Le vote à droite et le vote ouvrier

Je propose une correction pour deux sujets donnés récemment à mes élèves de Sciences Politiques. C’est d’actualité…

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SUJET A : Pourquoi vote-t-on à droite ?

Issu de la Révolution française, le clivage gauche-droite structure les oppositions politiques de nombreux pays. Même si la pertinence de ce clivage est parfois remise en question, deux-tiers des Français continuent de se positionner sur une échelle gauche-droite, signe que les identités politiques demeurent prégnantes.

Diverses raisons expliquent, d’une part, la proximité affective avec certains partis, et d’autre part, le comportement politique, c’est-à-dire l’ensemble des activités de participation politique exercées par les individus : voter, manifester, adhérer à un syndicat, faire grève, etc.

Nous nous intéressons ici au cas précis du vote à droite. Nous chercherons à répondre à deux questions : d’une part, quels sont les aspects spécifiques du vote à droite, par rapport aux autres votes ? d’autre part, comment ce vote se transmet et se maintient dans le temps ? Nous verrons dans un premier temps quelles sont les caractéristiques structurelles (notamment les valeurs) attachées à cette identité politique, en s’appuyant sur le document. Dans un second temps, nous verrons comment ces valeurs sont transmises via la socialisation politique.

Le vote à droite est d’abord la résultante d’une identité politique de droite, associée à certaines valeurs. Quelles sont ces valeurs ?

Tout d’abord, il faut remarquer l’importance la liberté économique, soit la défense de la liberté d’entreprendre, le rejet de « l’assistanat » et d’une intervention trop forte de l’Etat dans l’économie, c’est-à-dire in fine la primauté au libéralisme économique (liberté) sur le collectivisme (égalité). Ainsi, l’artisan cité par Daniel Gaxie, D.V, insiste sur la « fierté » d’être chef d’une entreprise de douze employés avec un chiffre d’affaires conséquent, qui s’est élevé « à la force du poignet ». Corolaire de la valorisation de l’entreprenariat, les valeurs de droite sont généralement attachées à la défense du patrimoine économique. Ainsi Daniel Gaxie évoque « une vision du monde qui tend à valoriser l’accumulation économique ». D.V estime « [n]’avoir qu’un seul intérêt, (…) le pognon (…). C’est mon confort de vie, c’est mon avenir, c’est l’avenir de mes enfants ».

Si ce sujet n’est pas abordé dans le document, notons aussi que les valeurs de droite peuvent impliquer, sur le plan sociétal, une défense des traditions, là où la gauche défend généralement un progressisme sociétal. Par exemple ceci peut signifier, pour les courants les plus conservateurs, l’opposition à la légalisation du cannabis ou du mariage pour les personnes de même sexe, ou encore une plus grande importance donnée à des sujets comme l’immigration, l’identité nationale, la sécurité.

Ainsi, on vote à droite parce qu’on se retrouve dans une identité politique de droite, structurée autour de certaines valeurs caractéristiques. Dans une approche holiste, « une personne vote politiquement comme elle est socialement » (P. Lazarsfeld, Paradigme de Columbia). On peut dire que des « variables lourdes », structurelles, déterminent le comportement électoral. En premier lieu la religion : le vote à droite est beaucoup plus fréquent chez les individus déclarant une appartenance religieuse, plus encore chez les pratiquants réguliers. Ainsi D.V qui s’estime de droite, a été élevé dans la religion catholique, et déclare avoir envisagé de devenir « curé ». La profession a aussi une influence importante, ainsi que le secteur d’activité : un artisan du secteur privé, comme D.V, qui vit de son travail mais aussi de son capital, votera beaucoup plus souvent à droite qu’un fonctionnaire du secteur public, qui ne vit que de son travail et qui est attaché à la défense de l’Etat. D’après Nonna Mayer (2003), le vote à gauche est supérieur en moyenne de 10 points dans le public, par rapport au secteur privé.

Mais comment ces valeurs sont transmises ? C’est la question de la socialisation politique (transmission de normes et de valeurs politiques). La première influence est celle de la famille, qui structure l’identité politique dès l’enfance, par imitation et interactions quotidiennes entre parents et enfants. Elle peut aussi déterminer une proximité partisane, c’est-à-dire un attachement affectif durable à certains partis (paradigme de Michigan). Ainsi, les parents de D.V sont probablement eux-mêmes de droite, et ont transmis ces valeurs, cette identité à leur fils.

