Samarcande, par Amin Maalouf

Note de lecture: Samarcande d’Amin Maalouf.

L’auteur

Amin Maalouf est un écrivain libanais né le 25 février 1949 à Beyrouth. Il a grandi dans un environnement multiculturel : il reçoit un héritage anglophone et protestant de son père, francophone et catholique de sa mère. Sur l’insistance de cette dernière, le jeune Amin est élevé chez les Jésuites puis à l’École Française, dans un quartier de Beyrouth (Ras-Beyrouth) cosmopolite où il côtoie de nombreuses nationalités et cultures (palestiniens, égyptiens, chrétiens et musulmans…). Il déménage à l’âge de 13 ans dans un quartier plus riche et essentiellement peuplé de chrétiens, suite aux nouvelles ambitions de son père, écrivain et journaliste.

Ce changement de quartier lui donnera l’occasion de rencontrer de nombreuses personnalités politiques de l’époque, des dignitaires libanais ou étrangers, venant participer à de « grands dîners ». Élevé dans la culture et la langue arabe, Amin Maalouf entretient pourtant le français comme une langue secondaire, une « langue d’ombre » selon ses propres termes.

Après des études d’économie et de sociologie à l’université de Beyrouth, il entre dans le monde du journalisme et travaille pour l’hebdomadaire An-Nahar, le journal le plus lu de Beyrouth. Grand reporter pendant douze ans, il effectue des missions dans plus de soixante pays, couvrant notamment la révolution iranienne et  la guerre du Vietnam.

A cause de la guerre, il fuit le Liban et vient s’installer avec sa famille à Paris en 1976. Sa langue d’ombre, dans laquelle il écrivait déjà poèmes, nouvelles et début de romans, devient alors sa langue publique et sociale, renforçant ainsi son désir d’écrire.

Il continue cependant de travailler comme journaliste pour An-Nahar International (dont il prendra la direction), avant de devenir rédacteur en chef de Jeune Afrique (dont il est toujours l’éditorialiste). En parallèle, Amin Maalouf se tourne progressivement vers l’écriture : son premier roman, Les croisades vu par les arabes, sort en 1983.

Amin Maalouf a aujourd’hui complètement abandonné le journalisme et consacre  l’essentiel de son temps à l’écriture de ses livres. Il a publié de nombreux essais et romans, parmi lesquels Léon l’Africain, Le dérèglement du monde ou Les croisades vu par les arabes ont été les plus remarqués. Il reçoit le Prix Goncourt en 1993 pour son roman Le Rocher de Tanios.

Arabe chrétien écrivant en français, le cosmopolitisme de l’identité d’Amin Maalouf (qui affirme avoir peu de sympathie pour les «sociétés monochromes ») imprègne ses romans, souvent marqués par la transcendance des cultures et des religions et la figure du « voyageur ambulant ». C’est particulièrement le cas de Samarcande.

Avant-propos

Samarcande est certes un roman, mais un roman largement empreint d’Histoire. Comme souvent dans ses écrits, Amin Maalouf mêle subtilement réalité et fiction. Si le parcours du manuscrit de Samarcande est fictif (aucun original  des Robaïyat n’a jamais été retrouvé), le contexte historico-politique est entièrement réel (le livre est d’ailleurs truffé de petits paragraphes rétrospectifs qui s’insèrent dans le récit) et les personnages dont l’écrivain narre l’existence ont tous existé, à l’exception de Djahane et Chirine (utilisées pour introduire des aventures amoureuses dans l’histoire) et de Benjamin O. Lesage, narrateur fictif mais crédible : un exemplaire des Robaïyat d’Oma Khayyâm était réellement présent à bord du Titanic…

Samarcande

Benjamin O. Lesage, un voyageur rescapé du naufrage du Titanic, mène une vie morne et triste depuis qu’il a perdu lors de cet accident son trésor le plus précieux : un manuscrit d’Omar Khayyâm, unique exemplaire des Robaïyat, les célèbres Quatrains  du poète et savant persan, écrits il y a près de mille ans.

Dans sa disgrâce et dans sa honte, le passionné d’Orient nous conte l’histoire fabuleuse de ce manuscrit à jamais perdu dans les eaux noires de l’Atlantique.

