Amour de l’humanité ou amour du prochain?

Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.  Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre I.
J’entendais il y a peu à la radio un compte-rendu de la Fête de l’Humanité qui s’est tenue les 16, 17 et 18 septembre derniers à la Courneuve. Moi, la fête de l’Humanité, ça me fait rêver. Des types qui organisent un énorme festival avec des tas de concerts et d’associations dont le mot d’ordre déclaré est l’amour de l’humanité, j’approuve. Une grande fête antimisanthrope !
Certes, on  pourrait gentiment gloser sur des festivités très politiques et politisées où le courant le plus systématiquement à l’honneur est l’héritier intellectuel direct des idéologies –maoïsme, communisme, marxisme-léninisme, j’en passe– les plus généreuses en massacres de ladite humanité, mais on aura la bonté de tirer un trait sur les « erreurs » du passé en accordant le point de bonne volonté et de souci véritable de l’Humain aux humanistes modernes de la rentrée.Également, on pourrait se demander pourquoi l’Église catholique et l’ensemble des mouvements chrétiens du monde (ce qui ferait un bon paquet de personnes, au juché 2 milliards) ne sont pas partenaires de la Fête de l’Huma. Restons dans notre élan de bonté et accordons aussi à ces derniers le point de bonne volonté et de souci véritable de l’humain : ne parlent-ils pas sans arrêt d’amour du prochain ? De charité ? Fêter l’humanité, n’est-ce pas un beau projet,  parfaitement chrétien ? Et la sauver, le sacerdoce même du pape ? Et d’ailleurs, pourquoi les chrétiens n’écrivent-ils pas humanité avec un grand H ? Au fond, pourquoi chrétiens et communistes ne sont pas main dans la main, eux qui partagent le même généreux amour de l’humanité (ou de l’Humanité) ? Sans s’amuser à (essayer de) revenir une fois encore sur tout ce qui différencie communistes et chrétiens, la question mérite d’être posée: quelle différence entre amour de l’humanité et amour du prochain ?

C’est que, justement, l’amour de l’humanité n’a rien de chrétien. Vous avez remarqué ? Les chrétiens ne parlent jamais d’amour de l’humanité. Et Jésus n’a pas dit « aime l’humanité comme toi-même ». Dommage ?

L’amour de l’humanité, c’est un idéal –idéal qui peut être, comme tous les idéaux, plus ou moins politisé– une sorte de grande ambition généraliste et pas trop difficile : aimer l’humanité et le montrer, être, en deux mots, un « humaniste », demande juste un peu de courage et un peu plus de temps. Et certainement l’envie, à la base, de ne jamais sacrifier l’humain sur l’autel de la rentabilité économique –et sur l’autel de tout un tas d’autres choses, comme le « progrès » et la science, l’idéal et la raison, entre autres oublis– mais allez, ce n’est pas bien difficile quand on réfléchit deux minutes à la fin et aux moyens. On rentre dans une association, on distribue des tracts, on s’indigne, on manifeste, on pétitionne, on se plaint, on écrit des pamphlets, on se plaint, on défend, on attaque, à la guerre comme à la guerre pour sauver l’Humanité.

L’amour de l’humanité, c’est généreux, mais c’est aussi grand que c’est flou et aussi flou que c’est abstrait, et on peut en faire à peu près ce que l’on veut : la preuve, c’est qu’à la Fête de l’Huma édition 2011, ils ont invités Yannick Noah, ce gentil chanteur pour enfants qui aime bien les arbres, ses différents appartements à New-York, Douala, Paris et Genève, et donner des leçons de civisme tout en pratiquant comme ses amis l’évasion fiscale.  L’amour de l’humanité est donc un sujet idéal pour la politique. Il autorise les plus lyriques déclamations, les plus grandiloquents discours, les plus dénonciateurs des documentaires et si l’on a envie, les plus illégitimes des méthodes. Pour sauver l’humanité, un gars comme Jean-Marc Rouillan est capable d’assassiner des patrons et de tirer sur des flics. Ce qui n’est tellement pas étonnant, puisque l’humanité est si lointaine, si vague : c’est une collectivité, c’est un tout, c’est une masse, dans lequel on va fourrer aussi bien le paysan malien que le révolté palestinien ou cubain,   et puis le prolétaire lyonnais, l’associatif, le banlieusard, le black, la femme, l’arabe, n’importe qui, l’important c’est d’être pauvre et/ou discriminé et de s’en plaindre. (Par contre, le riche blanc cadre et catholique ne représente pas tellement cette humanité qu’on veut sauver, ce qui est bien normal, puisqu’il est riche, il n’a donc besoin de rien, hein).

