Un certain Juif, Jésus (7/10)

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Suaire de Turin

Avant propos : à la recherche de l’identité de Jésus

Nous voici au terme de cette longue série d’articles commencée il y a plus d’un an (premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième). Nous terminons par plusieurs questions essentielles laissées en suspens : Jésus a-t-il prétendu qu’il était Dieu ? Ou a-t-il été divinisé tardivement par une Eglise en quête de pouvoir ? La foi chrétienne est-elle déductible des Evangiles, ou bien quelques illuminés en mal de héros ont-ils divinisé un prophète sans doute très charismatique mais qui n’a jamais prétendu à un tel égard, encore moins ambitionné fonder une religion ? Vaste menu qui se résume en fait à une seule question : qui est Jésus et que peut-on dire de fondé en raison sur son identité ?

Je dois préciser immédiatement que si l’objet de tout l’ouvrage de Meier est l’identité de Jésus, il ne se pose pas la question de savoir si Jésus a prétendu qu’il était Dieu : elle ne fait pas partie de sa recherche. Le concept de Dieu étant un concept métaphysique, Meier se contente d’étudier ce qui est historiquement probable au sujet d’un personnage historique nommé Jésus, et ne cherche pas à étudier cette question à la lisière entre l’histoire et la théologie. Cependant, comme je l’avais indiqué au tout début de cette série, je ne veux pas me contenter de paraphraser ou résumer Meier : mon travail est un travail personnel basé en grande partie sur les travaux de Meier mais également sur d’autres lectures (je préciserai la bibliographie complète en conclusion). Je n’hésite donc pas à poser des questions que Meier ne pose pas, et je ne suit pas nécessairement son plan. J’utilise l’immense travail de Meier sans le déformer mais sans m’y restreindre non plus, parce que la question du lien entre le personnage historique de Jésus et la croyance chrétienne en Jésus-Dieu m’intéresse profondément. J’essaierai d’être le plus clair possible lorsque je passerai de l’analyse historique au débat théologique, en soulignant tant les différences que les liens entre ces deux disciplines, tant les limites que l’intérêt de comparer foi et histoire.

Avant toutes choses, commençons par poser ou reposer les bases qui nous serviront pour aborder ensuite cette question le plus rigoureusement possible.

V. Méthodologie (rappels)

A. La recherche historique n’est pas une démonstration de la foi chrétienne

Nous n’avons pas passé autant de temps dans les trois premiers articles de cette série à distinguer Jésus réel, Jésus historique et Jésus théologique, intérêts et limites de la recherche exégétique pour finalement confondre foi et raison et tenter de justifier la foi à partir de l’histoire. Une fois encore, rappelons que la foi ne relève pas d’abord de la connaissance intellectuelle et il n’est pas besoin d’être familier avec les concepts de la théologie ou ceux de la recherche historique  et de l’exégèse biblique au sujet de Jésus pour être un chrétien fervent, sincère et profond. Quand il ouvre la Bible, le chrétien y voit d’abord la Parole de Dieu, un enseignement pour aujourd’hui qui lui fournit un guide de conduite, et non pas le long travail d’élaboration et de transmission de diverses traditions orales et écrites dans des communautés d’obédience théologiques variées qui ont donné lieu, finalement, à la rédaction du passage qu’il a sous les yeux.

En clair, n’importe quel croyant peut prier le Christ sans justifier d’une bonne connaissance du personnage historique nommé Jésus de Nazareth. Certes, pour un chrétien, le Christ-Dieu et le personnage historique Jésus de Nazareth sont la même personne, mais le seul dont il a réellement besoin pour sa foi est le Christ-Dieu, ressuscité, vivant de toute éternité auprès du Père, à qui on peut faire appel en n’importe quel lieu et temps de l’Histoire, jusqu’à son retour final dans la gloire. Ce n’est que dans un second temps, s’il en a le désir et l’intelligence, qu’il peut approfondir la question par la recherche historique, ce que je fais ici même. C’est un converti radical, ancien manichéen débauché, qui a beaucoup réfléchi sur la foi après sa conversion, qui le dit le mieux :

Crois et tu comprendras : la foi précède, l’intelligence suit. Saint Augustin

Des biblistes comme Bultmann ont affirmé qu’il était absurde, pour un homme du XXIème siècle, de conduire une voiture ou de faire confiance à la médecine tout en croyant aux miracles du Nouveau Testament. Mais c’est là un jugement de valeur, ou plus exactement une confusion entre histoire et philosophie. L’historien n’est pas là pour se prononcer sur la réalité/la possibilité des miracles ou de l’existence de Dieu, domaine qui appartient à la philosophie (débat entre matérialisme et spiritualisme, par exemple) ou à la métaphysique. En tant qu’historien, lui a rétorqué Meier, la question n’est pas de savoir si les gens ont raison ou tort de croire aux miracles, mais de savoir s’ils y croient effectivement, ou s’il y ont cru du temps de Jésus. De même, l’historien de l’antiquité n’a pas à se demander si Jésus est Dieu, domaine de la foi, mais doit se demander si Jésus s’est considéré comme un Dieu. Cette question est aussi légitime que “Alexandre le Grand s’est-il pris pour Dieu ?” et appartient au domaine de l’histoire. Et, d’une étude attentive et rigoureuse du Nouveau Testament, on peut parfaitement conclure que Jésus s’est effectivement considéré comme Dieu, sans pour autant croire en Dieu.

Du reste, la Bible regorgeant de miracles, l’opinion de Bultmann revient à considérer que seul le croyant peut tirer profit de la lecture de la Bible. C’est une affirmation “non seulement méprisante, mais sotte”, affirment Régis Burnet et Etienne Charpentier dans Pour lire le Nouveau Testament, puisqu’elle assimile hâtivement comprendre et expliquer. Ce n’est pas parce que je peux expliquer rigoureusement des évènements à l’aide de la méthode de l’historien que je les comprends, c’est-à-dire que je rentre en sympathie profonde avec les protagonistes de ces évènements, ou que j’adhère personnellement à leur vision du monde. Heureusement que les non-croyants peuvent –et même doivent, du point de vue culturel—lire la Bible !

Rejetons donc sans regret les extrémistes de tous bords qui voudraient nous empêcher de lire la Bible autrement qu’avec les yeux du dogme (fondamentalisme), ou d’y voir autre chose que des symboles religieux sans valeur historique (scientisme athée).

B. La question de la fiabilité du Nouveau Testament

Dire que la foi d’une personne croyante se passe très bien de la recherche historique ne signifie pas que foi et histoire n’ont aucun lien. La foi n’est pas d’abord affaire de connaissances, certes, mais ne peut pas reposer pour autant sur un vague sentiment existentiel ou l’espérance d’un au-delà, ou d’autres choses dans ce genre. Sans fondement historique, la foi risquerait d’être fumeuse, aléatoire, voire superstitieuse. Or, la foi chrétienne n’a rien d’une superstition : Jésus n’est pas un mythe, et les prières religieuses ne sont pas de la magie. Le croyant qui prie n’a rien de commun avec le superstitieux qui ne sort pas de chez lui un vendredi 13 : il s’inscrit dans une longue tradition communautaire qui le précède, avec ses langues, ses rites, ses arts, ses symboles, bref, une culture religieuse au sens large. Ceci implique un cadre historique déterminé et objectivable. Et dans la religion chrétienne, le point de départ de ce cadre historique, c’est le personnage historique de Jésus de Nazareth.

L’objet de notre recherche est l’identité de Jésus : qui est-il vraiment ? Pour répondre à cette question, nous avons le Nouveau Testament. Or,  il pose évidemment des problèmes puisqu’il s’agit d’un ensemble de récits commentés dans une perspective théologique particulière, autrement dit est une interprétation chrétienne de la vie de Jésus. Nous avons longuement abordé cette question dans le deuxième article (lien), et je m’autorise une auto-citation en reprenant l’excellent  Pour lire le Nouveau Testament, d’Étienne Charpentier et Régis Burnet :

Les Évangiles sont tout à la fois un récit mis en forme (les mémoires des apôtres) de différentes manières (paraboles, récits de miracles, sentences, prédictions, sermons), une théologie sous forme de récit, le compte-rendu d’une expérience spirituelle et humaine, et un écrit qui répond aux besoins pratiques (liturgie, catéchèse, rapports avec le judaïsme…)  d’une communauté à un instant donné. Ils ne sont pas un poème théologique déconnecté des réalités humaines historiques et ne sont pas non plus une biographie chronologique de Jésus.

Puisqu’il s’agit d’un récit interprété et non d’une chronologie “objective”, le Nouveau Testament nous raconte d’abord ce qu’ont dit (et cru) les tous premiers disciples de Jésus à son sujet, plutôt que ce qu’il a dit “exactement” de lui-même dans la mesure où le Jésus réel est inaccessible à la recherche historique. Seul le Jésus historique, reconstruction intellectuelle par définition partielle, est accessible.

Doit-on rejeter le Nouveau Testament pour autant ? Non, bien évidemment : comme on l’a vu, ce problème n’est pas insurmontable. Rappelons-en les raisons.

  • La plus simple et la plus évidente : c’est le seul récit détaillé que nous ayons sur Jésus. Ne pas utiliser le Nouveau Testament pour évoquer Jésus de Nazareth revient à se contenter de mentions brèves et éparses, la principale étant celle de l’historien Juif Flavius Josèphe, qui nous dit qu’est apparu en Galilée un “homme sage” nommé Jésus, un maître de disciples, entrainant derrière lui “beaucoup de Judéens et aussi beaucoup de Grecs”, condamné à la croix, proclamé ressuscité par un groupe de disciples appelé chrétiens. C’est déjà beaucoup, mais c’est très peu.
  • Une autre raison importante : le Nouveau Testament est fiable parce que la distance entre les évènements racontés et les plus anciens manuscrits dont nous disposons est relativement faible comparé à beaucoup d’écrits antiques, écrits auxquels on ne fait pas toujours subir la méthode historico-critique avec la même rigueur. Rappelons ce qu’en dit Meier :

    A peu près quarante ans après la mort de Jésus, on a un évangile entièrement rédigé (Marc) et probablement une longue collection de paroles de Jésus (Q), auxquels s’ajoutent des traditions orales qui se développent et vont finalement trouver place dans les évangiles de Matthieu, de Luc et de Jean au cours de la prochaine génération ou de la suivante. Ainsi donc, en un peu plus d’une génération après la mort de Jésus tous les faits et enseignements majeurs de sa vie étaient fixés par écrit, et, à la fin de la deuxième ou troisième génération, pratiquement tout ce que nous savons sur Jésus avait été écrit. John Paul Meier (Tome 2, p. 429).

De fait, la possibilité de déformations majeures du déroulé du récit et des principaux enseignements de Jésus entre les textes originaux et ceux dont nous disposons est extrêmement faible. L’historien de l’antiquité qui voudrait rejeter le Nouveau Testament sur cette seule base argumentative peut mettre à la poubelle la grande majorité des textes antiques, et pointer à Pôle Emploi.

  • La dernière –et la plus importante— des raisons est que le Nouveau Testament, comme tous les récits bibliques, se prête à la lecture historique. La Bible est un gros livre de plusieurs milliers de pages impliquant des centaines de rédacteurs, des milliers de personnages, sur des centaines et des centaines d’années de temps, et contient à peu près tous les genres littéraires connus, du poème à la prière, du code juridique au récit de bataille, de l’anathème à la chronologie, de la parabole au conte, du détail le plus concret au symbole le plus imagé, des débats les plus pratiques aux considérations les plus mystiques, sans parler des jeux de mot en hébreu ou en grec. On peut lire la Bible comme un livre de prière où l’on cherche le visage de Dieu, comme un roman (long !), celui du peuple Juif sur trois millénaires de civilisation et du démarrage d’une petite secte en son sein, mais aussi comme un livre d’histoire où l’on cherche des noms de personnages, de lieux, des dates, des évènements, des faits, des discours, des actes que l’on ira comparer avec d’autres livres d’histoire.

Certes, les récits bibliques ont été composés dans une perspective religieuse par des hommes de foi à une époque où la distinction entre science et religion n’avait guère de sens, des hommes pieux qui avaient un profond rapport au sacré ;  mais ils n’étaient pas pour autant des idiots (Luc est médecin, par exemple) et savaient décrire et expliquer précisément les évènements qu’ils ont vécu dans des temps et des lieux déterminés. Dans les Actes des Apôtres, par exemple, les voyages de Paul sont minutieusement consignés. Luc y cite Athènes, Rome, la Crète, les épicuriens et les stoïciens. Les querelles théologiques avec les Juifs et les mœurs de l’époque sont largement abordés. Réduire le Nouveau Testament à sa dimension théologique revient à ignorer la mine d’informations historiques objectivement vérifiables qu’il contient : archéologie, topographie, noms de villes, coutumes et mentalités culturelles et religieuses, etc. De toute évidence, on peut étudier le contexte historique du Nouveau Testament en dehors du Nouveau Testament, à l’aide de l’archéologie ou de l’anthropologie culturelle, comme le fait le bibliste John Dominic Crossan (première moitié de la vidéo).

Plus généralement, gardons à l’esprit qu’un récit historique à propos d’un personnage quelconque n’est jamais pleinement “objectif” ; tout récit comporte une façon de présenter les évènements qui est en soi une interprétation, si minime soit-elle. Sans doute certains récits sont plus “objectifs” que d’autres, en fait plus rigoureux, s’il s’agit de personnages récents pour lesquels les sources sont abondantes et variées, et que l’historien s’est dès le départ fixé des objectifs clairs en suivant un méthodologie moderne. Ce n’est pas le cas des récits antiques et spécialement des évangiles, rédigés par des individus qui n’avaient pas un doctorat d’épistémologie en histoire et qui voulaient convaincre leurs contemporains de la messianité de Jésus. Certaines choses au sujet de Jésus (son existence, sa crucifixion, sa date de naissance) ont donc un degré de probabilité historique beaucoup plus élevé que d’autres (savoir s’il a vraiment prononcé telle ou telle parole).  Il n’en demeure pas moins que la question n’est pas de savoir si le Nouveau Testament est objectif ou pas ; la question est de savoir dans quelle mesure on peut retrouver l’Histoire à travers le filtre théologique posé par les évangélistes. Toute la tradition d’exégèse historico-critique, malgré ses débats internes et ses limites, montre que c’est possible.

