Les théories de la valeur en économie

J’aimerais revenir sur un débat un peu vieillot mais toujours intéressant, qui monopolisa largement la réflexion économique du 18 et 19ème siècle jusqu’à Vilfredo Pareto. Qu’est ce qui donne de la valeur à quelque chose ? Qu’est ce qui fonde la valeur ? Voilà bien une question d’économiste. Et même de théologien : Thomas d’Aquin, en son temps, s’interrogeait déjà sur la notion de « juste prix ». Dans ce débat, deux conceptions traditionnelles s’opposaient (notez l’imparfait).

Les théories objectives de la valeur : Smith, Ricardo et Marx

Les théories objectives de la valeur sont développées par les classiques (essentiellement Smith, Ricardo et Marx). Objective parce que ces auteurs cherchent à trouver un critère objectif, valable en tout temps et en tout lieu, qui permet de déterminer ce qui fonde la valeur de toute chose.

Adam Smith, philosophe écossais de la fin du 18ème siècle, considéré comme l’auteur du premier véritable livre d’économie (et donc comme le premier économiste), distingue valeur d’usage et valeur d’échange. La valeur d’usage de quelque chose est son utilité, le besoin qui est ressenti pour lui (ainsi on achète une paire de chaussures pour se chausser) ; la valeur d’échange est son prix (on peut aussi acheter une paire de chaussures pour la revendre). Notons que cette distinction n’est pas inventée par Smith : des centaines d’années plus tôt, Aristote en parlait déjà, distinguant l’usage naturel des choses (valeur d’usage) et l’usage non-naturel, dans le but d’acquérir un autre objet, par la vente ou l’échange (voir à ce sujet l’excellent article de l’historien de la pensée économique Gilles Dostaler (Aristote et le pouvoir corrosif de l’argent, Alternatives économiques, n° 276, 2009, p.74)

Cependant Smith va plus loin et constate que la valeur d’usage et la valeur d’échange ne sont pas corrélées: c’est le fameux paradoxe de l’eau et du diamant. L’eau a une très forte valeur d’usage (elle est très utile), pourtant elle ne vaut rien (elle est peu chère) ; le diamant, pourtant inutile, a une très forte valeur d’échange. « Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises », explique Smith (Essai sur la nature et les causes de la richesse des nations, Tome I, chapitre IV, « De l’origine et de l’usage de la monnaie »). Comment expliquer ce paradoxe ?

Smith estime que la valeur d’échange (le prix) d’un bien est déterminé par la quantité de travail commandé qu’il contient. Une petite précision sur cette notion de travail commandé. Notons que pour la quasi-totalité des classiques (Smith, Ricardo, Say…), à l’exception notable de Malthus, la monnaie joue un rôle neutre dans l’économie (« la monnaie est un voile », dira Jean-Baptiste Say), c’est-à-dire que, puisqu’elle ne sert de rien par elle-même, on n’a aucun intérêt à la garder, son seul intérêt étant d’être échangée contre d’autres biens (achat de biens de consommation) ou investie (achat de biens de production). En conséquence, la consommation n’est pas considérée comme un échange entre de la monnaie et un bien (M-B-M), mais un échange entre deux biens (la monnaie ne jouant que le rôle d’intermédiaire, B-M-B). L’Homme ayant, chez Smith, une propension naturelle à échanger (« l’échange marchand est le fondement du lien social »), consommer consiste en fait à commander le travail des autres.

Raisonnant à « l’état de nature », Smith prend l’exemple du daim et du castor : si chasser un daim prend deux fois plus de temps que chasser un castor, alors il est naturel qu’un daim s’échange contre deux castors. Le diamant est donc cher parce qu’il a fallu beaucoup de travail pour l’extraire et le tailler ; cette quantité de travail, qui peut être mesurée de manière constante (une heure de travail équivaut toujours à une heure de travail), permet, par échange, de commander le travail des autres (la construction d’un navire par exemple). Inversement, l’eau, facilement accessible et extractible, demandant peu d’heures de travail, est peu chère, bien qu’elle soit utile.

Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise. Adam Smith

Smith en déduit l’existence d’un « prix naturel » des biens, c’est-à-dire du prix qui permet de couvrir les coûts de production (qui sont, chez Smith, le salaire, le profit et la rente), mesurés en heures de travail.

