La vérité se fout de votre opinion !

Il est habituel aujourd’hui de multiplier les sondages, les « micros-trottoirs », les « questions d’internautes » et les « tendances d’opinion », et de demander son avis au premier pequenot venu à propos de choses aussi variées que la faim dans le monde, le nucléaire militaire iranien, l’extinction des truites de mer ou la b*** de DSK. Et bien sûr, il est habituel, à la question « et toi, qu’en penses-tu ? » de répondre « moi, je pense que… ».

Car, s’il est désormais devenu obligatoire d’avoir un avis sur tout, il est tout aussi indispensable de le donner à tout propos, de préférence de manière péremptoire et définitive (et il suffit, pour s’en rendre compte, de surfer quelques instants sur n’importe quel journal en ligne, Le Monde, Libération, Le Figaro, Rue89… et de jeter un œil aux commentaires). Et gare à celui qui n’en sait rien ! Le traitre, l’infâme, le neutre, le non-aligné, l’ignoble indécis !

Alors, il faut le rappeler : en fait, on s’en fout de votre opinion. Posons un premier constat : ce qui intéresse le monde —et il a bien raison, même s’il ne se l’avoue pas— c’est la vérité. Et la vérité, ça peut être tout aussi bien « Dieu existe-il ? » que « que-s’est-il-passé-dans-la-chambre-404-du-Sofitel-ce-jour-là », « comment fonctionne un ordinateur », « le capitalisme est-il le meilleur des systèmes  », « l’homosexualité est-elle acquise ou innée », « le mariage rend-il plus heureux que le libertinage » et surtout « doit-on absolument manger 5 fruits et légumes par jour », autrement dit des vérités métaphysiques aussi bien que des vérités scientifiques, historiques, politiques, anthropologiques.

Tout le monde cherche la vérité. C’est même, comme le disait Laurent Lafforgue —médaille Fields 2002— le but premier de toutes les universités et milieux académiques du monde. Mais la vérité, elle, se fiche pas mal de vous. La question qui fait tourner le monde n’a jamais été « qu’est ce que vous pensez être juste ? » mais bien « qu’est ce qui est juste ? », jamais « crois-tu que ce soit vrai ? » mais « est-ce vrai ? », non pas « à ton avis » mais « selon ta vie ».

Vous pouvez fort bien incliner à penser que la gravitation n’existe pas ou que c’est le soleil qui tourne autour de la Terre (on l’a longtemps cru). Ou vous pouvez penser le contraire. Mais, quel que soit votre avis, la réponse à la question ne va pas changer pour autant : elle est la vérité. Elle existait avant vous, et existera après vous. Avant votre opinion, et après elle. La vérité n’est donc pas à inventer mais à découvrir, et même à reconnaître (et puis à prendre ou à laisser, on vous oblige pas, hein). Dire que la vérité se fiche de votre opinion (et aussi de la mienne), c’est dire que vous ne pouvez pas, que vous n’avez pas à décider ce qui est vrai ou pas, juste ou injuste, moral ou immoral. La vérité n’est pas ce qu’on veut —ou ce qu’on ne veut pas— qu’elle soit : elle est. Il n’y a donc pas lieu de donner son avis, ce qui n’a aucun intérêt, mais de chercher, ce qui a énormément d’intérêt.

Bien sûr, quand je dis « qui n’a aucun intérêt », il faut nuancer : cela peut avoir un intérêt pour quelques jouissives (et néanmoins inutiles) empoignades de comptoir, quelques mémorables joutes ici et là, où chacun donne puissamment son point de vue. Mais on est dans l’esbroufe, c’est purement formel : sur le fond, on n’avance pas. On sait ce que chacun pense, mais pas ce qui est vrai.

Si je prétends que « à chacun sa vérité », ou bien on parle foot, bières, jeux vidéos et filles, c’est sympathique mais le relativisme tourne vite au superficiel, voire à l’indifférence blasée. Ou bien on s’entretue, puisque chacun pense que « sa » vérité est « la » vérité. Si chacun, en revanche, veut humblement progresser vers « la » vérité, reconnaissant le droit aux autres de le faire, les y aidant même, sans prétendre empiéter sur leur chemin et sans prétendre que le sien est terminé, alors le dialogue devient possible, en vérité.

