Que peut-on dire du genre ?

Soit deux propositions :

A : Les différences biologiques entre hommes et femmes n’influencent pas leurs comportements sociaux.

B : Les différences biologiques entre hommes et femmes influencent leurs comportements sociaux.

On notera que :

Si A alors A1 : les différences sociétales entre hommes et femmes sont uniquement construites (par la société).

Si B alors B1 : les différences sociétales entre hommes et femmes peuvent être en partie construites, en partie issues des différences biologiques.

La position A peut être qualifiée de constructiviste (ou nominaliste). Tandis que la position B peut être dite réaliste (ou positiviste).

Partant, je souhaiterais faire quatre remarques.

Un double apport disciplinaire

Trancher entre A et B requiert un double apport disciplinaire. C’est un débat de biologistes et de sociologues. Les biologistes sont fondés à étudier les différences biologiques entre hommes et femmes, à savoir les différences morphologiques (organes sexuels primaires, comme le système hormonal, et secondaires, comme le système pileux, reproductif ou musculaire) et les différences génétiques (chromosomes dont la dernière paire est différente selon que l’on est un homme ou une femme). La traduction de ces influences dans la sphère sociale est en partie possible dans le seul cadre de la biologie, mais restera limitée. Il faut l’apport des sociologues, et notamment des psychosociologues, pour mettre en relation comportements sociaux et différences biologiques, et analyser les différences psychologiques (façon de se vivre homme ou femme, masculin ou féminin, d’adopter des réactions plus ou moins conformes à son identité génético-morphologique) et sociétales (socialisation différenciée qui dépend du milieu, des valeurs de la société, etc.).

Pas de monocausalité

Si nous acceptons la première remarque, il faut écarter les explications monocausales. Les deux disciplines sont nécessaires. Aussi les sociologues surestiment-ils leurs compétences quand ils concluent, de la simple mise en relation entre des différences comportementales et des différences de socialisation observées, que les premières sont seulement fondées sur les secondes. Quand Margaret Mead, pionnière des gender studies, écrit en 1963, dans Mœurs et sexualité en Océanie –je graisse– que « si certaines attitudes que nous considérons comme traditionnellement associées au tempérament féminin – telles que la passivité, la sensibilité, l’amour des enfants – peuvent être typiques des hommes d’une certaine tribu, et, dans une autre, au contraire, être rejetées par la majorité des hommes comme des femmes, nous n’avons plus aucune raison de croire qu’elles sont irrévocablement déterminées par le sexe de l’individu. (…) Il est maintenant permis d’affirmer que les traits de caractère que nous qualifions de masculins ou de féminins sont, pour un grand nombre d’entre eux, sinon en totalité, déterminés par le sexe d’une façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières ou la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou à l’autre sexe (…) Seule la société, pesant de tout son poids sur l’enfant, peut être l’artisan de tels contrastes (…) Nous sommes obligés de conclure que la nature humaine est éminemment malléable, obéit fidèlement aux impulsions que lui communique le corps social », elle surinterprète par monocausalité (le mot qui pose problème est seule).

En réalité, d’une simple observation de ce que « presque tout chez [l’être humain] adulte est socialisé, à part quelques réflexes (et encore sont-ils en partie éduqués), quelques structures perceptives (et encore le langage, la suggestion peuvent les influencer), quelques rêves (…) » (Jean Piaget, 1970) on ne peut pas conclure que tous les comportements sociaux sont seulement issus de la socialisation. Ce qu’on peut conclure en effet, c’est que « la nature humaine est éminemment malléable, obéit fidèlement aux impulsions que lui communique le corps social ». Mais elle peut aussi obéir à d’autres choses. Mead semble l’admettre elle-même en écrivant, je graisse, que «si deux individus, appartenant chacun à une civilisation différente, ne sont pas semblables (et le raisonnement s’applique aussi aux membres d’une même société) c’est avant tout qu’ils ont été conditionnés de façon différente, particulièrement au cours des premières années. » Avant tout, et donc pas seulement.