A la suite d’Adam Smith, David Ricardo, économiste anglais surtout connu pour sa théorie des avantages comparatifs (la fameuse histoire du drap et du vin) qui légitime le commerce international, reprend dans Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817) la théorie de la valeur de Smith, mais l’amende sur un point important : il constate en effet que si une heure de travail est toujours équivalente à une heure, sa valeur d’échange (le salaire) n’est pas constante pour la même durée, le salaire est variable. Dès lors, comment mesurer la valeur objective d’un bien à partir d’un étalon qui varie sans cesse ? Si Ricardo amène quelques nouveautés (il entrevoit la notion de rareté, essaye d’intégrer le capital fixe dans la fixation de la valeur d’un bien), il ne parvient toujours pas à résoudre le paradoxe de l’eau et du diamant, et en conclut, comme Smith, que la valeur d’échange d’un bien n’est pas fonction de son utilité, mais qu’elle provient du travail.

La différence avec Smith est qu’il ne s’agit pas de travail commandé (car la valeur du travail est variable), mais de travail incorporé, qui comprend une part directe —la quantité de travail nécessaire à la production d’un bien— et une part indirecte —la quantité de travail présente dans les outils de production et les consommations intermédiaires. Malgré cette nuance, la logique de Ricardo est la même que celle de Smith : la valeur d’un bien se mesure à partir de la quantité de travail qu’il contient. C’est la « valeur-travail ».

Un peu plus tard, Karl Marx reprend la théorie de la valeur de Ricardo —c’est pour cela qu’il est parfois appelé le « dernier des classiques », quoique cette appellation fasse débat car Marx s’oppose sur d’autres choses aux classiques— en l’adaptant pour « coller » à son analyse du rapport de production dans le capitalisme. La valeur-travail chez Marx est plus restrictive encore que chez Ricardo. Chez Ricardo la valeur d’un bien est déterminé par la quantité de travail nécessaire pour produire ce bien, incluant aussi le temps passé à construire les machines nécessaires à la production de ce bien. Marx appelle ce temps de travail le travail concret (ou individuel). Mais il estime qu’il y un problème à faire de ce temps de travail la source de la valeur, car, écrit-il dans Le Capital, « Si la valeur de la marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé, plus un homme est paresseux ou inhabile, et plus sa marchandise a de la valeur, parce qu’il emploie plus de temps à sa fabrication ». Ainsi Marx pense-t-il que la valeur d’un bien est déterminé uniquement par une fraction du travail total dépensé pour le produire, qu’il appelle le travail abstrait (ou social). C’est la quantité de travail socialement nécessaire, ie. nécessaire à la reproduction de la force de travail des prolétaires (c’est-à-dire juste de quoi manger et dormir). Marx parle du « temps de travail qu’il faut pour faire apparaitre une valeur d’usage quelconque dans les conditions de production normales d’une société donnée et avec le degré social moyen d’habilité des travailleurs ».

Pour Marx comme pour Ricardo, le capital fixe —les machines— n’est que du « travail incorporé », du travail mort. En effet toute machine est, à l’origine, issu du travail (élaboration et construction de la machine). Le capital ne créé donc aucune valeur propre. Or, la valeur des biens créés par le prolétaire est supérieure à la valeur d’échange de son travail, puisque l’ouvrier n’est payé qu’au niveau socialement nécessaire. Le capitaliste le fait travailler plus longtemps que le temps socialement nécessaire, de façon à tirer une plus-value de son travail, soit la différence entre la valeur créé par le travailleur et son salaire. Marx dit qu’il « consomme la force de travail qu’il a acheté ». Conclusion de l’historien allemand : le capitaliste extorque indûment une plus-value sur la richesse créé par le prolétaire, qui lui revient pourtant de droit : il ne peut le faire que parce qu’il est seul à posséder les moyens de production. Il y a donc un rapport d’exploitation. Et Marx de proposer le communisme pour en sortir.

On voit que malgré des nuances et des divergences dans les hypothèses, les classiques s’accordent tous sur un point : la valeur d’une chose est issue du travail et peut être mesurée objectivement. Mais cette hypothèse est très imparfaite. D’une part, elle n’explique pas pourquoi, par exemple, les émeraudes, qui sont plus rares que les diamants et demandent plus d’efforts pour être extraites, sont moins chères que ceux-ci. Si toute valeur ne provient que du travail, comment expliquer que dans certaines contrées himalayennes, on échangeait du sel (qui y était rare et indispensable) contre des saphirs, poids pour poids alors que le saphir semble infiniment plus précieux et difficile à extraire ?

