Justice sociale ?

justice_socialeInjustice fiscale, grognent les Bretons. Justice(s) et injustice(s) sociale font partie de notre abreuvoir médiatique quotidien. Mais que signifie réellement juste ou injuste, en matière de politique ?

C’est pourquoi je propose, pour démêler l’écheveau, ce petit exercice.

Enoncé.  Britney Spears (remplacez par la star qui vous agréé) gagne 1 000 000 € par mois. M. Martin, lui, gagne 1000 € par mois. Question : La situation est-elle juste ?

Voici au moins 8 réponses possibles.

Les théories négatives de la justice sociale (« c’est juste si nul n’est lésé »).

Libertarianisme, ultralibéralisme, anarcho-capitalisme

  • Version libertarienne. Il ne peut y avoir injustice que si quelqu’un est lésé. Or, eut égard à Britney Spears, il n’existe que deux catégories de personnes : ceux qui ont acheté ses disques et ceux qui ne l’ont pas fait. Ceux qui ont acheté ses disques ne peuvent évidemment se plaindre d’une fortune qu’ils ont contribué à édifier. Quant à ceux qui ne les ont pas acheté, pourquoi se plaindraient-ils, puisqu’ils n’ont rien payé, et ne sont donc pas lésés ? Si la fortune de Spears a été légalement acquise, il n’y a donc nulle injustice ici.

Variante hayekienne. Toute position sociale, a un instant donné, est le fruit d’un ordre social spontané, c’est-à-dire de forces aléatoires (celles du marché) qui donnent une grande part au hasard. Personne n’a décidé que Britney Spears serait riche et M. Martin pauvre. Ce résultat social n’est que le fruit d’un ensemble de causes et de conséquences, de hasards et de circonstances, dont nul ne pourrait vraiment démêler l’écheveau. Puisque personne n’a rien décidé et que tout est le fruit du hasard et des forces du marché, par définition impersonnelles, il n’y a donc aucune injustice possible.

Les théories positives de la justice sociale (« c’est juste si telle condition est remplie »).

Droite conservatrice, droite libérale

  • Version utilitariste individuelle. On doit considérer la situation juste, car du point de vue de la satisfaction individuelle, elle est pareto-optimale. En effet, si l’on retirait de l’argent à Britney Spears pour en donner à M. Martin, on diminuerait la satisfaction de Spears. Certes, de l’autre côté, la satisfaction de M. Martin augmenterait, mais il est trompeur de comparer des satisfactions d’individus très différents, on risquerait de justifier le sacrifice d’un seul pour le bien-être du plus grand nombre (problème du bouc émissaire). Il faut donc s’astreindre à la règle de non-comparabilité des préférences individuelles. La situation est donc juste, on n’y doit rien changer sous prétexte de briser l’optimum de Pareto.
  • Version libérale-conservatrice. La rémunération de Mme Spears est avant tout le fruit d’un dur labeur de sa part. Elle a vendu des millions de disques, il est normal qu’elle reçoive une rémunération en conséquence. Quant à M. Martin, il n’a probablement pas assez travaillé quand il était petit, il vit d’ailleurs sûrement des allocations familiales que lui verse l’Etat qui ponctionne indument Mme Spears. Autrement dit, tout est ici le fruit des mérites respectifs (et des responsabilités) de chacun. En conséquence nul n’a le droit de se plaindre.

Variante économique. Chaque individu, dans une société de concurrence parfaite, est rémunéré à sa productivité (à sa contribution) marginale. Si Britney Spears est riche, c’est qu’elle a introduit un nouveau produit (en l’occurrence un disque) que tout le monde veut acheter, et donc que sa productivité marginale (le rapport entre la valeur ajoutée qu’elle produit et le temps qu’il lui faut pour la produire) est très élevée. Ainsi si Britney Spears remplit le Stade de France avec 80 000 places à 80€ la place, et que les consommations intermédiaires (le paiement des fournisseurs) représentent, disons, 30% du total, sa valeur ajoutée sera de 4 480 000€. Pour un concert de 2h en moyenne, cela nous fait une productivité horaire de 2 240 000€ l’heure. M. Martin, plombier de son état, peut-il en dire autant ?

Variante conservatrice protestante américaine. Chaque homme est à la place attribuée par Dieu selon ses mérites. Si M. Martin est pauvre, c’est qu’il  a péché.

Centre, centre-gauche

  • Version libérale rawlsienne (sociale-libérale, sociale-démocrate). L’écart de rémunération entre Mme Spears et M. Martin est juste à deux conditions :

#CONDITION 1 : M Martin a tout de même accès à un ensemble de biens premiers qui sont des biens minimums (un toit, accès à l’eau, une protection sociale minimum, un revenu minimum) permettant de vivre décemment et de favoriser son épanouissement personnel (donc la créativité, donc l’efficacité). Il doit aussi avoir accès aux libertés civiles (droit de vote, d’expression, d’association, de propriété, etc.) car la liberté ne peut être limitée qu’au nom de la liberté.
#CONDITION 2 : La société est suffisamment libre pour que M. Martin puisse éventuellement s’élever à la hauteur de Mme Spears, par son travail.