C. L’identité de Jésus : un problème méthodologique délicat, mais pas insurmontable

Là où le problème se corse, c’est que l’usage de l’exégèse biblique est beaucoup plus compliqué pour certaines questions que pour d’autres. Utiliser la méthode historico-critique pour régler des questions relativement simples et peu polémiques que sont, par exemple,  l’existence de Jésus de Nazareth, sa date de naissance, le nombre et la mission de ses disciples, certaines parties de son message, ses relations avec Jean le Baptiste, bref, tout ce que nous avons fait jusqu’à présent, n’est pas la même chose que l’utiliser pour la question bien plus délicate –parce qu’au cœur de la foi chrétienne—de l’identité de Jésus.

Certes, à chaque fois il s’agit de la même méthode : appel aux manuscrits anciens et aux preuves archéologiques, usage de la théorie des deux sources, critique textuelle  basée sur les critères d’historicité. Seulement, un critère pose bien plus de problème ici que pour toute autre question. Supposons qu’on trouve dans les Évangiles des passages dans lesquels Jésus déclare : “Je suis le Fils de Dieu”. Ou même : “Je suis Dieu”. N’importe quel bibliste soupçonnera immédiatement –et qui pourrait lui reprocher ?– ce passage d’être la main de l’Eglise primitive. C’est l’application du critère d’embarras qui est systématique : tout passage ayant tendance à présenter Jésus d’une façon qui ressemble trop au dogme chrétien contemporain se verra marquer du sceau de la retouche, quand bien même la parole remonterait authentiquement à Jésus. Même si les autres critères –notamment la discontinuité, on le verra– peuvent apporter un certain secours,  la méfiance sera toujours de mise lorsqu’il s’agit de partir du Nouveau Testament pour étudier les paroles se rapportant à l’identité de Jésus. Même en présence de termes qui respectent tous les autres critères, le critère d’embarras pèsera trop négativement, et dans le doute, on préfèrera conclure à une rédaction chrétienne post-pascale.

Un exemple typique est le traitement réservé à l’Evangile de Jean. Comme on le sait, cet Evangile est très particulier : plus tardif que les autres, beaucoup plus symbolique, avec une théologie déjà élaborée. C’est un Evangile composé à une époque où la foi chrétienne en Jésus-Dieu est déjà développée. Là où les synoptiques mettent en scène un prophète au charisme exceptionnel et aux prétentions messianiques, l’Evangile de Jean nous présentent un Jésus-Logos, Verbe Eternel de Dieu, existant avant Abraham.  L’Evangile de Jean appartient à une rédaction chrétienne  explicite et théologiquement avancée, si bien que certains biblistes n’ont pas hésité pas à le rejeter entièrement au motif qu’il ne peut pas nous apprendre grand-chose de fiable sur le personnage historique de Jésus de Nazareth. Certains ont même été plus loin en estimant que l’intention des rédacteurs de l’Evangile de Jean n’a jamais été de parler de Jésus de Nazareth, mais de développer certaines idées religieuses et philosophiques chrétiennes en les attribuant rétrospectivement à Jésus pour leur donner plus de force (une sorte de poème théologique), suivant la tradition juive du misdrah qu’on trouve par exemple dans le livre de Ruth, d’Esther, de Tobie et de Judith. Suivant ces auteurs, on serait tenté par un certain pessimisme méthodologique, qui consisterait à dire que le Nouveau Testament en général et Jean en particulier est trop marqué de la foi post-pascale des premiers chrétiens pour en tirer quoi que ce soit de fiable, pour ce qui concerne en tout cas l’identité de Jésus.

Il y a pourtant de bonnes raisons de ne pas être pessimiste. Reprenons justement l’Evangile de Jean. D’abord –-point essentiel— il est complètement faux d’affirmer que cette Evangile est un traité religieux ou un poème mystique autonome, sans lien véritable avec Jésus de Nazareth. Cette affirmation est aussi erronée pour Jean que pour les synoptiques. Le bibliste François Dreyfus, de l’Ecole de Jérusalem, montre avec force arguments dans son livre Jésus savait-il qu’il était Dieu ? (1986), que l’intention de l’auteur-compilateur de l’Evangile de Jean est clairement de convaincre ses lecteurs que Jésus de Nazareth est Dieu. Cet Evangile s’inscrit dans le cadre des débats virulents du premier siècle où, précisément, la divinité de Jésus est niée par beaucoup, et notamment par les Juifs pour qui Jésus peut éventuellement être le Messie mais certainement pas Dieu lui-même. A partir de 70, le second Temple est détruit et le judaïsme commence à se réorganiser sur des bases nouvelles. En particulier les pharisiens reprennent en main les synagogues (Académie de Yabneh) et commencent à exclure tous ceux qui disent que Jésus est Dieu, intolérable atteinte au monothéisme. On trouve des traces très nettes de tout cela dans l’Evangile, par exemple Jean 16, 1 : “Je vous ai dit tout cela afin que vous ne succombiez pas à l’épreuve. On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu”.

L’Evangile de Jean entend donc fortifier la foi des chrétiens qui pourraient être ébranlés par ces évènements : Jean relit la vie de Jésus de Nazareth à la lumière de la Résurrection et de la foi en Jésus-Dieu. Il fait parler Jésus dans le cadre de cette foi, avec des mots, un cadre, des circonstances qui diffèrent beaucoup des synoptiques, mais il n’en demeure pas moins qu’il est sincèrement convaincu que cela correspond à l’identité réelle de Jésus de Nazareth telle qu’il l’a pensé lui-même, et entend bien en convaincre ses lecteurs qui seraient tentés de ramener la foi chrétienne vers des terres davantage “judéo-compatibles”. Pour les arguments détaillés, je renvoie au livre de Dreyfus. Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est qu’une simple lecture attentive de Jean permet d’écarter l’idée d’un pur traité de théologie : cet Evangile regorge de détails historiques qu’on ne trouve pas dans les synoptiques et qui ont pu être vérifiés.  Par exemple, c’est grâce à Jean qu’on sait que les Juifs ne pouvaient pas mettre à mort une personne sans l’accord des autorités romaines (Jn, 18,31), ce qui a été confirmé par d’autres documents ; Jean nous donne souvent les datations les plus plausibles du ministère de Jésus, et confirme mieux que les synoptiques l’attente messianique juive du début du premier siècle (cf. infra) ; il donne des détails précis sur le Temple (les cinq portiques, le portique de Salomon) qui ont été confirmés par l’archéologie (cf. Jn 5, Jn 23) ; il ajoute des précisions historiques aux synoptiques (par exemple Jean 11 explique que Marthe et Marie venaient du village de Béthanie), etc. Au final, si l’Evangile de Jean est très symbolique, il est aussi très historique.

Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.

Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. Jn 20,30

De plus, il est essentiel de noter que l’Evangile de Jean ne contredit en rien les synoptiques. Trivialement, “qui peut le plus peut le moins” : au Jésus-prophète et (peut être) Messie des synoptiques, Jean ajoute un Jésus-Dieu ; mais si Jésus est Dieu, il est a fortiori prophète et Christ.  Jean et les synoptiques présentent des Jésus différents, pas incompatibles. Dire que Jean est très fortement marqué par la théologie chrétienne de la fin du premier siècle est évident, mais cela ne permet pas de conclure automatiquement que le Jésus johannique n’a rien à voir avec le Jésus historique : la théologie johannique s’est élaborée à partir de sa connaissance de Jésus de Nazareth. Dit autrement : la simple constatation des écarts entre le Jésus des synoptiques et le Jésus johannique n’est pas une preuve suffisante que le Jésus johannique n’est pas historique : car il peut fort bien être le fruit d’une compréhension progressive de l’identité réelle de Jésus de Nazareth, qui a mis du temps pour se déployer.

***

Mais comment vérifier que cette défense de Jésus-Dieu, clairement visible dans Jean, correspond à ce que Jésus pensait de lui-même ? Plus généralement comment vérifier que ce qu’on trouve dans les Evangiles correspond à ce que pensait Jésus de lui-même ? Eh bien, on n’a pas besoin de le vérifier ! Penser qu’on va pouvoir accéder à la conscience intime de Jésus de Nazareth en travaillant les textes bibliques avec une méthode historique est d’une naïveté grossière, qui confond Jésus-réel et Jésus-historique. Ce dernier, seul accessible, est par définition une reconstruction intellectuelle. Or, elle se fait à partir de textes partisans qui nous en disent autant sur la foi des rédacteurs que sur le personnage lui-même. Puisqu’on le sait, tirons-en parti !

Il faut contourner le problème. Admettons par exemple –hypothèse extrême—que toutes les paroles au sujet de Jésus qui ont tendance le “diviniser” voire à le “messianiser” (cf. infra) ne sont pas authentiques, c’est-à-dire ne remontent pas à Jésus lui-même mais sont une création de l’Eglise primitive. Eh bien même dans ce cas, ces paroles nous disent la foi chrétienne des tous premiers débuts. Et c’est déjà beaucoup : si l’on trouve des correspondances frappantes entre la foi qui ressort du Nouveau Testament et la foi chrétienne contemporaine –celle professée par l’Eglise catholique, notoirement—cela signifierait que la foi chrétienne n’a pas connu de changements majeurs dans son contenu depuis l’origine de l’Eglise : ce que professe l’Eglise catholique est donc dans cette hypothèse équivalent sur le fond à ce que professait Paul et les premiers apôtres il y a plus de 2000 ans.

En clair, étudier le Nouveau Testament ne permet sans doute pas d’atteindre directement l’identité du “Jésus historique” (en tout cas, dans ce qui a trait à la question de sa divinité), mais cela nous permet de dégager précisément la foi primitive, celle des Douze eux-mêmes, de Paul et des tous premiers temps de l’évangélisation. Or, cette foi a un rapport direct avec ce qu’était Jésus lui-même : ce que les disciples ont annoncé aux Nations, c’est ce qu’ils avaient compris et retenu de Jésus de Nazareth, que les plus anciens d’entre eux ont côtoyé. A moins de remettre en question entièrement la datation des Evangiles, il n’est pas possible d’affirmer que le Nouveau Testament a été rédigé sans aucun lien avec les mémoires des apôtres. D’ailleurs, mémoires des apôtres, c’était le nom des Evangiles au départ ! D’autant que ce lien est parfois manifeste, Luc, en particulier, affirme s’être précisément renseigné sur ce qu’il écrit en rassemblant des témoignages, ainsi qu’il écrit dans son introduction : « Beaucoup ont entrepris de composer un récit des évènements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus. »

Nous pouvons donc arriver à un résultat très intéressant en plusieurs étapes :

  1. Étudier la foi de Paul ;
  2. Étudier quelle est la foi en Jésus-Christ qui se dégage des synoptiques, à travers les paroles qui sont dites de Jésus, par lui-même, par l’auditoire, les disciples ou le narrateur ;
  3. Ajouter les actions de Jésus pour savoir si celles-ci ne dévoilent pas également une partie de son identité (là, la méthode historico-critique redevient pleinement opérationnelle)  ;
  4. Étudier le contexte culturel et émotionnel de la naissance de la foi, en particulier à travers le “climax” de la résurrection et les débuts des Actes des apôtres, pour savoir notamment s’il se dégage une atmosphère d’exaltation religieuse qui aurait pu pousser les apôtres à surinterpréter ce qu’ils ont vu et à dire de Jésus des choses qu’il aurait récusé lui-même. Autrement dit, il nous faudra répondre dans la mesure du possible à la question suivante  : se peut-il que les disciples eux-mêmes aient mal compris (ou rien compris) à ce que Jésus voulait dire de lui-même, auraient dès lors transmis de fausses croyances aux évangélistes et à Paul pour aboutir à un Nouveau Testament proclamant une foi en décalage complet avec ce que Jésus de Nazareth prétendait être ? ;
  5. Comparer cette foi avec le dogme chrétien actuel.

Une fois ce travail effectué, nous pourrons avoir une bonne idée du Jésus historique des Évangiles. Il est fort probable que cette recherche dégagera plusieurs axes interprétatifs : c’est même évident car les débats sur l’identité de Jésus ne datent pas d’hier et chaque camp peut avoir de bons arguments. Il n’empêche que si l’on peut dire plusieurs choses sur Jésus, toutes ne sont pas également raisonnables, également défendables, également fondée sur des arguments scripturaires. Certains regards sur Jésus sont plus exacts que d’autres, tout simplement parce qu’ils reposent sur la Bible ; d’autres regards  ne sont que des rétroprojections romanesques d’auteurs à sensation que John Paul Meier dénonce de pages en pages. Et ainsi que je l’ai écrit à la fin du dernier article :

On peut évacuer toutes les vie de Jésus qui ne prennent pas l’ensemble de ces points en compte : exit les Jésus-philosophe-cynique-gréco-romain, les Jésus-mendiant-itinérant-anti-institutions-religieuses, les Jésus-message-d’amour-universel-se-désintéressant-de-l’application-concrète-de-la-loi-Juive, les Jésus-moraliste-rationnel-qui-n’accomplit-pas-de-miracles, les Jésus-religieux-anarchiste-vivant-d’amour-et-d’eau-fraiche, pour ne citer que les moins stupides.

Nous commencerons ici même par le point numéro 5 en rappelant quelle est la foi chrétienne aujourd’hui ; nous traiterons le point 1 dans l’article suivant, le point 2 dans celui d’après, et les points 3 et 4 dans le dernier article. Avant de commencer, il nous reste deux choses à faire : rappeler ce que nous savons jusqu’à présent et faire un point étymologique sur l’origine de termes très importants pour la suite.

VI. Ce que nous savons jusqu’à présent

Jésus de Nazareth est un homme du premier siècle issu d’une famille juive pieuse et modeste d’une région excentrée d’une province excentrée de l’empire romain, la Galilée en Palestine. Rien ne nous serait jamais parvenu d’un personnage aussi insignifiant pour son époque si l’homme n’avait décidé de se lancer dans une carrière de prophète itinérant vers l’âge de trente ans.