La révolution marginaliste et les théories subjectives de la valeur

La valeur pourrait donc dépendre des circonstances, et pas seulement des qualités intrinsèques du bien. C’est ainsi que vont raisonner, à partir des années 1870, trois penseurs européens, Walras (Français), Jevons (Anglais) et Menger (Autrichien), en développant, chacun de leur côté, le concept d’utilité marginale (même si certains penseurs notamment Turgot et Condillac, avaient esquissé de telles théories un siècle plus tôt). Ils résolvent le paradoxe de l’eau et du diamant, et influencent radicalement et durablement les théories de la valeur, au point que l’on parlera ensuite de révolution marginaliste.

Contrairement à ce que prétendent les classiques, Walras, Jevons et Menger affirment que la valeur d’échange est directement corrélée à la valeur d’usage, que cette dernière en est même le fondement, et qu’elle dépend de l’utilité marginale, définie comme l’utilité d’un bien ou d’un service qu’un agent tirera de la consommation d’une unité supplémentaire. Au fond, d’où vient le paradoxe de l’eau et du diamant ? De ce que l’on considère l’utilité totale du bien : dans ce cas l’eau a évidemment une utilité totale bien supérieure au diamant. Mais les penseurs marginalistes estiment qu’il faut fonder la valeur sur l’utilité marginale. Or, si l’on considère l’utilité marginale, que se passe-t-il ? L’eau a sans doute une utilité marginale très forte en plein désert, mais dans d’autres circonstances, sitôt passé le premier verre et atteint l’état de satiété, son utilité marginale décroît très vite, parce qu’elle est abondante et qu’on est vite rassasié. Apparait ainsi le principe de l’utilité marginale décroissante : parce qu’on est rassasié de tout, la satisfaction de la consommation de tout bien décroît avec l’augmentation des quantités consommées. A une vitesse variable cependant, et beaucoup plus rapide pour l’eau que pour le diamant, la valeur de ce dernier étant aussi fonction du prestige sociale qu’on retire de sa possession, qui a besoin de s’éprouver dans le temps. Et ce prestige social est grand parce qu’un diamant est rare.

« Ainsi, l’eau a sans doute une utilité totale très forte mais elle a une utilité marginale très faible [entre autres] parce qu’elle est abondante. Les individus ne sont donc pas disposés à consentir à des sacrifices importants pour l’obtenir. Le diamant a certainement une utilité totale plus faible que celle de l’eau, mais il a une utilité marginale bien plus élevée –en grande partie– parce qu’il est très rare. On est donc disposé à un sacrifice (un prix) plus élevé pour l’obtenir. Si l’on prend l’utilité marginale comme fondement de la valeur, le paradoxe disparaît. » (Généreux).

Pour résumer, pour les marginalistes, la valeur d’échange d’un bien dépend de son utilité marginale, qui elle-même dépend essentiellement de la rareté mais aussi des goûts subjectifs des individus. Nous sommes à l’orée du 20ème siècle, et l’une des lois fondamentales et les mieux vérifiées en économie vient d’être établie : ce qui est rare est cher. Évidemment, la rareté n’est pas en soi une propriété suffisante pour rendre un bien onéreux, mais la rareté est souvent à l’origine d’une décroissance faible de l’utilité marginale. Et si le prix du bien dépend de l’utilité marginale, et que celle-ci décroît lentement, le bien aura une valeur marchande élevée, renforcée par une offre faible face à une demande forte.

Pareto (1848-1923) finira en effet par achever les derniers théoriciens de la valeur objective en vidant complètement le débat de son contenu : pour lui, la valeur d’échange d’un bien ne dépend de rien d’autre que de la volonté de ceux qui l’échangent, fixé librement par contrat, et déterminé au niveau global par la loi et de l’offre et de la demande. Il n’y a donc absolument aucun intérêt à essayer de déterminer une valeur objective, puisque celle-ci diffère pour un même bien, selon le temps et le lieu. On a là une approche radicalement subjective de la valeur, car l’offre et la demande s’ajustent elles-mêmes en fonction de l’utilité, qui dépend certes de la rareté mais aussi et surtout des… préférences des consommateurs (leurs utilités).

