Réfutation de l’hédonisme

Wikipédia : L’hédonisme (du grec ancien : ήδονη (hédonê) plaisir, et du verbe ήδομαι (hédomaï) se réjouir, d’après lequel sont formés les adjectifs ήδύς, ήδεϊα et ήδύ ; hédus, hédeïa, hédu ; doux, agréable ou aimable) est une doctrine  selon laquelle la recherche du plaisir et l’évitement du déplaisir constituent l’objectif de l’existence humaine.

L’hédonisme, comme son étymologie l’indique, est une philosophie qui apparaît au premier abord comme particulièrement réjouissante. Comment ne souhaiterions-nous pas mener une vie de plaisirs ? Qui oserait préférer une vie de souffrance et de tribulations ? Qui affirmerait refuser le plaisir ? Comment, dans ces conditions, ne pas considérer le plaisir comme l’objectif ultime de la vie et se faire hédoniste ?

Ce sont les discours de tous les penseurs qui se réclament de l’hédonisme —et notamment le médiatique Onfray— et qui, de fait, s’insurgent contre ce qui entrave la recherche du plaisir, au premier rang desquels la morale (chrétienne, notamment), ou les institutions, la société « patriarcale », les conventions sociales, l’État, que sais-je encore.

Parce que je souhaite justement penser cette morale, je me dois de commencer par réfuter l’hédonisme. Je chercherai à montrer dans cet article comment, sous des dehors sympathiques, l’hédonisme est une forme de nihilisme repu qui a bien tourné, et pourquoi la voie qu’elle propose est sans issue sur le fond, et donc souvent contradictoire dans ses formes pratiques.

1. Qu’est ce que le plaisir?
2. Le problème d’un plaisir subjectif
3. La règle d’or résout-elle le problème?
4. La disparition de la compassion
5. L’hédonisme associal
6. Le paradoxe Onfray
7. L’hédonisme est capitaliste
8. L’hédonisme, plus près de la terre?
9. Vers un hédonisme de la maîtrise?
10. L’hédonisme n’apporte aucune réponse
11. Une forme de nihilisme qui a bien tourné

La philosophie hédoniste, qui fait du plaisir l’objectif de l’existence humaine, renvoie d’abord à la question de la définition du plaisir.

Qu’est ce que le plaisir ?

Le plaisir ne se résume pas à celui qui vient en premier à l’esprit —le plaisir sexuel— qui ne se résume pas lui-même à l’orgasme. Il ne s’agit non plus pas de s’en tenir à une stricte définition biologique : le plaisir existerait quand notre cerveau produit des endorphines, hormones qui en se fixant sur les récepteurs opiacés, déclenchent la sensation de bien-être. Cette définition toute physique du plaisir est en fait très restrictive.

D’abord, l’endorphine n’intervient pas uniquement dans les sensations de bien-être : elle est également produite dans les situations de stress intense. On peut donc produire des endorphines sans ressentir aucun bien-être, sinon une vive émotion. Par ailleurs, la molécule n’est produite que dans des situations bien particulières (essentiellement après un effort physique, acte sexuel compris) : on peut donc avoir une sensation de bien-être (en mangeant ou en dormant, par exemple) sans produire la moindre endorphine.

Le plaisir reçoit une définition assez large et plutôt floue : c’est une expérience passagère accompagnant un acte extérieur, procurant une sensation agréable et généralement recherchée.

Le problème, c’est que chacun a sa propre échelle du plaisir, et il est rare de rencontrer l’unanimité à ce sujet. Si l’orgasme est considéré par beaucoup le summum du plaisir, il n’est pas rare de trouver des gens qui ne font pas du plaisir sexuel le plus grand des plaisirs. Tout le monde ne peut pas classer les plaisirs, et, selon les moments, un bon repas paraîtra à certains tout aussi agréable que de faire l’amour. Les plaisirs des uns de ne sont donc pas forcément ceux des autres : écouter de la musique, dormir, manger, marcher dans la forêt, faire du sport, lire, regarder un film, fumer, discuter, profiter du soleil ou d’une nuit étoilée… les poètes et les musiciens ne sont pas avares de refrains pour nous rappeler la multitude des plaisirs « simples » de la vie.

A ce sujet, on réécoutera avec profit quelques chansons de Brassens, ou, dans un autre style, ce texte de Grand Corps Malade, que j’aime bien.

Le problème d’un plaisir subjectif

L’hédonisme, donc, pose un premier problème. Il affirme que le plaisir est le but de la vie humaine, alors qu’il n’existe aucune définition objective du plaisir, aucun critère fiable permettant même d’en cerner les contours. S’il n’y a certes pas de consensus absolu à propos de ce qu’est exactement et de ce que recouvre le bonheur, seul le plaisir peut se targuer de recevoir autant d’affirmations et de définitions contradictoires. Pour le bonheur au moins, l’immense majorité s’accorde à lui préciser quelques traits évidents (état durable et stable de plénitude intérieure ou règne la confiance…), mais concernant le plaisir, personne n’est d’accord.

Les exemples d’activités considérées comme très plaisantes par les uns et très déplaisantes par les autres ne manquent pas : la  cigarette, la musique métal, la danse, les jeux vidéo, le sport… même la nourriture —pensons à l’anorexique. Il n’y a guère que le plaisir sexuel —et encore, réduit à l’unique l’orgasme— qui peut recevoir un consensus, puisqu’il est strictement physique et généralement incontrôlable.  Et encore, je suis persuadé que l’on peut trouver facilement des gens qui n’ont aucun plaisir à faire l’amour. L’existence même du masochisme —la recherche du plaisir dans la douleur— montre bien la presque totale subjectivité de la notion de plaisir.

Dès lors que le plaisir est subjectif, en faire un but premier et universel au-delà de toute morale n’est pas sans risques : après tout et puisque chacun a sa propre définition du plaisir, si mon plaisir est de tuer les autres, si cela me procure une sensation absolument jouissante de pouvoir et de domination, comment ne deviendrais-je pas un meurtrier, hédoniste que je suis ?

Le marquis de Sade —dont le nom a donné « sadisme »— libertin, ne revendiquait pas autre chose en disant que le plaisir se devait d’être au centre de toutes les activités humaines,  que cela contrarie les valeurs de la société ou non. Sade n’hésitait pas ainsi  à justifier l’homicide, l’adultère, l’inceste. Constatant que la vertu est plus difficile que le vice et en concluant que la vertu est contre-nature —il raisonnait en disant que si la Nature a mis en nous des passions, c’est qu’il est naturel d’y céder— Sade affirmait ainsi que la vertu ne vaut rien, qu’il est tout aussi bien d’être vicieux, et faisait donc profession d’immoralisme radical.

