Pourquoi l’Etat doit intervenir (1/3)

Retour sur un sujet classique de l’économie publique : les raisons de l’interventionnisme étatique dans l’économie. Elles sont nombreuses, mais nous pouvons globalement les classer en trois catégories : les raisons que tous les économistes admettent, y compris les plus libéraux (que nous appellerons catégorie A) ; les raisons que la majorité des économistes admettent, y compris une bonne partie des libéraux (catégorie B) ; les raisons que seuls les économistes les plus interventionnistes admettent (catégorie C).

Il est entendu que la majorité des économistes admettent les catégories A, B et C, et, comme nous allons le voir, cela ne fait nullement d’eux des communistes.

Les raisons de catégorie A

A1 : Favoriser le développement du marché

Sans rentrer dans les détails de la discussion anthropologique épineuse selon laquelle l’échange marchand serait, comme le pensait Adam Smith, « naturel », on peut s’accorder sur le fait que ce qui est naturel chez l’être humain, c’est de chercher à tromper, à voler, et à faire prévaloir ses intérêts propres sur ceux d’autrui ou de la collectivité (liste non exhaustive). Une autre façon de le dire est simplement qu’il est plus difficile d’être vertueux que vicieux.

Or, ce principe s’applique aussi aux échanges marchands, à la base du fonctionnement et de l’émergence des marchés. Toute transaction marchande implique (au moins) un vendeur et un acheteur. Sans cadre institutionnel adapté, il est probable que l’un des deux parties au contrat cherche à duper l’autre : vendre un produit défectueux, ne pas réaliser sa promesse, retarder son paiement, etc. C’est le phénomène bien connu du passager clandestin (free rider), c’est-à-dire le comportement d’un agent qui obtient et profite d’un avantage dans un groupe sans y avoir investi autant d’efforts (argent ou temps) que les autres membres du groupe, ou sans acquitter sa quote-part ou le droit d’usage prévu.

Bien sûr, dans les périodes pré-capitalistes, disons l’Antiquité et le Moyen-âge, pour faire simple, il existait des mécanismes permettant de limiter ces tromperies. D’abord, comme l’a notamment montré l’économiste-historien Avner Greif, dans le cas de marchés de taille réduite (marchés locaux, centré sur des communautés ethniques ou religieuses), le respect des contrats peut être assuré par des contraintes sociales reposant sur un système de valeurs coercitif : mécanismes de réputation, punition, honneur, crainte de Dieu, sanctions formelle et informelles, etc.

Par ailleurs, le système productif d’avant la Révolution industrielle est essentiellement agricole et vivrier. En d’autres termes on produit peu de biens complexes, manufacturés ou incorporant de la technologie. Dans ce cas, l’asymétrie d’informations entre acheteur et vendeur est faible : il est (à peu près) aussi facile à un acheteur d’un troupeau de moutons ou d’un stock de blé de s’assurer de la qualité de la marchandise qu’à son vendeur. Il sera donc difficile au vendeur de tenter de tromper en vendant une cargaison de blé avariée ou un troupeau malade : on s’en apercevrait et les mécanismes exposés ci-dessus (blâme, déshonneur, exclusion du groupe ) joueraient leur office de régulation du conflit, de façon plus ou moins violente (vengeance, pillage, assassinat du rival ou du trompeur…).

Il se fait que ces deux contraintes sont beaucoup moins fortes aujourd’hui. D’une part, la Révolution industrielle entraîne l’explosion de la production de biens manufacturés complexes, qui le sont d’ailleurs de plus en plus : dans l’ordre croissant de la complexité, une machine à vapeur du début du 19ème est sans doute devant un moteur à combustion du début du 20ème, lui-même moins complexe qu’un moteur nucléaire, un réseau informatique ou une tablette numérique du début du 21ème. Autrement dit, les asymétries d’information entre le producteur et le consommateur d’un bien semblent beaucoup plus grandes aujourd’hui, la plupart d’entre nous étant parfaitement incapables d’expliquer le fonctionnement détaillé de la plupart des appareils que nous achetons et utilisons quotidiennement.