Le prix ou la valeur d’échange est déterminé en même temps que l’équilibre économique, et celui-ci naît de l’opposition entre les goûts et les obstacles. Vilfredo Pareto

Autrement dit : un bien n’a de valeur qu’en fonction de son contexte et de son utilité (marginale). Il n’a pas de valeur « objective », en tant que tel. Ce qui revient à dire, finalement, que rien n’a de valeur, que tout a seulement un prix. Et que l’étude de la valeur d’usage de quelque chose relève désormais de la psychologie, non de l’économie. Les théories subjectives de la valeur vont s’imposer et à partir de cette date, on abandonne largement les théories basant la valeur sur le travail pour passer aux théories basant la valeur sur l’utilité, déterminé sur le marché. C’est l’arrivée de l’économie néoclassique : on ne va plus chercher à déterminer ce qui donne de la valeur à quelque chose, on va uniquement s’intéresser aux mécanismes de fixation du prix. Cela ouvre aussi le champ à une nouvelle discipline, la microéconomie, qui cherche à démontrer mathématiquement comment le rapport des utilités marginales est égal au rapport des prix.

Ces nouvelles théories peuvent aussi avoir des implications philosophiques importantes : s’interroger aujourd’hui sur la « perte de valeur des choses » sans répondre aux marginalistes n’a guère de sens : s’il est démontré que la valeur d’un bien dépend uniquement de l’usage que des millions de consommateurs en ont, et que cette valeur est fixé sur un marché via les mécanismes d’offre et de demande, alors s’interroger sur la valeur objective des biens est sans intérêt.

Comment nier d’ailleurs que l’analyse des marginalistes repose sur des réalités factuelles ? Quiconque cherche à vendre sa maison, par exemple, va moins s’intéresser à sa valeur « réelle » ou « objective » (comme estimer ce « prix juste » ?) qu’aux prix du marché : il cherchera à la vendre à un prix qui correspond, pour le même type d’habitation, à ceux du marché (en micro-économie on dira qu’il est « price-taker » : il ne fixe pas son prix lui-même mais prend comme donné celui du marché). Les caractéristiques objectives de la maison comptent, mais elles sont loin de faire toute la valeur : en période de bulle immobilière, le propriétaire se fichera bien que le prix final de sa maison soit bien supérieur à la valeur « objective » des dépendances et de la cuisine équipée : il s’en réjouira plutôt. Et si les prix sont en berne, il préfèrera vendre son bien moins cher que de ne pas la vendre. Dans ce contexte, s’interroger sur le « juste prix », sur la valeur « intrinsèque » de sa maison a-t-il seulement un sens ?

Une tentative de synthèse

Un brillant économiste anglais, Alfred Marshall (1842-1924), qui apportera énormément à la science économique (et qui eut notamment pour élève un certain Keynes), vient heureusement pour nous aider à trouver une porte de sortie à ce dilemme un peu crucifiant. A l’opposé de tous les autres, Marshall estime en effet qu’il n’y a pas d’opposition fondamentale entre théorie objective de la valeur des classiques et théorie subjective des néoclassiques. Pour Marshall, à court-terme, les marginalistes ont raison : le prix est déterminé uniquement par l’utilité marginale, qui s’établit sur le marché en fonction de l’offre et de la demande, selon les préférences des consommateurs, qui ont tendance à donner plus de valeur à ce qui est rare. Mais à long-terme, la valeur objective du bien, c’est-à-dire son coût de production, dont on peut juger qu’il dépend largement du nombre et du degré de technicité —donc, finalement, de la valeur— des heures de travail qu’il incorpore, est déterminant. Les entreprises doivent en tenir compte pour équilibrer leur compte de résultat : elle ne peuvent vendre indéfiniment au prix du marché si ce prix ne couvre par leurs coûts de production et ne paye pas leur salariés (d’autant que la vente à perte est interdite en France comme dans beaucoup de pays à économie de marché).

A court-terme, donc, le boulanger, le coiffeur ou le vendeur de chaussures, dans la fixation de son prix, tient compte de l’offre (il ira voir les prix des concurrents, analysera leur catalogue, pratiquera le « trouvez moins cher et l’on vous rembourse », un moyen de faire venir ce type d’informations via les clients eux-mêmes, etc.) et de la demande (il s’intéressera aux goûts des consommateurs, fera éventuellement des études de marché, etc.), quitte à vendre à perte ou avec peu de bénéfices pour s’intégrer sur le marché. Puis, dans un second temps (à moyen et long-terme), il prendra en compte ses coûts. Dans ce cas on peut dire que la valeur d’échange d’un bien intègre une part objective que l’on peut mesurer par la valeur du travail de celui qui l’a produit, plus généralement par les coûts et une part subjective, déterminé sur le marché.

