Stop being shocked

Il faudrait arrêter avec cette manie d’être choqué pour un rien. Ce n’est pas que rien n’est choquant : bien des choses sont choquantes dans la vie, des choses qui, selon la définition, « nous heurtent et nous contrarient en offensant nos idées, nos sentiments et nos habitudes ».  Mais faut-il être choqué face au choquant ? Faut-il adopter cette réaction imbécile de celui qui se heurte de tout ?

Le choqué est faux, il ne génère  que deux choses : un voyeurisme malsain ou une distance outragée. Dans le premier cas, se dire choqué n’est qu’un moyen de mieux satisfaire sa curiosité dégueulasse : on veut étaler la chronique du scandale, on veut apprendre les détails croustillants, on veut des chiens écrasés et traînés par une voiture. On souhaite être choqué, et on ne fait mine de s’offusquer que pour mieux saisir cette excuse pour mater. Avez-vous des femmes violées, des guerres sanglantes, des suicidés et des dépressifs ? C’est terrible. Dites-nous tout ! Qui sont ces inconnus dont on va déchirer la vie sur papier glacé ? C’est affreux. Y-a-t-il buzz, y-a-t-il sextape ? C’est sordide. Avec qui, et dans quelle position, on plonge dans le stupre et la fornication ? C’est choquant. Révélations exclusives ! Complot ! Il y a une photo retouchée qui fait bien ressortir le sang et les larmes. Je regarderai tout à l’heure. Combien de victimes et combien de morts ? Toutes les images dans notre journal. Il faut des coucheries, des tromperies, des couples au bord de la rupture, des drames à l’antenne après la pub.  Dépêche-toi, ça va commencer. Et surtout, des photos, des vidéos et des clips censurés. Pour tripler les ventes. Est-ce qu’on voit ses seins sur la vidéo ? Oh, regarde le ti n’Africain qui pleure à côté de la pub pour le club Med.

Dans le second cas, souvent une suite logique du premier, le choqué ne cherche qu’à se protéger, qu’à installer une distance d’outragé entre lui et ce qui choque. C’est une façon de s’écrier, à l’anglaise : « Oh my God, I’m shocked ! » pour ne pas être le corrompu de l’histoire.  Le choqué sera alors aussi bien le religieux puritain qui ne supporte pas le concubinage que le bien-pensant qui ne supporte pas le FN. A chaque fois, on met une distance, un « cordon sanitaire » pour éviter la contamination. On est choqué car on ne veut pas comprendre, on s’offusque car on refuse de discuter. On veut mieux être choqué que de parler, mieux s’afficher indigné que d’être atteint. On préfère se voiler la face, au sens propre, pour rester propre, justement. On ne veut pas regarder, on ne veut pas mettre les mains dans le cambouis, tailler dans le débat et distribuer de charitables coups de poing. On croit qu’être choqué c’est être humaniste, que tous les autres sont des sans cœur. Mais la vérité est contraire : le choqué est un ignare à la « tripe sensible et au cœur dur », selon les mots de Bernanos (qui parlait des mœurs américaines, mais je le reprends à mon compte).

La tripe sensible qui se froisse d’un rien, s’émeut à la moindre contradiction, au moindre évènement, se pâme devant le premier feuilleton érotico-pédalo-vélo venu, hurle de désespoir quand le gentil meurt à la fin et de joie exubérante quand le couple princier se marie sous les flashes de la grandiloquence. La tripe sensible qui vit de virtuel et de scandale,  crie sa rage devant une injustice médiatique mais n’a pas un mot pour sa mère, son frère ou son voisin. La triple sensible qui veut bien donner à la sympathique organisation caritative mais refuse d’aller parler à l’Arabe du coin. Se choque finalement de la première remise en question, du moindre questionnement, du plus petit début d’étincelle qui ébranlerait la forteresse intellectuelle. Le cœur dur qui refuse enfin de comprendre, a l’intransigeance du sectaire, répond à la violence de ce qui choque par encore plus de violence, méprise, ne pardonne rien après avoir tout passé. Ou pire, fuit, s’éloigne, s’écarte, abandonne et esquive le choc.

Il commence par n’être pas exigeant, par tout agréer, tout accepter au nom de la « tolérance », tout regarder au nom du voyeurisme, tout laisser faire ou nom de la « liberté ». Il finit par n’être pas indulgent, par s’indigner au moindre prétexte, par se plaindre au moindre souci,  par devenir violent et furieux à la moindre opposition. Par détruire pour n’être pas ébranlé. Remettez ses dogmes en question, et c’est le déchainement.