Cependant, les instances de socialisation secondaire (école, groupes de pairs, médias) peuvent jouer un rôle plus ou moins direct dans le comportement politique (voter, manifester par exemple). Deux-tiers des individus sont du même bord politique que leurs parents mais ils ne votent pas forcément pour les mêmes partis. Pour Annick Percheron, spécialiste de la socialisation politique, les individus ne sont pas passifs, il n’y a pas reproduction mais « réassimilation dans une certaine continuité », avec des cas de ruptures possibles. Ainsi D.V, tout en se sentant de droite, déclare ne pas vraiment savoir pourquoi, et s’intéresser peu à la politique.

Dans une approche plus individualiste, on peut remarquer que les évolutions récentes de la volatilité politique et la chute de certains indicateurs traditionnels du vote de classe (comme l’indice d’Alford, passé de 30% environ à 15% environ sur la période 1950-1990) invitent à s’intéresser à l’émergence d’un vote sur enjeu, dominé par des électeurs rationnels comparant l’offre politique comme des consommateurs. Dans ce cas, le vote à droite ne serait que la résultante ponctuelle des positionnements des hommes et des femmes politiques sur certains enjeux, et de la réaction des électeurs à ces positionnements. Par exemple, si un homme politique, issu d’un parti de droite, se positionne contre les 35h, et que des électeurs adhèrent à cette position, ils voteront pour ce candidat. Dans ce cas, le vote à droite n’est pas déterminé, et dépend des enjeux de l’élection : un électeur « de gauche » peut voter à droite s’il adhère à l’enjeu, et un électeur « de droite » ne pas voter à droite s’il n’y adhère pas.

En conclusion, on peut dire que le vote à droite est la résultante d’une identité politique spécifique, structurée autour de certaines valeurs, et qui se transmet principalement via les instances de socialisation primaire. Il peut aussi être le fruit de positionnements spécifiques des politiciens sur des enjeux précis.

SUJET B : Comment expliquer les évolutions du vote ouvrier ?

Le vote ouvrier est traditionnellement associé à la gauche. En effet, ce qu’on appelle le « mouvement ouvrier », un ensemble de structures politiques, associatives et syndicales centrées sur le monde ouvrier, a été longtemps associé au marxisme et à ses relais en France : parti communiste français (PCF), journal l’Humanité, etc. Ainsi, à l’élection présidentielle de 1988, seuls 9% des ouvriers votent pour le candidat de la droite (Jacques Chirac), contre 20% des cadres (document 2). A la même élection, ils sont 41% à choisir François Mitterrand !

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Cependant, le vote ouvrier a évolué. L’indice d’Alford, qui mesure de façon simple le vote de classe, est ainsi passé de 30% dans les années 1950 à moins de 15% dans les années 1990. Dans le même temps, le vote ouvrier à droite et à l’extrême-droite a progressé : en 2007, les ouvriers sont plus nombreux à choisir Nicolas Sarkozy (26%) que Ségolène Royal (25%). Dans le même temps et à l’exception de 2007[1], le vote ouvrier pour le Front National progresse, passant de 17% des ouvriers (1988) à 23% (2002).

Comment expliquer ces évolutions ? Nous évoquerons dans un premier temps, dans une approche holiste, les transformations économiques et sociales de la société française, ayant fortement touché le monde ouvrier. Nous évoquerons aussi, dans une approche plus individualiste, la transformation de l’offre politique de droite.

On remarque que le vote FN est très marqué géographiquement : il est développé dans le nord et dans le sud-est de la France, et plus faible ailleurs (Todd et Le Bras, 2012).

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Or, le nord est une région anciennement très industrialisée, qui a beaucoup souffert du départ de grands groupes industriels, avec la mondialisation et la concurrence de pays à bas salaires. Ainsi, dans ces régions des secteurs comme l’industrie automobile, la sidérurgie, la métallurgie, les mines, ont connu progressivement une véritable hémorragie de l’emploi, touché par de multiples délocalisations. Les ouvriers, dépités et déçus par la gauche, se tournent alors vers d’autres partis, notamment la droite et le FN. Le document 1 illustre ce dépit, voire cette colère des ouvriers : « ils n’ont qu’une envie, se casser (…) après toutes ces transformations, on est dégoûtés ».

Source : Les Echos.

