Quelles réformes pour le capitalisme financier ? (1/2)

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Il est temps, après une longue série d’articles (dix-sept, pour être exact), de passer à la synthèse, avant d’aborder –forcément succinctement- la délicate question des réformes possibles, envisageables et souhaitables pour le capitalisme financier.

Mais d’abord, résumons-nous. Qu’avons-nous vu jusque là ?

Le capitalisme financier actuel s’est fortement développé à partir des années 1980, en réponse à la crise du milieu des années 1970, qui est une crise inflationniste. A ce moment, de nombreux agents ont intérêt au développement des marchés financiers : les ménages des classes moyennes, qui veulent placer l’épargne acquise pendant les Trente Glorieuses à un taux intéressant, et qui sont pénalisés par l’inflation élevée (taux d’intérêt réels faibles voire négatifs) ; les banques, qui sont aussi pénalisées par l’inflation élevée dans la mesure où leurs clients remboursent en monnaie dévaluée ; les États, qui cherchent à se financer à moindre coût : les marchés financiers permettent d’émettre des obligations en mettant en concurrence les prêteurs, et de se financer ainsi massivement à un coût plus faible qu’avec les banques. Tous sont pénalisés par l’inflation, qui n’est tenable à un haut niveau que si la croissance économique est forte, ce qui n’est plus le cas à partir du milieu des années 1970 et du double choc pétrolier.

Les années 1980 voient donc s’opérer un retournement : libéralisation des marchés financiers (dérégulation, décloisonnement, désintermédiation selon l’analyse de Bourguinat), modération salariale, priorité à la lutte contre l’inflation. C’est la victoire des épargnants sur les emprunteurs, des rentiers sur les salariés (même si en réalité épargnants, emprunteurs, rentiers et salariés sont souvent les mêmes personnes, les classes moyennes).

Ces marchés financiers ont bien évidemment une utilité indéniable, et Pierre-Noël Giraud détaille plusieurs de leurs fonctions : transfert de la richesse dans le temps (une épargne placée sur les marchés fait des petits) ; financement de l’économie et mise en commun de la richesse (incluant la sélection des projets les plus rentables) ; protection contre le risque et plus généralement gestion du risque (marchés dérivés, marchés assurantiels) ; information (sur les prix, la valeur des actifs, la rentabilité des projets) ; règlement (c’est-à-dire organisation du système des paiements). Il n’est donc pas question de prétendre se passer des marchés financiers.

La finance est très utile, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas sans risques. Nous en avons étudiés quelques-uns. La finance fait commerce de promesses (d’où le titre de l’ouvrage de Pierre-Noël Giraud), c’est-à-dire de droits sur la richesse future. Or le futur ne peut jamais être connu avec une certitude absolue, malgré tout le talent des meilleurs probabilistes armés des techniques mathématiques les plus pointues et possédant les données les plus récentes. Ainsi, pour des centaines de raisons diverses et variées, la richesse future peut être plus faible qu’attendue. Cela engendre des instabilités économiques et des conflits de répartition, car il faut nécessairement que les droits en excès soient réduits, c’est-à-dire que quelqu’un paye les pots cassés, que ce soit le trader, le contribuable, l’actionnaire, l’entrepreneur, le salarié ou le consommateur.

Les marchés financiers sont ainsi structurellement instables, car ils créent en permanence des droits sur la richesse future, qui doivent être liquidés lorsqu’ils sont en excès par rapport à la richesse créée. De plus, les marchés financiers sont déterminés par des modèles d’interprétation autoréférentiels mimétiques et subissent l’aléa des prophéties autoréalisatrices : il suffit qu’une croyance majoritaire se développe, fut-elle stupide ou erronée, pour qu’elle s’auto-justifie d’elle-même à posteriori, puisqu’il vaut mieux sur les marchés avoir tort avec tout le monde que raison tout seul, à moins de disposer d’une information dont personne d’autre ne dispose. Selon leur nature et en particulier selon que les conditions de la concurrence pure et parfaite sont plus ou moins bien remplies, les marchés financiers remplissent donc plus ou moins bien leurs fonctions, notamment l’allocation des ressources, la gestion du risque et la recherche, la sélection et la mise au jour de l’information pertinente.

Au final, les marchés financiers amplifient (à la hausse comme à la baisse, en bien comme en mal) les mouvements qui affectent l’économie réelle. Ils sont touchés par des phénomènes de bulles spéculatives et donc de krach lorsqu’elles éclatent. Ils financent la croissance mais peuvent aussi la desservir.

Finalement, l’utilité des marchés financiers est ambigüe, à l’image de la spéculation, définie comme un achat ou une vente dans le but de revendre ou de racheter plus tard à un prix incertain. Cette activité peut être fort utile car elle augmente la liquidité et la profondeur (le volume des échanges) des marchés, ce qui contribue à réduire leur instabilité et à les rendre plus efficaces. En même temps, spéculation est un terme fourre-tout qui regroupe de nombreuses réalités différentes, du petit boursicoteur du dimanche au trader haute fréquence en passant par le gérant passif de SICAV. Toute spéculation n’est pas bonne et certaines activités produisent de l’instabilité et des krachs : prises de risques excessives (quand le pari échoue), gestion moutonnière attentiste, sans parler des activités illégales : Kerviel et Madoff sont là pour le rappeler.