Pas de séparation radicale entre nature et culture

Si nous acceptons la seconde remarque, nous devons écarter l’idée d’une dichotomie stricte entre nature et culture, comme le suggère la théorie constructiviste. On le sait depuis les années 1970 au moins, il y a moins opposition que réciprocité entre nature et culture. A cet égard la position constructiviste procède d’un refus d’une double réciprocité : elle admet que la culture influence la nature, mais pas l’inverse. S’il est incontestable qu’un occidental habitué à dormir sur un lit moelleux se trouvera fort dépourvu au moment de dormir sur un tatamis, ce qui ne posera aucune problème de dos au Japonais élevé dans une famille traditionnelle, on ne veut pas (ou plus) accepter dans cette approche que les différences hormonales et morphologiques entre hommes et femmes rendent les premiers naturellement plus puissants, plus agressifs (par exemple).

C’est le cas de Catherine Vidal, neuroscientifique qui défend la position A en insistant (à raison) sur la plasticité du cerveau, c’est-à-dire la capacité du cerveau à s’adapter et à se modifier au gré des interactions sociales, de l’éducation et de l’entraînement, en développant certaines zones cérébrales et donc certaines aptitudes au détriment d’autres, ce qui implique, dans les capacités cognitives, une grande variabilité individuelle, plutôt que sexuelle ; mais ce faisant Vidal minore (à tort) l’influence hormonale. Verbatim : « dans des conditions physiologiques normales, aucune étude scientifique n’a montré de relation directe de cause à effet entre les taux d’hormones et les variations de nos  » états d’âme  » (…) prétendre que c’est la testostérone qui fait les hommes compétitifs et agressifs tandis que les œstrogènes rendent les femmes émotives et sociables, relève d’une vision simpliste. » Ce faisant Vidal caricature, car personne aujourd’hui ne prétend encore que seules les hormones « font » les hommes compétitifs et agressifs et la « variation de nos états d’âmes ». Mais d’autres scientifiques soutiennent que les différences hormonales influencent les comportements sociaux dès le plus jeune âge, avant même qu’une interaction sociale existe véritablement entre parents et nouveau-nés. D’ailleurs, la théorie de l’évolution ne peut qu’aller dans le sens d’une influence de la nature sur la culture : par exemple,  sans larynx descendu le langage articulé (substrat culturel universel) n’est pas possible. « Il n’en reste pas moins, souligne Jean Piaget, que les générations montantes paraissent au monde déjà munies de caractère héréditaires, dont un système nerveux non transmis par la société, et que le processus de socialisation ne se réduit nullement à déposer des empreintes sur une « table rase » ». A ce jeu, les neurosciences, une discipline encore jeune qui a à faire ses preuves, ont beaucoup à nous apprendre. Mais on est loin de pouvoir conclure, parce qu’on a observé une forte plasticité cérébrale, qu’il faut éliminer l’influence biologique et particulièrement hormonale. En défendant cette approche, la théorie constructiviste procède d’un refus, plus large sur le plan philosophique, d’une humanité nécessairement conditionnée. Ce que je qualifiais plus tôt de position « spiritualiste ».

Situation d’autant plus paradoxale que, d’un côté, les théoriciens les plus avant-gardistes de l’évolution, adeptes des philosophies anti-spécistes, s’acharnent à (essayer de) nous démontrer qu’il n’est nulle nature humaine, en tout cas pas de nature essentialiste (psychologique ou morale, notamment), que, pour simplifier, la différence entre un chimpanzé grignotant des cacahouètes et un humain lisant Darwin n’est que de degré et non de nature, bref que l’homme n’est qu’un animal comme les autres ; tandis que les théoriciens les plus avant-gardistes de la sociologie s’acharnent à nous démontrer que l’humanité est déconnectée ou peut être déconnectée de toute référence naturelle, bref que l’homme n’est qu’un pur esprit fort éloigné des autres animaux, bêtement utilitaristes, qui ne songent pour leur part qu’à bouffer, se défendre et se reproduire.