Il donc faut tolérer les inégalités dans la mesure où elles permettent la mobilité sociale et stimulent l’innovation, mais faire en sorte que celles-ci soient supportables (accès pour tous aux biens premiers) et qu’elles profitent aux plus pauvres (possibilité de remise en cause des hiérarchies établies par l’ascension sociale). Il faut donc favoriser l’égalité, mais l’égalité des chances, en utilisant au besoin des mesures de discriminations positives (donner plus à ceux qui ont moins).

Variante de Sen : La liberté ne consiste pas seulement dans les libertés négatives, qui supposent l’absence de coercition (« n’être l’esclave de personne ») mais aussi dans les libertés positives, qui impliquent la possibilité d’épanouissement (« être son propre maître »). L’égalité des chances doit être concrète et pas seulement théorique, il faut favoriser la capacité des individus à transformer une égalité des chances en égalité d’accès réel au logement, à la nourriture, etc.

  • Version utilitariste collective. On ne peut pas considérer la situation juste, car du point de vue de la satisfaction, elle n’est pas optimale. En effet, si avec 1 000 000 € par mois la satisfaction de Britney Spears est grande, elle le sera probablement tout autant avec 900 000€, en tout cas elle ne va pas diminuer beaucoup. Tandis que la satisfaction de M. Martin, avec 100 000€ en plus, va beaucoup augmenter. Autrement dit, puisque l’utilité marginale de la monnaie est une fonction décroissante du revenu, on peut retirer de l’argent à Britney Spears pour en donner à M. Martin en augmentant la satisfaction générale, qui est le but ultime de toute société.

Gauche

  • Version socialiste. Il ne suffit pas d’autoriser tout le monde à participer à la course (égalité des droits) ni d’essayer de faire en sorte que la ligne de départ soit la même pour tout le monde (égalité des chances) et de laisser ensuite le jeu de la méritocratie s’opérer. En réalité, la méritocratie est (en partie) un leurre. D’une part, le mérite est fort peu mesurable, d’autre part, le mérite est largement socialisé. La productivité marginale de Britney Spears, pour reprendre l’argumentation économique libérale, ne serait pas aussi élevée en Papouasie. Elle dépend en réalité d’autres acteurs de l’économie (caméramans, monteurs, techniciens sons et lumières) qui permettent à Spears de développer son talent, mais aussi évidemment à l’Etat, qui finance le Stade de France et la construction des routes qu’empruntent les spectateurs venant assister au concert de la chanteuse. Le calcul des contributions individuelles s’avère donc, c’est le moins qu’on puisse dire, malaisé. De plus, l’histoire de l’ordre spontané est une fable. Les sociologues comme Bourdieu ont montré depuis longtemps que le hasard, s’il existe, ne fait pas tout. Il y a surtout l’importance de la reproduction sociale et d’une transmission héritée de capitaux sociaux, culturels et économiques.

De toute façon, comme l’a montré la sociologue Marie Duru-Bellat en 2009, il est impossible de mettre en œuvre une parfaite égalité des chances, sauf à éliminer totalement l’influence des familles dans la socialisation, ce qui est impossible ; une société entièrement organisée autour du mérite serait de toute manière invivable (impossibilité de la deuxième chance, impossibilité de faire des erreurs, notamment économiques).

Il ne faut pas en conclure que la méritocratie doit être bannie, mais simplement qu’elle ne doit pas servir de principe exclusif de justice sociale. Il faut l’articuler avec d’autres logiques, moins individualisées, comme celle d’égalité.

Extrême-gauche

  • Version extrême-gauche. Spears gagnant plus que Martin, la situation est par définition injuste. Il faut viser l’égalitarisme, c’est-à-dire le nivèlement de tous les revenus à un niveau moyen. Tout peut et doit être socialisé.
  • Version marxiste. L’égalité est un leurre socio-démocratique. En réclamant de l’argent, M. Martin ne fait que s’inscrire dans la domination séculaire qui voit le capital, pourtant stérile, dominer le travail, seul créateur de richesses. M. Martin, qui se situe clairement du mauvais côté des rapports de production, doit donc retrouver la pleine possession de son outil de travail en renversant les rapports de force et l’aliénation qu’ils entrainent. Il ne faut pas viser une meilleure redistribution des richesses mais un autre système de production des richesses, socialisé au main des travailleurs : le système communiste.

Conclusion

Il va de soi que trancher ici relève du domaine philosophique. Pour approfondir, il faudrait aller plus loin et mesurer les postulats anthropologiques fondamentaux qui sous-tendent telle ou telle version. Comme disait Bakounine, qui parlait d’autre chose : « je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle. Et maintenant, choisissons. »

4 réflexions sur “Justice sociale ?

  1. Pingback: Quelques mots politiques | Des hauts et débats

  2. Pingback: L’euthanasie | Des hauts et débats

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s