Avant cet âge, on ne sait pas grand chose de lui, si ce n’est qu’il reçoit une éducation religieuse, qu’il sait lire, que son père est charpentier, qu’il a (probablement) des frères et des sœurs, qu’il fréquente quelques temps le cercle  d’un autre prophète, Jean Le Baptiste. Son nom, Yoshua, est un diminutif de Josué (Yehoshua), qui signifie “Dieu sauve”. Les récits de l’enfance qu’on trouve dans Luc et dans Matthieu ne sont pas du folklore, ils sont composés à des fins théologiques, mettant en évidence par différents symboles la royauté divine universelle de Jésus (l’annonciation, les anges qui guident les bergers, la prophétie de Syméon, les mages d’Orient guidés par une étoile), ou manifestant  auprès des Juifs sa filiation davidique (la généalogie du Christ, la naissance à Bethléem, la fuite en Egypte et le massacre des innocents). Il n’y a pas grand chose à en tirer du point de vue historique, si ce n’est quelques informations éparses, par exemple le recensement de Quirinius mentionné par Luc, même si l’évangéliste se trompe de quelques années dans la date. A part cela, tout ce qu’on trouve dans les récits apocryphes divers et variés sur ce qu’a fait ou dit Jésus pendant son enfance et son adolescence sont de pures inventions romanesques. Le problème des apocryphes ne tient pas d’ailleurs uniquement à leur caractère souvent fantaisiste (on pourrait reprocher aux historiens d’exercer un jugement arbitraire sur ce qui est qualifié de fantaisiste ou pas), mais leur datation tardive (à part l’Évangile de Thomas). Je ne fais ici que répéter ce que Meier explique dans son premier ouvrage, sans reprendre tous les arguments détaillés.

Vers l’âge de 30 ans, rassemblant autour de lui un nombre choisi et symbolique de disciples, Jésus se met à prêcher pendant de nombreux mois dans les synagogues et sur les places de la Galilée et au-delà, montant plusieurs fois à Jérusalem pour les grandes fêtes religieuses ; il attire les foules et est réputé réaliser de nombreux miracles : guérisons des malades, exorcismes chassant les démons. Prophète Juif parmi les Juifs, il annonce au peuple un Royaume de Dieu présent et à venir avec une exigence radicale de conversion en vue d’un amour plus grand que l’application stérile de loi héritée de Moïse, exigence qui passe notamment par la pratique de l’immersion dans l’eau héritée du prophète Jean, appelé le Baptiste pour cette raison. Ce Royaume de Dieu annoncé par Jésus est un jugement sévère pour ceux qui refusent la miséricorde de Dieu, mais en même temps comparé à un banquet festif où sont conviés tous les Justes, y compris païens. Jésus a une façon unique de s’exprimer, utilisant des formules et images chocs pour forcer son auditoire à la réflexion et au changement de comportement, faisant appel à de nombreux récits métaphoriques pour expliquer le Royaume, les Paraboles.  Jésus est à la fois thaumaturge et exorciste, prophète eschatologique, baptiseur et enseignant aux foules, maître de douze disciples à qui il dévoile bien plus de choses qu’aux foules.

On trouve dans la riche histoire des prophètes Juifs l’ayant précédé ou dans les traditions philosophiques gréco-romaines un certain nombre de personnages avec qui on peut le comparer, mais aucun ne combine l’ensemble de ces caractéristiques, ce qui rend Jésus de Nazareth particulièrement original. En effet :

  • Les philosophes gréco-romains sont enseignants et ont parfois des disciples, mais ils en exigent beaucoup moins que Jésus qui désigne lui-même ses disciples, lesquels ne sont pas des clients ayant payé pour simplement écouter un message mais doivent tout quitter pour le suivre au sens propre, c’est-à-dire physique ; de plus, ils sont rarement itinérants comme lui et aucun d’entre eux n’est connu pour des activités de guérisseur ou d’exorciste. Il existe un philosophe gréco-romain de la fin du premier siècle, Apollonios de Tyane, qu’on a parfois comparé à Jésus : itinérant, ayant eu des disciples, guérisseur, abstinent, religieux. Mais John Paul Meier montre dans le tome II de sa série d’ouvrages qu’on ne peut pas savoir grand chose de fiable sur cet homme car il ne subsiste qu’une seule source sur sa vie, un récit publié un peu plus d’un siècle après sa mort par un disciple (Philostrate) et destiné autant à réhabiliter Apollonios contre ses détracteurs qu’à divertir un public cultivé. Philostrate pioche ses références un peu partout (peut être même dans les Evangiles) et invente une bonne partie des récits en utilisant diverses techniques de romancier, le livre ayant été écrit sur la demande de l’impératrice Julia Domna (Philostrate faisait partie de son cercle littéraire et philosophique). Il attribue à Apollonios des voyages du sud de l’Espagne jusqu’en Inde en passant par l’Ethiopie,  le don de télépathie ou de bilocation, des conversations avec plusieurs empereurs, des rois étrangers, un grand nombre de philosophes. Apollonios de Tyane n’organise aucune communauté autour de lui et ne forme pas de disciples. Il ne s’inscrit pas dans une communauté religieuse. Ses miracles ressemblent beaucoup plus à de la magie. La Vie d’Apollonios contient de nombreux récits de voyages, des exposés d’histoire naturelle et des épisodes érotiques et ésotériques. En définitive, la comparaison avec Jésus ne tient pas à grand chose. A propos de magie et de miracle, rappelons que si les magiciens païens, notamment égyptiens, pratiquent des guérisons et des rituels de guérison, ils n’enseignent pas aux foules et ne s’inscrivent pas dans une communauté religieuse. La différence entre magie et miracle est importante : Meier en parle longuement et j’avais résumé cela dans une partie de l’article 5.
  • On trouvera certainement des comparaisons plus intéressantes avec Jésus dans le monde Juif. Les rabbins, cependant, se développent essentiellement après Jésus (cf. infra) ; les maîtres de la loi de l’époque de Jésus sont la plupart du temps mariés, ne sont pas itinérants et ne critiquent pas la Torah comme il le fait. C’est sans doute avec les prophètes eschatologiques d’Israël que la comparaison avec Jésus est la plus pertinente : certains sont connus pour des miracles (surtout Moïse, Elie et Elisée), ils sont parfois célibataires, délivrent un message de conversion exigeant et quelques-uns ont des disciples. De nombreux parallèles existent en particulier avec Elie. Elie passe 40 jours et 40 nuits dans le désert, comme Jésus (1 Rois, 19) ; il appelle Elisée en train de labourer, et celui-ci lui demande la permission d’embrasser d’abord son père et sa mère, comme Jésus avec un disciple qui demande la permission d’enterrer son père (Mt 8,21). Cependant, Jésus se démarque par la façon dont il appelle et organise son groupe de disciples ; par sa lecture de la Torah, originale voire choquante pour son auditoire ; par son message, qui sort (un peu) du cadre strict des frontières d’Israël pour parler aux gens des Nations ; par son action, plus paisible que la moyenne des prophètes  (comparer Jésus qui fouette les marchands du Temple à Elie qui n’hésite pas à faire égorger les prophètes de Baal) ; par son message eschatologique et son attitude personnelle avec les pécheurs, plus joyeuses et compatissante que l’austère Elie ; par le nombre très important des miracles qu’on lui attribue ; par sa fin tragique, surtout.

Car Jésus dérange les autorités juives par sa fréquentation ostensible des réprouvés habituels de la société de cette époque (samaritains, publicains, femmes pécheresses voire païens) ; il dérange surtout par son interprétation très libre de la Torah (cf. article 6), critiquant sévèrement l’application pointilleuse que prônent les scribes et les pharisiens, allant jusqu’à amender la Torah elle-même. Jésus n’hésite pas à réinterpréter ou même s’opposer à la loi de Moïse sur un certain nombre de points –notamment le divorce– et ce, de sa propre autorité (illustrée par la formule Amen, je vous le dis), alors qu’il n’a en apparence aucun droit pour le faire : il n’est pas connu pour son érudition et la qualité de sa formation, vient d’un village sans importance, n’a pas le statut d’un lévite ou d’un Docteur de la loi, n’a pas reçu l’approbation des autorités religieuses légitimes, etc. D’où lui vient cette autorité et cette connaissance des Écritures ? L’hostilité des autorités juives à son encontre grandit au fur et à mesure que grandit sa popularité, Jésus étant accusé de blasphème, d’entraîner le peuple dans l’erreur, de guérir grâce au démon, etc. ; cette hostilité culmine finalement dans un procès expéditif, à Pâques, au cours duquel le Sanhédrin obtient des autorités romaines que Jésus soit exécuté pour avoir incité à la rébellion contre l’empereur.

Après sa mort, ses disciples (le groupe restreint des Onze, mais aussi le groupe secondaire plus large, incluant des femmes qui le suivaient) affirme l’avoir vu ressuscité et bien vivant. Leur expliquant une fois encore ce qui le concernait, Jésus leur aurait donné des consignes (répandre son message de conversion, la Bonne Nouvelle) et des pouvoirs pour le faire, dont le premier est de parler de nombreuses langues, d’après la description de l’épisode de la Pentecôte, ainsi que des pouvoirs d’exorcisme et de guérison des malades. Suivant ces consignes et animés d’un zèle étonnant, les disciples se mettent alors à enseigner dans les synagogues de Judée que Jésus est le Messie, le Sauveur annoncé par les prophètes. Au nom de Jésus, ils pratiquent également des miracles et des exorcismes. Si de nombreux Juifs se convertissent, bien plus nombreux sont ceux qui refusent d’adhérer à cette explication et ne voient en Jésus qu’un imposteur ayant mérité son sort. Le groupe des disciples grandit néanmoins et inclut de plus en plus de païens, sous l’influence décisive d’un Juif converti, Saul de Tarse, ancien persécuteur de la secte, qui affirme avoir reçu une révélation personnelle du Christ ressuscité et entreprend quatre longs voyages d’évangélisation autour de la Méditerranée en direction notoire des païens desquels la circoncision n’est plus exigée. En quelques dizaines d’années, le groupe de disciples grandit tant et si bien qu’il finit par inclure beaucoup plus de païens que de Juifs ; les chrétiens, nom que reçoivent assez vite les disciples à Antioche, se séparent de plus en plus du judaïsme du point de vue des croyances et des prières même s’ils lui empruntent un grand nombre de rites (que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans la messe chrétienne, inspirée en partie des célébrations juives). En trois générations de nombreux écrits racontant notamment l’histoire de Jésus sont diffusés, collectés, et organisés sous le nom d’Evangiles, auxquels on ajoute des sermons, discours et lettres, notamment de Paul, et un récit de la première génération de disciples, les Actes des Apôtres. La petite secte juive du départ deviendra au fil des siècles la plus grande religion du monde.

VII. Précisions étymologiques

Il faut convient de faire quelques précisions étymologiques, car nous ne pouvons pas aborder la question de l’identité de Jésus sans préciser a minima le sens que prennent des mots aussi importants que Dieu, Christ, Messie, Seigneur, …etc. Cela nécessite un long détour par le contexte historique et théologique de ces mots.

A. Le terme “Messie”

Christ est le synonyme grec (christós) de l’hébreu Messie (mashiah). Les deux mots signifient la même chose : “oint”. Le verbe oindre signifie enduire d’huile. Une personne ointe est une personne qu’on a consacrée spécialement par onction d’huile d’olive à Dieu, mettant en évidence sa destinée exceptionnelle et/ou sa sainteté. Cette pratique trouve sa première mention hébraïque dans le livre de l’Exode, lorsque Moïse reçoit les instructions divines sur le Mont Sinaï et revient avec les Dix commandements. Dieu ordonne qu’un rite spécial consacre Aaron et ses fils « afin qu’ils exercent pour moi le sacerdoce ». Après lui avoir donné une recette spéciale d’huile, Dieu ordonne qu’Aaron, tout particulièrement, en soit oint :  « Tu prendras l’huile d’onction, tu en répandras sur sa tête, et tu l’oindras. » (29,7). Plus tard, les rois Saül puis David sont oints par le prophète Samuel. Le terme Messie s’est donc appliqué aux prêtres, mais aussi aux rois, puis aux prophètes. Puisqu’il est “oint”, il faut bien que quelqu’un l’oigne (oui). Autrement dit, dans le judaïsme il ne peut y avoir de Messie autoproclamé. L’Oint, le Mashiah, est forcément consacré par quelqu’un.

L’attente messianique dans l’Ancien Testament

L’attente messianique désigne le fait que pour une partie majoritaire (mais pas unanime) des Juifs du premier siècle de notre ère, viendra un prophète ultime que Dieu révèlera et consacrera (oindra) pour inaugurer le royaume de Dieu, c’est-à-dire rassembler définitivement le peuple d’Israël dans la foi à YWHW avec la victoire sur les ennemis du peuple élu, les “gens des Nations” (païens). Cette attente du Royaume de Dieu, ainsi que je l’ai écrit précédemment en reprenant Meier, est un espoir de restauration à la fois eschatologique et spirituel : le rassemblement d’Israël dans la Jérusalem céleste où les Justes recevront la récompense promise, mais aussi terrestre et concret : la fin de la domination romaine en terre juive via un roi puissant.

D’où vient cette attente messianique ? De prophéties qu’on trouve dans le Tanakh (= Ancien Testament ou encore Bible hébraïque). Un grand nombre de textes de l’Ancien Testament évoquent cette attente, le plus notoire étant le livre d’Isaïe. Un mot, donc, sur ce prophète majeur du judaïsme. A Jérusalem, au 8ème siècle avant Jésus-Christ, Isaïe est élevé à la cour du roi de Juda Ozias, où son père est un haut personnage. Il est probablement destiné à la même carrière mais reçoit une vision qu’il décrit au chapitre 6 : “L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé…” Cette vision bouleverse sa vision du monde et détermine sa carrière de prophète. Isaïe prophétise dans le contexte tendu de la domination assyrienne de la terre d’Israël. La stratégie du puissant empire assyrien consistait à exiger un lourd tribut sous peine d’invasion, puis à envahir quand même le territoire ainsi asphyxié en déportant femmes et enfants pour étendre et unifier l’empire. Les royaumes d’Israël (capitale Samarie) et de Damas (capitale Damas) forgent une alliance contre Assur dans laquelle refuse d’entrer le royaume de Juda (capitale Jérusalem). Les coalisés mettent le siège devant Jérusalem pour renverser son roi et forcer le royaume à rejoindre la coalition mais Acaz (petit fils d’Ozias) appelle les Assyriens à son secours, forçant les coalisés à rebrousser chemin (non sans dévaster la campagne au passage). Bien lui en a pris ! Le roi Assyrien Sargon II écrase les rebelles, qui comptaient en vain sur le soutien de l’Egypte. En 721, Samarie est prise : le Royaume d’Israël n’existe plus. Seul le Royaume de Juda est épargné, parce qu’il reste soumis aux Assyriens. Cette paix reste toute relative puisque une vingtaine d’années plus tard, Juda finit tout de même par se révolter, le roi Ezéchias refusant de payer son tribut à l’Assyrie. Le successeur de Sargon, Sennachérib, attaque alors Juda et met à sac plusieurs villes. Il siège devant Jérusalem mais la ville n’est pas prise, apparemment en raison d’une épidémie de peste qui décime l’armée assyrienne. Juda est alors réintégré à l’empire et connaîtra une relative autonomie jusqu’à la première destruction du Temple par les Babyloniens, un peu plus d’un siècle après.