Samarcande, c’est l’histoire d’un homme.

Cet homme, c’est Omar Khayyâm. Natif de Nichapour, l’homme est un poète, un astronome et un mathématicien d’avant-garde qui fut à la fois adulé et incompris par son époque, menant une vie d’errance et de voyages d’un bout à l’autre de la Perse, côtoyant les plus puissants seigneurs de son temps.

Lorsque s’ouvre le récit, à l’été 1072, Omar Khayyâm vit depuis peu à Samarcande. Ville riche et indépendante, berceau des peuples d’Asie centrale, Samarcande est le joyau du monde arabe.

Accusé « d’alchimie » à la suite d’une altercation avec un dévot surnommé  « l’Étudiant-Balafré » qui lui reproche l’impiété de ses vers, Omar trouve refuge auprès du Cadi de Samarcande, le Grand Juge Abou-Taher.

Impressionné par la justesse de ses répliques mais inquiet pour sa vie, ce dernier lui offre un livre vierge de kaghez chinois, le meilleur papier de tout l’Empire. Il lui propose alors d’écrire ses pensées et ses poèmes sur ces pages plutôt que de les proclamer au tout venant et risquer de mettre ses jours en péril. C’est ainsi que débute l’histoire du manuscrit de Samarcande.

Samarcande, c’est l’histoire d’un livre.

De Samarcande à Ispahan, de Nichapour à Tabriz, de Merv à  Kashan, le manuscrit de Samarcande va parcourir la Perse  dans les mains de son auteur.  Durant la majeure partie de sa vie, Khwajé Omar y écrira de nombreux poèmes, enluminures et peintures. Ses quatrains célèbrent le vin, les femmes, la vie, se moquent de la violence des hommes de pouvoir comme des faux-dévots. En marge, différents personnages commenteront son œuvre : le fidèle Vartan, mais aussi les bibliothécaires du terrible Hassan Sabbah, le maître des Assassins, qui enfermera le livre dans sa forteresse d’Alamout, où il restera plus de trente ans.

Suite à la destruction d’Alamout par les envahisseurs Mongols, on perd la trace du manuscrit de Samarcande pendant plusieurs siècles. Ce n’est qu’au court du 19ème siècle qu’elle est retrouvée, grâce à un marchand de Kirman répondant au nom de Mirza Reza, qui offre le livre au Seyyed Djamaleddine, philosophe dissident et personnage emblématique de la révolution persane qui se trame. Ce dernier le conserve pendant quatorze ans, avant d’en être dépouillé par un soldat lors d’une retraire solitaire de protestation contre la politique du Shah de Perse, Abdol-Azim.

Le précieux manuscrit reviendra un temps dans les mains de Mirza avant d’atterrir dans celles de Chirine, petite fille du Shah, lorsque le marchand de Kirman est arrêté puis exécuté pour avoir attenté à la vie d’Abdol-Azim.

Le manuscrit restera en Perse, sous la protection de Chirine, pendant de nombreuses années. Il verra la révolution persane, la chute du Shah et l’instauration du Parlement, puis la contre-révolution des partisans du Shah, la guerre civile entre « fils d’Adam » (les partisans de la Constitution) et Cosaques, et enfin l’héroïque mais brève victoire de la jeune démocratie persane, qui s’effondrera six ans plus tard après l’intervention militaire du Tsar Russe, soucieux de conserver sa mainmise sur le pays.

Fuyant la Perse dans les bagages de Chirine et Benjamin (qui pistait le manuscrit depuis des années), les Robaïyat de Khayyâm embarquent le 10 avril 1912 à bord du Titanic en direction de l’Amérique.

Le manuscrit de Samarcande connaîtra le même funeste destin que le gigantesque paquebot qui avait voulu défier l’océan. La nuit du 14 au 15 avril 1912, il fut perdu à jamais.

Le livre d’Amin Maalouf s’achève comme il a commencé. Sur les troubles pensées de Benjamin Omar Lesage, seul, à la fois amer et nostalgique. Chirine est partie, mais ses lettres lui racontent encore le souvenir vibrant de la Perse des Robaïyat et de Samarcande, perles de l’Orient.