Une position médiée

Mais essayons une position médiée, celle qui tient une double diachronie entre nature et culture, ainsi que l’exprime Trond Diseth (dans le reportage dont le lien est donné ci-dessus, à partir de 18 :00), professeur à la faculté de médecine d’Oslo et spécialisé en psychiatrie de l’enfance et l’adolescence : « les enfants naissent avec des dispositions biologiques particulières, de genre, d’identité et de comportement. Puis l’environnement, nos attentes, les valeurs autour de nous, favorisent ou atténuent cela. La société peut le forcer un peu, mais seulement jusqu’à un certain point. Il y a une identité inhérente aux prédispositions pour un genre ».

Notez que Diseth parle de prédisposition, pas d’identité définitive et immuable. Ainsi la culture peut favoriser les dispositions naturelles jusqu’à l’extrême, comme dans le cas de certaines sociétés traditionnelles, présentes ou passées, où les hommes, parce que plus forts physiquement, ont l’apanage du monde extérieur. Dans les sociétés modernes, cela se traduit par exemple par la domination masculine dans les sports extrêmes ou encore par la plus grande acceptation sociale des mariages tardifs (ou des mise en couple stable) chez les hommes, qui pourrait être pour partie liée au fait qu’ils peuvent avoir des enfants beaucoup plus tard que les femmes. A l’inverse, la culture peut freiner, atténuer ou inverser les dispositions naturelles. Une femme ceinture noire de judo sera plus agressive et plus forte qu’un homme. Une femme chauffeur de taxi aura un meilleur sens de l’orientation. Ou encore, les hommes sont naturellement plus émotifs, d’après l’influence hormonale, mais ils expriment peu leurs émotions car c’est socialement mal vu pour un garçon. Les comportements observés par Mead constitueraient alors une forme radicale de ce dernier cas de figure : des rôles sociétaux imposés à l’encontre des tendances biologiques.

La question centrale, et le cas de la Norvège

Au fond, toute la (vaste) question est de savoir quelles sont les relations réciproques entre la nature humaine biologique, soit le phénotype/caryotype/génotype d’homo sapiens, ce substrat biologique qui est partagé par tous les homos sapiens et par aucun autre espèce animale, à 0,27% près pour le bonobo, et la nature humaine culturelle, le substrat culturel partagé par tous les homos sapiens, incluant par exemple l’interdit de l’inceste, d’après Lévi-Strauss. On peut penser à la religiosité (présence de rites et de croyances) qu’on observe dans la totalité des cultures humaines, au développement d’un langage articulé, à la manipulation de concepts abstraits, à la conceptions d’outils, à l’existence d’une vie politique, sociale ou artistique, à la cuisson des aliments, au rire, etc.

L’idée de la double réciprocité des deux natures expliquerait, dans le cas des différences de genres, ce que le journaliste norvégien Harald Eia a appelé le « paradoxe norvégien de l’égalité des genres ». En effet les emplois restent toujours très « genrés » en Norvège (par exemple 90% des infirmiers sont des femmes et seulement 10% des ingénieurs sont des femmes), alors que la Norvège est considérée comme l’un des pays les plus avancés du monde en matière d’égalité des genres. En 2012, le World Economic Forums Global Gender Gap Report (Rapport sur l’inégalité entre les sexes du Forum Economique Mondial) a élu la Norvège au troisième rang des pays dans le monde les plus avancés sur cette question (voir ici, ici ou encore ). D’ailleurs ce paradoxe ne semble pas spécifiquement Norvégien : Camilla Schreiner et Svein Sjøberg, de l’université d’Oslo, ont fait une enquête dans 20 pays (ici) sur l’égalité hommes / femmes : leur conclusion est que plus un pays est en avance sur cette question, plus l’écart d’intérêt entre garçons et filles s’accroît. Pour schématiser, les filles veulent faire des études d’ingénieur en Arabie Saoudite, et être institutrice en Norvège.

Les tenants de la proposition A expliqueront ce paradoxe par la lenteur et la difficulté du combat face aux stéréotypes de genres. On peut aussi l’expliquer, comme le fait Anne Campbell (psychologue évolutionniste à l’université de Durham), par le fait que, s’il existe une influence biologique des comportements sociaux, les pays où l’égalité est la plus avancée permettent aux femmes de faire ce qu’elles souhaitent, et elles seraient alors plus nombreuses à suivre leurs inclinaisons naturelles (par exemple vers les métiers sociaux). A l’inverse, là où les femmes sont bridés dans leurs ambitions, elles développeraient davantage des aspirations techniques (sciences de la nature, sciences de l’ingénieur, etc.). Cela repose pleinement la question du consentement, totalement niée par les tenants tant du naturalisme que du constructivisme, influencés qu’ils sont par le marxisme dont l’un des traits caractéristiques est de nier l’existence d’un libre-arbitre.