«L’humanitarisme remplace, le « prochain» et « l’individu», qui seuls expriment vraiment la personnalité profonde de l’homme, par « l’humanité » comme collectivité : si bien que l’amour qui s’attache à une partie de cette collectivité (peuple, famille ou individu) en vient à être considéré comme un détournement de ce qui est dû à la totalité comme telle. Il est assez significatif que la langue chrétienne ignore l’ « amour de l’humanité » ! Sa notion fondamentale est «l’amour du prochain ». L’humanitarisme moderne ne vise directement ni la personne ni certains actes spirituels déterminés (l’homme en tant que personne, et l’acte comme réalisant en l’homme la loi du Royaume des Cieux), ni même cet être visible qu’est le « prochain » ; il ne vise que la somme des individus humains, comme telle.» Max Scheler

Ce que dit Scheler (dans une citation qui a bien 60 ans mais qui n’a pas pris une ride), c’est que pour un gentil coco militant de la Fête de l’huma, l’amour de l’humanité s’exprime réifié : amour d’un tout, de la collectivité, c’est-à-dire de la dimension sociale du collectif. La somme des individus, mais pas les individus. L’intérêt général, mais pas celui de ton voisin. L’État, mais pas le gouvernement. On se réunit ensemble contre un ennemi commun, et on se tire dans les pattes sitôt le danger écarté. On manifeste pour éviter de se parler. On dit non tout de suite pour éviter d’avoir à dire oui plus tard. Le même qui proclamerait son amour sincère pour sa voisine –pourtant moche et conne– ou pire, pour son collègue de bureau qui a l’audace d’être de droite, pensez ! on quitte totalement le domaine de la rhétorique marxiste pour entrer dans le jeu dangereux du christianisme. Il peut déclarer à grandes eaux son amour pour l’humanité et sa haine de tout ce qui l’avilise – à commencer par le capitalisme – et refuser de se réconcilier avec son père ou de dire bonjour à son voisin, et sans y voir la moindre contradiction, l’humaniste.

C’est détaché et immatériel, l’amour de l’humanité : ce n’est pas Sala Hamouri (vigoureusement cité lors du discours de clôture à la Courneuve) ou Sakineh que l’on aime et que l’on défend, c’est impossible, ils sont loin et inconnus. On aime leur humanité, moins eux-mêmes que cette partie de leur condition qui fait d’eux des dominés, camp dans lequel se range à bon droit tout militant de l’Humanité qui se respecte. Fort bien. Mais défendre l’humanité des Arabes délinquants ou des salariés licenciés, voilà qui n’est pas très compliqué. Prier pour celui qui vient de te piquer ton téléphone, se faire frère, littéralement, du pilier de bar, en revanche…

***

Les chrétiens, qui sont moins malins que les autres, ne revendiquent pas de telles ambitions et ne pensent pas qu’ils aiment beaucoup l’humanité en général. C’est au-dessus de leurs forces, trop difficile depuis le péché originel, de l’aimer, cette saloperie d’humanité. Trop difficile, sans doute ? Ou trop facile. Parce que, l’amour du prochain, c’est bien autre chose. C’est plus loin, beaucoup plus haut.

L’amour du prochain, ce n’est pas le paysan lointain ou l’inconnu prolétaire : c’est celui que je peux voir ici et maintenant, mon voisin, la concierge, le facteur, tous ceux qui se trouvent là, « tout contre, sur ma voie, et avec qui, peut être, je n’ai pas d’affinités spéciales ; bref celui que je croise et qui deviens ma croix » (Hadjadj). Cet « ici et maintenant » a un sens: là où le communiste rêve d’un perpétuel « ailleurs et autrement », sur lequel il reporte son amour et sans lequel il vit dans une permanente colère, le chrétien est appelé à aimer là où il est, là où la vie, ou plutôt la Vie, l’a placé. Là où le communiste rêve d’un paradis sans croire au Paradis, le chrétien oublie le paradis car il croit au Paradis.