Samarcande, c’est l’histoire d’un pays.

Samarcande, c’est le pays d’Omar Khayyâm, libre penseur et penseur libre de la Perse du temps des Seldjoukides, dont l’histoire nous est contée dans le Livre Premier du roman d’Amin Maalouf.

Omar Khayyâm est d’abord un homme de science, astronome et mathématicien réputé et très en avance sur son époque. Digne héritier d’Ibn-Sina (connu en Occident sous le nom d’Avicenne), il est apprécié et courtisé par les Shah et par les Khan, qui se disputent son prestige, tout en se méfiant de ses idéaux. C’est ainsi qu’Omar Khayyâm est amené à prendre part aux intrigues politiques et guerrières des puissants de son temps.

A Samarcande, Omar rencontre une jeune poétesse à la cour du Khan Nasr, la belle Djahane, dont il tombe follement amoureux. Après le départ de cette dernière, il quitte la ville pour la retrouver. Faisant étape à Kashan, il fait la rencontre d’un jeune étudiant dont l’étendue des connaissances l’éblouit autant que lui déplaisent ses certitudes. Cet étudiant se nomme Hassan Sabbah. Ils cheminent ensemble sur la route d’Ispahan, dans une Perse envahie et dominée par l’Empire turc de la dynastie Seldjoukide.

A Ispahan, il est chaleureusement accueilli à la cour du Sultan turc Malikshah par Nizâm-el-Molk, son puissant vizir. Ce dernier, qui recherche des hommes de sagesse loyaux et honnête tel qu’Omar, lui propose de devenir Sabih-khabar, chef des espions. C’est mal connaître le jeune Khayyâm, qui exècre le pouvoir autant qu’il aime le vin.

Car Omar Khayyâm est aussi un poète et un philosophe. Taciturne désabusé par la violence de son époque, il refuse de prendre part aux intrigues politiques. « Entre les secrets et ceux qui les dévoilent, je suis du côté des secrets », répondra-t-il à Nizâm.

Tout au long du livre, Omar Khayyâm montrera maintes et maintes fois qu’il abhorre les faux-dévots, méprise les rois et les princes, et préfère se consacrer aux plaisirs que lui offre la vie, au plaisir que lui donne la science. Omar n’est pourtant pas un misanthrope, comme en témoigne cette phrase : « Si tu ne sais pas aimer, à quoi cela sert-t-il que le soleil se lève et se couche ? »

Pour compenser son refus, il présente cependant à Nizam-el-Molk le jeune Hassan, rencontré à Kashan. Particulièrement intelligent mais dénué des idéaux de Khayyâm, celui-ci se révèle être un parfait Sabih-khabar. Cependant, son ambition dévorante et son amitié avec le Sultan sont rapidement jalousées par le vieux vizir. Lorsque Malikshah envisage d’attribuer le divan de Nizam à Hassan, la rivalité se transforme en guerre ouverte.

Mis au défi par le Sultan turc de réaliser un état des comptes de l’Empire en 40 jours, Hassan est trahi par son secrétaire qui vole d’importants feuillets pour le compte du vizir, soucieux de conserver sa place. Le jour dit, Hassan est bien incapable de produire ce compte-rendu.

Malikshah, furieux d’avoir été joué, rejette la faute sur Hassan Sabbah et le condamne séance tenante à la mort. Sauvé par l’intervention de Khayyâm, Hassan est finalement condamné à l’exil. Mais l’homme de Kom  reviendra pour se venger…

Entre-temps, Omar Khayyâm reste à Ispahan, à la cours du Sultan. Il passe sept années heureuses, sept années à étudier et à écrire, sept années à scruter le ciel dans l’observatoire que Nizam lui a fait construire, sept années dans les bras de Djahane, qu’il a retrouvé.

