Peut-on rire de tout ? (2/2)

Après avoir abordé l’aspect juridique de la question, sur lequel il n’y a guère lieu de discuter, évoquons l’aspect éthique, beaucoup moins consensuel.

Ma position est la suivante : il est difficile, par définition, de mettre des limites claires à l’humour car le seuil du tolérable en la matière est éminemment subjectif. Car l’humour renvoie à notre identité, notre capacité (ou non) à rire de nous-mêmes, notre passé, notre histoire, nos préjugés et nos peurs aussi. Ce qui fera rire l’un horrifiera l’autre, et vice-versa. Comment dès lors trouver des limites éthiques universelles à ce qui est acceptable en matière d’humour ? Si, par exemple, on ne peut pas rire de la Shoah, pourquoi pourrait-on rire du Rwanda, du handicap ou du viol ? des religions et des guerres ? Mais alors, les limites à l’humour deviennent étroites, et comme le dit Nicolas Canteloup : « les nouvelles règles de l’humour 2014 : on fait une vanne, on s’excuse. Une vanne, on s’excuse… ». Comme imaginer une seconde une liberté d’expression qui n’offenserait personne ?

Il y a une déchirure : en raison de cette subjectivité de la conscience, si l’on ne peut pas rire de tout, alors on ne peut rire de rien… mais peut-on pour autant se permettre de rire de tout ? Sans doute pas. En tout cas, sans doute pas avec tout le monde. Car on en deviendrait cassant, blessant…et donc pas drôle. L’humour peut aussi être un moyen de protection, une façon de refuser de réfléchir sérieusement à certaines questions, un bouclier de défense contre le danger de l’ouverture, donc de l’exposition.

Il y a alors une limite éthique fine à trouver, entre le propre de l’humour, qui est de franchir les limites, et le propre de l’éthique, qui est d’en trouver. Et la sociologie montre aussi que l’humour a aussi une extraordinaire capacité à exclure et à diviser, car on rit toujours avec ses semblables et souvent à propos de ses semblables, les premiers étant rarement les mêmes que les seconds (cas typique : les blagues machos, toujours entre hommes « virils »). Bernard Campan l’exprime je crois assez bien en disant que finalement, ce qui devrait faire loi (du point de vue moral), c’est de « pousser les limites de l’humour le plus loin possible tout en restant bienveillant, et ce qui manque aujourd’hui parfois, c’est une forme de bienveillance. Ça n’empêche pas d’être corrosif, outrancier, mais toujours (…) faire en sorte que l’humour ce soit quelque chose qui élève, plutôt que qui rabaisse. »

Tout cela dépend du contexte : on franchit plus facilement les limites dans une salle de spectacle, quand les gens sont venus pour rire, que sur une radio à 8h du matin, entre la politique et l’économie. Cela peut dépendre aussi de l’auditoire. Et du talent de l’humoriste. Quand c’est véritablement drôle, et fait avec talent, même l’humour le plus corrosif paraît acceptable, car on y décèle un vrai travail, non une intention de nuire.

Il s’agit peut être d’entrevoir en permanence cette common decency que défendait Orwell, cette sorte de bon sens universel, cette conscience morale minimale qui peut faire entrevoir quand les limites de l’inacceptable ont été franchies. Une bienveillance qui ne soit pas un catéchisme sans humour. Rester corrosif, sans devenir méchant. Beau défi pour l’humoriste ! On retourne, finalement, à la règle d’or : « ne pas faire aux autres ce que je ne voudrais pas qu’on me fasse », etc.

Au final, à part la loi, sans doute que l’on peut rire de tout. Ce n’est pas pour autant que l’on doit le faire.

3 réflexions sur “Peut-on rire de tout ? (2/2)

  1. La conclusion est intéressante. Le distinguo « ce que je je peux faire légalement » et « ce qu’il est bon que je ne fasse pas pour le bien social » est à la base de la plupart des résurgences de ce débat…
    Par exemple j’ai le droit de marcher sur le pied de mon garagiste, cet acte n’entrainant pas d’ITT (incapacité temporaire de travail) ne saurait constituer une violence répréhensible. Pour autant est-ce intelligent de ma part de le faire ? J’ai le droit de dessiner Mahomet en train de se faire sodomiser, mais est-il utile d’accentuer les tensions communautaires de cette façon (nb: bien sûr cela ne serait JAMAIS être une excuse justifiant une réaction violente) ?

    Une fois passé le degré zéro de l’ironie évidente, l’humoriste ne peut pas répondre à quelqu’un blessé par une de ses saillies en invoquant l’humour : on a aussi le droit d’être outré/blessé de tout, l’autodérision universelle ne peut être raisonnablement exigée. Mais la solution n’est pas forcément l’excuse (hypocrite) ou l’autocensure (condamnable). L’explication de ses intentions, le débat, « l’affinage » de son style humoristique sont d’autres voies.

    « L’affaire » entourant les propos de monsieur M (plus loin) Bala M (plus loin) Bala est très intéressante car elle illustre absolument tous les cas de figure des limites de la liberté d’expression : de l’incitation à la haine très claire (cf. propos sur Patrick Cohen) au zèle juridique complètement injustifié (que l’on m’explique de manière rigoureuse en quoi la chanson « Shoah Nanas » renferme des propos antisémites ?! Je suis juriste je veux des éléments clairs, pas des simples allusions à son « ambiguïté nauséabonde »)

    • on a aussi le droit d’être outré/blessé de tout, l’autodérision universelle ne peut être raisonnablement exigée. Mais la solution n’est pas forcément l’excuse (hypocrite) ou l’autocensure (condamnable). L’explication de ses intentions, le débat, « l’affinage » de son style humoristique sont d’autres voies.

      Je ne vois guère qu’ajouter.

  2. Pingback: Après Charlie : remarques sur l’islamisme et la liberté d’expression | Des hauts et débats

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