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L’Empire Assyrien à son apogée (Wikipedia)

Dans ce contexte, Isaïe décrit les malheurs présents et à venir qu’il attribue à l’infidélité d’Israël, comme tous les prophètes avant lui (Elisée, Amos, Osée) et après lui (Michée). Cependant on retient surtout d’Isaïe ses nombreuses prophéties annonçant la venue d’un Prince de la Paix –ce qui est pour le moins étonnant puisqu’il écrit en temps de guerre : le “Seigneur lui-même vous donnera un signe, voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel.” (chapitre 7). Plus loin : “un enfant [qui] nous est né, un fils nous a été donné, et la souveraineté reposera sur son épaule; on l’appellera merveilleux conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix” (chapitre 9). Au chapitre 11, on apprend qu’il sera de la “souche de Jessé” (donc du roi David, Jessé étant son père) qui “inspirera la crainte du Seigneur”,  “jugera les petits avec justice”, “fera mourir le méchant”, “sera dressé comme un étendard pour les peuples”, “rassemblera les exilés d’Israël, réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre”. “Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur”. Plus loin (chapitres 52 et 53), Isaïe précise que ce Messie “prospèrera,  montera, s’élèvera bien haut, sera exalté”. Il sera un “messager, celui qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle, qui annonce le salut, et vient dire à Sion : « Il règne, ton Dieu ! ». Il “sera pour beaucoup de peuples un sujet de joie, devant lui des rois fermeront la bouche, car ils verront ce qui ne leur avait point été raconté, ils apprendront ce qu’ils n’avaient point entendu.” Cependant, sa fin semble tragique : “méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui dont on détourne le visage, nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas. Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; et nous l’avons considéré comme puni, frappé de Dieu, et humilié. Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.  (…) Il a été maltraité et opprimé, et il n’a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’a point ouvert la bouche. (…) On a mis son sépulcre parmi les méchants, son tombeau avec le riche, quoiqu’il n’eût point commis de violence et qu’il n’y eût point de fraude dans sa bouche.”

Isaïe n’est pas le seul prophète à mentionner ce Messie Sauveur d’Israël. D’autres prophètes l’évoquent, notamment Michée qui est un contemporain d’Isaïe (Michée 5 : Et toi, Bethléhem Ephrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël, et dont l’origine remonte aux temps anciens, aux jours de l’éternité), puis Daniel (7ème siècle), Zacharie (6ème siècle), Ezéchiel (6ème siècle), ainsi que certains psaumes, notamment le psaume 2. Tous ajoutent des précisions supplémentaires mais Isaïe est le plus cité car c’est lui qui en parle le plus, et c’est surtout le premier à en parler.

Comment sera le Messie ?

C’est entendu, la plupart des Juifs du temps de Jésus attendent un messie. Encore aujourd’hui, c’est le cas de la vision orthodoxe, majoritaire en Israël, bien que le judaïsme libéral interprète différemment la venue d’un Messie qui n’est plus nécessairement personnifié. Cependant, les Juifs ne sont pas unanimes sur la personne de ce Messie. Certains le voient d’abord comme prêtre (dimension spirituelle), d’autres comme prophète (dimension eschatologique), d’autres avant tout comme roi d’Israël (dimension temporelle), d’autres comme tout cela à la fois. Certains attendent plusieurs messies pour ces différentes “fonctions”. Quoi qu’il en soit, on attend de lui une fidélité absolue à Dieu et à la Torah (qu’il se devra de connaitre par cœur, un critère essentiel), la fin des divisions d’Israël, le rassemblement de tous les Juifs du monde en Israël, voire la reconstruction du Temple à l’endroit du temple (espérance du troisième Temple), l’union des Justes dans la foi à Elohim, la victoire contre les ennemis d’Israël. Les prétendants n’ont pas manqué dans l’histoire juive !

A noter qu’il n’est nulle part indiqué que le Messie devra ressusciter des morts. La croyance en la résurrection des morts dans l’au-delà est le fruit d’une longue maturation chez les Juifs et au temps de Jésus, elle est majoritaire à l’exception de quelques courants comme les sadducéens. Cette résurrection étant destinée aux Justes, et le Messie étant le Juste par excellence, on peut bien sûr imaginer que pour la majorité des Juifs du premier siècle, il est évident que le Messie attendu ressuscitera. Mais il s’agit d’une résurrection dans l’au-delà comme tout Juif pieux peut l’espérer, c’est-à-dire d’une vie après la mort, certes pas de la résurrection du Christ au sens où les chrétiens l’affirment !  D’autre part, il n’est pas du tout indiqué qu’il devra être crucifié, ce qui serait au contraire plutôt choquant pour un Messie censé rétablir la justice divine et régner sur le peuple d’Israël ! “Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens”, soulignera à juste titre l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens.

Terminons en écrivant que naturellement, la majorité des Juifs contemporains (à l’exception d’un courant minoritaire appelé “judaïsme messianique”) estiment que Jésus n’a rempli aucun des critères lui permettant de prétendre à la messianité.

B. L’expression “Fils de Dieu”

Tout d’abord, cette expression n’est pas propre au judaïsme puisque dans les religions païennes, elle désigne les divinités enfantées de divinités plus importante. La plupart des dieux grecs ou égyptiens sont fils d’un dieu supérieur (Zeus ou Amon-Rê). Les pharaons égyptiens sont aussi adorés comme des divinités puisqu’ils sont fils du dieu du soleil Rê : ils sont donc fils de Dieu au sens quasiment biologique. Plus tard, les empereurs romains sont aussi en quelque sorte considérés comme des “Fils de Dieu”.

Dans le judaïsme, l’expression apparaît assez tôt, désignant Israël. Au livre de l’Exode, chapitre 4 : “Tu diras à Pharaon: Ainsi parle l’Éternel: Israël est mon fils, mon premier-né.”Au deuxième livre de Samuel, le roi David est assimilé à un fils de Dieu : “Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils” (2 Samuel, 7). Un passage de Job semble également désigner comme “fils de Dieu” les anges de la cour céleste (Job 1, 6). Dans le judaïsme, le terme “fils” ne désigne pas seulement un lien de filiation mais aussi une proximité spirituelle ou affective, spécialement dans le cas de Dieu. L’expression “Fils de Dieu” désigne donc toute personne ayant une relation spéciale à Dieu. Citons pour compléter et confirmer le traducteur de la Bible André Chouraqui :

Cette expression en hébreu (Bèn Elohîms) n’a pas et ne peut pas avoir le même sens qu’en grec (huios tou theou). En hébreu, le mot Bèn exprime une dépendance qui souvent n’est pas celle d’une filiation biologique. Par surcroît, dans l’univers biblique, Elohîms est le père non seulement de tout homme mais de toute créature, de tout objet.  Pour le Grec, au contraire, les dieux ne sont pas créateurs mais procréateurs, et huios désigne uniquement un lien de filiation biologique, celui du fils à son géniteur. Ainsi, derrière les questions de sémantique, il est nécessaire de percevoir les différences de la pensée et de son expression chez les Hébreux et chez les Grecs.

Evidemment, le Messie est par excellence le Fils de Dieu, ainsi que l’exprime le psaume 2 : “Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils Et les princes se liguent-ils avec eux Contre l’Éternel et contre son oint ? Brisons leurs liens, Délivrons-nous de leurs chaînes ! -Celui qui siège dans les cieux rit, Le Seigneur se moque d’eux. Puis il leur parle dans sa colère, Il les épouvante dans sa fureur : C’est moi qui ai oint mon roi Sur Sion, ma montagne sainte ! Je publierai le décret; L’Éternel m’a dit: Tu es mon fils! Je t’ai engendré aujourd’hui.”

C. L’expression “fils de l’homme”

On trouve la première mention de cette expression dans le livre de Daniel (7,14). Dans une vision, le prophète voit s’avancer  “comme un Fils d’homme”. Ce fils d’homme est assimilé au Messie : “Et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit.” Le fils de l’homme est vainqueur de bêtes féroces et la royauté universelle lui est remise. D’un autre côté, d’autres passages du Tanakh utilisent cette expression au sens propre, pour désigner tout simplement le fils d’un homme, ou la race humaine en général. Par exemple le psaume 8 : “Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui, le fils d’homme pour que tu en aies souci ?” En résumé, le terme “fils de l’homme” est ambigüe : il désigne principalement, et tout simplement, un homme (ou la race humaine), mais peut éventuellement avoir le sens symbolique de Messie.  On verra que Jésus l’utilise abondamment.

D. Le terme “Seigneur”

Le terme vient du latin senior et signifie simplement “aîné”. Il n’a rien d’hébraïque. C’est un terme de respect qui désigne un maître, celui qui possède une terre, une demeure, un domaine. On donne ce terme à toute personne qu’on souhaite distinguer par son rang et sa dignité, et par extension, à Dieu. C’est ainsi qu’avec la disparation de la féodalité, le terme a relativement disparu des usages courants puisqu’il n’y a plus guère de “Seigneur” au sens de “Maître propriétaire de serfs”. Il est resté en revanche très courant en religion pour désigner Dieu. C’est donc une traduction possible d’Adonaï.

E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament

Le nom de Dieu dans la Bible est YHWH (il apparaît 7000 fois environ) soit un tétragramme de quatre lettres (yōḏ (י), hē (ה), wāw (ו), hē (ה)), qui correspond à une flexion verbale du verbe être en hébreu. Cela renvoie au passage de l’Exode où Dieu fait une sorte de jeu de mot à Moïse à propos de son Nom : “Je suis Celui qui suis”, sous-entendu je n’ai pas d’autre origine que moi-même, il n’y a pas d’autres dieux que moi. Cependant, on ne peut pas prononcer le mot YHWH si on ne connaît pas la place et le type des voyelles originales puisque l’hébreu, comme d’autres langues sémitiques (l’arabe typiquement), n’a pas de lettres spécifiques pour les voyelles, qui ne sont pas toujours écrites. La majorité des exégètes estime que la prononciation originale est Yahweh (francisé en Yahvé) : seul le Grand Prêtre et ses descendants, héritiers de Moïse, pouvaient prononcer ce mot, une fois l’an, lors de la fête des Tentes (Yom Kippour), dans le Saint des Saints. D’autres spécialistes estiment que la prononciation originale, si elle a existé, n’a jamais été connue. Difficile de trancher : en raison du troisième commandement (“Tu n’invoqueras pas le nom de l’Eternel ton Dieu en vain”) et du fait que Dieu lui-même ne révèle pas son nom à Moïse (préférant la périphrase “Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob” en Ex 3,15), les textes bibliques n’indiquent à aucun endroit comment il faut prononcer YHWH  ; la destruction du premier Temple au 6ème siècle avant Jésus-Christ rend de plus caduque l’autorisation de le prononcer dans le Saint des Saints, le second Temple  ayant une arche d’alliance vide. Si bien que le mot cesse d’être prononcé vers le IIIème siècle après J-C et les Juifs orthodoxes ne le prononcent jamais : quand ils lisent YHWH, ils prononcent “Adonaï” (même si la plupart préfèrent ne pas le dire du tout dans leur prière et remplacent encore Adonaï par Ha Shem, “Le Nom”). L’Eglise catholique a longtemps utilisé “Yahvé” avant de recommander de ne pas l’utiliser (à partir de 2001) par respect pour les Juifs, et de lui préférer “Le Seigneur”.

Ainsi  la prononciation “exacte” de YHWH, si elle a jamais été connue, est perdue et la Bible hébraïque emploie d’autres mots pour désigner Dieu. Il y en a plusieurs, et pour les retrouver, il faut évidemment lire les traductions les plus littérales possibles, donc les plus fidèles au texte hébreu. Nous utiliserons la traduction d’André Chouraqui1.

  • Le terme plus employé est Elohim. Il apparaît plus de 2500 fois. A l’origine, il y a le mot “El”, un terme cananéen très ancien désignant une divinité en tant que nom commun (un dieu, n’importe lequel) ou “Dieu” au sens propre (un Dieu en particulier, le plus grand de tous). La même racine sémitique donnera d’ailleurs “Allah” en arabe. En hébreu, El est utilisé tel quel dans le Tanakh, par exemple dans le livre de l’Exode : Él les a fait sortir de Misraîm [l’Egypte] (Ex 23,22). Mais on trouve aussi la forme Eloah (Job 3,23), qui devient finalement Elohim lorsqu’on ajoute le suffixe –im, marque du pluriel en hébreu. Pourquoi une religion monothéiste utilise-t-elle un pluriel pour désigner Dieu ? Je ne veux pas alourdir la lecture, alors suivez la note Clignement d'œil 2
  • Le second est Adonaï, qu’un lecteur Juif est censé prononcer dès qu’il voit écrit “YHWH”. Adonaï est un terme qu’on peut traduire par “Mes Seigneurs”. Il s’agit du pluriel du mot “Adon” (Seigneur), on trouve aussi Adoni (Mon Seigneur).
  • D’autres termes moins fréquents sont utilisés dans la Bible pour désigner Dieu : on trouve ainsi Tsébaot (Eternel des armées) ou El Shaddaï (terme de puissance, mais signification exacte inconnue), qui insistent sur l’idée de puissance.

Au fait, d’où vient le mot “Jéhovah” ? Les traducteurs non-juifs de la Bible ne connaissaient pas ou n’estimaient pas nécessaire de respecter l’interdiction juive de prononcer le nom de Dieu, mais comme il était impossible de connaître la prononciation originale, il a bien fallu trouver quelque chose. Le site internet seraia précise : “Le nom YHVH est souvent écrit « Yahvé », ceci étant dû de façon évidente à des circonstances historiques et linguistiques. Par contraste, la traduction « Jéhovah » fut crée en ajoutant les points voyelles du mot Adonaï (« Mes Seigneurs »). Les premiers chrétiens qui traduisirent la Torah ne savaient pas que ces points voyelles servaient seulement à rappeler au lecteur de ne pas prononcer le nom divin, mais de dire à la place Adonaï ; ainsi ils prononçaient les consonnes et les points voyelles ensemble (ce qui est grammaticalement impossible en hébreu). Ils prirent donc les lettres « IHVH » de la Vulgate (en latin) et les voyelles « a-o-a » (de Adonaï) furent insérées dans le texte, donnant ainsi « IaHoVaH » ou « Iéhovah » au seizième siècle, devenant plus tard « Jéhovah ». Ce nom provient principalement des enseignements de Martin Luther.”