Du positif au normatif

Bien sûr, l’adhésion à la proposition B masque des positions très différentes selon le degré d’influence admis des différences biologiques dans la sphère sociale. On peut admettre une influence biologique en la tenant pour négligeable, ou bien considérer un fifty-fifty, etc. Ce qui m’amène à la dernière remarque. Il n’y a pas de causalité systématique entre position empirique et position normative.

Ainsi les anti « théorie du genre » caricaturent quand ils pensent que cette dernière, réduite à un agglomérat idéologique homogène, « nie les différences biologiques entre hommes et femmes », et l’on pourrait dès lors « choisir son genre ». Car l’un n’implique pas nécessairement l’autre. On peut parfaitement admettre des différences biologiques entre l’homme et la femme (c’est l’évidence), voire admettre qu’elles ont une influence sociale (position B) sans pour autant accepter que lesdites différences fondent, encadrent ou déterminent toute institution ou même toute situation sociale. Le jusnaturalisme s’est fort bien accommodé de (voire a permis) l’esclavage, fondé en nature si j’en crois Aristote.

Mais alors, les tenants du  constructivisme se trompent quand ils réduisent les idées de leurs adversaires à un naturalisme, ou à un essentialisme primaire et un peu naïf. Puisqu’on peut accepter une double réciprocité entre nature et culture sans pour autant estimer que la prise en compte de cette relation doit fonder toute institution sociale.  Il reste que la position B s’accommode mal d’une absence totale d’influence du naturel sur le culturel, en d’autres termes de ce que la structuration biologique (à prendre comme un donné) soit systématiquement éludée de nos codes sociaux, comme ceux concernant, au hasard, le mariage. Si bien que la position essentialiste accepte elle-même une multitude de nuances, des points de vue les plus radicaux (recherche d’une essence comme condition nécessaire à l’existence, une position anti-sartrienne par excellence) aux plus modérés (l’essence comme « finalité réalisée », qui tolère un certain relativisme, mais pas un relativisme absolu, position que je rejoins davantage).

Soit maintenant deux autres propositions :

C : Dans la société, les positions/situations des hommes et des femmes ne doivent reposer que sur des critères sociaux.

D : Dans la société, les positions/situations des hommes et des femmes peuvent reposer sur (ou s’expliquer par) des différences biologiques.

On notera que :

Si C alors C1 : on doit choisir tous les critères sociaux pour différencier les positions sociales des hommes et des femmes. Par exemple, un critère social peut être le libre-choix. Dans ce cas, on peut choisir son genre.

Si D alors D1 : on ne peut pas choisir tous les critères sociaux pour différencier les positions sociales des hommes et femmes, car certaines sont influencés ou déterminés par la biologie.

On quitte alors le domaine empirique qui était celui du débat entre A et B pour entrer dans le domaine politique et philosophique, qui tranche ici. Comme nous l’avons dit, A n’implique donc pas obligatoirement C et B n’implique pas obligatoirement D même si C et D sont les « suites normatives » logiques des propositions empiriques précédentes, respectivement A et B. Sans doute, d’ailleurs, que l’appellation  « études de genre » s’applique mieux à la proposition A qui met l’accent sur le processus sociologique de construction du genre, tandis que la « théorie du genre » s’applique à C, qui milite pour la nécessité politique d’éradiquer les références essentialistes (donc biologiques) en matière de genre dans la société. La difficulté étant, ainsi que le souligne cet excellent article, que l’aspect politique et militant a lui-même toujours été imbriqué avec l’aspect positif et sociologique de la question, les sociologues étant en même temps des militants.

Comme disait Bakounine, qui parlait d’autre chose, « je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle. Et maintenant, choisissons ».

5 réflexions sur “Que peut-on dire du genre ?

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