« Ah! renoncez aux vertus, Eugénie! Est-il un seul des sacrifices qu’on puisse faire à ces fausses divinités, qui vaille une minute des plaisirs que l’on goûte en les outrageant? Va, la vertu n’est qu’une chimère, dont le culte ne consiste qu’en des immolations perpétuelles, qu’en des révoltes sans nombre contre les inspirations du tempérament. De tels mouvements peuvent-ils être naturels? La nature conseille-t-elle ce qui l’outrage? Ne sois pas la dupe, Eugénie, de ces femmes que tu entends nommer vertueuses. Ce ne sont pas, si tu veux, les mêmes passions que nous qu’elles servent, mais elles en ont d’autres, et souvent bien plus méprisables… C’est l’ambition, c’est l’orgueil, ce sont des intérêts particuliers, souvent encore la froideur seule d’un tempérament qui ne leur conseille rien. Devons-nous quelque chose à de pareils êtres, je le demande? N’ont-elles pas suivi les uniques impressions de l’amour de soi? Est-il donc meilleur, plus sage, plus à propos de sacrifier à l’égoïsme qu’aux passions? Pour moi, je crois que l’un vaut bien l’autre; et qui n’écoute que cette dernière voix a bien plus de raison sans doute, puisqu’elle est seule organe de la nature, tandis que l’autre n’est que celle de la sottise et du préjugé. » Sade, Philosophie de boudoir

Si l’on est majeur et vacciné, on peut lire quelques passages de Juliette ou les malheurs de la vertu, sans doute l’un des écrits de Sade qui fit le plus scandale, un roman qui raconte les « infortunes » d’une pauvrette où se succèdent meurtres, viols, orgies barbares, toujours au nom du plaisir et de la jouissance sans fin. « La mort que tu désires, mon ange, dis-je en commençant à palper ma belle, aura lieu très certainement ; mais il faut qu’elle soit précédée de quelques humiliations, de quelques cruautés, sans lesquelles j’aurois bien moins de plaisir à te la donner. »

De Juliette ou les malheurs de la vertu, Charles de Villers faisait ce commentaire : « Voici les trois principes que j’y ai constamment vus mis en action, et prêches, développés, dans des dissertations aussi plates que féroces. Premièrement, c’est que vice et vertu sont des termes qui n’ont par eux-mêmes aucune signification, et qu’il n’existe rien qui soit en effet vicieux ou vertueux.Secondement, que ce qu’on appelle vulgairement la vertu, ne mène dans ce monde qu’à la misère et à l’infortune, tandis que la prospérité, les biens de toute espèce sont réservés exclusivement à ce qu’on appelle le vice. D’où il résulte que la vertu n’est que sottise et duperie, et que le crime est la vraie sagesse. Troisièmement, enfin, que ce prétendu plaisir attaché à ce que le vulgaire nomme bien/aisance, compassion, humanité, n’est vraiment que l’apanage des âmes faibles, tandis que les âmes fortes goûtent une satisfaction bien plus vive, un plaisir bien plus exalté, dans les souffrances exercées sur autrui, dans les tourments qu’on lui voit subir : que tuer, détruire, est non seulement une jouissance exquise, mais encore un devoir, en ce qu’on seconde ainsi les vues de la nature qui tend sans cesse à la reproduction par la destruction ; et qu’un homme bien organisé, par exemple, et vraiment digne de ce nom, goûte une volupté bien plus parfaite à donner des coups de canif à sa maîtresse, qu’à lui prodiguer toutes les caresses de l’amour. » Dans la même lignée que Sade, me revient en tête le personnage de William Hamleigh dans le célèbre Les Piliers de la Terre de Ken Follet, petit comte jaloux et avide de pouvoir, qui ne parvient à jouir que lors d’un viol, ce dont il ne se prive pas tout au long du récit –récit que, contrairement à Sade, je vous conseille, même si vous n’êtes pas majeurs et vaccinés.

Évidemment, nous avons là affaire à des déments, et on ne saurait réduire tous les libertins et les hédonistes à des violeurs et des meurtriers en puissance ; mais, en citant Sade, je veux dire que c’est un risque qu’il faut courir quand on se revendique hédoniste : puisque le plaisir est subjectif, et que la morale l’entrave, comment ne pas être tenté de se débarrasser complètement de la morale pour laisser place pleine au plaisir ? Et justifier ainsi le viol (le plaisir sexuel), le meurtre (le plaisir de domination, de violence et de vengeance), la tyrannie (le plaisir du pouvoir), le vol et la corruption (le plaisir de l’argent), etc. L’hédonisme croit ainsi désirer les choses parce qu’elles sont bonnes, alors que la plupart du temps, c’est l’inverse : c’est parce que nous les désirons que nous les jugeons bonnes.

La règle d’or résout-elle le problème?

Pour résoudre ce problème, les hédonistes et tous les courants qui s’en réclament ajoutent donc quelques principes (moraux, inévitablement) à respecter : en général, il s’agit de la fameuse maxime « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse » —ou autre formulation sur le mode « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres », fondée sur le plus minimaliste des droits naturels. Autant de maximes, d’ailleurs, qui nous viennent des religions, un comble pour l’hédonisme athée.

A cette règle d’or, l’hédoniste ajoutera également quelques interdits dit « naturels » et communs à toutes les civilisations et toutes les cultures, comme l’interdit de l’inceste —quoique les cyniques s’en moquaient. Pour le reste, tout ce qui conduit au plaisir est justifiable et doit être recherché.

Cette règle qui introduit l’éthique de réciprocité, se basant sur le principe d’égale liberté et dignité de tous les Hommes, est sensée suffire, dans la logique hédoniste, à empêcher viol, tyrannie et meurtre. Malheureusement, celui qui en fait la seule règle morale acceptable va vite s’apercevoir qu’elle ne marche que très imparfaitement.

D’abord, on peut trouver sans trop de difficultés quelques suicidaires ou masochistes tellement blessés par la vie et haïssant le monde de telle façon que la mort ou le viol leur paraît une sortie acceptable voire héroïque : ceux-là peuvent respecter scrupuleusement la règle d’or tout en pratiquant les crimes les plus abominables, puisqu’ils n’ont aucun respect d’eux-mêmes, aucun amour-propre. Le kamikaze ou le criminel névrosé suicidaire ne témoignent pas d’autre chose, qui souhaitent finir en beauté, emportant avec eux le plus grand nombre possible. En 2005, on trouvât bien en Allemagne un homme pour accepter de se faire manger par un autre… au nom du plaisir.

