Léon l’Africain, par Amin Maalouf

Note de lecture — Léon l’Africain, par Amin Maalouf.

[…et quelques considérations sur la morale des papes]

1. Introduction

2. Léon l’Africain

3. La morale des papes

Léon l’Africain, c’est l’histoire —vraie— d’Hassan al-Wazzan, voyageur intrépide, découvreur insatiable, témoin des événements de son siècle. Comme toujours dans ses romans, Amin Maalouf brode le fil d’une histoire imaginaire autour d’un personnage et d’événements bien réels.

Hassan al-Wazzan, connu sous le nom de « Léon l’Africain » en Occident, est un personnage peu commun. Né à Grenade en décembre 1488, l’homme est en effet spectateur de bien des grands événements qui ont marqué son monde. Son époque est celle des grands bouleversements : c’est la fin du Moyen-âge et le début de la Renaissance. L’islam se déplace à l’est : la chute de Grenade et la fin des derniers royaumes musulmans en Andalousie marque la victoire de la reconquista catholique et la fin de l’influence islamique en Europe occidentale. Mais les Turcs viennent de prendre Constantinople, mettant fin au dernier Empire romain, et déjà un nouvel Empire, puissant, immense et destructeur, porte la bannière de l’islam : l’Empire ottoman, gouverné par des sultans au pouvoir illimité.

A l’ouest, Charles de Habsbourg, dit Charles Quint, gouverne la Castille, l’Aragon, la Bavière, l’Autriche et une partie de l’Italie: c’est le grand royaume chrétien des temps d’alors ; pris entre ces deux feux, l’influence des papes décline et leur autorité s’amenuise. Partout, la réforme protestante gagne du terrain, et l’intraitable Luther sème la discorde dans les nations chrétiennes : les 95 thèses de la Réforme, placardées sur le château de Wittenberg, sonnent le glas de l’Europe unie sous la bannière papale. Bientôt, Rome est menacée : Léon l’Africain sera témoin de son saccage, en 1527, par les soudards luthériens de Charles Quint, les terribles lansquenets.

C’est le temps des grands empires, l’apogée des puissances gouvernées par des seigneurs au pouvoir sans limite et à l’aura invincible : après les Romains, les Perses, les Huns, les Vikings, l’Empire de Tamerlan, l’Empire Mongol et nombre d’autres Royaumes déchus, au XVIème siècle s’établit la domination hispanique. Les caravelles et les galions chargés d’or, la puissance de Cortès et le partage du Nouveau Monde via le traité de Tordesillas en 1494 témoignent du règne sans partage des empires espagnols et portugais à l’époque d’Hassan.

Mais déjà, ils vacillent sur leur base, et la contestation populaire gronde, qui fera tomber des têtes, éclater des puissances et déchoir des papes.

Le siècle d’or, c’est aussi le temps des grandes découvertes, facilitées par la diffusion de cartes plus précises grâce à l’imprimerie de Gutenberg : cherchant une nouvelle route pour aller aux Indes, Colomb découvrira ainsi le continent américain en 1492, ainsi nommé en hommage à Amerigo Vespucci, premier à avoir émis l’hypothèse que l’Amérique du Sud constituait un nouveau continent et non une partie de l’Asie. En cherchant de nouvelles routes pour les épices, Magellan établit en 1522 la première circumnavigation de l’histoire, en passant par le détroit qui porte son nom. Vasco de Gama, quant à lui, est le premier à atteindre les Indes, en 1497, en contournant le Cap de Bonne-Espérance.

C’est enfin le temps de la renaissance des arts : sous la férule des papes mécènes, le génie de Raphaël, de Michel-Ange et de Botticelli peut s’épanouir, la lettre de Shakespeare et de Rabelais peut jaillir. Protégée par François 1er, Léonard de Vinci laisse éclater sa science, celle de Copernic va révolutionner la façon de voir le cosmos. Dans son Eloge de la folie, Érasme montre déjà la voie d’un humanisme critique vis-à-vis des Seigneurs et des Puissants, en particulier de l’Église. Mais, protégé par Léon X et ne souhaitant pas créer de schisme à l’intérieur de l’Église, il restera fidèle au pape —Paul III lui propose même le cardinalat, qu’il refuse— ne suivant pas Luther, qui cherchait à le gagner, dans la dissidence.

De tout cela, Hassan al-Wazzan est un témoin privilégié: il est à Grenade quand Grenade tombe, à Tombouctou à l’apogée de l’Empire Songhaï, au Caire quand les Turcs mettent fin à la dynastie Mamelouk, à Rome quand Rome renaît de ses cendres. Dans Léon L’Africain, Amin Maalouf nous entraîne dans les méandres de temps perdus, de périodes troublées où les menaces grandissent, de guerres sanglantes où les peuples s’affrontent pour le pouvoir, le territoire ou la religion.  Le XVIème siècle est le « beau siècle », l’époque moderne, celui des grandes découvertes, des grandes inventions, des œuvres d’art toujours plus grandioses, des rêves toujours plus fous et déchirants.