Dans le prix final, le rapport entre la part objective (les coûts) et la part subjective (l’offre et la demande) est déterminé par l’élasticité-prix du bien produit : si la demande du bien est très élastique (par exemple parce qu’il est facilement substituable à un autre), la part objective sera relativement plus importante que la part subjective. Si la demande du bien est peu élastique, la part objective sera relativement moins importante que la part subjective.

Prenons un exemple. Un homme vend du thé sur le marché à 1€ le sachet. Cela lui coûte 0,7€, que l’on peut évaluer à la façon des classiques, en disant que ces 0,7€ sont l’équivalent de 4,2 min de travail pour un sachet, à supposer qu’il se verse un salaire de 10€ de l’heure ; il fait donc 0,3€ de bénéfice par sachet. La part objective des 1€ (le coût), est donc de 0,7€. La part subjective, déterminée par l’offre et la demande, et à partir de laquelle il réalise sa marge, est de 0,3€. Supposons que l’élasticité-prix du thé soit égale à -2. C’est-à-dire qu’une augmentation de 1% du prix du thé fait baisser de 2% la demande de thé. En effet le thé étant facilement substituable (au café, par exemple) et n’étant pas un bien de première nécessité, les consommateurs préfèrent s’en passer ou se rabattre sur un autre bien (ici le café) en cas de hausse de prix.

On imagine dans ce cas que la part subjective a tendance à baisser, car le vendeur ne peut pas beaucoup augmenter ses prix. S’il le fait, les consommateurs cesseront d’acheter du thé. S’il doit faire face à une hausse des prix du thé (en raison d’une sècheresse, par exemple, sa production est perdue), il préfèrera sans doute diminuer sa marge (et donc la part subjective) que d’augmenter ses prix. Son prix final sera donc proche de son coût de revient. (On suppose évidemment que le marché est parfaitement concurrentiel, ce qui implique à minima l’absence d’ententes sur les prix).

Le mécanisme est inverse dans le cas d’un bien à l’élasticité-prix très faible : par exemple si le vendeur vend son thé sur un marché où le thé est considéré comme ayant de multiples vertus. Dans ce cas, la même augmentation des prix de 1% ne fera pas varier la demande (élasticité nulle) voire la fera augmenter (par exemple si le thé est associé à un certain prestige social, ou à une certaine qualité par rapport aux concurrents), car les consommateurs estiment ne pas pouvoir s’en passer. On imagine que dans ce cas la part subjective (celle qui dépend de l’offre et de la demande) à tendance à croître au détriment de la part objective. Autrement dit, le vendeur répercutera toutes les hausses de coût sur le prix final qu’il fait payer au consommateur, sachant qu’il vendra toujours autant de thé. Son prix final aura donc tendance à être éloigné de son coût de revient. Remplacez le thé par les produits Apple, vendu souvent 4 à 5 fois leur coût de production, et avec toujours autant de succès, pour mieux comprendre.

On en conclut en tous les cas que pour être pérenne, les entreprises doivent tenir compte, d’une façon ou d’une autre, du prix naturel. Dans l’élaboration d’une société durable, la valeur du travail a donc un rôle primordial. Et les classiques ne sont pas complètement morts. Ouf, j’ai failli avoir peur :  le travail sert encore à quelque-chose.

39 réflexions sur “Les théories de la valeur en économie

  1. Bonsoir,
    Je suis assez surpris qu’un étudiant en économie dise qu’une des lois fondamentales les plus vérifiées est que : « ce qui est rare est cher. »
    A mon avis, une chose n’est chère que si elle est vraiment désirée tandis que l’offre peine à satisfaire la demande. Ça ne veut pas dire que la chose est rare « en soi » mais plutôt qu’elle est rarement disponible du fait du temps nécessaire à l’adaptation de l’offre à la demande.
    A contrario, une chose rare c’est peut-être aussi quelque chose qui n’est pas demandée, et donc quelque chose qui a un prix dérisoire.

    Sinon, globalement assez d’accord avec l’ensemble de l’article.

