va dans le bon sens. En même temps, les bonnes intentions ne sont pas suffisantes.

Prenons la flax tax. L’économiste Gabriel Zucman estime qu’elle va coûter 10 milliards d’euros en déformant excessivement les ratios entre la fiscalité des dividendes et celles des revenus du travail, générant des effets d’aubaine. Difficile de croire, de plus, qu’une telle réforme pourrait profondément modifier l’aversion française au risque : allez comprendre, les Français préfèrent avoir de l’argent à 1% sur un livret A, mais défiscalisé, que de soutenir leurs entreprises en achetant des actions. Au final, le seul gain de cette réforme serait une simplification…à 10 milliards d’euros.

D’un autre côté, la conjoncture est plutôt bonne. L’emploi s’est nettement amélioré ces derniers mois, le taux de chômage s’établissant à 9,7% de la population active, le taux le plus bas depuis près de 10 ans. Une embellie à mettre en relation avec les créations d’entreprises, au plus haut depuis 2010, alors qu’elles stagnaient, voire reculaient, pendant le quinquennat Hollande.

Note de lecture : Le danger sociologique

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L’ouvrage et les auteurs

Etienne Géhin est présenté sur la couverture comme un (ex) maître de conférences en sociologie. Avant cela, je n’avais jamais entendu parler de lui ; Gérald Bronner, en revanche, est plus connu du grand public, notamment pour ses analyses de la radicalisation et des théories du complot. Il a acquis récemment une notoriété médiatique relativement importante pour un sociologue.

Le contenu du livre

Le livre est un véritable plaidoyer pour la sociologie analytique, aussi appelée individualiste, ou encore compréhensive. Même s’il constitue une charge contre la sociologie holiste (ou structuraliste, ou culturaliste), le ton adopté n’a rien d’un pamphlet, comme certains médias l’ont prétendu (Le Monde, Les Inrocks). Il est plutôt constructif et adopte résolument une posture scientifique (la liste des références est assez fournie).

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Note de lecture : la Facture des idées reçues

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Voici un livre que j’ai lu sur les conseils d’une collègue. Il est écrit par un trader passionné d’économie et de politique (à priori plutôt négatif pour moi), mais ressemble à un ouvrage de vulgarisation dans la veine des « freakonomics« . Rappelons l’idée générale de cette approche de l’économie : prendre un sujet, même sans rapport avec les thèmes classiques, comme les drogues, la consommation de viande ou les limites de vitesse, et faire une analyse coûts/bénéfices pour montrer qu’on pourrait faire autrement (ie. beaucoup mieux) avec une autre approche du problème, et éviter ainsi « la facture des idées reçues ». Voici quelques idées retenues : Lire la suite

Réflexions sur le statut ontologique du zygote (2/3)

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III. Avant-propos épistémologique

Nous avons la certitude scientifique qu’un zygote est un être vivant de l’espèce homo sapiens. Par être vivant de l’espèce Homo sapiens, on veut simplement signifier un organisme avec une existence (être) appartenant au monde vivant (vivant) et en particulier à l’espèce animale Homo sapiens. Il s’agit d’un individu de cet espèce, comme la larve de chenille de Machaon est un individu de l’espèce des insectes lépidoptères de la famille des Papilionidae. Individu s’entend ici au sens d’échantillon. Mais comment doit-on considérer cet individu ?  Est-il une personne ? Si oui, pourquoi ? Si non, quand le devient-il ? Et qu’est-il ? C’est à ces questions très complexes que cherche à répondre Pascal Ide. Rappelons pour la forme que Pascal Ide est médecin, philosophe et théologien. Il a un doctorat dans ces trois domaines. Lire la suite

Réflexions sur le statut ontologique du zygote (1/3)

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Voilà sept ans, j’ai écrit un article intitulé “Pourquoi je suis contre l’avortement”. Des hauts et débats est avant tout un blog d’économie, et pourtant cet article est toujours le plus visité sur ce blog avec près de 40 000 visites. Cependant, comme la plupart des articles écrits à l’aube de ce blog, je ne suis pas complètement satisfait du résultat. Je n’y ai pas tant exprimé une position particulière que critiqué certaines opinions communes au sujet de l’avortement. Résultat, c’est insuffisant : il y a des digressions inutiles, certaines phrases sont caricaturales, l’argumentation n’est pas toujours rigoureuse. Je veux donc reprendre ici la question de façon plus rigoureuse, et en développant un point en particulier, en m’aidant notamment d’un livre que j’ai lu récemment : Le zygote est-il une personne humaine ? du philosophe Pascal Ide (2003). L’approche que j’entends mener ici se distingue donc de celle de 2010 : elle est essentiellement philosophique.