La disparition de la compassion

Par ailleurs, cette formulation est minimaliste car strictement négative : elle n’impose pas de faire à autrui ce que l’on voudrait que l’on nous fît si nous étions à leur place, mais simplement de ne pas faire ce que l’on ne voudrait pas que l’on nous fît. De fait, elle n’encourage aucune pitié, aucune solidarité, aucune compassion, aucune charité : on se contente de vivre sa vie en respectant platement la liberté d’autrui de vivre la sienne. Tout le reste ne regarde que nous-mêmes. On est en-deçà d’une morale nietzschéenne, on est dans le plus pur narcissisme égoïste et même dans une morale proche d’un utilitarisme à la façon des microéconomistes modernes: le but de la société est de maximiser l’utilité individuelle, la satisfaction des agents, et c’est tout. Et une fois qu’on est tous bien gavés de bonbec, on fait quoi?

Même la morale de Chamfort, plus positive (« jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne »), n’évite pas cet individualisme hédoniste: nous n’avons qu’à jouir et à faire jouir, mais jamais à compatir, à soutenir, à assister, à aider, à donner, à aimer. Car pour « faire jouir » l’autre, il faut bien souvent renoncer à jouir soi-même, se battre voire donner sa vie pour la liberté dans ce combat qu’est l’amour. Le « fais jouir » n’intervenant qu’en deuxième position, doit-on laisser l’autre crever, si on ne peut pas à la fois jouir en le faisant jouir ? Ce travers est bien dévoilé dans le film La Plage, où la communauté hippie n’hésite pas à laisser crever comme un chien, à l’écart, l’un de ses membres, parce que le pauvre homme s’est fait arracher la moitié de la jambe par un requin, et que ses cris de douleur dérangent une communauté toute vouée à la recherche de son bonheur hédoniste…

Pure fiction ? Que nenni : La Plage, c’est nous. Ce qui dérange notre société de plaisir, c’est le handicapé —son existence éclatante de faiblesse nous est repoussante car elle perturbe notre culte du corps et nous renvoie le miroir de notre propre faiblesse: quelque part, la vision d’un fauteuil roulant nous est insupportable, alors on tombe dans le déni méprisant ou la pitié condescendante— le trisomique, l’enfant non-prévu —on les éliminent avant la naissance— ou encore le vieux malade —on l’euthanasie pour son bien. Le christianisme permet ce renversement en formulant la règle d’or sous un jour positif : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. » (Mt, 7 :12), ce qui change tout : cela autorise, et même exige, le dévouement, la charité, la compassion.

On voit rapidement que cette règle soit-disant ultime est très imparfaite pour permettre la vie en société. Dans un logique hédoniste, ou l’éthique de réciprocité serait la seule acceptable, les juges n’enfermeraient pas les condamnés dans des prisons et les fous dans des asiles où ils répugneraient demeurer. Il n’y aurait pas d’impôt redistributifs, non plus, car un gouvernement ne devrait pas, au nom de l’État, imposer des prélèvements qu’il ne souhaiterait pas voir appliquer à lui-même. On peut également supputer l’absence de médecine, puisque tout soin implique un déplaisir. Quel médecin souhaiterait se voir appliquer ce qu’il prescrit à ses patients ?

C’est ce fameux procès du médecin traîné devant un tribunal d’enfants par un confiseur, raconté par Platon dans Gorgias: « Enfants, voici l’homme qui est responsable des maux que vous avez soufferts, il déforme jusqu’aux plus jeunes d’entre vous en prati­quant sur eux incisions et cautérisations, il vous rend impuissants et misérables, ils vous entrave, vous étouffe, vous donne à boire d’amères potions, vous force à avoir faim, à avoir soif ! ce n’est pas comme moi, qui vous fais bénéficier d’un tas de choses, bonnes et agréables ! » qui fait écrire à Fabrice Hadjadj ce commentaire : « dans une société d’enfants gâtés, soyons sûr qu’on décernera au confiseur-carieur le prix Nobel de la paix et que notre médecin sera condamné à la peine capitale ».

Oh, il est vrai que les derniers développements en matière d’hédonisme ont un peu précisé la morale de Chamfort, puisque quelqu’un comme Onfray, grand hédoniste devant l’Éternel, peut désormais déclarer que « en néo-épicurien que je tâche d’être, je sais qu’il y a une jouissance à renoncer à certaines jouissances, parce qu’on sait qu’on les paiera trop cher en déplaisir. L’ascèse, le renoncement, la souffrance et autres modalités du renoncement peuvent dès lors trouver leur place dans cet hédonisme comme occasion d’éviter de plus grandes souffrances, de plus grandes ascèses, de plus grandes douleurs… ». On peut alors trouver à justifier l’engagement (et donc le renoncement, puisque s’engager, c’est choisir, et donc renoncer) en établissant une sorte de ‘hiérarchie des plaisirs’: si un plaisir immédiat peut entraîner un déplaisir plus tard, il vaut mieux y renoncer.

Seulement, ce tour de passe-passe ne change rien à l’affaire, nous y reviendrons: il est toujours formulé négativement (« je renonce à ce plaisir car il m’encours un plus grand déplaisir »), et puis, un ‘plaisir suivi d’un déplaisir’ ça peut être n’importe quoi, pour autant qu’on puisse savoir quand ce prochain déplaisir peut éventuellement se produire, étant entendu qu’on cherche d’abord le plaisir et pas, au hasard, la vérité. Et si on renonce pour jouir du renoncement, quelle valeur, quelle force accorder à ce renoncement, à cet engagement qui a été précisément accepté seulement pour éviter un plus grand déplaisir ? J’aimerais voir un gentil hédoniste dans une association de soutien aux gens de la rue, voir comme il jouit.

Cette critique permet de mettre en évidence les limites de l’hédonisme en tant que philosophie généralisée à l’ensemble de la société.

L’hédonisme associal

D’abord, l’hédonisme empêche toute vie en société. Puisque la vie se résume aux plaisirs, et que tout déplaisir doit être évité, on peut supposer qu’il n’y a ni performances sportives —qui demandent de l’effort, des restrictions, un travail d’apprentissage parfois fastidieux, c’est-à-dire en définitive une certaine ascèse, ce qu’abhorrent à priori les hédonistes— ni artistiques ou intellectuelles —même remarque.