Mais les transformations économiques n’expliquent pas tout. Dans le même temps, la France a connu de multiples transformations politiques et sociétales qui ont contribué à développer le vote ouvrier pour la droite. Remarquons d’abord que l’effondrement, au tournant des années 1990, de la seule autre alternative au capitalisme (le communisme) met un terme à l’espoir d’un « autre système », plus encore d’une « révolution prolétarienne » au sens marxiste. Aujourd’hui, l’influence politique du PCF est beaucoup plus faible que par le passé. Par ailleurs, le développement des médias de masse, l’ascension sociale de nombreux ouvriers sous l’effet de la forte croissance des Trente Glorieuses (hausse des revenus et des qualifications avec la massification scolaire) ont contribué à la chute de la conscience collective ouvrière, et donc le vote de gauche qui y était associé.

Cette chute a pu être renforcée par les évolutions du marché du travail : l’avènement de la flexibilité contribue à isoler les salariés, à individualiser leurs rapports, et réduit la possibilité d’actions collectives. La chute du taux de syndicalisation (40% dans les années 1960, 10% à peine aujourd’hui), traduit ces évolutions. Le travail ouvrier devient une honte (de ne pas avoir réussi à s’élever davantage dans la société), plus qu’une fierté. En 1999 dans leur enquête à l’usine de Sochaux, S. Beaud et M. Pialoux parlent de « forces négatives unissant les ouvriers » : peur du vieillissement et du déclassement, ruptures générationnelles, nouveaux clivages. Les déclarations de Carlos dans le document 1 illustrent cette analyse : « [aujourd’hui] c’est chacun pour soi. Avant, on était fiers de travailler ici. ». Or, les valeurs individualistes, la valorisation de l’esprit d’entreprise et de l’accumulation privée du capital, sont plus caractéristiques d’une identité politique de droite.

Par ailleurs, la société française a aussi connu, tout au long de la deuxième moitié du 20ème siècle, une importante immigration (notamment maghrébine avec le regroupement familial), qui a profondément modifié l’identité sociologique de certains quartiers et de certaines villes, notamment dans le sud-est de la France. Cela a été diversement vécu. Il y a parfois eu de fortes tensions, jusqu’au rejet de l’immigré, renforcé par la crainte du chômage (sur le mode « les immigrés nous prennent nos emplois »). Cela pourrait expliquer la montée du vote à l’extrême-droite chez certains ouvriers, car le rejet de l’immigration est souvent caractéristique de cette tendance politique.

Dans une analyse plus individualiste, on peut aussi noter que certains partis, et notamment le Front National, ont eux-mêmes fait évoluer leur « offre politique », séduisant de nombreux ouvriers. Sur le plan économique, la ligne politique de Marine Le Pen a ainsi été beaucoup interventionniste que ne l’était celle de son père : dénonciation des délocalisations et de la mondialisation, appel à l’intervention de l’Etat, rejet des « technocrates européens » et défense de la sortie de l’euro, tout en adoptant par ailleurs des idées plus libérales, propres à attirer des ouvriers parfois surendettés (document 1), concernant notamment la fiscalité (baisse des impôts). Cette stratégie politique a pu favoriser l’adhésion des classes populaires au niveau culturel et scolaire bas, dans la mesure où il s’agit souvent de propositions « populistes » ou « démagogiques », consistant à proposer des solutions simples à des problèmes complexes, semblant favoriser immédiatement les classes populaires (contre la baisse du pouvoir d’achat, moins d’impôts, contre les délocalisations et l’immigration, la fermeture des frontières, contre l’Europe, la sortie de l’euro, etc.). Rationnellement, le vote FN correspondrait alors davantage aux aspirations d’un électorat ouvrier, marqué lui aussi par le vote sur enjeu.

En conclusion, on peut dire que les évolutions du vote ouvrier, plus marqué à droite qu’auparavant, s’expliquent par de nombreux facteurs : transformations sociétales et économiques ayant particulièrement touché la classe ouvrière, modification de l’offre politique d’extrême-droite. Pour autant, si le vote ouvrier s’est « droitisé », on peut se demander dans quelle mesure cette droitisation concerne les ouvriers qui votaient auparavant PCF. Car la volatilité externe (surtout aussi extrême, en passant par exemple du PCF au FN) reste rare. Le monde ouvrier, traversé par de nombreux clivages (entre jeunes et vieux, entre français et étrangers, entre qualifiés et non qualifiés, entre précaires et intégrés), n’est pas homogène et connaît, comme tous les groupes sociaux, des tensions politiques internes.


[1] Année particulière dans la mesure où le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, avait phagocyté une partie des électeurs d’extrême-droite

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