Le statut ontologique du zygote : un débat central

Bien qu’avec le recul je trouve mon ancien article sous-argumenté, j’ai au moins rappelé une chose : le débat philosophique central est le statut ontologique du zygote. Est-ce une personne humaine à part entière ? un simple amas de cellules ? un matériau biologique ? quelque chose d’indéterminé ? un individu ? un individu potentiel ? quand, et comment faire la distinction ?

Cette question est spéculative : elle peut donc sembler éloignée des préoccupations des médecins ou des femmes souhaitant réaliser une IVG, et elle n’a qu’un lien indirect avec la législation sur l’avortement. Elle n’en demeure pas moins centrale.  Selon que l’on considère un ovocyte fécondé comme une personne à part entière ou comme un amas de cellule, ou comme quelque chose entre les deux, la position que l’on aura sur l’avortement sera forcément différente. Certes, il est possible d’être favorable à la loi Veil même après avoir rationnellement conclu que le zygote est une personne humaine, car le droit, la morale et l’ontologie sont des choses différentes, comme je l’ai souvent rappelé sur ce blog ; inversement, on peut s’opposer à la recherche sur les embryons au nom d’un principe éthique de respect dû à l’embryon sans pour autant considérer celui-ci comme une personne humaine à part entière, car “reconnaître une personne est un acte autant éthique que scientifique” (Pascal Ide) ; mais dans tous les cas, le débat sur le statut ontologique de l’embryon est central.

I. Le zygote est-il un être vivant ?

Un être vivant a par définition une existence (être) et une vie (vivant), ce qui signifie qu’il évolue. Son existence est bornée chronologiquement : il naît puis il meurt. C’est une tautologie, mais la première caractéristique d’un être vivant est d’être mortel. Entre ces deux temps fondamentaux, il grandit (se développe) et se transforme d’une façon ou d’une autre.

D’autre part, un être vivant interagit avec son environnement, notamment en puisant dans celui-ci sa capacité de survivre. Il s’agit du métabolisme, fonction spécifique des êtres vivants qui inclut par exemple la respiration, la nutrition quel que soit son mode, etc. Un être vivant qui n’a pas l’environnement adéquat (température, oxygénation de l’air, eau…) meurt. Le métabolisme est l’ensemble des réactions chimiques qui permettent à un être vivant de se maintenir en vie et de se développer.

Enfin, un être vivant peut donner naissance à d’autres êtres vivants : c’est la reproduction, qu’elle soit végétale ou sexuée. Ce critère semble être le moins significatif des trois dans la mesure où les êtres hybrides (par exemple un mulet) sont stériles par nature et sont quand même des êtres vivants.

Le monde non-vivant n’est concerné par aucun de ces trois principes : il n’est pas mortel, son existence n’est pas bornée chronologiquement ; il n’interagit pas avec son environnement en puisant de l’énergie dans celui-ci ; il ne se reproduit pas de façon autonome, ne peut pas donner naissance à d’autres entités. On peut penser par exemple au règne minéral. Notons qu’il y a un débat au sujet des virus mais l’opinion commune est que, sauf exceptions, ce ne sont pas des organismes vivants : même s’ils ont une existence (ils peuvent être détruits), ils n’ont pas de métabolisme propre, ils doivent utiliser celui d’une cellule-hôte : par eux-mêmes, ils ne peuvent ni stocker de l’énergie, ni en fabriquer, ni en utiliser, ni se reproduire. On peut comparer les virus à des simples chaînes-types d’ADN qui deviendraient dangereuses en infectant des cellules. Mais ces chaînes sont complètement inertes en dehors d’une cellule-hôte, d’où l’exclusion de la plupart des virus au monde du vivant.