Tout le contraire du starets Zosime, qui dans Les Frères Kamazarov (de Dostoïevski), rapporte les propos d’un sien ami médecin : « J’aime, me disait-il, l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. J’ai plus d’une fois rêvé passionnément de servir l’humanité, et peut-être fussé-je vraiment monté au calvaire pour mes semblables, s’il avait fallu, alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la même chambre, je le sais par expérience. Dès que je sens quelqu’un près de moi, sa personnalité opprime mon amour-propre et gêne ma liberté. En vingt-quatre heures je puis même prendre en grippe les meilleures gens : l’un parce qu’il reste longtemps à table, un autre parce qu’il est enrhumé et ne fait qu’éternuer. Je deviens l’ennemi des hommes dès que je suis en contact avec eux. En revanche, invariablement, plus je déteste les gens en particulier, plus je brûle d’amour pour l’humanité en général. »

Passage qui fait ainsi commenter Hadjadj : « Qui, dans ces aveux, ne se reconnaitrait ? Avec l’amour du prochain, fini l’idéal ! Exit les beaux discours ! Mort de la rêverie romantique ! Il faut supporter cette trogne et ces éternuements. Où trouver la force ? L’amour sans illusion de ce qui se tient si près, est pour nous ce qu’il y a de plus difficile. Notre vanité y répugne. Notre fatuité s’en trouve agressée. En amour, nous avons assez de force pour franchir par la pensée des milliers de kilomètres, mais une grâce divine parait nécessaire pour faire un seul pas. Il faut croire en une très positive providence pour penser que ce zigue en travers de ma route, c’est Dieu en personne qui me l’envoie. »

Et voilà. C’est que l’amour du prochain amène à tout autre chose. On n’aime pas un tout, on aime une personne déterminée. Avec ses tares particulières. De droite ou de gauche. Communiste ou catho. Bombe sexuelle ou vieille mamie. Riche ou pauvre. Tout le monde au même tamis : pécheur, toujours pécheur, et pour tout le monde, beaucoup de progrès à faire, toujours. Et on aime, c’est-à-dire, on veut le bonheur de l’autre. Quel qu’il soit. Pas le bonheur de tout le monde, non : le bonheur de l’autre, celui-là, oui, lui, là. Et même si ça nécessite de lui mettre une baffe. Quel apostolat, quel chemin de croix !

Pratiquer l’amour du prochain se révèle bien plus difficile, en fin de compte, que de proclamer son amour de l’humanité. Là où l’on demandait un peu de courage et un peu plus de temps, il faut désormais peu de temps, mais beaucoup plus de persévérance, voire d’abnégation, d’endurance, de sainteté, en définitive. « Il y a toujours plus en l’autre que ce que l’on a découvert ». Plus difficile de ne pas sincèrement se considérer supérieur au premier assistant table-de-mixage venu, quand on s’appelle Yannick Noah, que de déclamer de généreux slogans et de gentilles chansons humanistes sur une grande scène bien éclairée. Combien sont-ils, ces généreux politiques, chanteurs, militants associatifs, journalistes, syndiqués, manifestants, qui s’autorisent, au nom de l’amour de l’humanité, les plus grandes envolées, mais qui sont unanimement reconnus comme exécrables et invivables par les gens qui les côtoient et travaillent avec eux ? Médisants, adultères, menteurs, cupides, jaloux et orgueilleux chez eux, gauchistes et grands humanistes dehors ? Allons donc.