Par exemple, aurait-on construit la Basilique de Montmartre, la Tour Eiffel ou le Musée du Louvre, dans une société hédoniste ? Tout cela demande de l’effort, du travail, de la sueur et parfois du sang. Ce sont des œuvres architecturales grandioses qui impliquent le dépassement, l’abnégation, l’endurance, c’est-à-dire finalement une forme de souffrance pour qu’advienne un plus grand bien : le plaisir de voir un monument s’élever, un record battu, une langue étrangère comprise, une partition mémorisée, un instrument maîtrisé… cette souffrance qu’il faut accepter, n’est-elle pas éminemment contraire à l’hédonisme ? Si le peuple américain n’était composé que d’hédonistes en 1945, la France serait-elle encore la France  ? Il a bien fallu que certains acceptent d’endurer la souffrance ultime, la mort, pour que d’autres préservent leur idéal de Liberté. On voit bien que tout projet, toute construction, tout engagement, tout dépassement de soi, c’est-à-dire finalement toute civilisation, implique une forme de sacrifice qui tend à relativiser l’absolutisation du plaisir. Sauf à vivre comme des chiens à l’état sauvage —un mode de vie que n’hésitaient pas à vanter les cyniques— cette relativisation du plaisir doit être acceptée.

Si le plaisir est la seule chose qui mérite d’être recherchée, il n’y a pas non plus de changement politique : l’hédoniste est normalement le plus pragmatique des hommes, car on ne saurait trouver du plaisir dans la violence et les intrigues qu’exige inévitablement le politique, a fortiori une quelconque révolution. Tout cela ne saurait que causer un grand déplaisir. Il n’y à qu’à compter les morts de la révolution tunisienne et de celle qui germe en Égypte.

Certains hédonistes répliqueraient sans doute qu’il n’y aurait pas non plus de dictature politique, et donc pas besoin de guerre ni de révolution violente dans une société hédoniste, puisque on ne ferait pas à autrui ce qu’on ne souhaiterait pas que l’on nous fasse. Je crois que c’est faux. Une société hédoniste, toute vouée à la recherche du plaisir, qui chercherait à éviter tout déplaisir et notamment la violence sur soi et sur autrui, serait certainement une société très violente. Il n’y aurait par exemple pas de police, puisqu’un policier, qui doit nécessairement passer par des méthodes violentes et inévitablement déplaisantes —arrestation, interrogatoire— ne saurait être hédoniste. Il n’y aurait pas non plus de justice, pour la même raison. En fait, il n’y aurait pas de société du tout: toute construction d’une société, toute détermination d’un collectif, passe nécessairement par des violences contre au moins un individu, donc par la renonciation à un objectif hédoniste général.

On me dira qu’à priori, ces institutions (police, justice…) ne seraient pas nécessaires en Hédonie puisque nous serions tous voués à la recherche du plaisir, sans jamais faire à autrui ce que l’on ne souhaiterait pas que l’on nous fasse. Seulement, à la moindre déviance, au moindre non-respect de la règle d’or par un membre de la société trop emporté par son plaisir, sans doute, ce qui se produirait inévitablement à long-terme, la société verserait dans le cercle de la violence et de la vengeance, voire du cynisme sadien (c’est-à-dire sadique). Pour que la société fonctionne, il faudrait donc, paradoxalement, une grande pression de celle-ci sur les individus pour que tous ses membres respectent la règle, ce que les sociologues appellent communément contrôle social. Et puis, comme il n’y aurait pas non plus de médecins, que ferions-nous face à la violence de la maladie et de la mort ?

Je conçois que ces remarques sont purement théoriques, mais je veux montrer ici que même en admettant qu’il n’y aurait pas de violence dans une société hédoniste, cette réflexion vide totalement l’hédonisme de son intérêt : nous ne sommes pas, à l’évidence, dans un monde parfait. Si l’hédonisme, en tant que philosophie, ne permet que de rêver à ce monde parfait sans dictatures et sans haine, qui est nécessairement abstrait, ou de le fuir en cultivant son petit plaisir dans coin, et ne permet en rien d’apporter des réponses et des solutions au monde concret et inévitablement violent qui est le nôtre, alors il ne sert à rien.

Le paradoxe Onfray

Bien que l’hédonisme ne puisse à priori accepter la moindre révolution violente, cela ne pose apparemment aucun problème à nos intellectuels médiatiques qui se revendiquent de l’hédonisme, et qui n’hésitent pas —Onfray en tête— à se dire en même temps d’extrême-gauche, à prôner à la fois le plaisir et la révolution, à vilipender l’idéal moral platonicien et judéochrétien qui produit dogmes et doctrines et qu’il faudrait mieux troquer pour une vie sans transcendance, horizontale (immanente) et ancrée dans le réel alors qu’ils sont souvent eux-mêmes de grands idéologues, de grands détachés de la réalité. Il n’y a pas plus déconnecté du réel qu’un militant marxiste, qui se revendique pourtant du réel face des élites dénoncées comme « déconnectées ».

Onfray n’est pas marxiste mais est-il seulement hédoniste ? Je crois en fait que tout hédoniste entier ne peut  être autre chose qu’un pragmatique anarchiste, et plutôt apolitique de surcroît. Car si l’on accepte —même partiellement— les tribulations, les souffrances, les imperfections de la démocratie et le jeu de la vie en citoyen — où l’on trouve nécessairement de grands déplaisirs— on n’est plus hédoniste qu’à moitié. Si l’on veut être parfaitement hédoniste, et ne rechercher que son plaisir propre, on est obligé de vivre seul, de dépendre le moins possible des autres et surtout de la société coercitive et formatante. Et donc d’être anarchiste.

On me rétorquera qu’Onfray se revendique précisément de l’anarchisme, plus exactement du « post-anarchisme ». Mais c’est un anarchisme vidé de son contenu, auquel on a accolé l’adjectif « post » pour faire moderne mais qui n’a en fait plus grand-chose d’anarchiste : on y accepte le vote, la démocratie parlementaire, on y adore l’État et la bureaucratie marxiste —Onfray a longtemps soutenu le NPA, et a affirmé voter pour Besancenot en 2007— on y légitime le pouvoir syndical et la redistribution étatiste, …

A ce train-là, que reste-il encore de l’anarchisme ? Je préfère encore l’anarchisme d’un Brassens, d’un Léon Ferré ou d’un Khayyam, eux ont le mérite de la cohérence. Même si, c’est vrai, Michel Onfray a sans doute pris conscience des quelques incompatibilités d’être un hédoniste libertaire tout en étant antilibéral et anticapitaliste façon NPA, puisqu’il a récemment pris ses distances avec Besancenot, notamment après l’affaire de la candidate voilée.