Léon l’Africain

C’est à Grenade, dans les ruelles d’Albaicin, en 894 de l’hégire (1488), que naît Hassan al-Wazzan, al-Zayyati, al-Gharnati, al-Fassi, fils de Mohamed le peseur, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un pape.
« On m’appelle le Grenadin, le Fassi, le Zayyati, mais je ne viens d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Je suis le fils de la route, ma patrie est caravane, et ma vie la plus inattendue des traversées»

Enfant, ses parents lui content le lent déclin des califes andalous, affaiblis par les rivalités et les luttes incessantes, gangrenés par la corruption, endormis par les fêtes somptueuses,  les Parades pompeuses et les banquets sans fins. Alors que les musulmans espagnols ne peuvent s’appuyer sur d’autres qu’eux-mêmes, les princes catholiques bénéficient de l’appui massif de toute la chrétienté, encouragée à combattre les maures par les papes romains. Au fils des ans, Gibraltar, Alhama, Ronda, Marbella, Malaga,… toutes villes conquises depuis l’avènement du Prophète, tombent l’une après l’autre. Et bientôt, Boabdil, le dernier calife de Grenade, maître de l’Alhambra, est chassé par  les Castillans. La résistance grenadine est acharnée mais la reconquista s’achève, et l’Espagne est désormais sous la férule de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille, dite Isabelle la Catholique. Jamais plus l’Espagne ne sera musulmane. Nous sommes en 1492, Hassan n’a que 4 ans.

« Il a fait froid cette année-là sur Grenade, froid et peur, et la neige était noire de terre remuée et de sang. Qu’elle était familière, la mort, que l’exil était proche, que les joies du passé étaient cruelles au souvenir ! »

Exilé, Boabdil doit encore entendre ces mots peu fiers de sa propre mère, Fatima :

« Pleure comme une femme ce royaume que tu n’a pas su défendre comme un homme ».

C’est la fin de plusieurs siècles de cohabitation plus pacifique  que l’on croît entre chrétiens, musulmans et juifs en terre d’Espagne. Après quelques années de tolérance, les musulmans sont bientôt sommés de choisir entre la conversion ou l’exil : les dernières populations musulmanes quitteront l’Espagne en 1609, expulsées par Philippe III. Quant aux Juifs, éternels réprouvés, ils subissent déjà la terreur de l’Inquisition espagnole et émigrent massivement.

Fuyant Grenade et les persécutions qui s’annoncent, c’est à Fès qu’Hassan et sa famille trouvent refuge. Rejetés par un oncle qui juge dégradante la passion de son père Mohammed pour une esclave roumiyya —une chrétienne— Hassan et les siens s’installent dans une modeste demeure des faubourgs de Fès. Là, Hassan vivra une jeunesse heureuse, partagé entre l’étude de l’islam sous la tutelle de l’intransigeant Astaghfirullah, découverte des souks, espionnage des hammams de femmes avec son ami Haroun, et apprentissage des rudiments du métier de commerce avec son oncle Khâli, entre temps réconcilié.

« Pour Haroun et moi, la découverte de Fès ne faisait que commencer. Nous allions la déshabiller voile après voile comme une mariée dans sa chambre de noces. De cette année-là, j’ai gardé mille souvenirs qui me ramènent, chaque fois que je les évoque, à la candeur insouciante de mes neuf ans. »

Devenu adulte, Hassan s’aguerrit et, faisant fortune grâce à un tour malicieux du destin, devient bientôt l’un des plus riches commerçant de Fès. Déjà, il entame la construction d’un somptueux palais avec les meilleurs artisans du Royaume. Mais le Créateur ne semblait pas destiner Hassan à une vie tranquille de notable assagi. Et bientôt, les tribulations commençaient.

Alors qu’Haroun le Furet, membre de la puissante corporation des portefaix de Fès et toujours meilleur ami d’Hassan, décide d’épouser Mariam, la sœur d’Hassan et fille de Warda la roumiyya, Mohamed, le père d’Hassan, choisit de la donner à un véreux et criminel trafiquant de Fès, le Zerouali, dans le cadre d’un accord commercial destiné autant à redorer son blason terni par l’alcool et la dépravation qu’à remplir ses coffres.

Persuadé que sa sœur va vivre un enfer dans le harem du Zerouali, Hassan s’y oppose et la querelle familiale tourne au drame quand Hassan et Haroun vont conter l’affaire à Astaghfirullah, l’intransigeant Cheick et imam de Fès, lui aussi immigré grenadin. Scandalisé que Mohamed donnasse sa fille en mariage à un homme aussi impie, cupide et débauché que le Zerouali,  Astaghfirullah  s’empresse de porter l’affaire sur la place publique et bientôt le nom du Zerouali est partout murmuré avec une crainte mêlée de dégoût.

« Tels sont les hommes que les croyants respectent et admirent en ces temps de déchéance ! Tels sont les hommes auxquels vous sacrifiez vos filles comme à des divinités d’avant l’islam ! »

Humilié et diffamé, le Zerouali rompt l’accord avec Mohamed. Pour se venger, il utilise son influence auprès du Cheick des lépreux pour faire interner Mariam, pourtant saine, dans le quartier maudit.

Après trois années d’attente et d’espoirs de libération toujours déçus, Haroun, impatient et furieux, l’épouse finalement et s’enfuit avec elle en secret, loin de Fès. Mais Hassan veut aller plus loin et, auréolé de sa brillante réussite financière, use de son influence auprès du Sultan de Fès pour se venger et obtenir que le Zerouali soit banni de la ville pour deux ans. Funeste erreur.

La vengeance appelle la vengeance, et cette mince victoire se retourne contre lui quand un Haroun toujours furieux abat le vieux Zerouali, lors du retour de son pèlerinage de deux ans à La Mecque. Jugé en partie responsable du meurtre de celui qui avait payé le prix de son iniquité, Hassan est condamné à la même peine que l’homme qu’il haïssait : deux ans de bannissement.

« Sans doute n’es-tu coupable de rien, Hassan, mais les apparences t’accusent. Et la justice est dans les apparences, du moins en ce monde, du moins aux yeux de la multitude ».