    • Oui, je comprends votre nuance, mais ça revient finalement au même, non? C’est bien la notion de rareté (sur le marché, et pas forcément « dans la nature », je vous l’accorde) qui détermine en large partie le prix…

  2. Bien sûr. Mais le problème, c’est surtout que j’ai déjà eu affaire à des raisonnements qui commencent comme ça : « une chose rare est chère, un cheval bon marché est rare, donc il est cher », avant d’esquisser un sourire satisfait lorsqu’on croit avoir réfuté la loi de l’offre et de la demande (ma prof de philo en L à l’époque…); elle disait qu’elle faisait cela chaque année avec les Terminale ES : une chose rare est-elle chère ? Les élèves lui répondent « oui », et elle commence son speech…
    Un cheval est bon marché parce qu’il n’y a personne pour y mettre le prix, parce qu’il n’y a pas assez de concurrence entre les acheteurs. Mais ça, je sais que je ne vais pas vous l’apprendre.
    Néanmoins, pour éviter ce genre de confusion, je préfère dire que c’est la demande excessive qui fait que la chose est rarement disponible et que c’est cette demande qui fait tirer son prix vers le haut, sinon j’aurai encore droit à des « un cheval bon marché est rare ». C’est un peu gênant.

    • Votre prof de philo fait surtout un raisonnement tautologique absurde qui donne un sophisme n’ayant aucun sens, dans le même genre que « Toutes les vaches sont mortelles. Socrate est mortel. Donc Socrate est une vache. »

      Si on cherche à déterminer pourquoi une chose est chère, on ne peut pas commencer le raisonnement en disant: « Bon. J’ai un cheval pas cher. Est-il rare? » puisque c’est précisément ce qu’on cherche à savoir, pourquoi le cheval est cher ou pas.

      On ne peut pas commencer un raisonnement en intégrant la réponse comme hypothèse de départ…

      Il faut donc dire: « Bon. J’ai un cheval. Pourquoi il est pas cher? »

      Mais je vais quand même rectifier ce détail sur mon article au cas où un prof de philo passerait par là… ^^

    • Vous précisez « un sophisme dans le même genre », mais précisément dans le premier cas (« tout ce qui est rare est cher… »), le raisonnement est correct même si la conclusion est fausse car la prémisse est fausse.
      Dans le second cas (« toutes les vaches sont mortelles »), le raisonnement est incorrect tandis que les prémisses sont vraies : c’est une faute de raisonnement qui amène une conclusion fausse.
      Bref, votre comparaison n’a pas beaucoup de sens. Elle ne respecte pas les règles de logique.

    • Non.
      La phrase « un cheval rare est cher » n’a pas de sens. Un cheval ne peut pas être plus ou moins rare. Il est toujours en un seul exemplaire.
      Si l’une des prémisses est invalide, le raisonnement est vide.
      La logique n’est une science exacte que si elle est utilisée à bon escient, càd en prenant garde au sens des mots qu’on utilise.
      Ce sophisme est marrant mais il nous renseigne surtout sur l’importance de l’exactitude dans le discours.

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  4. Je m’intéresse depuis peu à l’économie, j’apprends cette discipline de manière autodidacte. J’ai une question relative à ce passage.

    « La théorie objective de la valeur est développée par les classiques (essentiellement Smith, Ricardo et Marx). Objective parce qu’ils cherchent à trouver un critère objectif, valable en tout temps et en tout lieu, qui permet de déterminer ce qui fonde la valeur de toute chose ».

    Ce que je comprends, merci si possible de m’éclairer c’est que les économistes libérales classique cherchent à développer, à donner naissance à une mesure universelle de la valeur qui serait acceptée par tous, de tout temps mais aussi de tout lieu. Lorsque vous dites critères objectives, c’est à dire qu’ils recherchent à développer des critères impartial, sans préjugés de leurs parts.

    Mon raisonnement est-il pertinent ou à côté de la plaque ?

    • Oui, c’est ça. Rien à redire à votre commentaire. Par contre on ne peut pas vraiment qualifier les Classiques de « Libéraux ». C’est un peu précoce, surtout qu’il y a Marx (marxiste…), Ricardo (plutôt libéral) et Smith (inclassable).

    • D’après mes recherches, le libéralisme économique se compose de deux branches, l’un classique qui apparait fin 18e siècle et l’autre néoclassique qui apparait fin 19e siècle. l’économie politique classique est donc née avec la société industrielle.

      Le courant classique du 18e siècle est marqué par une évolution radicale des mentalités, valeurs, technique et processus économique ( industrialisation) et d’après différent document c’est en Angleterre 1er puissance de l’époque que naît la pensée libérale classique avec David Ricardo, Adam Smith (précurseur), Thomas Malthus et Jean Baptiste Say en France.

      Je pense qu’il existe que l’histoire de la pensée économique permet de mettre en évidence 3 principaux courants :

      Le courant Libéral
      Le courant Marxiste
      Le courant Keynésien

      Qu’en pensez-vous ?