On ne doit pas oublier en outre que l’apport particulier de la pensée philosophique permet de discerner, dans les diverses conceptions de la vie comme dans les cultures, « non pas ce que les hommes pensent, mais quelle est la vérité objective ». Ce ne sont pas les opinions humaines dans leur diversité qui peuvent être utiles à la théologie, mais seulement la vérité. Jean-Paul II, Fides et ratio

Et donc, les médias, s’ils étaient théologiens, ne devraient interroger le « public » (si tant est que ce dernier mot ait un sens) que lorsque son avis est utile dans la recherche de la vérité, lorsqu’il fait progresser la recherche de la vérité. Interroger Nafissatou Diallo dans l’affaire Strauss-Kahn peut s’avérer très utile pour connaître la vérité. Demander son avis à monsieur Dupond, non. De même, les micros-trottoirs et autres reportages sur « la France d’en bas » peuvent s’avérer intéressants pour donner une vision de terrain de la paupérisation économique et sociale des classes défavorisées, ou plus simplement de la vie des gens du quotidien, parfois loin des statistiques d’énarques. Et donc, de faire avancer la vérité au sujet des conséquences de la crise, par exemple.

Pour autant, on se fiche pas mal de l’avis de Jean Bodrou, boulanger de son état, sur la crise financière de 2008. Notez la nuance : ce qui est intéressant ici, ce n’est pas l’opinion de M. Bodrou, mais son témoignage. Pas son avis, mais sa vie. En tant que « donneur d’opinion », son avis n’a pas plus de valeur que le premier quidam venu (et plutôt moins, puisqu’il n’y connaît rien en économie). En tant qu’homme, son témoignage a au moins autant de valeur qu’un autre (et plutôt plus, puisqu’il est de ces petites gens qui subissent et qui vivent). On ne demande pas à Mlle Diallo son avis sur DSK ou son opinion sur le viol : on lui demande ce qui s’est passé. On ne lui demande pas une opinion, mais un témoignage.

Voilà pourquoi, et ça devrait le rassurer, M. Bodrou n’est pas obligé de se plonger dans les mécanismes de l’économie financières et d’étudier les modèles de dilution des risques ; on ne lui enjoint pas de tout connaître et d’avoir un avis sur tout, et il peut aller dormir tranquille : son opinion, on s’en fout. En revanche, qu’il se réjouisse, son témoignage, sa vie, son vécu, nous est très précieux. De même, l’opinion de Jacques Minc, économiste (autoproclamé) de son état, nous importe peu : s’il commence une phrase par « moi, je pense que… » on sent déjà que la suite va être moins intéressante. Non, ce qu’on veut, c’est sa vie, et puisque sa vie, ici, c’est son travail, en l’occurrence on lui demande ses recherches d’économiste : voilà ce que j’ai cherché, voilà ce que j’ai trouvé, voilà ce que j’ai conclu (ou pas).

Certains disent qu’il est des domaines ou il n’y a pas, à proprement parler, de vérité. C’est faux. Si on reprend l’exemple de l’économie et de son rapport avec la science  : on pourrait dire, qu’en économie, il n’y a pas de vérité absolue, il n’y a que des vérités politiquement orientées. Tant cette discipline est sociale, donc relative (dans le temps et dans l’espace) et étroitement liée à des conceptions politiques (donc philosophiques). Un bon économiste a le sens du compromis, il ne croit pas ce qu’il énonce comme dogme atemporel et universel, contrairement au physicien qui ne cherche que ça. Notamment parce que le « réel » du physicien est intangible et universel, contrairement à celui de l’économiste. Et puis le physicien n’est pas un photon : il ne fait pas partie du monde qu’il observe, contrairement à l’économiste. C’est pourquoi chercher la vérité en économie est chose ardue.

Mais cette difficulté même est déjà une vérité : s’il n’y a pas d’argumentation ou d’études savantes qui pourraient jamais trancher définitivement à propos de la meilleure politique de lutte contre le chômage ou du plus juste seuil d’intervention possible de l’État dans le circuit économique, alors c’est que la vérité se situe en faveur d’un compromis, et non dans les extrêmes. Mais elle est là, quelque part. Absurde ? non ! S’il y a, à la base, des positions antagonistes dans certains débats politiques, économiques ou sociétaux (l’euthanasie aussi bien que la mondialisation), c’est qu’il y a à l’origine des conceptions philosophiques (morales, anthropologiques…) différentes. Et donc, s’il n’y a pas de vérité en économie, il y en a une en politique, par extension en philosophie, et donc en économie. Vous suivez ?

Un exemple. L’un dit « pas d’Etat ! » ; l’autre dit « plus d’Etat ! ». Bon, les économistes n’en sont plus là, c’est un exemple. Qui a raison, qui a tort ? Difficile à dire car des deux côtés de solides arguments peuvent être présentés. Alors, pas de vérité ? Bien sûr que si. Seulement, il faut voir que ces positions différentes sont la conséquence de positionnements politiques différents (par exemple libéral/communiste), donc de positionnement philosophiques différents (rapport à l’Homme, à la société, à la liberté, à la démocratie, entre autres). Et c’est donc là qu’il faut chercher la vérité à la base des différends : là ou il y en a une. La vérité se trouve alors entre les hypothèses posées. (D’où, au passage, l’intérêt de la philosophie en matière économique, si on ne veut pas se contenter d’être un statisticien-pondeur de formule, quoique les statisticiens nous soient très utiles).