Mais ces années de bonheur prennent fin lorsque l’Empire est agité par d’importants troubles religieux. Hassan Sabbah est revenu. Échappant aux agents de l’Empire, l’étudiant de Kom devenu un homme aguerri a passé deux années au Caire à étudier la foi Ismaélienne, une secte chiite fatimide. Persuadé d’être l’envoyé du Prophète, il parcourt le pays en prêchant inlassablement, répandant la Nouvelle Prédication et attirant à lui de grandes foules, allant même jusqu’à convertir le Khan de Samarcande. Il est rejoint par des milliers de partisans : jeunes en mal de combats, paysans pauvres révoltés contre la corruption du Shah, commerçants ne supportant plus la domination Seldjoukide que Sabbah promet de rejeter du pays.

Incapable cependant de lutter contre les armées du Sultan, Sabbah est vaincu à Samarcande et finit par se retirer avec quelques fidèles dans la forteresse d’Alamout, pic rocheux culminant à six mille pieds d’altitude, imprenable forteresse dans les montagnes de falaises raides du massif de l’Elbrouz. Il en prend possession en l’achetant au maître local et en convertissant la population.

De son repaire, Hassan Sabbah construira un empire de l’ombre et étendra son influence dans toute la Perse et au-delà. Derrière les murs d’Alamout, l’homme de Kom lancera ses terribles Assassins à l’assaut du pays, répandant la terreur et jetant la suspicion. Surentraînes et idéologiquement formatés par le Prédicateur suprême pour se sacrifier sans peur pour l’avènement du paradis, les tueurs d’Alamout parcourront le pays, éliminant les ennemis jugés hérétiques : imams, cadis, princes, sultans, dignitaires religieux, vizirs, hommes de pouvoir et d’argent. Les victimes des Nizârites (autre nom des Assassins) se compteront par milliers, et l’Empire Fatimide survivra à Hassan Sabbah des siècles durant : bien que faible et éclatée, la secte Ismaélienne existe toujours aujourd’hui.

Pendant ce temps à Ispahan, les intrigues continuent au Palais.

Convaincu par sa maîtresse préférée, Terken Kathoum, de se débarrasser de son trop puissant et arrogant vizir, Malikshah fait assassiner Nizam-el-Molk par un Ismaélien. Le sultan paiera ce complot de sa vie, empoisonné peu après par les fidèles officiers de Nizam-el-Molk.

Une véritable guerre de succession se déclenche alors, mêlant d’un côté les partisans de feu Nizam-el-Molk (les officiers de la Nizamiya) qui cherchent à confier le pouvoir au jeune Barkyarouk (un des fils de Malikshah), et de l’autre les partisans de Terken Khatoum, qui a pris le pouvoir à Ispahan et cherche à placer son propre fils (également fils de Maliksah) sur le trône.

Omar Khayyâm assiste, désabusé, aux événements qui se jouent, par l’entremise de Djahane, qui au Harem est la préférée de Terken. Lorsque celle-ci est à son tour assassinée, Omar Khayyâm refuse de s’impliquer, rejetant la demande de Djahane de l’aider à prendre une décision concernant Barkyarouk, capturé par les soldats de Terken : « Un rejeton de sultan turc remplace un autre rejeton, un vizir écarte un vizir, par Dieu, Djahane, comment peux-tu passer les plus belles années de ta vie dans cette cage aux fauves ? Laisse-les s’égorger, tuer et mourir. Le soleil en sera-t-il moins éclatant, le vin en sera-t-il moins suave ? »

Le lendemain, Ispahan est prise par l’armée de la Nizamiya, et Djahane est tuée dans la bataille.

Anéanti, recherché par les officiers de la Nizamiya qui jugent plus prudent de l’éliminer, Omar Khayyâm réussit néanmoins à fuir Ispahan grâce au soutien d’un des officiers de la Nizamiya, Vartan l’Arménien.

A partir de ce jour, il vivra d’errances en errances, menant une existence de fugitif et de paria, allant de ville en ville avec le fidèle Vartan, mais consacrant toujours son existence à l’écriture et à la science. C’est durant cette période que le manuscrit de Samarcande reçoit le plus d’attention, s’enrichissant chaque jour de nouveaux poèmes, peintures ou enluminures commentés en marge par Vartan, gardien des Robaïyat.