Revenons au zygote. Un zygote est un ovocyte femelle fécondé par un spermatozoïde mâle. Le terme zygote vient du grec et signifie joint, attelé. On peut parler indifféremment d’œuf, de cellule-œuf, ou d’œuf fécondé. Le terme s’applique à tout être vivant mais on l’utilisera évidemment ici pour le seul être humain, c’est-à-dire le zygote de l’espèce Homo sapiens. Le zygote est le tout premier stade de l’embryon, que l’on appellera plus tard fœtus (vers 9 semaines). La phase embryonnaire correspond à la formation des organes, la phase fœtale à leur développement. Environ quatre heures après la pénétration du spermatozoïde dans l’ovocyte, un zygote observé au microscope électronique ressemble à cela :

(Source Fiv.fr)

D’un point de vue biologique, c’est un organisme unicellulaire eucaryote (sa cellule possède un vrai noyau, d’où le terme eu = vrai, bien et caryote = noyau) et diploïde (son ADN est organisé en paires de chromosomes). Est-ce un être vivant ? Cela ne fait aucun doute. Premièrement, il est mortel, puisque on estime qu’entre 50 et 70% des zygotes n’aboutiront pas à une grossesse viable (avortements spontanés). Deuxièmement, il se développe par division cellulaire. Au bout de cinq à sept jours, on parle de blastocyste, qui possède déjà près de 100 cellules. Troisièmement il interagit avec son environnement, à savoir le corps de sa mère d’où il puise son énergie et les conditions nécessaires à sa survie (température par exemple). En revanche, un zygote ne peut pas donner naissance à d’autres êtres vivants. Etant donné que le zygote possède les deux caractéristiques les plus importantes sur les trois, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un être vivant.

II. Le zygote est-il un être humain ?

Un être humain est une espèce particulière du groupe très large qu’on a précédemment appelé “être vivant”. Savoir si le zygote est un être humain revient à savoir, en première intention, s’il appartient à l’espèce Homo sapiens. Homo sapiens étant un animal, on doit commencer par se demander si le zygote est un animal ou s’il appartient à la vie végétative. Pour cela, rappelons quelques grandes différences entre animal et végétal :

  • au niveau de la mobilité : elle nulle chez les végétaux, jamais nulle chez les animaux ;

  • au niveau du système nerveux : la quasi-totalité des animaux possède un système nerveux ou, à tout le moins, un système sensitif (même rudimentaire dans le cas des invertébrés), contrairement aux végétaux ;

  • au niveau de la nutrition : les végétaux sont autotrophes, c’est-à-dire qu’ils sont capables de se développer en utilisant uniquement de la matière inerte (inorganique) : le carbone contenu dans l’air, l’eau et l’azote contenus dans la terre, ou d’autres sels minéraux. L’énergie utilisée pour ce processus est l’énergie solaire : captée par les feuilles, elle utilise les minéraux et l’eau contenu dans la terre pour transformer le carbone de l’air en oxygène, afin de produire des glucides qui servent à la croissance de la plante : le processus est appelé photosynthèse. Inversement, les animaux sont hétérotrophes (heteros  = autre et trophê = nourriture) : pour se développer, ils prélèvent des molécules dans leur environnement à partir d’autres organismes, c’est-à-dire à partir de matière organique (issue d’êtres vivants) : ce peut être des végétaux (herbivores, dont les granivores et les xylophages qui se nourrissent de bois), des animaux morts (nécrophages), et enfin des animaux vivants (parasites et prédateurs dont l’homme est le plus important). Ce fonctionnement animal nécessite un système digestif complexe, c’est-à-dire des organes dédiés à la digestion : là encore les animaux se distinguent car les végétaux n’ont pas de système digestif (même les plantes carnivores n’ont ni tube digestif ni estomac).

  • au niveau de la respiration : pour fabriquer des glucides, les animaux utilisent l’oxygène comme comburant et non pas le dioxyde de carbone.

  • au niveau cellulaire : les structures cellulaires fondamentales sont identiques chez les végétaux et les animaux (noyau, chromosomes, cytoplasme) : ils sont tous eurcaryotes, ce qui les distingue des bactéries qui sont procaryotes (littéralement, “qui n’ont pas un vrai noyau”). Cependant, les cellules végétales ont, en plus d’une membrane, une paroi composée d’un glucide appelé cellulose (très épaisse dans le cas du bois), alors que les cellules animales n’ont pas de parois, seulement une membrane. Les cellules végétales possèdent aussi des organelles qui n’existent pas dans les cellules animales, comme les plastes (organelles qui sont à la base de la fonction chlorophylienne).

A l’aune de ces critères, l’embryon au stade de zygote appartient clairement au règne animal puisqu’il a presque toutes les caractéristiques propres au taxon Animalia : il est mobile lorsqu’il se déplace des trompes de Fallope vers l’utérus ; il se nourrit de matière vivante (en l’occurrence, les molécules apportées par sa mère via le placenta) ; il respire de l’oxygène (toujours grâce au placenta) ; enfin, sa structure cellulaire est celle des animaux : pas de parois, pas de plastes. La seule caractéristique animale dont il est dépourvu, vu son stade de développement, est le système nerveux.