Hassan quitte alors Fès avec tous ses biens —plus de 200 chameaux et son esclave Hiba, son premier véritable amour— il prend la route vers l’Egypte et connaît alors le début de l’errance…

« Bien des hommes découvrent le vaste monde en cherchant seulement à faire fortune. Quant à toi mon fils, c’est en cherchant à connaître le monde que tu trébucheras sur un trésor. »

Peu de temps après son départ, une violence tempête de neige emporte tous ses biens, ses chameaux et ses serviteurs, son escorte et ses tentes. Réfugié avec Hiba  dans une grotte avoisinante, il survit, et le couple peut s’échapper de la tempête, sain, sauf, mais pauvre.

C’est en effet un Hassan ruiné qui ramène Hiba, libre, dans son village natal, sur le chemin de  Tombouctou. Là, cette dernière se fait racheter par les anciens du village à prix d’or, permettant à Hassan de retrouver un semblant de fortune pour refaire sa vie. Mais Hassan, bannit, ne peut rester et ce sont déjà les mots d’adieux, le dernier soir, la dernière nuit : « Jusque-ici, tu m’avais prise esclave… aujourd’hui, prends-moi libre ! Une dernière fois ».

L’amour est soif au bord d’un puits. L’amour est fleur et non pas fruit.

Sur la route d’Egypte, Hassan découvre les merveilles de l’Empire Songhaï, alors au faîte de sa puissance.

« La ville de Gao n’avait pas de murs d’enceintes, mais aucun ennemi n’osait s’en approcher, tant était grande la renommée de son souverain, l’Askia Mohamed, l’homme le plus puissant de tout le pays des Noirs. »

La suite des aventures d’Hassan le Grenadin, plus rocambolesque et inattendue  que jamais, se poursuit au pays des Pharaons. Arrivé par la route des marchands, il s’y fait rapidement une place et trouve, par l’entremise d’un généreux marchand, une modeste demeure dans la vieille ville, au bord du Nil.  En quelques mois, il devient un véritable notable cairote.

« J’avais mon ânier, mon fruitier, mon parfumeur, mon orfèvre, mon papetier, des affaires prospères, des relations au palais et une maison sur le Nil. Je croyais avoir atteint l’oasis des sources fraîches. »

C’est aussi en Egypte qu’Hassan rencontre la belle Nour, la Circassienne, veuve de l’émir Saladin, neveu du Grand Turc, et dont le fils Bayazid est ainsi l’héritier du Sultan.

Sur tes joues, j’ai fait fleurir une rose. Sur tes lèvres, j’ai fait éclore un sourire. Ne me repousse pas, car notre Loi est claire : tout homme a le droit de cueillir ce qu’il a lui-même planté.

C’est avec elle qu’il fuit la colère turque —car le puissant sultan ottoman cherche à faire périr Bayazid, ce futur rival— et après quelques mois d’errance, ils quittent Alexandrie pour revenir à Fès, Hassan cherchant à revoir sa famille, qu’il n’a pas vu depuis son bannissement des années plus tôt.

Ce bref retour au pays est celui des nouvelles, tristes ou heureuses : affaibli par l’alcool et  l’humiliation, jamais réconcilié avec son fils, son père Mohamed est mort. Sa mère, Salma, l’attend toujours. Haroun et Mariam, bien qu’encore recherchés pour le meurtre du Zerouali, ont pris la tête de la résistance musulmane aux conquêtes chrétiennes, et luttent avec acharnement contre les Portugais et les Castillans sur les côtes de l’Est du Royaume Algérien, à Boualouane, Jijil, à Bougie, et partout où les velléités guerrières des chrétiens rencontrent les désirs de reconquête des musulmans.

Lorsqu’Hassan retrouve son vieil ami, près du siège de Bougie, c’est pour se voir confier une mission : jouer les ambassadeurs auprès du Grand Turc, car Haroun et son chef, le corsaire Arouj dit Barberousse, cherchent à obtenir l’appui des Ottomans dans la lutte contre les chrétiens.

« Tu n’as pas le droit d’hésiter. Un grand empire musulman est en train de naître en Orient et nous, en Occident, nous devons lui tendre la main. Jusqu’à présent, nous avons subi la loi des infidèles. Ils ont pris Grenade et Malaga, puis Tanger, Melilla, Oran, Tripoli, et Bougie ; demain ils s’empareront de Tlemcen, d’Alger, de Tunis. Pour leur faire face, nous avons besoin du Grand Turc. »

Et c’est le voyage-retour de Tlemcen à Constantinople, avec Bayazid, jeté dans la gueule du loup : à l’aube, nous avons déjà dépassé Gammart. Le mal aidant, j’avais l’impression de voguer en plein cauchemar.

L’arrivée à Constantinople la Grande se fait dans la découverte et l’émerveillement : découverte de sainte Sophie devenue mosquée, découverte des palais, des mosquées et des médersas, découverte des zouks et des bazars, découverte de la ville immense et animée où se côtoient Italiens, Grecs et Arméniens, et tous les Turcs venus des steppes nomades.

Mais Sélim le sultan n’a aucune intention de porter secours aux musulmans d’Occident ; c’est au détour d’un couloir, dans les salles pleines de secrets des diplomates et des courtisans, qu’Hassan comprend que l’ambition de l’Ottoman se porte sur l’Egypte mamelouke, qu’il convoite depuis longtemps.