La différence entre amour du prochain et amour de l’humanité renvoie pratiquement et pour terminer, à la différence entre solidarité et charité. Car il vrai que si l’amour de l’humanité a ses défauts que la raison ignore, c’est un début. Peut-être une étape avant de passer à l’amour du prochain. Mais une étape, déjà, mieux sans doute qu’un vieux con misanthrope qui a certainement raison et complètement tort. Une étape qui permettra, un jour, de comprendre que ce n’est pas l’amour de l’humanité qui doit sous-tendre celle du prochain, mais le contraire: si j’aime l’humanité en général, si j’ai confiance en elle, si j’espère en elle et si je veux la défendre, c’est parce que j’espère et que j’aime mon voisin. Si je ne l’aime pas, si je n’essaye pas de l’aimer, si je ne recommence pas, alors mes plus tonitruants scandales, mes plus vibrants discours sont lettre morte. Qui n’aime pas sa femme ne peut aimer le peuple. Il y a un ordre à respecter.

Si donc ces deux approches sont sans doute complémentaires (il faut bien quelques généralistes de l’amour pour faire des lois), cela ne signifie pas qu’elles se valent. Et de fait, les différences sont assez claires. A la Fête de l’Huma, on appelle à un grand changement de paradigme, pardon, de système, d’autant plus grand et d’autant plus facile à rêver qu’il ne se réalisera pas, et que ça évite (assez souvent) de faire de petits pas. Rêvant sans cesse du grand achèvement, on n’a plus le courage du commencement, de cette lutte pour l’amour qu’est la vie. On finit par passer plus de temps à chercher des slogans que des solutions. On est plein d’espoir, mais on a aucune espérance, cette « espèce nue et désarmée du désir », comme l’appelait le philosophe Gabriel Marcel.

« L’espérance est précisément la vertu des temps d’épreuve. Une confiance gratuite et gracieuse. D’une part, elle porte sur l’avenir, c’est-à-dire sur ce qui n’est pas encore là, un invisible dont elle affirme résolument la promesse. D’autre part, elle est toujours en relation avec le désir. Espérer, c’est attendre un bien, mais le plus souvent – ce qui la différencie de l’espoir – un bien indéterminé, qui ne se laisse pas circonscrire en tel ou tel objet précis, qui les englobe et les dépasse avec une sorte d’audace humble. Par là même, l’espérance se distingue de l’optimisme d’un sujet qui maîtrise ses projets : elle oriente notre attention et notre attente vers un don gratuit, qui excède nos prises et déroute notre « pouvoir de pouvoir » comme disait Emmanuel Levinas. » Marguerite Léna

« C’est l’histoire d’un jeune homme qui arrive dans un village et demande:
–Comment sont les gens ici?
Un vieillard lui dit:
–Comment étaient-ils au pays d’où tu viens ?
Le jeune homme répond:
–Ils étaient méchants, froids, cruels, parlant toujours mal de leur prochain. C’est pour cela que je suis parti.
–Ah! dit le vieillard. Ici aussi, les gens sont méchants, froids, cruels, et répandent la calomnie.
Et le jeune homme s’en va, déçu.

Quelques jours après vient un autre homme:
–Comment sont les gens dans ce village?
–Comment étaient-ils chez toi? questionne encore le vieillard.
–Ils étaient tous bons, accueillants, généreux. J’y avais de bons amis. Je vais beaucoup les regretter.
–Mon fils, dit le vieillard, tu es chanceux. Ici aussi, tu vas rencontrer des gens bon, accueillants et généreux !

Un voisin, qui avait assisté aux deux conversations, s’adresse au vieillard sur un ton de reproche:
–Comment peut-tu faire une réponse si différente à la même question? Deviendrais-tu fou?
–Non, lui répond le vieillard. Les gens sont avec nous ce que nous sommes envers eux. Celui qui n’a pas su les apprécier chez lui ne le fera pas ici. Celui qui a su voir la générosité de ses semblables là-bas saura la reconnaître ici. Chacun porte son univers dans son cœur. »

« D’une part, la charité exige la justice: la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. (…) On aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels. (…) Le partage des biens et des ressources, d’où provient le vrai développement, n’est pas assuré par le seul progrès technique et par de simples relations de convenance, mais par la puissance de l’amour qui vainc le mal par le bien (cf. Rm 12, 21) et qui ouvre à la réciprocité des consciences et des libertés. » Benoît XVI, Caritas in Veritate

6 réflexions sur “Amour de l’humanité ou amour du prochain?

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