Par ailleurs, les sociologues (Durkheim, Tönnies, Weber, entre autres) ont montré depuis longtemps que le monde moderne s’est accompagné d’un développement de l’individuation, c’est-à-dire de l’autonomisation du groupe par rapport à l’individu, ce qui induit notoirement une plus grande diversité des normes et des valeurs, désormais en concurrence. Dès lors la structuration du groupe autour de valeurs communes et d’une conscience collective commune, induisant un système de normes et de sanctions subséquentes à ce groupe, s’affaiblit. En bref il devient socialement plus facile de s’émanciper des normes sociales d’un groupe donné.

C’est pourquoi doit nécessairement survenir une autorité qui fait respecter les termes du contrat marchand en luttant contre le phénomène du passager clandestin. Cette autorité c’est l’État, qui s’impose pour garantir la transaction et définir des sanctions à priori, trancher les litiges, punir les fraudeurs et forcer l’indemnisation des victimes à posteriori. En bref pour faire respecter les droits naturels lockéens indispensables au fonctionnement du marché, à commencer par le droit de propriété.

Avec un cadre légal fixant des sanctions et des limites, l’Etat se substitue à la défaillance des logiques informelles et il devient évidemment plus difficile ne pas respecter pleinement le contrat, refuser de payer le prix consenti, fournir un travail de piètre qualité, vendre un bien défectueux, etc.

La première justification de l’intervention de l’Etat est donc de protéger les droits naturels indispensables au développement du capitalisme, à commencer par le droit de propriété. Ce faisant, il fait en sorte que les intérêts individuels coïncident avec le bien collectif. Le droit de propriété bien défini et protégé permet par exemple de développer le prêt à intérêt, dans la mesure où l’octroi d’un prêt exige souvent la mise en gage d’un bien (hypothèque, nantissement, etc.) qui ne peut être assurée que si le propriétaire du bien est clairement identifié. Cela entraîne alors le développement du crédit, donc de l’investissement, etc.

Réciproquement, l’incapacité de l’Etat à faire respecter ces règles constitue un obstacle majeur au développement économique : il suffit de penser aux pays les plus pauvres d’Afrique , à l’Etat le plus souvent absent ou minimal, avec l’éclatement du pouvoir entre différentes entités (clans, seigneurs de guerre, mafias, etc.), l’absence de droit de propriété protégé permettant le vol, l’abus de pouvoir, le non-respect des contrats, etc.

A2 : Favoriser la concurrence sur le marché

La plupart des économistes sont favorables à des marchés concurrentiels car leurs analyses montrent qu’ils permettent globalement de réduire les prix (donc de faire gagner du pouvoir d’achat au demandeur), d’augmenter les quantités produites (donc l’activité et potentiellement de réduire le chômage) et de stimuler l’innovation (avec une cohorte d’effets positifs sur la croissance), sans parler du fait d’avoir le choix entre plusieurs produits ou services, qui peut être regardée comme une chose positive en soi (étant donné que les consommateurs ont des goûts divers et une préférence pour la variété).

(Ceci étant dit la plupart des économistes ne considèrent pas que la concurrence devrait s’appliquer dans tous les domaines. Elle est généralement néfaste dans les domaines de monopole naturel).

Pourtant, la concurrence n’a absolument rien de naturel. Certes, une petite entreprise peut être tentée d’entrer sur un marché et d’y accroître la concurrence tant qu’il y a des clients à prendre et du profit à faire. Mais dès qu’elle atteint une taille suffisante, il est clair qu’elle a plus intérêt à consacrer son temps et son argent à se protéger de la concurrence qu’à s’y confronter.

On peut se protéger de la concurrence de multiples manières, consistant toutes à mettre le plus possible de bâtons dans les roues de ses concurrents, en langage économique on dirait « introduire des barrières à l’entrée » : lobbying politique pour protéger juridiquement son statut, entente sur les prix en situation d’oligopole, rétorsion d’informations, multiplication des brevets destinés à décourager les concurrents, augmentation de sa taille par fusion-acquisition, chantage à l’emploi, obtention de subventions importantes, etc.

