Interlude: longue vie, Wikipédia!

Wikipedia fête aujourd’hui ses 10 ans. L’occasion pour moi d’écrire ce bref interlude pour en défendre les mérites.

Dans beaucoup d’universités, de cours, et souvent dès le lycée, on entend les professeurs dénoncer Wikipedia, « qu’il ne faut surtout pas utiliser », l’encyclopédie étant décrié comme une espèce d’objet-internet non identifié, fourre-tout des contributions farfelues d’internautes incompétents —pour ne pas dire malintentionnés— une encyclopédie regorgeant d’erreurs, d’imprécisions et de contre-vérités. Faire une référence à Wikipedia dans une copie serait évidemment rédhibitoire.

Pourtant, une étude de 2005 du magasine scientifique Nature, portant sur 42 articles du même sujet, les uns de Wikipedia, les autres de l’Encyclopædia Britannica (considérée comme une des meilleures encyclopédies au monde, la plus académique dans son domaine), chaque article étant soumis à la critique d’experts du sujet qu’il traite, a démontré que le taux d’erreurs sur Wikipedia n’était guère plus élevé que sur l’Encyclopædia Britannica : respectivement 3,86 contre 2,93 erreurs par article, soit en moyenne 32% d’erreurs en plus sur Wikipedia. Pour une encyclopédie écrite par tout le monde, on est tout de même assez loin de la gabegie amateuriste.

Souvent, c’est le concept même de Wikipedia qui est remis en cause : pensez, n’importe qui peut ajouter n’importe quoi ! Mais quiconque connaît un peu l’encyclopédie sait que cette critique ne tient pas la route : la communauté Wikipedia est extrêmement active et tout acte de malveillance est généralement très vite corrigé —toute les modifications sont enregistrées, et les articles « sensibles » font souvent l’objet d’une protection empêchant les utilisateurs non-inscrits depuis un certain temps de le modifier.

J’ai moi-même fait le test, insérant quelques mots stupides dans un article de second rang —un acteur indien absolument inconnu. A peine quelques dizaines de minutes plus tard, la modification était effacée. Alors que certaines énormités sur le site de journaux respectables sont parfois laissées plusieurs heures en ligne… ce sont d’ailleurs ces mêmes professeurs horrifiés par Wikipedia qui vont nous parler du Monde comme un « journal de référence », alors que tout le monde sait pertinemment qu’il y a autant de conneries dans Le Monde que sur Rue89 ou Le Figaro… —mais au moins, Rue89 ne revendique pas une prétendue « objectivité de l’information ».

Wikipedia, quant à elle, n’a jamais revendiqué la neutralité comme critère premier, mais la pertinence. Tout point de vue pertinent peut donc apparaître sur l’encyclopédie.

Bien sûr, il peut y avoir des dérapages, comme la fameuse affaire Seigenthaler: le journaliste et écrivain américain eut ainsi la surprise en 2005 de découvrir sur sa page qu’il avait été un temps « soupçonné » dans l’assassinat de Robert Kennedy. L’article est resté en ligne…132 jours, avant d’être supprimé. L’auteur se dénonça et s’excusa, justifiant une mauvaise blague, et l’affaire en resta là. Pareille mésaventure reste cependant rare, et plus rare sur Wikipedia que la désinformation et les erreurs que l’on entend parfois sur les grands médias nationaux, pourtant autrement plus diffusés que l’encyclopédie libre…

Par ailleurs, et c’est toute la force de Wikipedia, un spécialiste en physique quantique aura le même statut de contributeur qu’un chanteur de rap anonyme, et les conflits sont souvent résolus par la discussion, l’ajout de bandeau au début de chaque article permettant de préciser que le sujet est «débattu » ou « non-neutre ». Lorsque le compromis est impossible à trouver, on fait deux articles : c’est par exemple le cas avec Jésus, qui a droit à un article s’intitulant « Jésus de Nazareth » (ou le Jésus historique) et « Jésus-Christ » (ou Jésus vu par les chrétiens).

Grâce à ce mécanisme, Wikipedia s’améliore sans cesse: comparer la version de 2005 consacrée au Maréchal Pétain à la version actuelle

Un tel souci de débat se rencontre-t-il à l’Encyclopædia Britannica ?