Persuadé par Nour de revenir en Egypte pour tenter de prévenir le massacre qui s’annonce, Hassan ne peut qu’assister impuissant à la chute de la dynastie mamelouke, balayée par la puissance de l’Empire ottoman et les armées de Selim le Turc. La résistance opiniâtre du dernier des mamelouks, Tumanbay, n’y changera rien. Malgré une lutte acharnée, Le Caire tombe en août 1517. Les ottomans, enragés par la résistance qui leur a coûté nombre des leurs, procèdent alors à la grande vengeance : la ville est mise à sac, 8000 habitants sont massacrés. Le Caire est plongée dans  une orgie meurtrière où deux empires s’affrontent, l’un enivré par son triomphe, l’autre obstiné à ne pas mourir.

« Quand je suis arrivé au Caire, mon fils, elle était depuis des siècles déjà la prestigieuse capitale d’un empire, et le siège d’un califat. Quand je l’ai quitté, elle n’était plus qu’un chef-lieu de province. Jamais, sans doute, elle ne retrouvera sa gloire passée. »

Après le massacre des derniers résistants et la mort de Tumanbay, Sélim veut affermir sa domination sur Égypte et cherche à faire déporter tous les maghrébins et les Juifs du Caire à Constantinople. Fuyant cette nouvelle épreuve, Hassan et Nour prennent le premier bateau et voguent sur la méditerranée, se promettant de s’arrêter au gré de leurs envies, de débarquer où il leur plaira, sur n’importe quelle terre hospitalière de ce monde tourmenté.

Mais le destin est capricieux et semblait déterminé à ne pas laisser Hassan suivre son chemin : une fois encore, son histoire change de court. Débarqué à Djerba le temps d’une escale, il est enlevé à la femme qu’il aime : il ne la reverra plus jamais. Hassan a été capturé par des pirates siciliens, et c’est à Rome qu’il débarque, auprès du pape Léon X.

« Mon ravisseur avait du renom et de pieuses frayeurs. Pietro Bovadiglia, vénérable pirate sicilien, déjà sexagénaire, mainte fois meurtrier et redoutant de rendre l’âme en état de rapine, avait éprouvé le besoin de réparer ses crimes par une offrande à Dieu. Ou plutôt par un cadeau à Son représentant sur cette rive de la Méditerranée.  Léon le dixième, souverain et pontife de Rome, commandeur de la chrétienté. Le cadeau, c’était moi, présenté avec cérémonie le dimanche 14 février pour la fête de la saint Valentin. »

Nouvelle ville, nouvelle culture, nouvelle religion : baptisé par le pape qui le prend sous sa protection, Hassan le lettré prend le nom de son bienfaiteur et devient Jean-Léon de Médicis dit Léon l’Africain, le maure voyageur. En Italie, il vit des années riches en découverte : la renaissance italienne bat son plein et à Rome, Raphaël côtoie Michel-Ange, Sixtine se construit, témoin de leur génie. Partout des sculpteurs, des peintres, des poètes, des ambassadeurs, des perles et des plaisirs, et tous les protégés du pape.

A Rome, Jean-Léon grandit. Il y trouve une femme, présenté par le cousin du pape, le cardinal Jules. Elle s’appelle Maddalena.

« Elle avait, sur toutes les femmes de Rome, une langueur d’avance. Langueur dans la démarche, dans la voix, dans le regard aussi, à la fois conquérant et résigné à la souffrance. Ses cheveux étaient de ce noir profond que seule l’Andalousie sait distiller, par une alchimie d’ombre fraîche et de terre brûlée. En attendant de devenir ma femme, elle était déjà ma sœur, sa respiration m’était familière. »

Il apprend le turc, le latin, le catéchisme et la langue hébraïque, donne des cours d’arabe, et surtout, commence la rédaction de son grand livre, pour lequel il restera dans l’Histoire : Description de l’Afrique, où il met à l’écrit son immense expérience de voyage, celle des peuples d’Afrique et d’Orient. Ce livre, écrit en italien, restera quatre siècle en Occident une référence essentielle pour la compréhension du continent noir. A près de 40 ans, sa vie est douce, et Léon l’Africain n’a rien d’un prisonnier.

Mais Rome est menacé par les périls de son temps. La ville paye  le prix de son soutien à François 1er dans la guerre qui l’oppose à Charles Quint. Les soudards protestants de l’héritier des couronnes de Castille, d’Aragon et de Sicile, prince de Bavière et des Pays-Bas, empereur du Saint-Empire romain germanique, livrés à eux-mêmes, sans commandement et sans solde, mettront la ville à sac malgré l’accord de paix finalement signé entre le pape et l’empereur. Incontrôlables, les luthériens, nourrissant une haine tenace à l’égard du pape, pilleront la ville pendant plus d’un an. Il y  aura plus de 20 000 victimes.

« Me croirait-ton si je disais que des nonnes ont été violées sur les autels des Eglises ? Me croirait-on si je disais que les monastères ont été saccagés, que les moines ont été dépouillés de leurs habits et forcés sous la menace du fouet de piétiner le crucifix et de proclamer qu’ils adoraient Satan le Maudit, que les manuscrits des bibliothèques ont alimenté d’immenses feux de joie autour desquels dansaient des soldats ivres, que pas un sanctuaire, pas un palais, pas une maison n’a échappé au pillage, que huit mille citadins ont péris, notamment parmi les pauvres, tandis que les riches étaient retenus en otage jusqu’au paiement d’une rançon ? »

A ce moment de l’Histoire résonnent avec horreur les mots de Luther : « O toi Léon, le plus infortuné de tous, tu es assis sur le plus dangereux des trônes. Rome fut jadis une porte du Ciel, elle est désormais le gouffre béant de l’enfer. »

Parvenant finalement à fuir l’horreur avec le pape —qui hésitera longtemps à quitter la ville— grâce à l’amitié de l’habile Hans, un ami protestant, Hassan s’embarque pour Tunis, une dernière fois.

