Il y a une nature humaine (1/3)

Dans cet article, nous nous interrogeons sur l’existence d’une « nature humaine ». Première partie : l’origine de cette interrogation.

L’origine chrétienne de la « nature humaine »

L’idée de « nature humaine » est une idée qui nous vient à la fois de la philosophie chrétienne et de ce que les philosophes des Lumières ont développé à partir d’elle. Le monde grec et le monde antique ignorent globalement l’idée d’une « nature humaine » partagée par tous : au contraire, il existe dans la pensée grecque une inégalité naturelle entre les Hommes : certains sont nés pour dominer, et d’autres pour être esclaves. C’est la République de Platon, qui assimile la cité idéale à une structure fonctionnelle ternaire, avec des chefs naturels qui sont « faits d’or » (les Philosophes, au sommet de la société), les guerriers « faits d’argent » et les hommes de métier, paysans, commerçants, « faits de bronze ». Ce fonctionnalisme a d’ailleurs beaucoup influencé la sociologie à ses débuts, notamment Durkheim en France, qui cherchait à comprendre la société comme on comprend le corps humain, à partir d’une interdépendance fonctionnelle d’organes (d’où son analyse de la solidarité organique, notamment).

L’avènement du christianisme et sa reconnaissance de l’égalité naturelle des Hommes devant Dieu change la donne : il n’y a plus un peuple Elu par naissance (le peuple Juif) mais au contraire, tous peuvent accéder au salut, y compris les païens, puisque l’élection se fait par la Foi et non par la circoncision. C’est tout le message de saint Paul et sa célèbre tirade du chapitre 3 de sa Lettre aux Galates : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga, 3 :24).

C’est ce que l’essayiste Jean-Claude Gillebaud appelle le « principe d’humanité » : cette idée, fondamentalement chrétienne, que tous les hommes sont égaux car ils appartiennent à la même espèce humaine, qu’il y a égalité de dignité entre un professeur de biologie et un handicapé mental. Ce principe, rappelle Gillebaud, n’est pas si répandu : « Les Grecs ne pensaient pas cela. Dans la controverse de Valladolid, pour nier que les Indiens avaient une âme, Juan de Sepùlveda s’appuyait sur Aristote, alors qu’il y avait en face de lui Las Casas qui s’appuyait sur saint Paul et notamment sur l’épitre aux Galates (…). Si vous prenez d’autres cultures, le néoconfusianisme est très à la mode, mais c’est une pensée hiérarchique, ce n’est pas du tout une pensée de l’égalité entre les hommes ».

Ce principe fondamental sera plus ou moins oublié au cours du Moyen-âge et à la Renaissance, où l’inégalité « naturelle » entre les hommes est à nouveau justifiée, y compris par des puissances et des penseurs chrétiens catholiques (alors même que katolikos signifie en grec universel). On peut ainsi penser au servage –qui diffère nettement de l’esclavage antique car le serf est considéré comme une personne et non comme une chose, mais qui constitue toutefois l’acceptation de droit ou de fait d’une inégalité naturelle, puisque le servage n’est pas un contrat libre– ou à la traite négrière, très développée du 15ème au 19ème siècle.

La philosophie des Lumières

Aux débuts de la modernité, les philosophes des Lumières commencent à s’opposer à cette pensée et à développer ou redévelopper l’idée de « nature humaine ». John Locke, père du libéralisme, en est sans doute le représentant le plus emblématique : dans ses Deux traités du gouvernement civil (1690), il est l’un des premiers à parler de « droits naturels » de l’homme (peut être pas encore de la femme…) à la naissance, incluant le droit de propriété de soi, de sa vie, de ses biens, la liberté religieuse, d’expression, et considérant que le devoir premier de l’Etat est de veiller à protéger ces droits. De même Rousseau idéalise un homme bon à l’état de nature, mais corrompu par la vie en société.