(Source : fertilitylabinsider.com)

Sur cette image, on voit clairement la membrane fermant l’accès aux autres spermatozoïdes (également visibles) ainsi que les deux pronuclei (petits cercles au centre du zygote), qui sont les deux noyaux de l’ovocyte et du spermatozoïde : au bout de quatre heures environ ils vont fusionner, ce qui signifie la réunion des deux ADN parentaux et la naissance d’un nouvel ADN.

Le zygote appartient-il à l’espèce Homo sapiens ? C’est certain puisqu’il est le fruit de la rencontre entre un spermatozoïde (gamète mâle) et un ovocyte (gamète femelle) de cette espèce. Son ADN l’atteste :  un zygote possède déjà toute l’information génétique de l’être humain qu’il deviendra, aucune information supplémentaire n’est ajoutée au cours de la grossesse. L’ADN est essentiel car c’est ce qui constitue le zygote en tant que zygote : tant que le gamète mâle et le gamète femelle n’ont pas fusionné leurs ADN, on a bien une cellule, mais elle n’est pas vraiment individualisée puisque elle contient un mélange disjoint d’ADN mâle et femelle. A l’instant où ces ADN fusionnent (entre trois à six heures après la pénétration du spermatozoïde dans l’ovule), on a un nouvel organisme unicellulaire opérationnel : le zygote1.  Cet organisme est tout aussi vivant que le spermatozoïde et l’ovocyte qui lui ont donné naissance, mais il est quelque chose de plus (de nouveau) puisque dès cet instant il a un développement et une autonomie propre, dirigé par son génome. Par rapport aux gamètes, le zygote se développe tout seul par division cellulaire.

L’ADN qui permet tout cela est contenu dans le noyau cellulaire du zygote, sous forme de séquences (les gènes), à l’intérieur des chromosomes, au nombre de 46, allant toujours par paires : 23 proviennent du spermatozoïde mâle et 23 de l’ovocyte femelle. On peut comparer ce code génétique au code informatique d’un logiciel : il dirige le développement et la croissance de l’embryon depuis la fécondation jusqu’à la naissance. Par exemple, le sexe du futur bébé est déterminé dès la fécondation en fonction du chromosome sexuel dont le spermatozoïde mâle était porteur : s’il était porteur d’un chromosome Y, alors l’ADN du zygote possède un chromosome X (issu de l’ovocyte) et un chromosome Y et on aura un garçon ; si le spermatozoïde était porteur d’un chromosome X, alors le zygote possède deux chromosomes X et on aura une fille. De nombreux autres traits du futur bébé sont déjà déterminés à ce stade, comme la couleur des cheveux, la taille, la forme du nez, la présence de tâches de rousseur, le groupe sanguin, etc. Le zygote contient déjà toutes ces informations et l’être humain qui viendra au monde les gardera jusqu’à sa mort. Au cours de la division cellulaire, elles seront dupliquées des millions de fois pour former les milliards de cellule qui composeront les tissus du futur bébé. Pour filer la métaphore numérique, la réplication de l’ADN est comparable au démarrage d’un ordinateur : le processeur lit les instructions numériques en binaire et procède à des milliards de calculs successifs pour passer d’un écran noir à votre superbe papier peint Windows de la même façon que l’ADN est “lu” pour construire progressivement le corps de l’embryon jusqu’à aboutir à un être humain complet. La moindre erreur de séquençage, et c’est la maladie génétique.

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1 On parle généralement de zygote durant le court laps de temps où les deux informations chromosomiques parentales n’ont pas encore fusionnées bien que les deux pronuclei soient déjà dans la même cellule.

Réformer la France #7 : le permis à 10h

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En plus d’interdire les frais de présentation au permis, la loi Macron de 2015 a introduit la possibilité de passer le permis en voiture automatique et de l’obtenir en seulement 13h de conduite, laissant inchangé le seuil obligatoire de 20h de conduite pour le permis B en conduite manuelle. Cette possibilité est intéressante mais ajoute de la complexité inutile, car le titulaire d’un permis BEA ne peut conduire que des véhicules à boite automatique, et doit repasser une épreuve de boite manuelle douze mois plus tard. Lire la suite