On le sait, l’objectivité absolue n’existe pas. J’en avais déjà plus ou moins parlé ici : dès qu’un être humain prend la parole sur un sujet donné, depuis le banal accident de voiture à la politique russe en passant par les discussions sur la Révolution Française, l’objectivité s’est déjà taillée en courant depuis longtemps. Alors il y a deux possibilités : faire du plat, du « neutre », de l’aseptisé : « Jésus était un Juif de Palestine qui eut une influence importante après sa mort », comme on le voit sur certaines encyclopédie bas de gamme, ou la pensée d’auteurs prolifiques résumée en 3 lignes. On peut aussi, comme sur Wikipedia, confronter les subjectivités, meilleur moyen d’obtenir, sinon l’objectivité, au moins une juste vision des choses.

Wikipedia est une base absolument formidable, riches de milliers d’articles —surtout la version anglaise—, le plus souvent parfaitement corrects et détaillés. On peut, sur Wikipedia, apprendre ce que décida le concile de Trente avant de se renseigner sur la genèse de la bombe atomique, le fonctionnement de l’atome, le concept de stagflation et confronter la pensée Nietzschéenne aux différentes approches philosophiques de la morale.

L’Encyclopédie libre contient plus d’articles que la Bibliothèque d’Alexandrie n’en contint jamais. Elle aurait fait rêver Aristote, Augustin et Pascal. Elle signe un partage de connaissances inouï et formidable à l’échelle de l’humanité.

Bien entendu, on ne saurait se baser sur la seule Wikipedia pour prétendre maîtriser un sujet : Wikipedia reste une base, un point de départ qui permet avant tout d’appréhender les faits et de maîtriser les concepts —économiques, scientifiques, historiques… mais toute personne voulant approfondir réellement un sujet se devra bien évidemment de dépasser le stade Wikipedia pour plonger dans des analyses plus fines, plus rigoureuses, plus partisanes, plus détaillées, plus approfondies. Ce qui implique de lire des livres. Car finalement, c’est moins Wikipedia qui importe que les liens et les sources vers lesquelles l’Encyclopédie renvoie.

Il convient du reste de savoir utiliser Wikipedia intelligemment : il faut faire la différence entre un bon article, au style homogène, au sommaire clair et bien organisé, à la longueur respectable et aux concepts bien définis, le tout parfaitement sourcé, et un article mauvais, dont on sent immédiatement la multiplicité des rédacteurs —phrases aux styles différents et contradictoires qui s’enchaînent— la faiblesse des sources, le manque de clarté général, l’intention partisane, les paragraphes farfelus, voire les fautes d’orthographes et de syntaxe qui trahissent l’amateurisme.

Un peu d’habitude sur Wikipedia permet en général de faire cette différence au premier coup d’œil. Il faut savoir prendre du recul, ne rien tenir pour argent comptant, tout vérifier deux fois.

N’admettez jamais rien à priori si vous pouvez le vérifier. Rudyard Kipling

Malgré ces réserves, il n’empêche : Wikipedia est une œuvre collective formidable, une géniale et utile invention, et, quand on voit aujourd’hui le nombre de bêtises étalées dans les journaux, énoncées sur un ton professoral sur les plateaux de télévision, assénées sur les ondes sans souffrir de la salutaire et juste confrontation qui ferait rendre gorge à certains intellectuels autoproclamés, on ne peut que rester dubitatif face au discours qui fait de Wikipedia le grand cloaque de la pensée. Longue vie, Wikipedia !

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2 réflexions sur “Interlude: longue vie, Wikipédia!

  1. Généralement, j’apprécie Wikipedia. Mais quand il s’agit d’économie, c’est impossible de trouver un article non partisan. Lorsqu’on cherche free banking, business cycle, contrôle des prix, etc. on sent tout de suite que ce sont des libéraux ou autrichiens qui l’ont rédigé, d’autant que les liens et les références en bas de page redirigent vers des sites libéraux.
    En même temps, il y a aussi beaucoup d’articles économiques écrits par des keynésiens et néoclassiques, dont les liens en bas de pages redirigent vers des sites « anti-marché ».

    Pour un non-initié, c’est difficile de faire la part des choses, et on peut gober à peu près tout et n’importe quoi.

  2. Wikipédia sert avant tout de base pour une recherche plus approfondie. Il est parfois assez surprenant de constater que certaines références (notamment des auteurs) dans des domaines spécialisés n’ont pas de page, ou quelques lignes sans grand intérêt.

    Il est exact que sur des sujets pointus, Wikipédia peut-être limité, mais à nous de l’améliorer après tout !

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