La philosophie des Lumières peut ainsi être considérée comme un retour à la pensée chrétienne antique, en particulier celle de saint Paul (la notion de « fraternité, au fronton de tous les édifices Républicains, étant évidemment empruntée au christianisme), mais avec une différence essentielle qui est l’idée d’application politique. Car le propos de saint Paul n’était pas d’inciter les esclaves à se révolter mais de répandre la Bonne Nouvelle.

Il ne proposait de ce fait aucune politique. Lorsqu’Onésime, esclave de Philémon, s’enfuit et va auprès de Paul, ce dernier, respectant la loi, le lui renvoie, tout en incitant Philémon à se montrer bon avec lui : « Peut-être a-t-il été séparé de toi pour un temps, afin que tu le recouvres pour l’éternité, non plus comme un esclave, mais comme supérieur à un esclave, comme un frère bien-aimé (…) Si donc tu me tiens pour ton ami, reçois-le comme moi-même. Et s’il t’a fait quelque tort, ou s’il te doit quelque chose, mets-le sur mon compte. » (1 Phi, 15 :19). Dans sa lettre aux Ephésiens, son exhortation à ne pas s’attacher aux choses d’ici-bas conduit même Paul inciter les esclaves à l’obéissance –sans pour autant justifier l’esclavage : « Vous, les esclaves, obéissez à vos maîtres d’ici-bas comme au Christ, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, sans chercher à vous faire remarquer par souci de plaire aux hommes. Au contraire, conduisez-vous comme des esclaves du Christ qui accomplissent la volonté de Dieu de tout leur cœur, qui font leur travail d’esclaves volontiers, pour le Seigneur et non pour les hommes. (…) Et vous, les maîtres, agissez de même avec vos esclaves, n’utilisez pas les menaces. Car vous savez bien que, pour eux comme pour vous, il y a un Maître dans le ciel, et qu’il ne fait pas de différence entre les hommes. » Ou encore, insistant sur la dimension spirituelle et non matérielle de l’esclavage : « L’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. De même celui qui a été appelé étant libre est un esclave du Christ » (1 Cor. 7:22)

Le propos de bien des philosophes des Lumières, au contraire, est de se débarrasser politiquement de l’esclavage, sans se contenter d’une simple condamnation morale comme le fait saint Paul. Leur recherche d’une définition de l’humanité « à l’état de nature » a eu un « rôle émancipateur parce qu’elle remettait en cause l’ordre de la société d’Ancien Régime, voulu par Dieu et fondé sur la hiérarchie des rangs de naissance » (Irène Théry), le roi tirant son pouvoir d’essence divine (monarchie de droit divin).

Les dérives d’un universalisme écrasant

« Mais, poursuit la sociologue Irène Théry, en même temps qu’elle promouvait les valeurs de liberté et d’égalité [et de fraternité et d’une raison universelle], cette pensée définissait la personne humaine en dehors du contexte d’un monde social et historique. » Elle pouvait dès lors se montrer écrasante : car de il existe une nature humaine qui fait que tous les hommes sont égaux en raison et en droits, on passe vite à être vraiment humain, c’est être comme moi.

Autrement dit, d’un universalisme émancipateur (tout le monde est humain, y compris les femmes, les noirs et les esclaves) on eut parfois tendance à passer à un universalisme broyeur (tout le monde doit ressembler à la civilisation occidentale) avec ses tendances assimilationnistes : si tu veux devenir vraiment humain, deviens comme nous et renonce à ta culture. Et en conséquence, ses élans de générosité colonialiste, la colonisation étant le fruit de la bonne volonté universaliste, dans un souci d’apporter la médecine occidentale, la pensée occidentale, le système politique occidental, la musique occidentale, la religion occidentale… bref tout ce qui fait l’homme raisonnable  « universel », à tous les peuples de la Terre. Ce qui explique pourquoi nombre de socialistes et de penseurs dits « de gauche » parmi les plus éminents ont justifié la colonisation, à commencer par Jean Jaurès.