Conclusion : quels termes peuvent s’appliquer à Dieu ?

Dans le Tanakh, s’appliquent exclusivement aux hommes :

  • Les termes “Christ” et “Messie”, qui désigne une sorte de “super-prophète” qui viendra instaurer le Royaume de Dieu, mais ce prophète n’est pas Dieu lui-même ;
  • Le terme “fils de l’homme”, qu’il désigne un homme au sens strict ou, plus symboliquement, le Messie, ne s’applique pas à Dieu ;
  • En tant qu’il s’applique aux rois, à Israël et par excellence au Messie, le terme “Fils de Dieu” ne s’applique pas à Dieu lui-même (d’ailleurs on ne peut être à la fois Dieu et son Fils) ;

Peuvent s’appliquer à Dieu :

  • Le terme “Seigneur” s’applique à Dieu au sens où il traduit en français Adonaï, l’un des termes souvent employé dans la Bible pour désigner Dieu (c’est ce mot qu’il faut prononcer quand on lit YHWH). Mais il peut éventuellement s’appliquer aux hommes lorsqu’il traduit Adon, terme au singulier qu’on trouve dans le Tanakh appliqué aux êtres humains dont on désire souligner la noblesse et la distinction (exemple Samuel 29,8, Rois 2,19, etc.). En clair, Adonaï = Dieu alors que Adon = être humain, les deux étant rendus par “Seigneur” en français.

S’appliquent exclusivement à Dieu :

  • YHVH et toutes ses transcriptions, Adonaï, Elohim, El, l’Eternel, Sabbaoth, El Shaddaï.

VIII. La théologie chrétienne et ses développements

Pour répondre à notre question de l’identité de Jésus, nous allons devoir comparer le Nouveau Testament avec la doctrine chrétienne en général et catholique en particulier à propos de Jésus ; il s’agit de savoir si le dogme chrétien contemporain se déduit exclusivement du Nouveau Testament.  Donc, faisons un peu de théologie doctrinale.

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Trinité, Andrei Rublev, 1429

A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?

Pour les chrétiens, Jésus est deux choses à la fois :

  • En tant qu’homme, il est le Messie annoncé par les Prophètes, incompris de la majorité des Juifs car ils attendaient un roi temporel et n’ont donc pas su comprendre que son “Royaume n’était pas de ce monde” (Jn 18,36), refusant par là son exigence de conversion qui allait au-delà de la loi mosaïque ;
  • Cependant, Jésus n’est pas seulement un homme. Il est “Dieu né de Dieu” (Symbole de Nicée-Constantinople), “de même nature que le Père”. Autrement dit, Jésus n’est pas une créature : il est Éternel et sa naissance de Marie ne signifie pas le début de son existence, car il existait de toute Éternité dans les cieux avec le Père. Sa naissance de Marie signifie seulement le début de son existence terrestre, c’est-à-dire son incarnation.

La quasi-totalité des confessions chrétiennes (catholiques, protestants, orthodoxes) acceptent ce que je viens d’exposer. La résurrection du Christ est le point clé de la foi car c’est l’évènement qui manifeste de façon éclatante sa divinité. “Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine”, n’hésitait pas à affirmer saint Paul (1 Cor 15,14). A dire vrai, la croyance en la résurrection est à peu près le seul miracle auquel un chrétien “doit” croire, car c’est celui-là même qui fonda, il y a 2000 ans, la foi des disciples, et donc la religion chrétienne. Cependant pour les chrétiens Jésus ne se contente pas de détruire la mort en ressuscitant : il sauve l’humanité de ses péchés (doctrine de la Rédemption) et retourne ensuite au ciel d’où il “reviendra dans la gloire juger les vivants et les morts” (ibid.) : c’est la doctrine de la Rédemption.

Mais si Jésus est Dieu, n’y-a-t-il pas plusieurs dieux ? Le concept de Dieu Trinitaire répond à l’objection de polythéisme : il n’y a pas deux ou trois dieux mais trois Personnes (ou hypostases, terme emprunté à la philosophie grecque et qui désigne ici un principe divin) distinctes mais pas indépendantes (car liés par l’Amour), qui forment un seul Dieu. Un peu comme trois bougies distinctes ne forment qu’une flamme.

Scutum Fidei (Wikipedia).

Pour être précis, il faut ajouter qu’il y a dans la théologie chrétienne trinitaire une certaine hiérarchie : le Père est premier car, d’une part, c’est le Père, le Créateur ; d’autre part, c’est lui qui envoie le Fils et l’Esprit, qui sont envoyés. C’est Jésus qui obéit (filialement) à son Père en mourant sur la croix, pas l’inverse. Par exemple, Jésus lui-même déclare ne pas connaître le jour et l’heure de la fin du monde, contrairement au Père (Mc 13,32). En termes missionnaires, le Père est au-dessus du Fils, et l’Esprit est le “produit” de l’Amour du Père et du Fils, tout en étant une Personne à part entière. Cependant dans le christianisme  cette hiérarchie n’est pas ontologique : elle ne signifie pas que Jésus est “moins Dieu” que son Père. Les trois Personnes de la Trinité sont également Dieu et forment un seul Dieu.

B. Objections et hérésies

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Le Concile de Nicée, fresque crétoise.

Dire que Jésus est à la fois Dieu et homme n’est pas sans laisser perplexe. Cela paraît parfaitement illogique puisque cela contredit la logique philosophique élémentaire qui veut qu’on ne peut être à la fois une chose et son contraire. Or, Jésus est affirmé comme étant à la fois Dieu et homme, Dieu et Fils de Dieu, ce qui est absurde : une entité ne peut pas être à la fois Dieu et son Fils. Pour bien comprendre, reprenons le raisonnement. Le principe fondamental à la base du monothéisme est l’affirmation que Dieu est unique. Il ne peut y avoir plusieurs dieux. C’est même ce qui distingue fondamentalement le judaïsme de la plupart des cultes païens, pour ne pas dire tous. Le monothéisme est l’essence même de la foi juive : comment le christianisme, qui en est issu, pourrait-il professer autre chose que le Shema Israël, Dieu est Un ? Dans ce cas, soit Jésus est le Fils de Dieu, mais alors il n’est pas Dieu lui-même ; soit il est Dieu lui-même, mais alors il n’est pas son Fils ; soit il est Dieu sans être son Fils, mais il y a alors plusieurs dieux, et on revient au point de départ.

Ce raisonnement, les détracteurs du christianisme n’ont pas attendu le XXIème siècle pour le tenir, et très tôt dans le christianisme, l’affirmation de Jésus-Dieu posa problème. Premièrement chez les convertis du judaïsme pour qui il n’était pas question d’envisager autre chose qu’un monothéisme strict, ou même qui s’opposaient à l’emploi d’un autre vocabulaire que l’hébreu, celui tiré des Écritures, pour décrire Dieu et le Christ. Deuxièmement chez les esprits grecs en raison de l’incohérence philosophique de la chose, la christologie devant être “rationnelle”. Un Juif du premier siècle peut éventuellement admettre que ce Jésus de Nazareth, ce prophète charismatique dont tout le monde parle et dont les disciples affirment la résurrection, est le Messie. Mais admettre qu’il est Dieu ? Cela viole le monothéisme de façon parfaitement inacceptable. Il faut ramener l’identité de Jésus à quelque chose de plus acceptable, compréhensible.

L’Eglise sait qu’une telle confession de foi est paradoxale : elle ne confesse qu’un seul Dieu en trois noms. L’heure n’est pas encore venue d’une conciliation rationnelle de ces deux données antagonistes. Il suffit aux croyants de constater que l’économie du salut qui traverse Ancien et Nouveau Testament est unique, qu’elle vient du seul et unique Dieu, mais qu’elle est accomplie par la médiation du Fils et de l’Esprit, envoyés par ce même Dieu. Les chrétiens, écrira Tertullien, ne croient pas en un autre Dieu, mais ils croient différemment au même Dieu. Mais le paradoxe est bien là et il provoquera successivement deux solutions de facilité (ce que sont généralement les hérésies).

Bernard Sesbouë

Hérésie vient du grec hairesis, qui signifie choix, préférence pour une doctrine. Le terme n’a donc rien de péjoratif à l’origine, mais il l’est devenu avec le temps. Parmi les hairesis, se développèrent donc diverses doctrines affirmant qu’en fait, Jésus est plus Dieu qu’homme : c’est un esprit divin qui a pris une apparence humaine (docétisme, IIème siècle), Dieu le Père sous une autre forme (monarchianisme, IIème siècle), une volonté divine dans une enveloppe humaine (monophysisme, Vème siècle), l’union morale d’un humain avec Dieu (duophysisme, Vème siècle). A l’inverse, l’arianisme affirma que Jésus est plus homme que Dieu : il est le  Messie, un homme à la destinée hors-normes et ayant eu une relation unique et exceptionnelle avec Dieu, mais il n’est pas Dieu lui-même : c’est une créature. C’est la thèse d’Arius3 (256-336), prêtre chrétien libyen d’origine berbère qui écrit d’abord à Alexandrie. Aujourd’hui, on trouve encore quelques “néoariens”, principalement aux États-Unis : les plus connus sont les témoins de Jéhovah et les mormons. Sans parler évidemment des juifs et des musulmans qui sont en quelque sorte “ariens radicaux” puisqu’ils ne reconnaissent à Jésus que le titre de prophète, pas celui de Messie et encore moins celui de Dieu.

Plus contemporain, Frédéric Lenoir, directeur du Monde des religions et bien connu du grand public pour ses ouvrages de philosophie, de sagesse ou de religion, a eu un grand succès en 2010 avec son livre “Comment Jésus est devenu Dieu”, dans lequel il défend une actualisation de la thèse arienne avec des arguments historiques. D’après Lenoir, Jésus n’a jamais prétendu qu’il était Dieu, bien au contraire. Ses disciples eux-mêmes ne l’ont jamais cru. Les premiers chrétiens avaient beaucoup de théories diverses, concurrentes et opposées au sujet de l’identité de Jésus. C’est seulement plus tard, à partir du IIIème siècle, que le pouvoir romain choisira la doctrine actuellement en vigueur de Jésus-Dieu,  parce qu’il fallait rétablir l’ordre dans l’empire et que les querelles théologiques engendraient des divisions profondes, avec des conséquences économiques très concrètes. L’ordre sera donc rétabli en forçant les évêques à se mettre d’accord par un concile, celui de Nicée en 325. De nombreux autres conciles suivront pour enrichir et renforcer la doctrine chrétienne, au fur et à mesure que les questions se posaient (questions autour de la Trinité, identité de Marie, rapports aux doctrines juives, questions pratiques, sociétales et morales, etc.) et que les hérésies se développaient, l’Empire intervenant toujours largement pour favoriser une doctrine ou une autre au gré de considérations plus politiques que théologiques. Au final, d’après Frédéric Lenoir, la doctrine catholique actuellement en vigueur n’est qu’une doctrine parmi d’autres au sujet de Jésus, qui aurait sans doute été refusé par la majorité des premiers chrétiens, voire par Jésus lui-même. Si c’est elle qui a en quelque sorte “gagné” face aux diverses hérésies, ce n’est que par un mélange de circonstances historiques, de politique et de hasard. Elle n’a donc rien de biblique.

Si l’argumentation de Lenoir paraît solide au premier abord, elle est en réalité fragile, comme on le verra. Dans un premier temps, on peut lui opposer le paradoxe suivant : sachant que le christianisme est né dans un monde Juif, comment expliquer que ce soit précisément cette doctrine, de toutes la plus incohérente et surtout la plus choquante aux yeux des Juifs, qui soit devenue le dogme chrétien officiel de la quasi-totalité des Églises aujourd’hui ? Pourquoi un grand nombre de chrétiens ont défendu mordicus une thèse qu’ils savaient choquante aux yeux même du public qu’ils voulaient convertir : prêcher que Jésus de Nazareth est le Christ bien qu’il ait été crucifié (et qu’il remet partiellement en question la Torah), et qu’en plus il est égal (consubstantiel) à Dieu, autrement dit Dieu lui-même sans être pour autant confondu avec Dieu le Père ? Comment cette affirmation théologique, choquante pour un Juif, absurde pour un païen, a-t-elle pu survivre et devenir le dogme chrétien officiel ?

L’influence des empereurs romains en faveur de ce dogme ne tient pas. Le fameux empereur Constantin qui légalise le christianisme  par l’édit de Milan en 313, était certes très soucieux de l’unité de l’Empire, ce qui le pousse à convoquer le concile de Nicée qui condamne Arius ; pour autant, c’est Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien, qui l’influence à la fin de sa vie et le baptise sur son lit de mort. Ses enfants sont tous influencés par les thèses ariennes si bien que son fils Constance II, qui règne à partir de 337,  fait de l’arianisme la religion officielle de l’Empire et persécute les chrétiens trinitaires, notamment l’évêque Athanase en Orient, l’évêque Hilaire en Occident, et jusqu’au pape Libère lui-même, qui seront tous exilés. L’empereur suivant, Julien, va encore plus loin en réintroduisant le paganisme. Au milieu du IVème siècle les sièges épiscopaux  des principales villes chrétiennes, à savoir Antioche, Alexandrie et Constantinople, sont tous occupés par des ariens. Même s’il y aura des revirements, tout au long du IVème siècle l’arianisme a les faveurs du pouvoir royal et des institutions. La plupart des peuples germaniques qui envahirent l’Empire –Goths, Burgondes, Vandales, Suèves, Lombards– étaient ariens, à l’exception des Francs de Clovis.

Dans ce contexte, la victoire finale des chrétiens nicéens n’a rien d’une évidence ; si on ne peut pas nier l’influence des considérations politiques à cette époque où l’empereur est César tout en se prenant pour le pape (césaropapisme), il n’en demeure pas moins paradoxal que ce soit la théologie du concile de Nicée qui ait triomphé, alors qu’elle est absurde philosophiquement et ne pouvait guère convenir aux Juifs. Pourquoi n’est-ce pas le christianisme arien qui est devenu le dogme officiel ? Il est plus simple, plus cohérent, plus compatible avec les Juifs et il a bénéficié longtemps d’un très large soutien des autorités romaines.