Hans le quitte plein de regrets : « Pour la seconde fois, nous avons déchainé des forces que nous n’avons pas pu contenir. D’abord la révolte des paysans de Saxe, née des enseignements de Luther et qu’il a fallu condamner et réprimer. Et maintenant la destruction de Rome. (…) Cette guerre est la mienne. Je l’ai souhaitée, j’y ai entraîné mes frères, mes cousins, les jeunes de mon évêché. Je ne peux plus la fuir, dût-elle me conduire à la damnation éternelle. Quant à toi, tu n’y as été mêlé que par un caprice de la providence. »

Comme ses parents des années plus tôt, il fuit la guerre et la misère de son temps pour chercher un havre de paix auprès des siens. Léon l’Africain a dépassé l’âge respectable de 40 ans, il vit avec sa troisième femme et leur enfant, le petit Guiseppe.

Quant à moi, j’ai atteint le bout de mon périple. Quarante ans d’aventure ont alourdi mon pas et mon souffle. Je n’ai plus d’autres désirs que de vivre, au milieu des miens, de longues journées paisibles. Et d’être, de tous ceux que j’aime, le premier à partir. Vers ce lieu ultime où nul n’est étranger à la face du créateur.

Il part retrouver ce qui reste de sa famille : sa fille Sarwat, fille de Fatima sa première femme, morte en couche, sa fille Hayat, fille de Nour la Circassienne, partie à la reconquête pour son fils d’un trône perdu, sa sœur Mariam. Son père et sa mère ont déjà quitté cette terre et le voyageur fait son dernier voyage : désormais, seul comptent la quiétude et le repos.

Qu’ai-je gagné, qu’ai-je perdu, que dire au Créancier suprême ? Il m’a prêté quarante années, que j’ai dispersé au gré des voyages : ma sagesse a vécu à Rome, ma passion au Caire, mon angoisse à Fès, et à Grenade vit encore mon innocence.

La morale des papes

Une question intéressante qui rejoint le livre d’Amin Maalouf —dans sa dernière partie, c’est-à-dire le Livre de Rome— est celle de la morale des papes. L’époque d’Hassan, en effet, est une charnière. Lorsqu’il débarque à Rome, Léon X, de la puissante et riche famille Médicis, règne sur la chrétienté. Comme bien des papes avant lui, Léon X est mécène et monarque : il gouverne Rome, attire auprès de lui artistes et courtisans, ordonne, distribue, dépense. C’est le prédécesseur de Léon, le pape Jules, qui a doté l’Eglise d’une armée, lui permettant de conquérir son territoire, le Vatican. Ce que défend Léon X dans une tirade très pragmatique:

« Le monde est ainsi fait que souvent le vice est le bras de la vertu, que souvent les meilleurs actes sont accomplis pour les pires raisons, et les pires actes pour les meilleures raisons. Ainsi, notre prédécesseur, Jules, a eu recours à la conquête pour doter Notre Église d’un territoire où elle se sente à l’abri… (…) Sans une armée à lui, le pape ne serait que le chapelain du roi le plus puissant. On est parfois contraint d’utiliser les mêmes armes que son adversaire, de passer par les mêmes compromissions. »

(…) D’un côté, Soliman, sultan et calife de l’islam, jeune, ambitieux, au pouvoir illimité, mais soucieux de faire oublier les crimes de son père et d’apparaître comme un homme de bien. De l’autre, Charles, roi d’Espagne, encore plus jeune et non moins ambitieux, qui s’est fait élire à prix d’or au trône du Saint Empire. Face à ces deux hommes les plus puissants du monde, il y a l’État pontifical, croix géante et sabre nain.

Terriblement pragmatique, encore, ce que lui oppose son vieil ami Haroun, devenu ambassadeur du Sultan, quand Hassan fait valoir la paix entre les religions:

« Sache qu’entre Rome et Constantinople, entre Constantinople et Paris, c’est la foi qui divise et l’intérêt, noble ou vil, qui rapproche. Ne me parle pas de paix ni de Livre, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit, et ce n’est pas à cela que pensent nos maîtres. »

Pour financer cette puissance et ce train de vie, les papes emploient des mesures plus que discutables : les sièges de cardinaux sont mis aux enchères —c’est la pratique des simonies, pourtant formellement condamnée depuis le deuxième concile de Latran en 1139— tandis que sont vendues les fameuses indulgences, ou le prix du pardon accordé à celui qui finance le trône de Pierre.

C’est en réponse à ces excès que naît, au même moment, le protestantisme. Les violentes critiques de Luther —le conflit démarre en 1517 quand Luther critique ouvertement la vente d’indulgence pour financer la cathédrale saint Pierre— essaiment l’Allemagne et les européens se rangent par province entières à sa doctrine. Le dossier Luther sera très mal géré par les différents papes qui le connaîtront : d’intransigeance radicale en incompréhension, de volonté d’unifier l’Église en absence de dialogue, les querelles de forme se transformeront en querelles de fond et le schisme sera rapidement consommé entre un moine borné et prétentieux, d’un côté, et un pouvoir pontifical hautain et aveugle, de l’autre.

La Contre-Réforme catholique, engagée à partir du Concile de Trente en 1545, ne permettra pas de renverser complètement la tendance et les guerres de religion qui s’ensuivront mettront le Vieux Continent à feu et à sang.