Lorsque ce dernier est tué par les envoyés d’Hassan et que le livre lui est volé, Omar Khayyâm arrête définitivement d’écrire.  Refusant de céder à Hassan Sabbah qui, n’ayant plus confiance en personne, cherche à attirer l’homme de science –à qui il doit la vie– à ses côtés, il se retire à Nichapour et meurt quelques années plus tard, entouré des siens.

« C’était le 4 décembre 1131, Omar Khayyâm était dans sa quatre-vingt-quatrième année. »

Mais son œuvre lui survivra, à travers le manuscrit de Samarcande, dont on connaît le destin.

De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
Étale sa fortune et proclame : c’est moi !
Sa gloire vit l’espace d’un rêve fêlé,
Déjà la mort se dresse et proclame : c’est moi !

Huit siècles plus tard…

On retrouve la Perse de Benjamin O. Lesage, américain d’origine française dont le destin semble intimement lié au livre d’Omar Khayyâm. Avant même sa naissance, ses parents se rencontrent en découvrant leur passion commune pour le poète, que l’Occident était en train de redécouvrir. Ils décident de donner le prénom de Khayyâm à leur fils, qui devint donc Benjamin Omar Lesage.

Lassé par la multiplication des faux, la passion de Benjamin pour le poète et pour la Perse renaît cependant lorsqu’il entend parler pour la première fois par le biais du cousin de son grand-père de l’existence du manuscrit de Samarcande, l’exemplaire original et millénaire des Quatrains de Khayyâm. Il part alors sur les traces de ce livre, dans un périple qui l’emmènera de Constantinople à Téhéran.

Informé par Djamaleddine qu’il rencontre en exil à Constantinople, il finit par retrouver la trace du manuscrit par l’entremise de Fazel, fils d’un riche marchand de Téhéran.

Involontairement impliqué dans l’assassinat du Shah par Mirza Reza, Benjamin Lesage est contraint de fuir Téhéran sans le livre et retourne dans sa ville natale d’Annapolis, aux États-Unis, où il travaille à l’Annapolis Gazette and Herald en tant que journaliste spécialiste des nouvelles étrangères. Il garde contact avec Chirine (rencontrée chez Djamaleddine) qui lui donne des informations d’une grande précision sur l’évolution de la situation Persane.

Sept ans plus tard, lavé de tout soupçons dans la mort du Shah, Benjamin Lesage décide de retourner en Perse pour rendre visite à Howard Baskerville, lecteur de l’Annapolis Gazette mais surtout instituteur fraîchement nommé à la Mission presbytérienne américaine de Tabriz.

Lors de ce deuxième voyage, l’américain atteint l’objectif de ses années de pérégrinations : il découvre enfin les Robaïyat, toujours en la possession de Chirine, et finit par s’éprendre de cette dernière, qui devient son amante.

Il vivra en Perse des aventures extraordinaires sur les pas de la Révolution Constitutionnelle, retrouvant ses figures emblématiques : Fazel et Baskerville (Djamaleddine étant mort entre temps) ainsi que Shuster, l’homme envoyé par l’Amérique pour redresser les finances du pays, qui tentera pendant huit mois de faire de la Perse une démocratie moderne.

Mais la jeune démocratie souffre  de nombreux ennemis : les religieux conservateurs qui voient en ce nouveau régime l’adoption d’un modèle occidental jugé hérétique, mais aussi l’ancien Shah –soutenu par les Cosaques de Liakhov– qui cherche à reprendre sa place, et enfin les deux ennemis les plus puissants : la Russie et l’Angleterre, bien décidées à conserver leur contrôle sur le pays et ses richesses, n’entendant pas laisser un Parlement destituer le Shah.

Lorsque, en 1911, après 6 ans de lutte,  s’écroule le rêve démocratique Iranien, avec l’échec de la révolution des « fils d’Adam »  (qui se traduit par la mort de Baskerville au combat lors du siège de Tabriz, le renvoi de Shuster, l’exécution d’une partie des députés et le retour du Shah) Benjamin Lesage et la princesse Chirine –devenue entre temps sa femme– quittent la Perse, et embarquent à Cherbourg afin de rentrer en Amérique, à bord du Titanic…

Passe le temps béni de ma jeunesse
Pour oublier je me verse du vin
Il est amer ? C’est ainsi qu’il me plait
Cette amertume est le goût de la vie.