Ce paradoxe, on ne peut le résoudre qu’en revenant au Nouveau Testament : si la théologie de Nicée a finit par triompher, c’est parce qu’elle était défendue par de nombreux chrétiens convaincus ; et si elle était défendue ainsi, c’est parce qu’elle est parfaitement biblique. Ce qui nous ramène  au cœur du sujet : l’identité de Jésus dans le Nouveau Testament.


1 Les protestants savent depuis Luther (sola scriptura…) l’importance de la traduction des textes bibliques et la traduction de référence est longtemps resté celle de Louis Segond, datant du milieu du XIXème siècle ; les catholiques, qui acceptent comme Vérité révélée non seulement la Bible mais aussi la Tradition ecclésiale, ont longtemps minoré cet aspect,  notamment avec le développement des traductions “à équivalence fonctionnelle”, qui s’éloignent franchement du texte original dans un but pastoral ou liturgique. Aujourd’hui le retard est comblé depuis l’immense diffusion de la Bible de Jérusalem, excellente traduction semi-littérale parue en 1957, et plus récemment de la TOB, traduction œcuménique de haut niveau qui regroupe catholiques, protestants et orthodoxes, fruit de décennies de recherches philologiques et littéraires.  Pour ce qui me concerne, je m’appuie ici sur la célèbre traduction d’André Chouraqui, qui est une traduction littérale radicale :  Chouraqui (qui est Juif) vise à restituer le plus possible l’esprit sémitique dans lequel la Bible a été écrite, en collant à l’hébreu, quitte à pousser la littéralité jusqu’à l’incompréhension (on est parfois proche du mot à mot). Ainsi les noms propres et les termes proprement sémitiques ne sont pas traduits mais seulement translittérés, et c’est bien ce qui nous intéresse ici. 

2 Pourquoi une religion monothéiste comme le judaïsme utilise-t-elle un mot pluriel pour désigner Dieu ? Les biblistes s’accordent à peu près sur cela : à l’origine –avant l’exil à Babylone– les Juifs n’étaient pas vraiment monothéistes mais plutôt monolâtres, c’est-à-dire qu’ils reconnaissaient plusieurs dieux mais n’en adoraient qu’un. Elohim serait donc “le Dieu des dieux”, c’est-à-dire le Dieu le plus puissant de tous les dieux. Le pluriel ici ne désigne pas plusieurs dieux mais un seul parmi d’autres, le plus Puissant, le seul qu’il faut adorer. C’est un pluriel de majesté. On trouve un argument scripturaire typique avec le passage de l’Exode :  “Tu n’auras pas d’autres dieux que moi”, ou en version Chouraqui : “il ne sera pas pour toi d’autres Elohîms contre mes faces”. Plus clair encore, le Deutéronome : Oui, IHVH-Adonaï, votre Elohîms, lui, est l’Elohîms des Elohîms, l’Adôn des Adonîm, l’Él, le grand, le héros, à frémir de lui (10,17). Au fur et à mesure que le judaïsme évolue vers un monothéisme strict, Elohim a perdu son sens pluriel pour désigner tout simplement Dieu. On trouve d’ailleurs de nombreux passages dans la Bible ou Elohim, tout en étant un mot pluriel, fonctionne grammaticalement comme un singulier, notamment lorsqu’il est sujet d’un verbe (cf. par exemple Ex 3,4 : Elohîms crie vers lui…). La traduction d’Elohim, mot pluriel, par Dieu, mot singulier, est donc la plus exacte aujourd’hui : traduire Elohim par le pluriel “Dieux” ne rendrait pas justice du monothéisme juif ni de la grammaire de l’hébreu.

3 Pour être un peu plus précis, l’arianisme admet un certain nombre de variantes selon la “part de divinité” qu’on accorde au Christ. La doctrine d’Arius originelle estimait que le Christ ressemblait au Père sans lui être consubstantiel. Pour Arius, le Christ est en quelque sorte un homme avec une part de divinité, à qui Dieu a accordé la divinité par élection mais qui reste inférieur au Père : c’est une créature du Père, la première, la plus noble et la plus sainte de toutes, mais une créature quand même. Les héritiers d’Arius iront plus loin en estimant que le Christ n’est qu’un homme (Jésus n’a aucune part de divinité, le Père et le Fils sont dissemblants).

Conclusion : des façons d’utiliser la Raison

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La foi n’est ni une science, ni une superstition

Ni les religions ni les superstitions ne font partie du domaine de la raison scientifique, c’est acquis. Au premier abord, on remarque la différence théorique importante entre ces trois façons d’accéder à la réalité. Il n’y a aucun doute que la méthode scientifique est le plus haut degré de la rationalité, dans le sens où elle permet d’aborder le réel avec le plus d’exactitude, avec le moins de subjectivité possible. Comment pourrait-on dire autre chose, nous qui fondons bien des aspects de notre vie sur la science et ses vérités, dont nous sommes si certains qu’elle en a démontré l’objectivité ? Si j’ai une maladie cancéreuse, j’irais voir un cancérologue ou un chirurgien diplômé ayant suivi une formation scientifique, plutôt que d’aller voir un prêtre qui m’assure qu’il va prier pour ma guérison. A l’extrême inverse, certaines superstitions primaires, certains comportements guidés par une émotion totalement pulsionnelle se situent tout en bas dans l’échelle de la raison humaine. Par exemple, quand une foule lynche un individu, comme les albinos qui sont pourchassés dans certaines  régions d’Afrique.

Qui-y-a-t-il entre les deux ? Rien, répondent les scientistes. Ce n’est pas mon avis. C’est justement l’erreur du scientisme de nous faire croire qu’on doit choisir entre le chirurgien et le prêtre, entre la raison et la foi, qu’il est impossible pour un esprit scientifique d’avoir la foi, alors que des millions d’exemples montrent le contraire. Primo, il y a différentes façons d’utiliser son être et exprimer des émotions, des passions, des sentiments n’est pas forcément plus méprisable qu’utiliser son intelligence. Et secundo, l’intelligence n’est pas réductible à la raison : il y a des intelligences émotionnelles, des passions constructives (comme l’engagement politique). Il y a différentes intelligences. Et tertio, la raison n’est pas réductible à la méthode scientifique, qui elle-même ne peux pas garantir l’accès à une objective parfaite, indépendante du sujet connaissant.

L’humanité est parvenue à identifier des galaxies à des années lumière d’ici, à étudier des particules plus petites qu’un atome, mais nous n’avons toujours pas élucidé le mystère de ce kilo et demi de matière qui se trouve entre nos deux oreilles. Barack Obama

Il y a une sorte d’orgueil scientifique dans le scientisme, qui n’est pas absurde au plan épistémique, mais le devient vraiment au plan sociologique : où trouve-t-on le plus d’égocentrisme, les querelles méthodologiques les plus inutiles, les affrontements les plus stériles pour obtenir des fonds de recherche, les conflits d’égo les plus nuisibles que dans les communautés scientifiques, franchement ? qui, après avoir observé d’un œil extérieur une communauté scientifique donnée, avec ses conflits d’intérêt, ses biais méthodologiques, ses publish or perish, ses modes, ses hiérarchies informelles, ses  réseaux de pouvoir, ses querelles de chapelle, ses égos surdimensionnés, peut sérieusement croire à la dominance absolue de la science dans tous les domaines de la connaissance du réel ?

Le scientisme voudrait étendre l’empire de la science à des domaines qui lui seront toujours inaccessibles et, sous prétexte qu’un domaine de la réalité n’est pas falsifiable au moyen d’une expérimentation, conclut trop vite qu’il n’existe pas. En cela il se rapproche des fondamentalistes qui eux aussi, veulent entraîner la science sur un domaine qui n’est pas le sien, pour justifier la religion. Le philosophe Bertrand Souchard explique fort justement :

Il faut bien distinguer évidence objective et certitude subjective. L’athée et le fondamentaliste confondent les deux. Parce que la foi n’est pas évidente, l’athée pense qu’elle est incertaine ; parce que la foi est certaine, le fondamentaliste pense qu’elle est évidente. Les contraires sont du même genre. Les athées en restent à une première non-évidence, les fondamentalistes à une première certitude.

On ne peut pas démontrer que Dieu existe, cela ne fait aucun doute ; mais on peut démontrer que la foi est recevable par la raison. Ainsi que le disait Pascal :

La dernière démarche de la raison, c’est de reconnaître qu’il y a des choses qui dépassent la raison.

Dénoncer l’obscurantisme, le fondamentalisme et l’ignorance quand on en voit est nécessaire, mais comme le disait le cardinal Newman, refuser l’erreur ne suffit pas pour penser juste. D’ailleurs, le rationalisme n’a jamais garanti le respect des droits humains fondamentaux. Même au plan méthodologique, il risquerait d’entraîner la science sur la voie de l’autoritarisme (seule cette méthode est valable) alors qu’il y a toujours eu différentes manières de faire progresser la science. Parfois, l’intuition première se confirme quand le scientifique met en œuvre une expérimentation adéquate. Parfois, l’expérimentation s’oppose à l’expérience première (ce que Bachelard appelait « l’obstacle épistémologique ») et produit un résultat contre-intuitif (cas type de la chute des corps en physique) ;  parfois, une anomalie dans le modèle implique de faire évoluer la théorie et parfois, de revoir l’expérimentation. Bref, in fine c’est aux scientifiques de trancher entre les bonnes et les mauvaises méthodes.

La foi peut être raisonnable

L’existence de la philosophie montre qu’un discours rationnel est possible en dehors d’une stricte expérimentation scientifique. L’existence de la théologie montre qu’un discours rationnel est possible sur la foi, une introspection de l’homme raisonnable capable d’utiliser son intelligence sans rien renier de sa foi. La foi en Dieu ne représente pas un degré de rationalité significativement différent de l’athéisme. Bien sûr, le scientiste n’est pas d’accord avec cette affirmation. Mais encore une fois, il en reste à un plan très théorique.  Si c’était vrai, l’humanité aurait finit par se diviser en deux camps : à ma gauche, les intelligents, athées ; à ma droite, les imbéciles, croyants. De toute évidence, il y a des personnes intelligentes et des idiots, des génies et des débiles, des saints et des médiocres dans les deux camps (quand bien même on pourrait parler de deux camps). L’opposition entre foi et raison n’est pas la bonne approche, puisqu’elle explique si mal le réel.

Les questions métaphysiques et philosophiques sont des questions universelles. Pourquoi sommes nous sur cette Terre ? D’où vient le monde ? Comment bien se comporter ? Qu’est-ce que la justice ? y-t-a-il une vie après la mort ? La science, la plupart du temps, n’a pas grand chose à dire sur ces questions, et ceux qui veulent lui faire dire ce qu’elle ne peut pas dire instrumentalisent la science. La religion n’a pas pour autant le monopole des réponses à ces questions. Des philosophies, des spiritualités de toutes sortes peuvent s’y intéresser et en dire des choses pertinentes. D’ailleurs, si le recul de la religion (c’est-à-dire d’une appartenance à un culte institué) est très visible dans le monde occidental et en France en particulier, cela ne signifie nullement le recul des croyances religieuses.

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Et quand la théologie semble absurde ?

Comme je l’ai déjà affirmé (lien), la théorie du NOMA distinguant l’approche scientifique (comment) et l’approche religieuse (pourquoi) est très utile, mais limitée. Les religions que l’on trouve dans le monde ne sont pas simplement des philosophies de vie ou des manuels de bonne morale, mais des systèmes qui affirment des vérités très précises sur la réalité. Une Révélation religieuse implique aussi une adhésion à des affirmations sur la réalité. Un catholique fervent croit non seulement en Dieu –c’est-à-dire en un être Tout-puissant et invisible, à l’origine du monde– mais encore en la possibilité d’une conception virginale et d’une résurrection, en l’existence du Diable, des anges et des démons, etc. Toutes choses insoutenables sur le plan scientifique, car rétives à l’expérimentation méthodique, et même à la plus simple des expériences.

Beaucoup de gens raisonnables peuvent penser que si les croyances individuelles sont compatibles avec la science (en tant qu’elles répondent à des questions existentielles ou en tant qu’elles sont des « praxiologies », donnant des repères pour bien se comporter), ce n’est pas le cas des religions instituées qui, en raison de leurs théologies et donc de leurs dogmes, s’opposent à la science. Par exemple, une réflexion superficielle pourrait assimiler les dimensions surnaturelles de la théologie religieuse à de la magie superstitieuse. On peut penser à la possibilité de miracles (exemple : Lourdes) ou plus encore à la croyance catholique que le pain de messe se change substantiellement en corps du Christ, c’est-à-dire que Dieu, dans toutes les dimensions de son être, est présent dans le pain.  N’est-ce pas là aussi une superstition ? Il existe pourtant de nombreuses différences : le rituel catholique est public (et non secret, comme souvent avec les choses magiques) ; il est basé sur les Évangiles, des témoignages connus de tous et que tous, croyants ou non, peuvent lire et étudier (et non sur des formules inintelligibles qu’il est inutile de chercher à comprendre), dans une communauté qui répète les mêmes rites depuis le début (et non avec divers magiciens que l’on change selon l’efficacité de la formule), gratuitement (et non en payant), dans un but d’édification de l’âme (et non pour avoir un pouvoir que l’on peut exercer pour manipuler autrui), et compris comme la soumission d’une communauté à la volonté autonome de Dieu (et non comme un pouvoir appartenant à l’homme qu’il peut utiliser à discrétion).

J’ai pris un exemple sans vraiment répondre à la question : est-ce que la théologie des grandes religions ne va pas trop loin, en affirmant des réalités parfaitement invérifiables, à la limite du farfelu, l’existence des anges, la possibilité de revenir à la vie après être mort, l’existence de l’âme, l’idée d’une conception virginale dans le christianisme ? N’est-ce pas antiscientifique ? La réponse profonde à cette question n’est pas du ressort de cet article, ce serait précisément entrer dans la théologie. Je ne peux que répéter ce que j’ai dit précédemment : ce qui n’est pas vérifiable par la science peut être vrai ou faux, simplement, la science ne peut pas se prononcer. On peut sans difficulté classer la croyance en l’existence des fées ou des licornes roses invisibles à trois têtes dans la catégorie “fable”, parce qu’elle farfelue, fort peu partagée, sans intérêt culturel et philosophique (notez que la croyance aux licornes roses à trois têtes a été inventée par moi-même pour les besoins de cet article). Ce qui n’a aucun rapport, même de loin, avec tout ce que la riche culture des religions a produit depuis plusieurs millénaires. Ceux qui le contestent n’ont qu’une approche très superficielle des religions, réduites à quelques caricatures dans les médias, le plus souvent extrêmement ignorants en matière de théologie ou d’histoire religieuse. Ne sont-ce pourtant pas les mêmes qui admirent l’art juif, chrétien, musulman ou bouddhiste quand ils sont en vacances ? La riche histoire des religions, tant au plan culturel que métaphysique, tant les peintures que les dogmes, rendent les religions et donc les vérités religieuses indubitablement plus intéressantes, et moins farfelues, que la croyances aux fées. Mais pour le voir, qu’on soit croyant ou non, il faut s’instruire en matière religieuse.