La technique la plus simple est encore de faire de la publicité pour placer un produit avec une certaine image dans l’esprit des consommateurs. C’est l’objet du marketing et les économistes parlent alors de « concurrence monopolistique », c’est-à-dire une concurrence où chaque produit est différenciée et donc chaque entreprise est en situation de monopole sur son segment particulier. Il est moins coûteux de donner à penser, via la publicité, qu’un produit est haut de gamme plutôt que de fabriquer réellement un produit haut de gamme. Apple est sans doute l’exemple-type : cette entreprise n’a pas inventé grand-chose et ses produits, quoique bons,  ne sont globalement pas meilleurs que ses concurrents de la même gamme (notamment Samsung), mais ils coûtent beaucoup plus chers car Apple a une bien meilleure image, et sait parfaitement la cultiver.

Les phénomènes de concurrence faussée existent partout, y compris dans les pays anglo-saxons,  traditionnellement libéraux dans l’imagerie populaire. Il n’y a par exemple que quatre grands opérateurs téléphoniques aux Etats-Unis : AT&T, Verizon, Sprint et T-Mobile, qui à eux seuls se partagent environ 190 millions de clients, soit 90 % du marché. Et, oh surprise, les prix y sont en moyenne plus chers qu’en France.

Les Etats-Unis ont d’ailleurs connu une longue période de monopoles ahurissants sur toute leur économie, du temps de la richissime famille Rockefeller et sa Standard Oil Company, dont on mesure mieux la taille quand on regarde les entreprises issues de son démantèlement suite aux lois antitrust de la fin du 19ème siècle : Exxon Mobil, Chevron, BP, ou encore la banque JPMorgan Chase (respectivement 3ème, 6ème, 11ème et 55ème entreprise mondiale par chiffre d’affaires en 2012). Il faut s’imaginer qu’à son apogée, le chiffre d’affaire de la Standard Oil est supérieur à 1000 milliards de dollars (actuels), soit la somme des deux plus grosses entreprises actuelles ! Pour terminer sur les anecdotes, Michael Goodwin raconte dans son sympathique ouvrage que les producteurs américains de tomate obtinrent en 1969 que les fruits muris sur pieds dussent mesurer au moins 6,42 cm de diamètre, règlementation qui avait pour effet d’empêcher la moitié des tomates mexicaines d’entrer sur le territoire, protégeant ainsi les intérêts des producteurs américains (au détriment des mexicains et des consommateurs américains).

Ceci pour rappeler l’évidence : non, la concurrence n’a rien de naturel. Toute l’histoire économique nous apprend que les entreprises investissent bien plus de temps, d’argent et d’énergie pour éviter la concurrence que pour l’affronter. Parce qu’au fond, être innovant est coûteux, et les effets sont incertains. Il est bien plus rentable de faire des innovations purement marketing et de se contenter de récupérer les inventions des autres.

Ainsi, la deuxième fonction de l’Etat reconnue par tous les économistes est la protection de la concurrence, dans l’intérêt de l’innovation et du consommateur. C’est l’objet des politiques de la concurrence, qui visent a préserver, autant que faire se peut, des marchés concurrentiels dans les secteurs surveillés. On notera que ces politiques peut contrevenir aux raisons A1 : en effet, préserver le droit de propriété et protéger les contrats suppose notamment la mise en place et la protection de brevets, ce qui tend à favoriser l’existence d’une rente de monopole pour celui qui l’exploite. Les économistes de la concurrence montrent en général que si trop peu de concurrence est nuisible, trop de concurrence peut l’être aussi en raison d’une potentielle guerre des prix  décourageant l’innovation et les ressources financières importantes qu’elle suppose.

Dans un prochain article, nous verrons les raisons de catégorie B, puis de catégorie C.

8 réflexions sur “Pourquoi l’Etat doit intervenir (1/3)

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  2. Corrigez-moi si je me trompe mais il me semble que la concurrence est au contraire naturelle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, les entreprises tentent, par des moyens qui eux ne le sont pas, de la limiter pour protéger leurs intérêts (ce qui est également un comportement naturel).

    L’Etat intervient pour garantir la libre concurrence, c’est à dire pour permettre un comportement naturel.

    Si la concurrence n’était pas naturelle, l’Etat n’aurait aucune légitimité à en garantir l’exercice.

    • Le terme « naturel » me semble désigner ce qui advient inéluctablement sans intervention de l’Etat. Or, précisément parce que les entreprises s’en protègent, la concurrence « libre et non faussée » n’a aucune chance d’advenir sans intervention de l’Etat. D’où qu’elle me semble non-naturel. Après, tout dépend ce que vous entendez par « naturel »….

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