Réflexion autour de Samarcande : quelle réaction face à la violence ?

Le roman d’Amin Maalouf est contrasté. Il mêle en effet de fabuleuses descriptions de paysages et de villes orientales à la beauté que l’on imagine saisissante (l’arrivée d’Omar Khayyâm dans Samarcande est à ce titre merveilleusement bien écrite : on est comme envouté par l’ambiance orientale en quelques lignes !) et cependant la violence est omniprésente tout au long du livre.

Batailles, luttes intestines à la cour, pouvoirs et contre-pouvoirs, révolutions et contre-révolutions, domination des Seldjoukides, puis des Russes et des Anglais, assassinats et massacres, fanatisme religieux, Samarcande m’a marqué par sa violence.

Bien qu’Amin Maalouf nous réserve parfois quelques moments de répit (notamment l’étonnante scène de la fuite de Benjamin Lesage lorsque, recherché dans Téhéran, il se réfugie chez des femmes qui l’adoptent comme leur frère), l’essentiel du livre est parcouru par de nombreux sévices.

Le livre s’ouvre d’ailleurs sur une scène de brimade : un homme, Jaber-le-Long, ancien disciple d’Ibn-Sina (Avicenne), se fait violenter par des lettrés qui l’accusent d’être un filassouf, c’est-à-dire un philosophe. C’est en prenant sa défense qu’Omar Khayyâm se retrouvera devant le Cadi Abou-Taher.

Face à cette violence, la réaction d’Omar Khayyâm est simple : fuir.

Appelé par sa notoriété d’homme de science et de fin poète à côtoyer les puissants de son époque, il rejette pourtant ce monde faste et dispendieux et se tient systématiquement à l’écart des intrigues. Lorsque Djahane, alors que s’éternise la lutte entre Nizam et Hassan,  lui propose d’écarter les deux prétendants et de prendre leur place sur le divan, la réponse d’Omar est nette, cinglante : « Par Dieu, Djahane, chercherais-tu ma perte ? Me vois-tu commander les armées de l’empire, décapiter un émir, réprimer une révolte d’esclaves ? Laisse-moi à mes étoiles ! »

Systématiquement dans le récit, Khayyâm déclinera responsabilités et titres, ne cherchant pas à « améliorer les choses », préférant abandonner sa foi en l’Homme dans celle du vin et de la poésie.

Le philosophe semble fuir ses responsabilités et se poster dans une attitude clairement égoïste, comme un homme qui refuserait de secourir son frère attaqué, sous prétexte qu’il répugne à la violence. Omar Khayyâm aurait-t-il pris les armes pour défendre la révolution des « fils d’Adam » et la jeune démocratie persane, huit siècles plus tard ?

Qu’il me soit permis d’en douter. C’est pourquoi je m’interroge. Confronté à l’inévitable violence du monde, quelle est la meilleure réaction à adopter ?

Celle de l’homme de Nichapour, qui, tel un précurseur de Verlaine,  trouve dans le vin et les étoiles des exutoires à son dégoût des hommes (l’espérance répondant sans cesse au chaos), ou celle d’Howard Baskerville, instituteur épris de liberté et de justice qui s’implique dans l’émancipation d’un pays qui n’est pas le sien et meurt en défendant la démocratie? Les deux sont des hommes de science, mais chacun choisi une voie différente.

La question de l’attitude de l’Homme face à la violence peut résonner à nos oreilles lors d’évènements bien plus proches de nous : la contestation des élections iraniennes aurait-elle pu naître si les Iraniens d’aujourd’hui raisonnaient tous comme l’Iranien d’hier ? Que serait devenu l’Europe sans la violence de la lutte contre l’expansionnisme nazi ? Que fera la jeunesse chinoise lorsqu’elle comprendra qu’elle n’a d’autre liberté que celle de consommer ? Choisira-t-elle, comme Omar Khayyâm, de se taire et de fuir, consignant dans un livre secret les pensées et les idées interdites ? Choisira-t-elle la violence des « fils d’Adam ? »

In fine, faut-il se battre pour des idéaux que l’on estime juste ou faut-il, à la manière de Brassens, considérer qu’ « il est fou de perdre la vie pour des idées » ?