L’hédonisme est capitaliste

Cela dit, il est étrange qu’Onfray ne se revendique pas plutôt de l’anarchisme libertarien, ou « l’anarchisme de droite », celui d’un Striner ou plus récemment d’un Friedman (David, le fils) qui me semble être la forme la plus cohérente (quoique la plus scandaleuse) de l’anarchisme.

L’hédonisme libertaire, en effet, peut (devrait) parfaitement s’accommoder du libéralisme le plus dur, ou pur : puisque toute vie est centrée sur la recherche du plaisir, un mode de production qui donne une place prépondérante à la liberté individuelle, à la propriété privée, à la consommation de masse, et qui a largement participé à la mise à terre de la morale religieuse depuis Smith n’est-il pas le meilleur système pour l’hédoniste ? Celui qui prône la nietzschéenne « sculpture de soi », le culte du corps qu’il faudrait consacrer dans une « érotique solaire » ne trouve-il pas grâce dans une société où le « Moi » est la seule morale, l’individualisme le seul système de pensée, le libertinage parfaitement accepté ? Le matérialisme athée n’est-il pas le trait le plus commun de nos sociétés post-anarchistes ? Le cannabis et la prostitution ne sont-ils pas légalisés dans ce pays —historiquement le plus libéral d’Europe dans les mœurs et les idées— que sont les Pays-Bas ?

C’est tout le paradoxe Onfray, qui veut détruire le mariage judéo-chrétien et la vision « platonicienne » d’un couple stable qui se jure fidélité dans un amour « pour la vie » idéalisé, au profit d’un hédonisme libertaire de célibataire assumé, qui pratique la masturbation et le libertinage, sans s’apercevoir que ce célibataire est l’archétype du consommateur parfaitement intégré dans le système capitaliste que le philosophe dénonce par ailleurs, alors que le famille tenante d’un certain ordre moral — à fortiori religieux— est justement un des remparts les plus efficaces contre cette mondialisation libérale tant honnie par Onfray l’homme de gauche. On tient là un grand paradoxe anarchiste.

L’hédonisme, plus près de la terre?

Et puis, j’y reviens, il m’a toujours paru curieux que cet anarchisme qui se revendique du réel, du concret, du terrain, face aux Idées, aux Concepts, aux Idéaux, soit en réalité aussi déconnecté du réel.

Dans Le post-anarchisme expliqué à ma grand-mère, Onfray écrit ceci : « (…) Que ces militants posent leurs mégaphone et agissent, même modestement, qu’ils construisent, même petitement, qu’ils s’activent dans la positivité, même six mois, qu’ils délaissent les banderoles   pour travailler dans une association où ils incarneront leur idéal libertaire, même humblement, qu’ils frottent leur idéal anarchiste au cuir épais du réel et du monde, même quelques heures, alors ils verront que l’idéalisme du croyant dévot vaut le leur, le monde n’est pas fait de concepts mais de forces qui résistent, de flux de violences déraisonnables, de passions irrationnelles, d’individus conduits par leurs pulsions et loin de leurs raisons,  car le monde n’obéit pas aux raisonnements et à la dialectique, aux rhétoriques et aux démonstrations, fussent-elles anarchistes».

D’abord, je ne suis pas d’accord. Certes, le monde n’est pas fait de concepts, mais ces forces qui résistent, ces « flux de violence déraisonnables », ces « passions irrationnelles » qui font le monde, sont elles bien orientées par des concepts et des idées. La pulsion irrationnelle qui me pousserait à violer cette jeune et jolie fille que je vois dans la rue est refrénée par l’idée que je me fais de la morale. De même que le « flux de violence déraisonnable » qui m’enjoint de frapper ma femme avec qui je viens d’avoir une dispute. Et cet engagement associatif auquel invite avec raison Onfray se fait bien sur la base de concepts (les idéaux, l’idée que je me fais du monde tel qu’il devrait être associé au refus du monde tel qu’il est : n’est-ce pas l’antithèse de l’immanence ?). Et cette manifestation à laquelle je participe au nom d’un idéal, dans le cadre d’un système pensé et encadré par des idées et des concepts: la démocratie parlementaire.

En fait, aucun flux ou courant d’énergie n’existe en dehors d’un cadre de pensée qui est loin de dépendre uniquement de nous, même l’anarchisme libertaire. Et je crois qu’un mathématicien ou un physicien bondiraient en lisant que « le monde n’obéit pas aux raisonnements et aux démonstrations », tant le monde est justement fait d’équations mathématiques et de particules de plus en plus parfaitement —mais pas entièrement— expliquées par la physique et la science.

On voit ici que l’hédonisme anarchiste, qui prône un ancrage dans le réel, ne se passe pas de contradictions, niant lui-même souvent le réel. Onfray n’hésite pas ainsi à vanter le refus de la procréation et de la paternité « aliénante »[1] : mais n’est-il pas lui-même issu de la paternité ? A son jeu, l’humanité n’est-elle pas vouée à disparaître ? Ne défend-il pas là une philosophie profondément irréaliste et macrosuicidaire? Sauf à revendiquer l’anarchisme libertaire comme réservé à une minorité, ce qui revient à nier sa dimension universelle, et donc à se prendre orgueilleusement pour une bande d’éclairés, d’Élus, à moins d’admettre finalement que cette philosophie ne vaut rien (ce serait le plus raisonnable).

L’autogestion anarchiste, une forme d’application pratique de la logique hédoniste, nie d’ailleurs tellement le réel que la quasi-totalité des expériences de ce type ont lamentablement échoué. Des délires de Charles Fourier aux tentatives post-68 de Bové sur les plateaux du Larzac en passant par toutes les expériences communautaires libertaires et hédonistes qui ont été tentées depuis la vague hippie, combien ont duré ? Si l’objectif n’était que de vivre une expérience temporaire avant de retourner dans le « vrai » monde —c’est-à-dire la famille capitaliste— c’est que la philosophie libertaire ne vaut rien. Si l’objectif était de durer, de prouver que ce genre d’expérience est possible, force est de constater que ça n’a pas beaucoup marché.