Au-delà de l’Histoire, on peut s’interroger : quelle morale pour les papes aujourd’hui ? Il est intéressant de voir la dualité de cette époque: d’un côté, des papes oligarques et dispendieux. Ils s’enrichissent de la dîme, vivent grassement et dépensent sans compter. Leur morale est plus que douteuse, bien loin du message de pauvreté du Christ. Les courtisans, les serviteurs sont partout : sous Léon X, le pape a plus de 90 serviteurs personnels ! Pour financer ces dépenses, on vend les sacrements, les titres ecclésiaux, le pardon des péchés : l’Église est une multinationale.

Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent ! (Actes, VIII, 9 :21)

Scandale ? L’intérêt du livre d’Amin Maalouf est aussi de nous montrer la face positive de ces pratiques obscènes: les papes dispendieux sont aussi les papes mécènes. C’est sous leur protection que l’art s’épanouit. C’est sous leur protection qu’est peinte la Coupole, qu’est construite la cathédrale saint Pierre de Rome. C’est sous leur protection que se révèle Michel-Ange et Raphaël d’Urbino, que peut poindre le génie de Boticelli, de Lippi et encore de Verrocchio, tous protégés par la puissante famille Médicis.

On constate l’équilibre : d’un côté, des papes amoraux et éloignés des Évangiles, mais sachant jouir des plaisirs de la vie, protecteurs des arts, généreux, bon-vivants, mécènes et plutôt ouverts. On est presque pris d’une absence de remords : peut-on reprocher la richesse passée de l’Église quand on contemple Notre-Dame, quand on admire Montmartre, quand on regarde Le Jugement Dernier, quand on se trouve devant La Création d’Adam ?

La Naissance de Vénus, Sandro Botticelli

Reviennent les mots de Nour :

« Rappelle-toi les pyramides ! Que d’hommes sont morts pour les construire, qui auraient pu passer de longues années encore à labourer, à manger, à s’accoupler ! Puis ils seraient morts de la peste, sans laisser de trace. Par la volonté de Pharaon, ils ont bâti un monument dont la silhouette perpétuera à jamais le souvenir de leur travail, de leurs souffrances, de leurs plus nobles aspirations. Tumanbay n’a pas fait autre chose. Quatre jours de courage, quatre jours de dignité, de défi, ne valent-ils pas mieux que quatre siècles de soumissions, de résignation, de mesquinerie ? Tumanbay a offert au Caire et à son peuple le plus beau présent qui soit : un feu sacré qui éclairera et réchauffera la longue nuit qui commence. »

De l’autre, la réaction du puritanisme protestant : moralement vertueux, presque irréprochable, plus fidèle aux Évangiles, … mais tellement austère. Rudesse et simplicité des temples protestants contre richesse et grandiloquence des églises catholiques.

Le discrédit des papes et la montée en puissance de Luther amène à la tête de Rome, en 1522, Adrien VI, un sévère hollandais, d’origine très modeste —il est fils de menuisier— qui changera radicalement la gouvernance de l’Église : les biens sont vendus, les budgets coupés, les dépenses arrêtés, les commandes annulées, les serviteurs renvoyés. Élu comme en pénitence par un conclave hâtivement réuni alors qu’il n’était même pas présent au concile, celui qui affirme « j’ai le goût de la pauvreté ! » se scandalise de ces seins nus dans la chapelle Sixtine et vilipende les dépenses artistiques de ses prédécesseurs. Des 100 serviteurs au service du pape, Adrien VI, rare pape à avoir conservé son nom de baptême —il s’appelle Adriaan Florensz en garde 4. L’austère hollandais va même jusqu’à déclarer illicite le port de la barbe, « qui ne convient qu’aux soldats ». Au lieu de poètes et de bouffons, il s’entoure de pauvres et de malades.

« Il a ce même regard étroit, cette même volonté de faire de la vie, la sienne et celle des autres, un perpétuel carême. »

Il est en fait le premier pape à vouloir « mettre de l’ordre dans la Curie » et à reconnaître que la source de l’hérésie vient de Rome même. Intègre, il refuse de quitter Rome avec les cardinaux quand une épidémie de peste se déclare, interdit à sa famille de venir à Rome pour profiter des avantages liés à sa fonction.

Mais, trop brutal, trop rapide, trop austère, venu d’ailleurs, il mésestime la valeur des chefs d’œuvres présents dans son palais et commence à les distribuer en cadeaux. N’ayant aucun intérêt pour les arts et la littérature ni aucune des manières élégantes si prisées des habitants de Rome, mauvais sur le plan diplomatique —trop naïf, il accumule les échecs— il est rapidement considéré comme un inculte et surnommé « Adrien le barbare « par les romains. Il se fera tellement détester par ces derniers qu’après lui, on ne verra plus un pape non-italien avant… Jean-Paul II. A la mort d’Adrien, après un pontificat bref (à peine deux ans), c’est Clément VII qui est élu, cousin de feu Léon X, pape politique, désintéressé de théologie… et mécène, qui fait immédiatement revenir à Rome tous les artistes exilés à Florence.

Quelques années avant Luther, l’Histoire de Savonarole est également typique de cette critique de l’Eglise riche et dispendieuse qui se transforme en fiasco sociétal.

Jérôme Savonarole est un moine, qui, une trentaine d’années avant Luther, se révolte de la vente d’indulgences et de la simonie, de l’attitude de l’Église qui vit dans le luxe et le péché.