Face à ces questions éminemment philosophiques auxquelles je me garderais d’apporter une réponse définitive et péremptoire, je pense que l’on peut trouver quelques éléments de réponse dans Samarcande. Omar Khayyâm est-il vraiment un lâche ?

L’homme de Nichapour, s’il fuit la violence, cherche d’abord à discuter ; l’argumentation et le débat raisonné sont ses principales armes. Dès les premières pages, il impressionne Abou-Taher par la qualité de sa rhétorique.

« On t’a entendu dire « Je me rends parfois dans les mosquées où l’ombre est propice au sommeil
—Seul un homme en paix avec son Créateur peut trouver le sommeil dans un lieu de culte. […] Je ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière que prosternation. Ma façon de prier ? Je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’Homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens , tout ses sens, éveillés ou comblés. »

Alors qu’Hassan Sabbah met son intelligence au service de sa haine, utilisant sa force de persuasion pour recruter de nouveaux adeptes, le poète persan, lui, sait insuffler chez son auditoire un sentiment de liberté et de justice, réussissant parfois à humaniser les tyrans les plus cruels. Ne parviens-t-il pas, par son argumentation, à empêcher Malikshah de mettre à mort Hassan Sabbah ? Ne réussit-il pas à annihiler toute idée de violence dans l’esprit de Vartan, (soldat et meurtrier de Malikshah), pourtant déterminé à tuer Hassan Sabbah de ses propres mains ? La lecture des ses Robaïyat ne transforme-t-elle pas le descendant de celui-ci en défenseur de la liberté et de l’amour, sonnant le glas de la terrible Charia alors en vigueur dans la forteresse d’Alamout?

Même si Omar Khayyâm se heurte parfois à son échec face à la violence (Djahane meurt sans qu’il ne puisse la sauver) qui entraîne chez lui des réactions désabusées (en témoigne la parabole des Trois amis, où Khayyâm semble se dépeindre lui-même comme un lâche fuyant devant l’adversité), la sagesse de son esprit semble planer sur tous ceux qui connaissent sa pensée.

Djamaleddine, Fazel, Chirine… tous vouent une admiration sans borne au poète persan, pourtant à mille lieux de leur combat pour la liberté, près de 800 ans plus tard.

Ne dis-t-on pas qu’il faut juger un arbre à ses fruits ? En définitive, Omar Khayyâm ne parvient-il pas, en répandant sa pensée, à construire un monde débarrassé de la violence ? D’ailleurs, y aurait-il la moindre violence en ce monde si nous raisonnions tous comme le savant persan ?

Il apparaît néanmoins assez naïf d’affirmer que le « paradigme Khayyâm » suffirait à préserver le monde de l’absurde violence dans laquelle il baigne depuis la nuit des temps.

En effet, construire un monde de paix présuppose un projet de société appuyé par une volonté déterminée à le mener à bien. La volonté individuelle n’est rien si elle n’est pas gravée dans le marbre par un choix de société clair, porté par des hommes de convictions (je pense par exemple à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948).

C’est la raison pour laquelle il faut aussi des hommes de la trempe de Baskerville et de Shuster, de Luther King et de Gandhi. Des hommes de foi qui sont prêt à se battre (au sens propre comme au figuré) pour leurs idéaux. Des hommes ayant le pouvoir de l’ambition (et non pas l’ambition du pouvoir) pour faire avancer leurs idées au service de leur peuple. Omar Khayyâm fuyait le pouvoir et les responsabilités, il n’aurait sans doute pas pu être un tel homme.

Mais dans toute société, il y a des hommes qui agissent et des hommes qui pensent (il est difficile de faire correctement les deux). Il y a ceux qui donnent montrent la voie au bateau et ceux qui le font avancer. Les rames et le gouvernail, l’un étant aussi indispensable que l’autre.

Du côté des rameurs, on trouve des ouvriers, des commerçants, des dirigeants d’entreprises, des ingénieurs. Au gouvernail : politiques, artistes, écrivains, philosophes, …et poètes.