Une des dernières expériences de ce type qui existe encore en Europe s’appelle Christiania,  un quartier de Copenhague autogéré. C’est le seul mouvement de ce type qui dure depuis aussi longtemps —plus de 40 ans, quand même— avec tous les paradoxes que la lecture de cet article révèle assez bien à propos de ce genre d’aventures, qui produit le meilleur —écologie, liberté, mode d’organisation original, art— mais aussi le pire : plaque tournante de l’héroïne au Danemark, départ des fondateurs, violences régulières, …. sans parler des limites inhérentes à ce genre d’initiatives : dépendance à l’égard de la ville danoise pour l’eau et de l’électricité, difficulté —voire impossibilité— à fonctionner de manière pérenne au-delà de quelques milliers d’habitants. Et puis, même si on me souffle dans l’oreillette que cette rue n’est pas « représentative » de Christiania, tout de suite comme ça, ça fait pas hyper envie, Christiania. Si on a créé un droit de l’urbanisme, c’est pas pour rien…

Si elles nient le réel, c’est parce que ces utopies croient encore à un surhomme (nietzschéen ?) capable de s’autogérer, de vivre en paix avec tous ses voisins sans violence aucune et sans le concours d’une police, dans une société libre,  égalitaire et libertaire, respectant chacun. Ce qu’Onfray résume, dans la philosophie hédoniste, en disant qu’il faut « posséder son plaisir et ne pas être possédé par lui ». Et comment fait-on, concrètement ?

Il faudrait ainsi, pour être un véritable hédoniste, se connaître parfaitement (ce qui prend toute une vie, et encore), connaître parfaitement le monde qui nous entoure (ce qui est impossible), et, dans une logique d’éthique conséquentialiste —on le verra plus bas— être capable d’être prédictif (ce qui est impossible). L’hédonisme est donc une utopie qui, loin d’être plus « ancrée dans le réel » que les concepts religieux ou philosophiques, passe son temps à nier la réalité.

C’est encore cette réalité qui rattrape Catherine Millet, la libertine auteure du sulfureux livre à succès « la vie sexuelle de Catherine M. », quand elle confesse dans Philosophie Magasine en février 2009 comment la jalousie a fait irruption dans son itinéraire de nomade sexuel, elle qui avait pourtant passée son temps à la nier, cette jalousie tellement old school, tellement propre au couple « traditionnel »…« Nous étions assez naïfs pour supposer qu’une tel sentiment ne nous atteindrait jamais, car il était étranger à notre conception de la vie, du couple, de la morale. Même si nous nous disputions par jalousie, le mot n’était jamais prononcé, il n’était pas concevable. Faute de pouvoir nommer un sentiment que nous avions proscrit, nous ne pouvions exprimer celui-ci que de manière brutale, par des claques qu’on se distribuait. Quand les mots viennent à manquer, la violence prend le relais… » Catherine Millet

Et voilà comment les hédonistes qui ne recherchent que le plaisir, en viennent, au nom de cet idéal qui nie la morale, à recourir à la violence. Sublime contradiction.

A ce stade, on a bien pris conscience qu’un hédonisme radical amène, si l’on veut être parfaitement cohérent et entièrement hédoniste, à l’anarchisme libertarien, c’est-à-dire au relativisme le plus total, qui peut conduire à justifier les inégalités les plus extrêmes et la misère la plus noire voire le crime le plus obscène, entrave l’entraide et la compassion dans une négation du réel, et produit une société très individualiste voire débauchée, qui ne construit et ne propose plus rien. Ce qui est difficilement soutenable pour qui garde encore un reste d’idéal, d’ambition et de valeur morale —toute judéochrétienne qu’elle soit.

Il faut bien prôner un hédonisme plus mesuré. Un hédonisme moins vulgaire, qui serait un retour à l’hédonisme historique —recherche des plaisirs et évitement des déplaisirs, ce qui demande une certaine ascèse, et même une ascèse certaine— par rapport à l’hédonisme moderne, qui est plus proche de la vulgaire débauche. Un hédonisme dans lequel le plaisir serait toujours la fin ultime de chaque vie, mais un plaisir maîtrisé, dans lequel il y aurait de la place pour une forme de dépassement de soi —laissant ainsi la place à l’art, notamment— au nom d’un idéal. Une sorte d’hédonisme ascétique, où la jouissance pour la jouissance n’est pas la fin, ou l’on cherche seulement une jouissance immanente et maîtrisée. N’est-ce pas l’hédonisme que propose Onfray, finalement ? Un hédonisme compatible avec l’ascèse ?

Désolé, je le confesse :  cet hédonisme modéré ne trouve toujours pas grâce à mes yeux.

Vers un hédonisme de la maîtrise?

D’abord, tout comme le post-anarchiste n’a plus grand-chose d’anarchiste, qu’a-t-elle encore d’hédoniste, cette « ascèse hédoniste » ? Qui est encore hédoniste qui dit « la recherche du plaisir compte, mais il faut parfois savoir abandonner cette quête pour un idéal plus grand » ? C’est un discours que tout homme pourrait tenir : personne, pas plus l’hédoniste que le martyr chrétien, ne désire souffrir. Mais certains acceptent la souffrance pour la sublimer, d’autres la refusent pour la nier, la cacher. Seuls les ignorants qui n’ont rien compris au christianisme ou qui confondent la foi chrétienne et les déraillements du catholicisme historique, peuvent, comme Onfray, écrire que le christianisme c’est la haine du corps, de la femme, du sexe et des plaisirs, contre l’amour de la mort et de la souffrance.

Quand j’entends parler Michel Onfray, quand je l’entends dire que l’hédonisme ce n’est pas la frénésie consommatrice mais « savoir profiter d’un ciel étoilé » et jouir de chaque instant, je ne vois pas ce qu’il a d’antichrétien et d’hédoniste, son hédonisme. J’ai plutôt l’impression d’entendre une description de la méthode Vittoz, ou la lecture de la Genèse !

Onfray a beau jeu de rendre compatible ascèse et hédonisme, et de dire que si, on peut être hédoniste et s’entraîner des heures au piano ou au tennis. Mais s’entraîner des heures au piano ou au tennis implique de commencer par l’ascèse, pour un temps long, de n’entrevoir le plaisir que dans un horizon lointain et brumeux, une perspective assez peu compatible avec une vie dont l’objectif premier est le plaisir. Si l’on se considère avec ça toujours hédoniste, je me demande bien de quoi. D’ailleurs, si le plaisir entre évidemment en ligne de compte, je crois que l’objectif ultime du pianiste, du peintre, du cinéaste, quand ils sont grands, est moins de se faire plaisir que rechercher la beauté, et à travers elle, peut être, la vérité. Un pianoteur du dimanche, peut être… mais passons.