Ou encore : certains présentent parfois les croyants comme d’abominables fanatiques qui se croient « détenteurs de vérité » (et même de LA vérité, pensez), quand les athées et autres agnostiques ne sont que d’humbles chercheurs qui ne prétendent pas savoir. Faux ! Un agnostique est pétri de certitudes, et Denis Marquet en recense trois : « Il croit qu’il n’a pas de croyance ; il croit qu’aucun savoir métaphysique n’est possible ; il croit que la saisie d’une vérité métaphysique est de l’ordre du savoir. »

Donc, même dans les domaines où ne se présentent pas à priori de vérités absolues et accessibles, se cache toujours derrière, peut être avec d’autres disciplines, des vérités de base qu’il faut chercher. Il est très probable que « comment allez-vous » ne s’est pas toujours dit « how are you » en anglais. Pas de vérité en linguistique ? J’en vois au moins une derrière : une langue vivante évolue.

A ce titre, la vérité métaphysique, comme beaucoup de vérités, prend parfois un tour très binaire : vrai ou faux. Il y a une seule bonne réponse à la question « Dieu existe-il ? » ou encore « Jésus est-il le fils de Dieu ? » et ce que vous en pensez importe guère : la réponse ne va pas changer pour autant.

D’ailleurs, dire qu’on détient la vérité, c’est grave ? C’est un peu caricatural, et un vrai chrétien devrait plutôt dire que c’est la vérité qui le détient (et s’excuser de n’en pas être assez digne), mais passons. Pour les chrétiens, Jésus est le Fils de Dieu. On est libre d’y croire ou de ne pas y croire, mais à partir du moment où l’on y croit, c’est la vérité, que les autres le veuillent ou non. Toute vérité, même partielle, se présente comme universelle. Je ne dit pas qu’à partir du moment ou vous croyez fermement en quelque chose, c’est ce qui est objectivement vrai —ce qui serait évidemment idiot, et contraire à tout ce que j’ai dit avant— mais bien « à partir du moment ou vous avez une conviction profonde, son caractère de vérité est indépendant de l’opinion des autres ». La nuance est subtile, mais importante: ce n’est pas parce que des millions de gens croient (ou ne croient pas) en Dieu qu’il existe, ou que ça « prouve » son existence. Mais à partir du moment où ils y croient, cette vérité l’est aussi, de leur point de vue, pour ceux qui la réfutent: autrement dit la vérité (ici la conviction profonde de l’existence ou de la non-existence de Dieu) se fout de votre opinion. Vous ne pouvez pas dire « je pense que ce sont les américains qui ont fait sauter leurs propres tours le 11 septembre » et en même temps: « mais toi aussi, qui pense le contraire, tu as peut-être raison ». Car dans ce cas, soit vous ne croyez pas ce que vous dites, donc vous mentez, soit vous ne croyez pas que l’autre a raison, donc vous mentez encore (mais à vous-mêmes, cette fois, ce qui est pire).

Au final, il devrait beaucoup moins nous importer de nous « forger une opinion à propos de » que de « chercher ce qui est vrai à propos de » (et pour ça, il y a plein de méthodes et plein de critères de discernement).

Oublions donc nos opinions. Ne croyons rien de ce que l’on nous dit. Cherchons. Et nous n’aurons plus d’opinions, mais des convictions, ce qui est bien plus intéressant.

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire.  Jean Jaurès, discours à la jeunesse, 1903.

Je blâme également et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. Pascal

4 réflexions sur “La vérité se fout de votre opinion !

    • Il n’est pas facile de séparer clairement les deux, et je ne suis pas sûr, ici, qu’elle ait un sens (à moins que vous me prouviez le contraire). Que le soleil soit une réalité définit comme « vrai » que le soleil existe. Et vice-versa: j’ai l’impression de voir un fantôme à travers de clair-obscur de lune: l’impression peut être réelle mais le fantôme non. Il n’est pas réel donc il n’est pas vrai (c’est une « erreur », c’est « faux » de croire qu’il existe). En fait, je ne vois pas la différence lorsqu’on aborde ce type de questionnement, même si le « concept » de réalité me paraît beaucoup plus dure à comprendre que la vérité… J’avais essayé d’aborder vérité et réalité ici: https://deshautsetdebats.wordpress.com/2011/05/04/le-retour-des-rheteurs/

    • Car au final, la vérité c’est de penser que ce qui est réel est vrai. Ce qui renvoie à la définition du réel. Mais alors, je pense qu’on tourne en rond, car je n’ai jamais trouvé de définition satisfaisante du réel. Ce qui m’amène à conclure qu’en l’occurrence, vérité et réel, c’est pareil.

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