C’est ainsi qu’Omar Khayyâm a su penser la Perse de ses rêves : colorée, cosmopolite, libre, métissée, tolérante, ouverte et vivante comme le bazar un jour de marché à Samarcande.

C’est ainsi que Baskerville, Djamaleddine, Shuster, Fazel et tant d’autres ont tenté de la construire.

C’est sans doute ainsi, qu’à travers Samarcande, Amin Maalouf rêve de voir l’Iran. Puisse son rêve se réaliser un jour.

« Le temps a deux visages, il a deux dimensions, la longueur est au rythme du soleil, l’épaisseur au rythme des passions » Omar Khayyâm

15 réflexions sur “Samarcande, par Amin Maalouf

  1. effectivement. c’est un excellent résumé et une excellente réflexion.
    seulement concernant alkhayyam et son refus d’accepter toute responsabilité,
    je crois que cela faisait partie de sa philosophie et de sa vision de la vie. et on peut pas à cause de cela le classer au rang des lâches.
    en particulier que certains de ses actes le prouve.
    -la défense de jaber le long vis à vis de ses agresseurs.
    -demander la grâce pour hassan assabbah.
    -dire non aux propositions de certains dignitaires et même au vizir et autres gens à qui normalement on peut pas dire non.
    -…………..etc
    tout cela montre que omar alkhayyam ne manquait pas de courage dans les situations qui le méritent.

  2. Ne trouvez-vous pas quelques similitudes entre certains personnages?
    – Fezal l’homme d’état qui a pour projet de faire de l’Iran un grand pays comme Nizâm-el-Molk qui voulait créer un état parfait
    -Baskerville le fanatique prêt à tout et même à mourir pour l’idéal démocratique comme Hassan Sabbah pour la lecture ismaélienne de l’islam
    – Benjamin Lesage l’homme indépendant qui refuse des responsabilités politiques dans le nouvel iran et se pose en observateur des événements commar Omar Khayam le fit lors de la lutte entre Hassan et Nizam

  3. Très beau roman et très belle lecture de votre part. Amin Maalouf sait nous faire rêver et nous associer avec lui dans la réflexion et dans l’analyse. Je pense que le choix de Omar Khayyam n’est pas fortuit pour Maalouf. Lui, qui a vécu et rapporté des événements tragiques, et beaucoup de conflits confessionels et ethniques, notamment au Liban, son pays d’origine. Comment un homme rationnel peut il survivre dans un milieu aveuglé par la haine et l’ignorance? Telle est, à mon sens, la question fondamentale du roman. Maalouf n’a t il pas vécu ce qu’a vécu Khayyam (Notamment les guerres confessionnelles entre Sunnites et Chiites) ? à travers les méandres de l’Histoire et de l’histoire (celle de Maalouf), les questions existentielles sont quasiment les mêmes! Cordialement!

  4. Merci pour ces réfléxions, qu’enrichissent encore plus le livre après sa lecture. J’ai juste une question: le personnage de Fazel, a-t-il existé? Je ne trouve rien sur le net, peut-être je n’écris pas correctement son nom ou peut-être c’est juste de la fiction? Merci.

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  7. Je viens de lire ce livre sur conseil de ma professeur de français,et j’estime avoir eu beaucoup de chance que cette dernière me l’ait proposé. cela fait des années que j’entends parler d’Amine Malouf,sans pour autant m’y intéresser,ni à sa personnalité, ni à ses écrits. Mais maintenant que j’ai lu son oeuvre Samarcande, je trouve que j’aurais du m’y intéresser avant que mon institutrice ne m’y invite. En lisant ce livre, je me suis senti transporté à l’époque d’Omar Khayyam, dans l’orient des temps anciens, secoué au gré des guerres et des dynasties,comme si j’avais été transporté à Samarcande,Nichapour,Trabzonde,Ravy et autre cités de l’Orient légendaire. Le seul point noir est peut-être la fin qui est,à mon gout,un amère,sans en dire plus.
    Quoi qu’il en soit, Ce livre est un joyaux,et je vous conseille de lire sans plus attendre,si ce n’est pas déjà fait.

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