Bien sûr, je ne réponds pas réellement à la question que je pose, parce que répondre réellement supposerait de faire de la théologie. Comme ce n’est pas l’objet de cet article, je m’en tiendrais à quelque chose de très simple. Saint Augustin disait que la foi précède l’intelligence ; l’intelligence est nécessaire pour éclairer la foi mais ne peut s’y substituer : c’est d’abord une question de cœur, de confiance, pas de connaissance. Le petit enfant qu’est l’homme face à Dieu peut-il faire autrement ? Ce n’est pas nous qui faisons le premier pas, et en matière de religion, l’expérience de la relation à l’Autre précède de très loin l’adhésion intellectuelle à des idées ou à des valeurs. La raison est toujours très utile, mais on ne devient jamais croyant parce qu’on a été convaincu par des arguments rationnels. La foi est une Rencontre, pas un raisonnement. Le dernier mot sera pour le grand écrivain CS Lewis  :

Un jour, un vieil officier coriace se leva pour me dire : « Je suis une personne croyante, je sais que Dieu existe. J’ai ressenti sa présence, seul, au désert, la nuit et dans le mystère du silence. Et c’est justement pourquoi je ne crois pas en vos gentils petits dogmes le concernant. Quiconque a rencontré la Réalité les trouve tous si mesquins, pédants et irréels ! » D’une certaine façon, je suis tout à fait d’accord avec cet homme. (…) Passant de l’expérience de la présence de Dieu aux doctrines chrétiennes, on passe d’une chose réelle à une chose moins réelle. De même un individu qui contemple l’Atlantique depuis la plage puis consulte la carte de l’océan passera probablement du réel au moins réel, des vagues véritables à du papier imprimé en couleur. (…) La carte, évidemment, n’est qu’une feuille de papier, mais il faut se souvenir de deux choses. Premièrement, elle est basée sur les innombrables découvertes des navigateurs ayant traversé l’Atlantique. Elle est le fruit d’une somme d’expériences aussi réelles que celle de l’homme sur la plage ; seulement, alors que la sienne n’est qu’un coup d’œil isolé, la carte offre la synthèse de ces différentes expériences. En second lieu, si on veut naviguer, une carte est indispensable. Tant qu’on se contente de promenades du la plage, il est plus agréable de regarder la mer que de contempler une carte. Mais si on veut atteindre l’Amérique, une carte rendra plus de service que des promenades sur la grève.

La théologie est semblable à une carte. (…) Les doctrines ne sont pas Dieu, mais une sorte de carte établie d’après l’expérience de centaines de gens qui ont réellement eu contact avec lui. (…) De plus, aujourd’hui, tout le monde lit et écoute les débats d’idées. Par conséquent, ne pas s’intéresser à la théologie ne signifie pas qu’on ait pas d’idées personnelles sur Dieu, mais plutôt que beaucoup d’entre elles sont fausses, confuses et désuètes, celles que de vrais théologiens ont examiné et rejeté voilà des siècles.

Science, mythe et religion : des usages de la Raison (3/3)

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En mettant en évidence les limites intrinsèque de la science et en montrant l’impossibilité pour le matérialisme d’expliquer le fonctionnement concret de l’être humain, ne risquons-nous pas, à défaut de retomber dans le relativisme épistémique déjà réfuté, de favoriser la superstition ? En particulier, qu’est-ce qui permet de dire que certaines croyances –invérifiables– sont farfelues et stupides (par exemple, croire aux licornes roses invisibles), tandis que d’autres, tout aussi invérifiables, seraient intéressantes voire rationnelles (par exemple, croire en Dieu) ? C’est toute la question de la différence entre religion et superstition.

De la différence entre religion et superstition

1. La raison doit-elle être expérimentale pour être raisonnable ?

Il est nécessaire de distinguer science et raison, ce que les scientistes ont tendance à oublier (voire à nier). On peut faire usage de raison sans faire usage de science. La philosophie en est le meilleur exemple : si je réfléchis aux concepts de “Juste”, de “Bien”, de “Beau” ou encore de “Vrai” (comme je suis en train de le faire en ce moment même), j’entre dans le domaine de la philosophie. Suis-je en train de faire de la science expérimentale ? A l’évidence, non. Je ne mets en place aucun protocole, aucune expérimentation, je ne dispose d’aucun instrument de mesure. Je ne suis pas en train d’établir un fait scientifique. Peux-on dire pour autant que je n’utilise pas ma raison ? Ce serait absurde : au contraire, j’essaie de développer un raisonnement en usant de logique (et la logique est au cœur de la dialectique scientifique), de précision dans les termes employés, sans exclure mon expérience individuelle. Loin de n’être qu’un discours subjectif et fumeux comme le pensent certains scientifiques issus des sciences « dures », la philosophie, c’est-à-dire l’usage de la raison en dehors d’un cadre expérimental normé, est la base de toute science. Avant même de commencer à faire de la science, il faut admettre implicitement tout un ensemble d’axiomes et de valeurs : non seulement penser que la réalité est  connaissable de façon rationnelle, mais en pratique utiliser les notions de « cohérent », de « plausible », de « raisonnable », de « vrai », de « vérifié », de « preuve », et surtout de « logique ». Ce que Vincent Devictor appelle les valeurs épistémiques, qui fondent la science. Or, qui mieux que la philosophie peut exercer l’esprit critique sur ces valeurs et ces axiomes, sur les termes usités et les significations qu’ils recouvrent ? Les mathématiques donnent à la science sa grammaire logique, ce qui est indispensable pour rendre la science efficace ; mais la philosophie lui donne sa capacité même à exister en tant que science. Si les scientifiques sont des spécialistes de domaines très particuliers, les philosophes sont des « spécialistes du général », selon le mot d’Auguste Comte. Et ils sont indispensables.

Il n’est d’ailleurs évidemment pas nécessaire d’être philosophe pour user de sa raison en dehors de la science. C’est quelque chose que nous faisons tous les jours : si je dis que ce fauteuil rouge est rouge, c’est parce que je perçois une couleur que je sais nommer dans ma langue. Puisque mon discours est en adéquation avec la réalité, à l’évidence je dis une vérité objective (objective au sens déjà précisé précédemment). J’use donc de ma raison : ce qui serait déraisonnable, c’est de prétendre que ce fauteuil est bleu alors qu’il est rouge. Ai-je pour autant commencé un raisonnement scientifique en disant cette vérité ? Pas le moins du monde. Il faudrait pour cela expliquer comment la lumière réfléchie par le fauteuil traverse mon œil et est interprétée par mon cerveau, comment ma mémoire linguistique sait que “cette couleur” se nomme “rouge”, quelle est la longueur d’onde de cette nuance de rouge, etc. Cela nécessiterait de longues investigations avec des instruments de mesure adéquats.

La conclusion est claire : on peut user de sa raison sans pour autant faire de la science. C’est là un point essentiel sur lequel il me faut à nouveau insister, car c’est le point de démarcation des scientistes et des non-scientistes : le rationalisme consiste à penser que la seule (bonne) façon d’accéder à la réalité est la méthode scientifique : hypothético-déductive, formelle, expérimentale. Mais il existe des modes de raisonnement qui ne prennent pas appui sur l’expérimentation, bien  qu’ils soient par ailleurs rationnels. Je pense non seulement qu’il y a plusieurs façons d’accéder à la réalité (= autrement que par la science), mais qu’il y a même plusieurs façons rationnelles d’accéder à la réalité. 

Ainsi la théologie est un discours raisonnable sur Dieu, la réflexion de l’intelligence sur la foi, ce qui est à la fois rationnel et totalement irréductible à l’expérimentation scientifique (on ne peut pas trouver Dieu dans une boite de pétri ou à la suite d’un calcul). Dire que la foi en Dieu n’est pas de l’ordre de la raison expérimentale ne permet pas pour autant de conclure qu’elle n’est pas de la raison du tout. Au contraire, la religion est un discours de la Raison sur un objet de pensée dont la  connaissance définitive et totale est considérée comme impossible.  Ce qui nous amène à cette première différence entre religion et superstition : la religion admet (et même encourage) l’usage de la raison ou, pour le dire autrement, le dialogue entre la foi et la raison, c’est-à-dire la théologie ; la superstition l’exclut. Par exemple, c’est à l’issu d’un raisonnement de nature philosophique ou théologique que je peux conclure que rien ne peut pas produire quelque chose, et que si la science peut expliquer l’expansion de l’Univers depuis le Big Bang, elle ne peut pas expliquer pourquoi le Big Bang a eu lieu, qu’y avait-il avant, etc. Si l’Univers est infini, s’il a toujours existé et n’a pas de début, comment peut-il être à la fois effet et cause de cet effet ? Comment peut-il exister des effets sans cause ? Inversement, s’il a un début, si la matière n’est pas éternelle, comment a-t-elle pu être créée ex nihilo ? Comme le disait le philosophe Étienne Klein (par ailleurs physicien), faire surgir l’Univers du néant suppose de conférer des propriétés physiques à ce néant (et dès lors, ce n’est plus un néant). Et peut-on appliquer les notions d’avant et d’après à l’Univers ? Peut-il exister un temps en dehors de l’être ? Ces réflexions, il n’y a pas besoin d’être un physicien pour les tenir. Un physicien qui les tiendrait en tant que physicien sortirait même probablement de son rôle de scientifique. Par contre, un esprit religieux porté à la philosophie et la métaphysique peut fort bien le faire. La preuve.

Une fois que la science a dit tout ce qu’elle a à dire, nos questions existentielles ne sont pas pour autant résolues. Elles n’ont même pas été effleurées.

Jacques Bouveresse

2. L’esprit superstitieux et l’esprit religieux sont-ils identiques ?

De fait, et c’est la seconde différence, l’état d’esprit d’un homme religieux et d’un homme superstitieux sont différents. On peut être superstitieux sans avoir l’esprit religieux, c’est-à-dire sans être porté à la vénération des dieux, sans questionnement métaphysique sur l’au-delà. On peut être superstitieux en étant tout à fait athée. Si j’en crois l’histoire des sociétés humaines, il semble même que là où la religion recule, la superstition tend à progresser. C’est un phénomène assez courant qui nous renvoie à l’incipit de cet article (première partie) : la superstition semble dans nos sociétés contemporaines extrêmement répandue, alors même que la sécularisation atteint un point historiquement haut. Les gens ne croient plus en Dieu et ne vont plus à l’église, la belle affaire ! mais ils consultent leurs horoscopes, adulent les stars du football ou de la chanson, avalent tout ce que leur raconte la télévision ou la radio, répandent des théories du complot sur internet, se trompent d’un rapport supérieur de deux à quatre quand on leur demande la proportion d’immigrés dans la population (lien), émettent des opinions définitives sur des sujets pour lesquels ils n’ont aucune compétence, attribuent des valeurs symboliques ou affectives disproportionnées à des tatouages ou des objets d’enfance alors qu’ils ont trente ans, et ainsi de suite. Si religion et superstition étaient identiques, pourquoi y-a-t-il encore tant de superstitions (plus généralement d’irrationalité), alors que la religion n’a jamais eu aussi peu d’influence ? Et pourquoi, au passage, les autorités religieuses diverses et variées n’ont eu de cesse, au cours de l’histoire, de condamner violemment les pratiques superstitieuses ? La réponse est en fait assez simple : la condamnation de la superstition par les religions vient de ce que cela constitue pour elles un détournement de l’adoration au Créateur au profit d’une adoration d’objets ou de créatures. Le cas emblématique est le passage du livre de l’Exode, où les Israélites se font sévèrement reprendre par Moïse pour avoir adoré le veau d’or (lien). « Pour le croyant, explique le pasteur Louis Schweitzer, un chat noir n’est qu’un chat noir et le vendredi 13 un jour comme un autre car sa vie ne dépend pas de signes ou de révélations particulières. Il n’a pas besoin de s’appuyer sur des porte-bonheur stupides ou très élaborés car il sait que le monde dépend de celui qui l’a créé et qui nous a aimés au point de donner sa vie pour nous sur la croix ».

Quand les gens cessent de croire en Dieu, ce n’est pas qu’ils croient en rien, mais qu’ils croient en n’importe quoi. Chesterton

Être superstitieux, c’est un état d’esprit essentiellement basé sur la crainte (issu d’un désir de contrôler les évènements) qui suppose de se plier à des règles incompréhensibles (ne pas passer sous une échelle, entreprendre tel comportement en fonction de la position des étoiles dans le ciel…) censées apporter la chance. Sur le plan surnaturel, la superstition renvoie à la magie : on prête des pouvoirs contrôlables à certaines personnes ou objets pour peu qu’on les invoque, à l’aide de paroles qu’il n’est pas nécessaire de chercher à comprendre (pis, chercher à comprendre risquerait de faire échouer le sort), au besoin en payant un magicien pour cela. A l’inverse, la disposition d’esprit religieuse est de l’ordre de la vénération : on adore un Dieu, et même s’il peut y avoir des formes de craintes religieuses, la prière ne vise pas à se protéger du malheur mais à entrer en relation avec Dieu, considéré comme une Personne bienveillante qui veut le bonheur de l’homme, même au prix d’efforts et de sacrifices. En superstition, on raisonne en termes de chance/malchance ou réussite/poisse, alors qu’en religion c’est en termes de confiance/défiance, relation/détournement, abandon/maîtrise.