    • Fondamentalement c’est vrai mais aujourd’hui cela ne veut plus rien dire. D’une part, parce qu’il y a beaucoup d’économistes inclassables (ex Krugman qui est keynésien et qui développe des modèles théoriques de commerce international avec de la concurrence imparfaite tout en étant très attaché au libre échange). Smith n’est pas si libéral que ça (il croyait aux vertus de l’intervention de l’Etat dans de nombreux domaines, a écrit un traité de la philosophie morale, etc) surtout que si c’est lui le fondateur du libéralisme économique, c’est dur de le classer comme « libéral ».

      Le problème de l’approche en terme de courant c’est qu’elle réduit la complexité de la pensée de certains auteurs à un courant: a minima il faudrait être plus précis: keynésiens et post-keynésien (et néokeynésiens…) marxiste et néomarxistes et les courants du même style (altermondialistes, décroissants, etc), classiques et néoclassiques, libéraux et néolibéraux… etc.

      L’approche en terme de courant est donc intéressante mais pas toujours pertinente!

  5. Merci de vos précisions pertinentes, qui je trouve sont assez précise. Svp dite moi si mes commentaires sont trop nombreux.

    Malgré la pluralité des travaux des économistes classiques, ils sont cependant parvenu à forger une analyse qui repose sur quelques principes.

    Le modèle Homo oeconomicus avec l’individualisme des agents économiques, l’affirmation de la liberté économique et la permanence de l’équilibre économique. Si les deux premières postulats sont aisément compréhensible, le dernier me semble plus difficile pouvez-vous m’éclairer ?

    J’ai tendance afin de résumer l’individualisme des agents économiques de citer Adam Smith lorsqu’il affirme dans son œuvre : La recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations.

    « ce n’est pas la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien su soin qu’il apporte à leurs propres intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité mais à leur égoïsme et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons mais toujours de leur avantage »

    L’individu est un être rationnel, il est le seul capable de juger et décider ce qui est bon pour lui. Une intervention de l’état même à but louable est juger perverse dans ses conséquences. Chaque individu poursuit son intérêt particulier notamment par la maximisation des satisfaction et la minimisation des efforts.

  6. Concernant le passage sur la révolution marginaliste en 1870, avec Carl Menger(école de vienne), Léon Walras(lauzanne) et Stanley Jevons (Cambridge).

    La théorie est la suivante la valeur d’un bien provient finalement de usage contrairement à ce qu’on annoncé Adam Smith, David Ricardo et Karl Marx, qui eux ont affirmés que la valeur provenait plutôt de la quantité de travail nécessaire à la réalisation du bien. Commandé Pour Adam Smith, Incorporé pour David Ricardo.

    Pour établi sa valeur d’échange, il convient de prendre en compte l’utilité Marginal d’un bien, c’est à dire lorsque j’en serai rassasiés, quelle utilité je vais tirer de la consommation d’une unité supplémentaire de bien.

    On évalue alors sa valeur d’échange après ne plus éprouver de besoin de consommer tel bien.

    Mais cela dépend aussi de la rareté, par exemple si j’ai bu un verre d’eau et que je n’ai plus soif, logiquement la valeur d’un autre verre d’eau va décroitre, cependant si ce même verre d’eau est extrêmement rare sa valeur restera identique ou augmentera étant donné que j’ai consommer un verre d’eau alors il en a de moins en moins.

    C’est pareil pour le diamant, qui ne sert pas vraiment à grand chose à part accorder un certain prestige social car ce bien est rare, donc extremement cher, alors je suis reconnu comme appartenant à une classe supérieur. Le diamant étant beaucoup plus rare que l’eau a alors beaucoup plus de valeur.

    Est ce que c’est pas nous qui finalement donnons de la valeur aux diamant. Imaginons une époque lointaine ou le prestige social n’est pas d’actualité, à l’époque des hommes préhistoriques, le bois et le silex est beaucoup plus importante pour eux que les diamants.

    Aujourd’hui nous avons le feu, nous avons le bois, imaginons demain que tout cela disparaisse et que nous devions reconquérir les éléments naturels, le diamant logiquement n’aurait plus aucune valeur.

    Pour moi c’est quelque chose d’étrange d’accorder tant de valeur aux diamants.

    J’ai besoin de vos lumières

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  8. 1) qu’est-ce que la théorie de la valeur de façon précise?
    2) pourquoi chez Adam Smith la théorie de la valeur est la théorie de la valeur marchande?