Jean-Paul Enthoven, qui est l’un des éditeurs d’Onfray, disait de lui que « cet hédoniste vit comme un moine, cet athée a le sens de l’absolu, ce matérialiste croit à l’idéal, ce Nietzschéen est compatissant. » La réflexion est amusante et, personnellement, c’est ma thèse. C’est que je ne crois pas Onfray vraiment hédoniste, en tout cas pas de l’hédoniste que je m’essaye à réfuter au fil de ces lignes. Il se donne sans doute une posture, des positions héritées de son histoire personnelle et c’est pour ça que je l’ai pris en exemple, s’il faut le croire. Mais c’est moins lui que ce qu’il prétend représenter à quoi je m’attaque, car lui, il est certainement trop intelligent pour l’hédonisme. Avec Onfray j’ai l’impression qu’on a moins affaire à un hédonisme qu’à un épicurisme, un banal appréciateur des plaisirs de la vie comme le serait la première nonne venue, et, si on se dit encore hédoniste, c’est pour s’adjoindre un qualificatif qui fait rebelle dans une société qui ennuie, parce qu’on n’a justement plus d’idéal, d’ambition, d’objectif, plus de valeur pour lesquelles se battre et s’il le faut mourir, plus d’absolu, de transcendance.

Pour survivre, cette « ascèse hédoniste » est par ailleurs conduite, nous l’avons vu, à l’arithmétique des plaisirs : un plaisir est mauvais s’il est suivi d’un déplaisir plus grand. Mais il ne s’agit de rien d’autre qu’un retour à l’éthique conséquentialiste : est moral ce qui produit de bonnes conséquences.

Sauf que cette éthique, sur le base d’une notion subjective —seulement contrebalancée par la très limitée règle d’or— ne vaut rien. Elle n’est que le cache-sexe de l’individualiste forcené qui n’assume rien, du consommateur effréné qui justifie tout, du pragmatique sans éthique et sans idéal. Elle interdit par ailleurs de juger à priori de la moralité d’une action, le jugement n’intervenant  qu’à posteriori. Comment faire des conséquences le fondement moral de toute action, quand on ne sait pas prévoir les conséquences —c’est encore le mythe du surhomme omniscient ? Et si les conséquences se révèlent finalement dramatiques ?

Irai-je affirmer que ce criminel n’a rien commis d’immoral, puisqu’il ne savait pas que le pistolet n’était pas chargé, qu’il a seulement tenté d’assassiner, les conséquences étant heureuses ? Que ce caillou jeté sur la pente d’une montagne est un acte intrinsèquement immoral, puisqu’en déclenchant une avalanche, il provoque la mort de 3 skieurs ? Que cet emploi que j’ai perdu ne valait rien, puisque je l’ai perdu ? Que cette voiture qui m’a été volée était mauvaise, puisqu’on me l’a volée ?

L’hédonisme n’apporte aucune réponse

Et puis, l’hédonisme, même moins vulgaire, même plus soft, même plus sage, ne répond à aucune question essentielle : la mort et la vie après la mort, l’existence de Dieu, le sens de la vie, etc. C’est bien simple : l’hédoniste s’en fout. Sauf à trouver un immense plaisir dans les tortures de l’esprit qui cherchent à répondre à des questions que l’hédoniste juge d’avance insolubles, il n’y a aucune raison de perdre son temps à ce genre de quête mystique. Vivons le réel, Carpe Diem[2] et passe moi l’joint.

Seulement, ignorer une question sous prétexte qu’elle nous importune et dérange notre vie de jouissance, la « gueule calée à l’auge » (Hadjadj) ne fait pas disparaître la question pour autant. Elle la met en sommeil, jusqu’à ce que la mort ou la maladie nous rattrape. On peut vivre en hédoniste, et un jour, notre meilleur ami meurt d’une overdose. Quel hédonisme, alors ? On peut vivre en hédonisme, et un jour, on se retrouve dans les bidonvilles de Manille, devant la misère et la pauvreté : quelle hédonisme, alors ? Quel hédonisme, qui ne pense qu’à son plaisir, devant les pauvres et les miséreux pour qui une « vie de jouissance » n’est même pas une question qui se pose ? On peut vivre en hédonisme, et un jour, on se retrouve face à soi.

Car on peut bien prôner le relativisme et la maîtrise, il est une vérité universelle : tous sont destinés à la mort, et nul n’en connaît le jour et l’heure. Ce sont bien les deux grandes certitudes de l’Homme: nous aspirons au bonheur et/mais nous allons crever. Quel hédonisme? A moins d’envisager le suicide…

Aussi, ignorer « l’hypothèse de Dieu »[3] ne fait pas disparaître Dieu, elle ne fait que repousser le jour et l’heure ou le plus hédoniste des athées matérialistes se transformera en grand mystique. Et si c’était vrai ? à l’heure venue…

Un nihilisme qui a bien tourné

C’est en cela que l’hédonisme n’est qu’une fuite en avant, une forme de nihilisme qui a bien tourné, dans lequel on multiplie les plaisirs à l’infini vers toujours plus de jouissance artificiellement provoquées, ou plutôt toujours moins de jouissance, car on s’habitue à tout, et il faut bientôt, comme les derniers empereurs décadents de Rome, organiser les plus incroyables orgies pour avoir un semblant d’érection, loin de l’extase intense et passionnée de la première nuit voilée avec la seule et unique femme que l’on aimât jamais.

Alors, dans une vie sans saveur qui a perdu tout sens, où même la plus démente des orgies ne provoque plus qu’un pâle frémissement d’un corps devenu flasque d’être tant gavé, on se satisfait, tel un Tibère, à défaut d’avoir de grandes volontés, de beaux projets et de nobles idéaux, de quelques plaisirs immédiats de riche repu, de plus en plus médiocres, mais à portée de main. Alors on ne vit plus dans l’instant présent, on zappe tout ce qui nous déplaît, ne nous apporte pas un plaisir (plus ou moins) immédiat, en fait, on ne fait que surfer en permanence sur les émotions agréables, on croit se libérer mais on se rend esclave de ses pulsions.