3. Les religions sont-elles aussi ennuyeuses que les superstitions ?

Enfin, c’est une troisième différence, le terme “religion” viendrait du latin religare, qui veut dire lier. Les religions s’inscrivent ainsi dans des communautés humaines avec des rites, des cultures, des langues, des arts spécifiques et ce, depuis le début de l’histoire de l’humanité. Si elles sont variables dans leurs formes, elles s’accordent sur un point essentiel : il existe un Dieu (quel que soit le sens que l’on donne à ce terme) qui se révèle aux hommes (quel que soit le sens que l’on donne au terme “révéler”). Toutes les religions ont donc un but identique, qu’il soit explicite ou implicite : apporter des réponses aux questions métaphysiques de l’existence (sens de la vie, origine de l’homme, destin de l’après-mort) et en dériver des conseils pour la vie morale (la bonne façon de se comporter). Quant aux superstitions, leur variabilité est extrême et dépend des craintes et des peurs de chaque culture : en Afrique, le Diable est blanc, alors qu’il est noir en Europe ;  ici, on évite de retourner le pain, là, on ne se coupe pas les ongles la nuit ; aux États-Unis, on craint le chiffre 13, et en Chine, le 4 ; le vendredi en France, mais le mardi en Espagne ;  en France, on est chanceux de dire la même chose que quelqu’un en même temps (il faut faire un vœu) alors qu’en Grèce, c’est la poisse ; dans telle culture, les chats ou les hiboux sont protégés, dans telle autre, ils sont chassés ; en Occident, on mange les vaches alors qu’en Inde on les considère comme sacrées. Et ainsi de suite. Une religion, c’est donc aussi une culture religieuse, avec tout ce que cela suppose : rites, arts, discours, vocabulaire, langues, structures, institutions et évidemment croyances. Alors que les superstitions sont des règles un peu arbitraires, extrêmement variables d’un pays à l’autre et même d’un individu à l’autre, irrégulières, peu structurées. Les superstitions n’ont pas d’histoire claire ou très ancienne, contrairement aux religions qui ont toutes, au minimum, plus de mille ans d’histoire. Personne n’est forcé de croire que Jésus a ressuscité ou que Mahomet a reçu un texte de l’ange Gabriel, mais il est impossible de nier leur existence en temps que personnages historiques, et encore moins leur apport à la culture du monde occidental d’une part, arabe d’autre part.

En quoi est-ce important, demanderez-vous, que les religions s’inscrivent dans des cultures anciennes ou qu’elles apportent des réponses aux questions existentielles, contrairement aux superstitions ? Eh bien, cela fait une conséquence essentielle : les questions religieuses ont plus d’intérêt que les questions superstitieuses. Je m’explique. De part le monde, de très nombreux individus adhèrent à une religion, croient en une forme de divinité. Ceci est vrai depuis des millénaires. Tous ces individus, et qui sont aujourd’hui encore une large majorité dans le monde, affirment avoir des relations (quelles qu’elles soient) avec Dieu (quel qu’il soit). Pour être plus précis, ces milliards d’individus affirment que Dieu s’est d’une façon ou d’une autre révélé à eux. Quand j’emploie le terme “révélé”, je ne fais pas directement référence à quelque chose comme le buisson ardent de Moïse, le résurrection de Jésus ou la dictée du Coran par l’archange Gabriel, c’est-à-dire à une Révélation où Dieu se montrerait directement à un ou plusieurs individus. Il est certes exact que l’idée d’une Révélation divine (inscrite dans l’histoire humaine) distingue nettement les religions des spiritualités : les religions énoncent un credo directement issu de cette Révélation et organisent leurs structures autour de ce credo, alors que les spiritualités, qui sont plus diffuses et anthropocentrées, n’impliquent pas une Révélation. Le judaïsme et le christianisme vont même plus loin en affirmant l’existence d’une Alliance de Dieu avec les hommes (la Révélation n’est donc pas univoque comme dans l’islam). Cependant, les grandes religions du monde (j’en suis certain pour le judaïsme et le christianisme, moins pour les autres) ont toujours affirmé que l’existence de Dieu n’avait pas à être Révélé par Dieu via une manifestation spéciale. La Révélation ne sert pas à manifester l’existence de Dieu, mais sa volonté. Pourquoi ? Parce que son existence se déduit naturellement en regardant la Création. Matthieu Boucart l’explique très bien (lien) :

L’Eglise a toujours considéré, et son Histoire témoigne pour elle, que l’existence de Dieu peut être connue de manière certaine par l’homme au moyen de son intelligence naturelle, à partir de l’univers physique et cela, indépendamment de la Révélation.  Ce rationalisme chrétien n’est pas, à vrai dire, une spécificité catholique. Il puise ses racines historiques dans la doctrine constante du monothéisme hébreu, de toute la tradition hébraïque biblique, et des livres en langue grecque du judaïsme hellénistique, tels que le livre de la Sagesse : « Ils sont foncièrement insensés, tous ces hommes qui en sont venus à ignorer Dieu : à partir de ce qu’ils voient de bon, ils n’ont pas été capables de connaître Celui qui est ; en examinant ses œuvres, ils n’ont pas reconnu l’Artisan. Mais c’est le feu, le vent, la brise légère, la ronde des étoiles, la violence des flots, les luminaires du ciel, gouverneurs du monde, qu’ils ont regardés comme des dieux. S’ils les ont pris pour des dieux à cause de la beauté qui les a charmés, ils doivent savoir combien le Maître de ces choses leur est supérieur, car l’Auteur même de la beauté est leur créateur. Et s’ils les ont pris pour des dieux à cause de la puissance et de l’efficacité qui les ont frappés, ils doivent comprendre à partir de ces choses combien Celui qui les a faites est plus puissant. Car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, découvrir leur Auteur. » (Sagesse 13. 1-5).

La foi dans la Bible ne porte ainsi jamais sur l’existence de Dieu, mais sur la vérité de la Parole de Dieu. Il est remarquable à ce sujet que la racine hébraïque « amen » qui signifie fort, solide, certain, stable, ait donné « émounah », que le grec a traduit par « pistis », que nous traduisons par foi ou fidélité, et « émet » qui signifie la vérité.  Ce n’est pas donc pas l’existence de Dieu qui est en jeu dans la Bible, mais bien la confiance du peuple (ou du prophète) en la Parole qui lui est adressée par Dieu. La croyance en l’existence de Dieu est supposée acquise par le moyen de la Création et des œuvres que Dieu manifeste dans l’histoire d’Israël.

Telle est la doctrine permanente du judaïsme orthodoxe, que Saint Paul a naturellement reprise à son compte, et développée dans sa lettre aux Romains :
« Ce qu’on peut connaître de Dieu est clair pour les hommes, car Dieu lui-même le leur a montré clairement.» « Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. (…) Ils n’ont donc pas d’excuse, puisqu’ils ont connu Dieu sans lui rendre la gloire et l’action de grâce que l’on doit à Dieu. Ils se sont laissé aller à des raisonnements qui ne mènent à rien, et les ténèbres ont rempli leurs cœurs sans intelligence. » (cf. Rm 1. 18-23)

Au passage, le lien avec la science est clair ! Si je considère la nature  comme divine ou sacrée comme chez certains philosophes grecs ou dans l’animisme africain, ou pire, si je la considère comme mauvaise comme dans le dualisme gnostique (exemple : le catharisme), comment puis-je l’étudier rationnellement ? Inversement, si je considère Dieu comme étant non pas dans la création mais au-dessus et en-dehors d’elle, comme le font le judaïsme et le christianisme (également l’islam,  je pense), la matière n’est plus divine et je peux l’étudier. En disant qu’il faut adorer un Dieu unique, Abraham désacralise la nature, ce que reprendra plus encore l’Évangile de Jean en utilisant le terme grec de Logos (signifiant à la fois parole et Raison) pour définir Dieu. Dès lors, les étoiles ne sont plus des dieux qui veillent sur nous : ce sont des objets créés par Dieu, l’artisanat de l’Artisan. Ce n’est pas par hasard si les Juifs (qui représentent environ 0,2% de la population mondiale) se sont vu attribués plus de 20% des Prix Nobel à ce jour !

Tout ceci devrait amener l’esprit honnête et rationnel à se poser la question suivante : pourquoi ? pourquoi tant de gens disent avoir vu (quel que soit le sens que l’on donne à ce terme) Dieu (quel que soit le sens que l’on donne à ce terme) ? Je peux très bien inventer moi-même une superstition, dire par exemple que je crois aux licornes roses invisibles à trois têtes. Est-ce que cela suffira pour que mon idée de la licorne rose invisible à trois têtes remporte l’adhésion de milliards d’individus (y compris des personnes fort intelligentes, et même de grands scientifiques comme Pascal, Newton, Pasteur, Avicenne, Mendel, Lemaître, Collins), et devienne à travers les siècles un modèle de pensée et d’explication du monde qui donne sens au réel pour les mêmes milliards d’individus ?  Expliquer les religions par la sociologie (Marx) ou la psychologie (Freud) peut certainement aider, mais ne mène pas très loin, et ne permet pas de conclure puisqu’avec les mêmes prémisses on peut aussi bien déduire le théisme que l’athéisme.

Naturellement, ceci ne constitue nullement une preuve de véracité (après tout, des milliards de gens peuvent se tromper) mais plutôt une preuve d’intérêt. J’essaie de résumer ma pensée : vu l’aspect culturel, le nombre d’individus impliqués, la nature des croyances et les enjeux intellectuels, les superstitions ont un intérêt culturel faible et un intérêt philosophique nul, alors que les religions ont un intérêt culturel élevé et un intérêt philosophique très élevé. Refuser que ma raison s’intéresse à ce que croient quelques personnes superstitieuses qui se plient à des règles qu’elles ne parviennent pas à expliquer elles-mêmes n’est pas la même chose que de refuser que ma raison s’intéresse à ce que croient des milliards de personnes depuis des millénaires, y compris des mystiques tout à fait sains d’esprits, des savants dont certains ont réalisé de grandes avancées scientifiques, tous affirmant avoir conscience d’une réalité invisible, conscience qu’ils affirment être accessible par d’autres moyens que la raison scientifique formelle.

Une porosité possible entre religion et superstition

Tout ce qui précède ne me conduit pas à nier la porosité parfois réelle entre religion et superstition. Voltaire, pour distinguer religion et superstition, utilisait la comparaison de l’astrologie et de l’astronomie : la « fille très folle d’une mère très sage » (lien). En effet, les religions en tant que systèmes sont intégrés (et même naissent) dans des environnements socioculturels traversés par les superstitions. La superstition peut imprégner la religion, et la religion contribuer à développer certaines superstitions. Certaines dimensions de ce qu’on appelle un peu péjorativement la “piété populaire” contiennent à l’évidence des aspects superstitieux. D’ailleurs, le catéchisme de l’Église catholique en parle comme d’une « déviation du sentiment religieux » :

La superstition est la déviation du sentiment religieux et des pratiques qu’il impose. Elle peut affecter aussi le culte que nous rendons au vrai Dieu, par exemple, lorsqu’on attribue une importance en quelque sorte magique à certaines pratiques par ailleurs légitimes ou nécessaires. Attacher à la seule matérialité des prières ou des signes sacramentels leur efficacité, en dehors des dispositions intérieures qu’ils exigent, c’est tomber dans la superstition  (Catéchisme de l’Église catholique, 2111)

Exemples au hasard : prier un Dieu pour avoir de la chance à un examen et envisager la prière uniquement sous l’angle chance/malchance, attribuer des pouvoirs à une image ou une statue religieuse, considérer les objets religieux comme des amulettes, voir la morale religieuse comme un ensemble de règles auxquelles il faut se plier sous peine d’aller en enfer (interprétation légaliste de la morale religieuse), croire que l’accomplissement de certaines actions religieuses (un pèlerinage, par exemple) permet de s’attribuer automatiquement certains mérites indépendamment du reste de notre comportement, etc. Certaines de ces attitudes sont indubitablement le fait de personnes religieuses portées à la superstition, mais elles ne sont pas encouragées par le clergé. Elle sont même le plus souvent condamnées par les autorités religieuses. Malheureusement, elles sont aussi parfois le fait d’athées railleurs qui utilisent le sophisme de l’homme de paille. Ainsi, alors qu’il suffit de lire le prologue du Catéchisme de l’Église catholique pour écarter la vision légaliste de la morale (si tu fais/ne fais pas cela, tu iras en enfer/au paradis…), on entend encore certains athées qui interprètent la morale religieuse comme une morale enfantine basée sur la peur de la punition divine. L’écrivain CS Lewis a fort bien parlé de ces individus :

Le fait de faire de Dieu l’objet de nos pensées (par exemple quand on prie) n’implique pas de se satisfaire des idées enfantines d’un gamin de cinq ans. (…) Dieu accueille les gens moins intelligents, mais veut que chacun utilise au mieux l’intelligence dont il est doté. (…) Un enfant disant sa prière, ça a l’air très simple. Et si cela vous suffit, très bien. Et si cela ne vous suffit pas –et le monde moderne est dans ce cas– si vous désirez en savoir plus et poser les vraies questions, alors vous devez vous attendre à de la difficulté. (…) Très souvent, cette attitude stupide est adoptée par des gens intelligents mais qui, consciemment ou non, veulent détruire le christianisme. Ils élaborent de celui-ci une version convenant à un enfant de six ans et en font alors l’objet de leur attaque. Quand vous essayez d’expliquer la doctrine chrétienne telle qu’un adulte la conçoit, ils se plaignent alors d’avoir la tête qui tourne, et affirment que tout cela est trop compliqué !

Si la religion est parfois superstitieuse, on peut remarquer à l’inverse que certaines superstitions trouvent leur origine dans des idées…pas si irrationnelles. Quand il y a une échelle, il y a probablement des travaux, donc passer sous une échelle est peut être considéré comme malchanceux parce que c’est dangereux, tout simplement. Ou encore, j’ai ouï dire qu’en Chine, la peur du chiffre 4 provient de l’homophonie de sa prononciation avec le mot “mort”…

Chômage : les idées de gauche qui ne marchent pas

chomage

Les sciences sociales ne progressent pas aussi vite et aussi certainement que les sciences de la nature, mais elles progressent quand même. Et les économistes sont plus souvent d’accord qu’on le croit. Par exemple, les principales causes du chômage sont très bien connues ; mais de la détection des causes à la mise en œuvre de politiques efficaces, il y a de la place pour le débat. Essayons de démonter une à une les idées qui ne marchent pas, ou qui marchent mal, soit que la théorie sur laquelle l’idée repose est fausse, soit que l’idée est déjà appliquée, soit que le contexte est mauvais, ou pour d’autres raisons. Cela nous permettra d’y voir plus clair au sujet de qui peut marcher. J’ai divisé cet article en une partie consacrée aux idées le plus souvent portées par la gauche ; nous passerons ensuite à celles le plus souvent portées par la droite. Lire la suite