  9. j’ai quelques questions à vous poser:
    1- Pourquoi la théorie de la valeur distingue le prix naturel du prix courant?
    2- Il existe 3 types de revenu dans le raisonnement d’Adam Smith les quels?
    3- Cela veut-il dire qu’il y a 3 types de consommateurs?si oui lesquels?

    • J’en connais que deux: le revenu monétaire (que nous avons dans nos poches) et le revenu réel (qui nous conduit à l’achat d’autres biens).

  10. Je pense que vous avez sauvé mon partiel de Macroéconomie, merci pour cet article si bien rédigé, concis et doté de très bonnes explications!

  11. merci pour ce très bel article à la fois clair, précis et synthétique. Ce thème me passionne depuis longtemps et après un parcours atypique (économie, affaires, politique, art), je réfléchis actuellement à la valeur à travers le rapport dans l’art de la valeur d’usage, de l’utilité marginale et du marché. Avez vous déjà approché ce sujet ou connaissez vous des personnes qui s’y intéresse avec qui je pourrais rentrer en contact?
    merci pour votre article fort intéressant

    • J’ai choisis de réaliser mon mémoire autour de la valeur d’un film, où en êtes-vous dans votre réflexion autour de l’art? merci beaucoup!

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  15. Bonjour, merci pour votre article, Je bosse actuellement sur ces sujets dans le cadre de la réalisation d’un mémoire et j’ai trouvé dans votre article des éléments que je n’avais pas repéré ailleurs:notamment la synthèse que tente de faire marshalls en distinguant part objective et part subjective dans le prix.

  16. Je ne suis pas un étudiant en économie,donc je ne suis pas fort dans ce domaine, néamoins je desire bcq apprendre sur l’économie voilà pourquoi ce genre d’articles m’interressent fortement. Même si quelque part j’ai eu du mal à comprendre certaines notions(élasticité-prix,par ex.), j’avoue que votre article m’a été très bénéfique.Grand merci.

  17. Bonsoir après avoir lu votre article il s’avère que vous avez tant de connaissances en économie je vous en serais reconnaissante si vous pourriez répondre à deux de mes questions qui sont : 1) Lequel de ces courants de pensée a été à l’origine de la théorie subjective de la valeur? -Classique / Marxiste / Keynésien / Néoclassique .
    2) Que stipule le principe de décroissance de l’utilité marginale .
    Merci d’avance 🙂

  18. bonjour j’ai choisi de rédiger mon mémoire sur la valeur d’une espèce menacée. pourriez vous un peu plus m’édifier sur cette notion élargie

  19. Bonjour,

    Si vous me permettez il me semble que vous commettez quelques erreurs à propos de Marx.

    « Ainsi Marx pense-t-il que la valeur d’un bien est déterminé uniquement par une fraction du travail total dépensé pour le produire, qu’il appelle le travail abstrait (ou social). »

    1. Le travail socialement nécessaire à la production d’un bien n’est aucunement « une fraction du travail total » mais la quantité moyenne de travail nécessaire à la production de ce bien, c’est cette quantité moyenne qui va déterminer sa valeur d’échange.
    En effet, et pour reprendre l’exemple de Marx, un ouvrier malhabile ne saurait déterminer à lui seul la valeur du bien qu’il produit puisque plus il serait inefficace plus la valeur du bien augmenterait, ce qui est absurde.

    La valeur d’échange du bien produit par notre maladroit ami dépendra en revanche du temps de travail moyen nécessaire à sa production dans le reste de l’économie.

    2. « C’est la quantité de travail socialement nécessaire ie. nécessaire à la reproduction de la force de travail des prolétaires  »

    Vous assimilez le temps de travail socialement nécessaire, qui est une notion qui concerne tous les biens, au temps de travail socialement nécessaire à la reproduction de la force de travail, qui est un cas particulier s’appliquant à la marchandise travail et qui détermine effectivement sa valeur d’échange(salaire).

    « Si toute valeur ne provient que du travail, comment expliquer que dans certaines contrées himalayennes, on échangeait du sel (qui y était rare et indispensable) contre des saphirs, poids pour poids alors que le saphir semble infiniment plus précieux et difficile à extraire ? »

    3. Cette critique s’applique à Smith et Ricardo mais pas à Marx puisque pour ce dernier (et cet aspect est malheureusement méconnu) la mesure de la valeur des marchandises par le travail abstrait est une convention sociale qui naît avec le capitalisme et qui disparaîtra avec lui.

    Bel effort en tout cas

    Q

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