9 réflexions sur “Il y a une nature humaine (1/3)

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  3. Vianney,

    Bravo pour ce dossier.

    Je me permet de vous faire remarquer deux petites lacunes :

    -Peut-on réellement parler de conception antique à l’époque médiévale à cause du sevrage ? Vous faites bien de souligner que l’esclavage n’est pas le servage. Le droit romain reconnaissait le droit de vie ou de mort sur l’esclave : rien de tel au Moyen-age (le serf est un homme au statut grevé d’incapacité, mais libre de se marier, de transmettre sa terre et ses biens à ses enfants). On s’est d’ailleurs vite débarrassé du sevrage, sous Saint Louis il a déjà quasi disparu. La société était divisé en ordre, niait-elle pour autant l’égale humanité de chacun ? Quand les grecs parlaient des « barbares » ils niaient chez eux tout espèce d’humanité. Quand les chrétiens parlaient des païens ou des impies – eux-même l’avaient été autrefois – ils niaient leur sens religieux mais pas leur nature humaine. On sait que les temps étaient rudes, Saint Louis qui était parfois un peut titilleux sur la foi recommandait aux Cathares de se laisser « donner de l’épée dans le ventre autant qu’elle peut y entrer». Mais l’hérétique, la sorcière ou le Sarrasin restaient des êtres humains, blessés par le péché, sauvés par l’Incarnation, propres à se convertir. Le Pape Alexandre III énonce 1160 « Mieux vaut absoudre les coupables que de s’attaquer par une excessive sévérité à la vie d’innocents. L’indulgence sied mieux aux gens d’Église que la dureté ».

    -Vous dites : « Au début de la modernité, les Philosophes des Lumières ». Insupportable pointilleux que je suis, je m’autorise à soulever l’erreur : La Modernité ne date pas des Lumières.

    La conception Classiques de l’homme comme animal social, naturellement intégré dans un ordre, entame un basculement progressif à compter du XIVe siècle, alors que se répand la thèse nominaliste de Guillaume d’Occam pour laquelle la réalité n’est plus à chercher que dans les individualités propres. On passe d’une vision contemplative à une vision active du monde. Il serait toutefois audacieux de dire que la Modernité commence ici, le nominalisme n’est qu’une prémisse. Il n’y a qu’au XVIe siècle qu’on peut vraiment commencer à parler de Modernité, avec l’avènement sciences naturelles (Galilé, Newton), Puis au XVIIe siècle, le rationalisme de Descartes achève définitivement la conception Classique du monde.

    Au XVIIIe siècle viennent les Lumières : Le philosophes veulent concevoir une société artificielle en revenant à la base : De l’état de nature (individu isolé), les hommes contractent on veut créer une société neuve, pensée comme une mécanique parfaite. Comment fait-on ? En transposant la méthode des sciences naturelles dans la philosophie politique. Le siècle de Voltaire est dépositaire du siècle de Descartes. Montesquieu est vu par Voltaire comme « Le Newton du monde moral ».

    En y regardant de plus près ces luminescents prophètes de la fin du XVIIIe siècle apparaissent parfois bien hypocrites, et leur vision générale de la société n’est pas tant rousseauiste (le bon sauvage) que hobbesienne (le sauvage égoïste et méchant), avec le vœux d’une société que le souverain doit rigidifier par la loi civile.

    Parler de retour à la pensée antique avec les Lumières me paraît un peu surfait. Le morale stricte, constructiviste et géométrique des Modernes n’est pas l’éthique juste et tempérée des Classiques. La « société naturelle à l’homme » d’Aristote n’est pas le « contrat social » de Rousseau. L’austère énoncé de Descartes « La vertu est moins un équilibre à rechercher que la soumission inconditionnelle aux principes de la raison » n’est pas la maxime tempérée des Grecs « In medium stat virtue » (le Bien est dans la mesure).

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