Et on provoque parfois des catastrophes : n’est-ce pas le matérialisme hédoniste des années 60 —avec son corollaire, la frénésie consommatrice— et suivantes qui ont porté en germe la catastrophe écologique qui vient et nous oblige désormais à freiner coûte que coûte ? L’accusation est sans doute exagérée. Mais, en pratique, les hédonistes, je crois qu’ils lisent moins Le Souci des plaisirs qu’ils n’abusent de l’insouciance des plaisirs, et l’insouciance n’est jamais loin de la négligence quand on n’a pas une très grande hauteur de vue, c’est-à-dire quand on est homme…

L’hédonisme qui dit qu’il faut rechercher le plaisir absolument porte donc sa mort dans son objet même, car le plaisir le plus grand n’est pas le plaisir artificiel que l’on recherche et que l’on provoque à l’infini, comme les rats drogués par la morphine qui demandent des doses toujours plus grandes et finissent par mourir de ne plus se nourrir — saviez-vous que le grand hédoniste Julien Offray de La Mettrie est mort à 42 ans… d’une indigestion ? — mais bien ce plaisir inattendu d’une rencontre impromptue, d’un coucher ou d’un rayon de soleil, de l’émerveillement d’un enfant, d’une vieille amitié renouée, de l’observation du vol d’un oiseau, d’une marche dans la montagne au hasard de ses pas. Le plaisir qui vient nous surprendre, qui bouleverse notre confort, nos habitudes, nos égoïstes satisfécits. Qui nous ouvre à l’autre. Et à l’Autre aussi.


[1]« Les stériles volontaires aiment autant les enfants, voire plus, que les reproducteurs prolifiques (…) Qui trouve le réel assez désirable pour initier son fils ou sa fille à l’inéluctabilité de la mort, à la fausseté des relations entre les hommes, à l’intérêt qui mène le monde, à l’obligation du travail salarié? (…) Il faudrait appeler amour cet art de transmettre pareilles vilenies à la chair de sa chair ?» (Théorie du corps amoureux, p. 218-220). Ou comment l’hédoniste exprime sa haine refoulée du réel.

[2] Une très mauvaise interprétation de Carpe Diem, d’ailleurs, qui ne veut pas dire « profite du jour présent » mais « cueille le jour présent », c’est-à-dire, « apprends à savourer chaque instant », ce qui n’est donc en rien une incitation à l’hédonisme ou à la débauche. On peut être un grand mystique et savoir savourer chaque jour qui passe. On doit, même !

[3]« Dieu? Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse » répondit Laplace à Napoléon quand ce dernier lui demanda pourquoi son traité de cosmologie ne mentionnait pas Dieu. Il expliquera plus tard que Dieu expliquait tout mais ne prédisait rien, en concluant avec raison qu’il n’était pas utilisable dans le cadre de la science.

7 réflexions sur “Réfutation de l’hédonisme

  1. Très bon article!
    Je suis de gauche!!! Et pourtant, je rejette sans appel pour le restant de ma vie, l’hédonisme, cette idéologie déviante!!! (au bas mot!!!).
    L’hédonisme qui prône la recherche du plaisir,sous quelque forme que ce soit et à quelque niveau que ce soit,cela, sans autre forme de Morale…
    L’hédonisme est anarchiste et marche main dans la main avec le capitalisme…
    Cet anarchisme est plus que ultra ultra dangereux pour notre société,tant il oeuvre à ce que les citoyens et la société, fassent leur oedipe au niveau morale en se libérant de toute éthique/morale/valeur/interdit… Mais ainsi,le pire est clairement possible…
    Mais ainsi,toutes les dérives sont clairement envisageables…
    Si je n’ai plus de morale,de valeur,d’interdit : pourquoi ne vais-je pas me laisser aller à commettre l’intolérable (le viol,le meurtre,le racisme,la pédophilie,l’inceste,des actes de torture..,.Entre autres.) pourquoi ne vais-je pas me laisser aller à tolérer l’intolérable (un discours (à la télé (émission,reportage,téléfilm,série télé) / radio,dans un journal/magazine,dans un film,dans dans un livre ou encore chez un politique…) faisant l’apologie du racisme, de la xénophobie, de la torture, de la pédophilie ,de l’inceste..La vente libre sur présentation d’une pièce d’identité à la Fnac de livres/vidéos théorisant le racisme,la xénophobie,la pédophilie….De vidéos pédophiles ou de compilation d’actes de torture en vente libre sur présentation d’une pièce d’identité à la Fnac…Entre autres exemples ) en me disant « où est le mal »…???????
    Il est urgent de chez urgent de revenir concrètement sur cette déviante idéologie qu’est l’idéologie libertaire/hédoniste/héritage de mai 68 et de concrètement marquer l’interdit dés lors qu’il y a déviance,cela,dés son niveau embryonnaire afin de tuer la poule dans l’œuf! Où que cela se passe (médias,livres,films,télé…Société civile…).

    Une société comme un humain ne peut pas grandir sainement sans règles et sans interdits!
    Une société comme un humain ne peut bien fonctionner sans règles et sans interdits!

  2. Pingback: Pourquoi je suis contre l’avortement « Des hauts et débats

    • Je ne dirai pas qu’hédonisme est un synonyme d’égoïsme, ce serait un peu raccourci. Il est en revanche très certain que l’hédonisme a quelque chose de profond égoïste, plus exactement de narcissique: « laissez-moi me gaver de mes petits plaisirs devant mon miroir, dans mes draps de soie… »

      Avez-vous jamais entendu un pauvre (=quelqu’un qui galère vraiment) se dire hédoniste? Contrairement à ce que disent les bourgeois-hédonistes goinfrés, la vie n’est pas une fête: elle est plutôt un combat.

  3. Je n’ai lu que le debut de ton article. D’apres ce que j’ai lu (et ce que je pense avoir compris) sur la pensée d’Epicure ton problème de définition du plaisir que tu exposes est un faux problème. En effet « Avant même d’être capables de raisonner, de juger ou de parler, nous pouvons tous sentir que le plaisir est conforme à notre nature, et que la douleur lui est contraire. C’est dailleurs précisément parcequ’elle est anterieure au discours que cette sensation est préservée de toute possibilité d’erreur. C’est donc à partir de cet unique critère que le sage devra régler son jugement et mener sa vie ».
    Deuxième point : tu prends l’exemple de quelqun qui prendrait plaisir à tuer les autres et qui serait alorsde un meurtrier hédeniste.
    Je ne crois pas car Epicure distingue bien deux sortes de plaisir les naturels et les non naturels. Les naturels sont ceux qui sont limités les autres sont dangereux car ils sont illimités comme le pouvoir, la richesse et donc le meurtre pour ton exemple. Or les désirs non naturels conduisent à des douleurs illimitées alors que le remede d epicure preconnise de concevoir une douleur limité pour s en premunir. On ne peut donc pas concidérer les plaisirs non naturels.

  4. « Tout cela demande de l’effort, du travail, de la sueur et parfois du sang. »

    Surtout celui de l’ouvrier plus soucieux de nourrir sa famille que de contempler le futur ouvrage.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s