Plus généralement, c’est la question de l’utilité du capitalisme financier anglo-saxon, qui est posée, c’est-à-dire de ce capitalisme dominé par des actionnaires nombreux et diffus, exerçant leur contrôle sur l’entreprise en arbitrant entre les placements les plus rentables. Loin des clichés sur la finance aveugle et court-termiste, Pierre-Noël Giraud estime que la réponse à cette question n’est pas évidente. Le “nouveau” capitalisme, dominé par la finance et les investisseurs institutionnels, stimule la destruction créatrice schumpétérienne, dans ses bons comme dans ses mauvais côtés.

Dans ses bons côtés, quand le capitalisme financier pousse à la sélection et à l’émergence de projets rentables et novateurs, quand il permet d’en évaluer le risque, facilite leur financement, et au final sert la croissance et l’emploi ; dans les mauvais, quand l’exigence de rentabilité est si élevée que les entreprises ne peuvent plus investir à long-terme ou quand elle pousse à l’externalisation ou à la  suppression des activités jugées non rentables, impliquant de nombreux licenciements.

Ce qui est certain, c’est que ce type de capitalisme entraîne une redistribution des richesses, avec des gagnants et des perdants, ou plutôt, ceux qui gagnent beaucoup, et ceux qui ne gagnent pas grand chose, éventuellement perdent. Du côté des gagnants : salariés qualifiés, dirigeants, rentiers, ceux qui vivent des revenus du capital ; du côté des perdants relatifs ou absolus : États (qui sont mis en concurrence fiscale), salariés qui n’ont pas d’autres revenus et en particulier salariés non-qualifiés, qui sont plus facilement remplaçables et plus rapidement remplacés dans un modèle dominé par la flexibilité et la concurrence généralisée. On observe d’ailleurs une hausse des inégalités depuis la fin des années 1980.

En ce qui concerne les États, ils doivent, dans un monde globalisé et traversé par des mouvements rapides de capitaux, choisir entre une politique monétaire autonome (objectif interne) et des taux de change fixes (objectif externe). C’est le trilemne de Mundell. Les exigences des marchés vis-à-vis des États se font plus fortes dans le capitalisme financier, en particulier à propos du maintien de la valeur de la monnaie, sans qu’on puisse pour autant parler de “dictature des marchés financiers”, expression galvaudée et surtout excessive. L’essentiel de la pression des marchés financiers sur les États concerne l’inflation, ce qui est certes une contrainte puisque cela revient à opérer une redistribution en faveur des épargnants et des salariés précaires, et au détriment des emprunteurs et des salariés stables. Mais on est loin de pouvoir parler de dictature : les marchés financiers n’ont jamais exigé d’un pays qu’il adopte un système de retraite par capitalisation, abandonne l’école publique, n’investisse pas dans les hôpitaux et les infrastructures, renonce à la transition énergétique, et n’ont même que rarement émis des avis sur le niveau optimal des dépenses publiques ou la répartition de la charge fiscale entre classes moyennes et classes supérieures. Notons par ailleurs que cette exigence de maintien de la valeur de la monnaie favorise les quelques pays qui ont la chance de disposer d’une monnaie internationale (à commencer par les États-Unis), c’est-à-dire une monnaie avec laquelle ils peuvent régler directement leurs importations, sans avoir besoin d’acheter la devise de l’exportateur.

Plus généralement, c’est tout un arbitrage qu’il faut comprendre : le système bancaire et financier sert généralement la croissance et prétendre se passer des fonctions qu’il remplit, c’est prendre le risque de moins de croissance, donc de moins de richesse, et de plus de chômage. Beaucoup d’économistes considèrent aujourd’hui que les Trente Glorieuses (cette période courant des années 1950 aux années 1970-80 avec une très forte croissance et un chômage faible sans la dominance des marchés financiers et de la mondialisation tels qu’on les connaît aujourd’hui), est une parenthèse, une exception dans l’histoire économique, avec une croissance de rattrapage portée par une conjonction particulière de circonstances favorables qu’on ne pourrait que très difficilement retrouver aujourd’hui :  fort progrès technique, besoins de la reconstruction d’après-guerre, endettement des États et boom démographique. En même temps, tout en servant la croissance, les marchés financiers impliquent une instabilité récurrente et le règlement des conflits de répartition par des krachs et des variations brutales de la valeur des actifs, avec tout ce que ça implique comme difficultés pour l’économie réelle (là où dans années 1960, les conflits de répartition se réglaient par la méthode douce, l’inflation).

Dits en termes un peu caricaturaux : la croissance (donc l’emploi), où la stabilité financière, il faut choisir. Tous les gouvernements du monde choisissant généralement la croissance et l’emploi, affirmer qu’il y aura d’autres crises financières et économiques est quasiment une tautologie.

Dans l’article suivant, nous parlerons des pistes de réforme possibles.

2 réflexions sur “Quelles réformes pour le capitalisme financier ? (1/2)

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