Et il y a de quoi : à son époque en effet, le pape en place est Alexandre VI, sans doute un des papes les plus détestés de l’histoire. Élu grâce à ses relations, adultère, pédophile, violent, celui-ci avait de multiples maîtresses et de nombreux bâtards, organisait des orgies géantes avec des prostituées dans les palais du Vatican, pratiquait à tour de bras simonie, indulgence, orgies ruineuses et guerres coûteuses, n’hésitait pas à faire assassiner ses rivaux…

Rome ne connaît ni loi, ni divinité; mais l’or, la violence et l’empire de Vénus.
Égide de Viterbe

Contrairement à Luther et Calvin, Savonarole n’est pas un théologien : il ne propose pas une nouvelle doctrine mais cherche à corriger les excès de l’Église, vente des indulgences en tête. Il prêche contre le luxe, la recherche du profit, la dépravation des puissants et de l’Église, la recherche de la gloire, dénonce la splendeur excessive. Bientôt, il présente Alexandre VI comme l’Antéchrist.

Ses sermons enflammés font rapidement des émules, et, à la fin des guerres d’Italie, Savonarole prend le contrôle de la ville de Florence. Prônant un retour aux sources et une ascèse stricte, il y établit une « République chrétienne et religieuse », en fait une véritable théocratie, qui tourne rapidement à la dictature.

Comme avec Adrien VI, de bonnes mesures sont prises —il abolit la torture, met en place un système de secours aux pauvres, lutte contre la corruption et l’usure— mais l’obsession de la pureté et la hantise du péché conduisent Savonarole à la folie moraliste : la peine de mort est instaurée pour la sodomie, les tavernes et les jeux sont interdits, le Bûcher des Vanités est élevé pour lutter contre la déliquescence morale et la corruption spirituelle:

« Les miroirs cosmétiques, les images licencieuses, les livres non-religieux, les jeux, les robes les plus splendides, les nus peints sur les couvercles des cassoni, les livres de poètes jugés immoraux, comme les livres de Boccace et de Pétrarque. Ces objets sont brûlés sur un vaste bûcher de la Piazza Della Signoria. Des chefs-d’œuvre exceptionnels de l’art florentin de la Renaissance ont ainsi disparu dans le bûcher, y compris des peintures de Sandro Botticelli, que l’artiste avait lui-même apportées. » (Wikipédia)

Après quelques années de ce régime, la ville de Florence finit par se lasser des excès de son dirigeant.  Excédé par les critiques du moine-dictateur, le pape orgiaque finit par s’en mêler et Jérôme Savonarole, excommunié puis dénoncé pour hérésie, finira brûlé sur le bûcher, à l’endroit même où il consumait l’art Florentin. Machiavel assista à l’exécution. Les Médicis reprirent le contrôle de la ville.

La statue de Savonarole se dresse aujourd’hui à Worms, ville importante dans l’histoire du protestantisme, au pied du monument de Luther, avec cette inscription : « À Savonarole, précurseur de la Réforme». « (Wikipédia)

Quel équilibre ? Le pape a toujours tort. Mécène, riche et dispendieux, il est hué : comment le pape peut-il oser vivre dans le luxe et attirer à lui courtisans, artistes, serviteurs, préférer le matériel au spirituel ?

Quel équilibre ? S’il est bon vivant, riche et généreux, on dira qu’il est futile, dépensier, frivole et indécent. Qu’il se vautre dans le luxe, qu’il oublie les souffrances du peuple, pire, qu’il trahit le message du Christ. Mais s’il est rigoriste, moralement sobre, irréprochable, on le dit radin, ringard, réac, incapable de plaisirs, coincé, et pour tout dire, éloigné du message du Christ.

Dans une (bien) moindre mesure, cela n’a pas beaucoup changé aujourd’hui. Benoît XVI revient à une garde robe plus traditionnelle ? C’est un pape réac. Il prône une morale de la pauvreté et du détachement, parle de fidélité, voire pire, de chasteté ? Il ne sait pas s’amuser, est un affreux donneur de leçon de morale. Mais Jean-Paul II fait construire une piscine dans sa résidence d’été de Castel Gandolfo ? On apprend l’existence de comptes en banque garnis ? On s’indigne de ces dépenses inutiles, on crie au gaspillage, à l’oligarchie religieuse.

Quel équilibre ? A l’heure où l’on parle de plus en plus de décroissance, jusqu’où prôner la sobriété et l’ascétisme de vie sans tomber dans le rigorisme moral le plus sévère, la haine de l’argent et des plaisirs ? Jusqu’où prôner les plaisirs sans tomber dans le luxe et la débauche la plus aveugle à la souffrance ? Quel regard doit-on porter sur l’argent, particulièrement quand on est catholique ? Faut-il assumer sa richesse, américaniser son rapport à l’argent et passer son temps à répéter, comme le ferait n’importe quel candidat UMP, que « les Français ont un problème avec l’argent ? » Faut-il garder toujours une certaine méfiance, une certaine distance, avec ce qui relève du financier, ne pas parler ouvertement son salaire, s’indigner de ceux des sportifs ?

Il est intéressant de constater que le rapport ouvert à l’argent, bien assumé, est beaucoup plus présent dans la culture anglo-saxonne et protestante, pourtant à l’origine de la critique des dérives matérialistes de l’Eglise catholique. Et qu’à l’inverse, un certain tabou autour de l’argent demeure dans la culture latine, ce vieux fond de catholicisme qui condamne le prêt à intérêt depuis saint Thomas, alors que l’Eglise a longtemps vécue dans la splendeur assumée.