Qui eût cru que la tolérance aurait ses fanatiques ? Malesherbes

Je vais risquer un extrême: il n’y a pas à être choqué que quelqu’un vous avoue son racisme, vous dise même qu’il se sent une sympathie pour les nazis. Il y a reprendre : « pourquoi ? » Pourquoi toi, petit bonhomme ? Vient ensuite le temps de la discussion, et peut être, des coups de poings sur les têtes sectaires, spirituellement s’entend. Il n’y a pas à être choqué à apprendre d’un homme qu’il trompe sa femme et bat sa fille. Comme s’il ne savait pas déjà qu’il était dans le mal. Il faut le relever, l’étreindre en charité violente et lui mettre la paire de baffe qui sied à un homme debout. Et l’éloigner de sa famille, aussi.

Mais on n’est pas là dans le registre du choquant. On n’est pas choqué par un drame de l’actualité. On ne s’offusque pas, on le prend pour ce qu’il est : un drame. Un viol n’est pas choquant, il est dramatique. Ce n’est pas une simple querelle de mot. Le choqué met une distance outragée, s’émeut, puis zappe et repousse. Le drame m’impose de pénétrer le mal, avec violence s’il le faut, tout en tendresse et en infinie compassion pour la victime, avec une brûlante fermeté assortie d’une ferme espérance pour le criminel.  Le choqué s’étonne et s’énerve avec ceux qui pleurent, l’autre pleure avec ceux qui pleurent. Le choqué est seulement dérangé et refuse de se laisser bouleverser. L’autre est bouleversé et se dérange. Le choqué hurle à l’outrage mais ne fait rien, est pris d’une fausse pitié qui masque une vraie condescendance. L’autre ne dit rien mais compatit, il « com-patio », il co-supporte, il souffre avec.

Le choqué, hautain et prétentieux, adore être choqué pour se sentir supérieur, supérieur à cette prostituée qui n’a « aucune valeur morale », supérieur à cet ouvrier qui ose voter FN, supérieur à cet homme politique qui a fait des compromis pour faire avancer les choses et bouger les lignes, supérieur à ce bougre qui trompe sa femme, supérieur à cette mère qui a choisi de ne pas travailler pour s’occuper de ses enfants. Le choqué ne veut pas comprendre, ne veut pas apprendre, il déteste ce qui le contrarie, il ne veut pas traîner avec les intouchables, qui disent et font des choses si choquantes. Il finit par demander avec émoi la censure et l’interdiction de tel festival, de telle chanson, de telle publicité[1], quand il ne va pas directement fracasser l’objet du crime. Il finit par traiter l’adversaire de « gros con » pour éviter d’avoir à le regarder dans les yeux, cette racaille.

Celui qui refuse d’être choqué fait tout le contraire : il accepte d’être bouleversé, retourné, ou agacé, mis en rogne parfois que tant de bêtise soient acclamées, déballées devant lui. Mais justement,  parce qu’il ne veut pas être choqué, il ne cède pas, il résiste au mal, il prend patience, jusqu’au martyre si l’agression n’engage que lui, jusqu’à prendre les armes si elle engage les autres. Il est à la fois plus exigeant, car il y a des choses qu’on ne peut pas laisser passer, et plus indulgent, car il sait que le mal est une bataille banale qui nous concerne tous. Cessons d’être choqués.

« L’inconvénient, avec les incurables d’esprit, c’est qu’à la différence des incurables de corps, ils sont les derniers à s’apercevoir qu’ils sont malades. (…) Nos paroles sur eux sont de peu de pouvoir. Seule la réalité peut providentiellement les éclairer sur leur état. Ce peut être une joie violente et inattendue qui les transperce, comme la naissance d’un enfant, et manifeste l’inanité de leur échelle de valeurs. Parfois un simple grain de sable suffit à enrayer leur petite machine. Mais souvent il faut des chocs plus durs : la mort qu’on frôle, un accident grave, un être cher qui disparaît. Il est de têtes si fermées que la bienfaisance céleste est obligée d’en passer par la massue. Leur château de carte s’écroule d’un coup, leur tour d’ivoire aussi, la fosse leur apparaît d’un coup, vertigineuse, comme l’unique solidité. Mais cette fosse exige aussi qu’ils se creusent en eux-mêmes, qu’ils creusent en eux jusqu’à ce cri qui voudrait déchirer les cieux, pour que l’Esprit ouvre nos tombeaux et souffle sur nos ossements desséchés. » Fabrice Hadjadj


[1] Il est d’ailleurs affligeant de constater le nombre de chrétiens qui se choquent d’un rien alors que Jésus, lui, n’a jamais été choqué. Il a pleuré, aimé, discouru, été parfois violent dans ses diatribes contre les pharisiens et contre les cœurs de pierre, jusqu’à manier le fouet contre les changeurs du Temple, mais choqué, jamais.

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