Max Weber, dans son célèbre « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme », expliquait cela en montrant que dans le puritanisme protestant, celui qui s’enrichit est béni de Dieu, et c’est en travaillant que le fidèle révèle la Gloire de Dieu, trouvant dans la réussite professionnelle la preuve de la bénédiction divine. Il faut donc s’enrichir: c’est le fameux Dein Ruf ist dein Beruf (ta vocation est ton métier) de Luther, qui condamne la vie monastique. C’est pourquoi, selon le sociologue allemand, le développement du protestantisme a favorisé l’émergence du capitalisme. Les apports de l’analyse de Weber ont été unanimement reconnus mais aussi largement critiqués : on sait en fait que les choses sont bien plus complexes que cela, la vertu du travail manuel existe dans le catholicisme dans tous les ordres monastiques depuis saint Paul (« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » Thessaloniciens, 3 :10) et on trouve de nombreux exemples de régions catholiques plus riches que les régions protestantes voisines, à la même période.

Il est enrichissant de s’apercevoir que l’exégèse n’apporte pas vraiment de réponse définitive à cette question, ce qui rend possible l’existence de catholiques de gauche et de catholiques de droite: si Jésus vit pauvrement, fustige les riches et les puissants —le fameux « il est plus facile à un chameau de passer le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux »— appelle à la charité radicale —« vas, vends tout ce que tu possèdes et donne le aux pauvres »—, affirme qu’on ne peut pas servir à la fois Dieu et l’argent, et chasse au fouet les marchands du Temple, la parabole des talents appelle aussi à faire fructifier les dons reçus, et la richesse en tant que telle n’est pas dénigrée : ainsi Jésus n’hésite-il pas à dire à propos du riche romain qui l’accueille, celui-là même qui commande maints soldats et serviteurs, qu’il n’a « jamais vu une telle foi en Israël ».

A l’image de Zachée le converti et de l’obole de la veuve, Jésus montre que c’est finalement moins le montant des possessions que l’attitude du cœur qui importe: on peut être pauvre et matérialiste, frustre, égoïste, incapable de plaisir et d’amusement ; on peut être riche mais généreux, altruiste, ouvert et spirituel. Même si la nature humaine est ainsi faite que ce sont plus souvent les pauvres qui sont généreux, altruistes et ouverts, et les riches qui sont radins, orgueilleux et hautains. Mais qui sommes-nous pour juger ?

Jésus ne se laisse pas si facilement enfermer dans une certaine conception politique de l’argent, et c’est là aussi tout le mystère du personnage.

Les plus courageux pourront lire avec profit la somme de référence (4 tomes) en recherche historique sur Jésus de Nazareth, de John Paul Meier :

« Il existe des démarches qui tendent à « domestiquer » Jésus, au service d’un christianisme confortable, respectable et bourgeois. Dès qu’elle s’est mise en place, la recherche du Jésus historique a eu tendance à contrer ce penchant en soulignant le côté dérangeant et non-conformiste de Jésus : par exemple, sa fréquentation de gens « peu recommandable » pour la société et la religion en Palestine, sa dénonciation prophétique de l’observance religieuse intérieure qui ignore ou étouffe l’esprit intérieur de la religion, son opposition à certaines autorités religieuses, notamment aux membres du sacerdoce de Jérusalem.

Mais, pour ne pas laisser croire que « l’utilisation du Jésus historique » va toujours dans le même sens, il est bon de souligner que, contrairement aux affirmations de Reimarus et de beaucoup d’autres après lui, le Jésus historique ne se laisse pas non plus facilement récupérer au service de programmes politiques révolutionnaires. Par comparaison avec les prophètes classiques d’Israël, le Jésus historique est remarquablement silencieux sur de nombreux sujets sociaux et politiques brûlants de son époque. Pour faire de lui un révolutionnaire politique de ce monde, il faut déformer les données exégétiques ou forcer l’argumentation. Tout comme la bonne sociologie, le Jésus historique subvertit non seulement certaines idéologies mais toutes les idéologies, y compris la théologie de la libération. (Chapitre conclusif de la première partie du Tome 1) »

Reviennent encore ces mots d’Amin Maalouf : « Quand on est riche, en or ou en savoir, on doit ménager l’indigence des autres »

Pour quitter l’argent et revenir, plus généralement, à la morale, c’est le même paradoxe qui tient la pédophilie dans l’Eglise : c’est en effet dans le climat de la libéralisation sexuelle des années 70 qu’elle explose, certains n’hésitant pas à l’époque à défendre la pédophilie, assimilé à de l’amour authentique entre personnes sexuellement libérées. Il faut voir les pétitions qui circulaient à l’époque dans Libé ou Le Monde

C’est dans ce climat intellectuel, où le rigorisme de l’Eglise « réac » est partout dénoncé, que la morale s’effrite et que la pédophilie prospère :

Depuis le milieu des années 60, (…), la conscience dominante affirmait que l’Eglise ne devait plus être l’Eglise du droit mais l’Eglise de l’amour. On avait perdu conscience que la punition pouvait être un acte d’amour. Benoit XVI

30 ans plus tard, c’est au nom de cette morale qu’on avait voulu bannir que l’on a attaqué l’Eglise, cette institution dépravée qui s’attaque à nos enfants. Les apôtres de la libération sexuelle ne sont pas à un paradoxe près, et il est amusant de voir certains ténors de la gauche italienne et française reprocher à Berlusconi de faire des partouzes. Pardon, ce n’est pas ça, la libération sexuelle ?

Dur métier que d’être pape.

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3 réflexions sur “Léon l’Africain, par Amin Maalouf

  1. Pingback: Ce monde qui vient « Des hauts et débats

  2. mercii d’avoir nous fournir de cette réflexion qui est à mes yeux certainement très intéressante et qui fera l’objet de mon exposé

  3. Pingback: Histoire des croisades par Joseph-François Michaud | Biblioweb

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