Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt

Je viens de terminer un livre du journaliste américain Stephen Smith intitulé Négrologie : Pourquoi l’Afrique meurt. Paru il y a une dizaine d’année, ce livre a pour (vaste) ambition d’entreprendre une synthèse engagée sur les problèmes économiques, politiques et socioculturels de l’Afrique subsaharienne (l’auteur exclut de son analyse l’Afrique du Nord). De nombreux sujets sont abordés : situation actuelle de l’Afrique, aide au développement, identité africaine et panafricanisme, relations avec l’Occident, etc.

Comme le titre le laisse supposer, l’ouvrage est volontiers polémique, et suscita d’ailleurs quelques controverses à sa sortie. Sans doute a-t-il de nombreux défauts : une tendance journalistique à accumuler des statistiques sans s’interroger sur la pertinence et la validité de ces données : on sait par exemple que le PIB est notoirement sous-estimé en Afrique, du fait de l’importance de l’économie informelle. Pour certains pays, le PIB/habitant n’a aucune signification, compte tenu du manque de données tant économiques  (manque de cadastre…) que démographiques ; un manque de rigueur dans l’écriture, qui tend parfois à privilégier les questions aux réponses, le style à la méthodologie, le sarcasme à la nuance. Développant sa thèse sur de longues pages (si l’Afrique va mal, c’est qu’elle se suicide) l’auteur ne prend pas suffisamment la peine d’approfondir les mécanismes culturels, économiques, sociopolitiques à l’œuvre en Afrique subsaharienne. Le livre regorge de faits et de noms, mais il est globalement sous-théorisé. Cela pose la question de savoir à qui il s’adresse. Car il est un peu trop pessimiste pour le grand public, un peu trop journalistique pour les spécialistes de l’Afrique et un peu trop sévère avec les Africains pour les Africains eux-mêmes… De toutes ces limites, le plus dérangeant est peut être l’excès de pessimisme : même si Smith prétend, à plusieurs reprises, ne pas chercher à accabler l’Afrique et les Africains, difficile d’espérer quoi que ce soit pour le futur de ce continent après avoir lu Négrologie. Même la réussite sud-africaine est égratignée : hécatombe du sida, violence de la société, tensions politiques.

Ces critiques étant posées, soulignons que Négrologie est un livre prodigieusement documenté sur l’Afrique noire, ses atouts et ses tares (surtout ses tares). D’abord, l’auteur connait son sujet, puisqu’il a parcouru le continent pendant plus de vingt ans, correspondant Afrique pour Reuters, RFI, puis Libération et Le Monde (quoique américain, Smith écrit principalement en français). De plus, son regard est sans concession : les questions qu’il pose, les problèmes qu’il soulève, sont souvent justes, et constituent une excellente première approche sur cette vaste question du présent et du futur de l’Afrique subsaharienne. Si Smith n’a pas la prétention de clore tous les débats, au moins, il les soulève, ce qui n’est pas le cas de beaucoup de discours sur le sujet, tenant soit du victimisme outragé (« Pauvres Africains qui ne peuvent pas s’en sortir par eux-mêmes et/car ils sont exploités par l’Occident ») ou de l’indifférence raciste (« Laissons les sauvages se bouffer entre eux »). Smith parvient à éviter ce double piège : son regard acéré renvoie les Africains à leurs responsabilités, mais on sent bien qu’au fond, il aime profondément l’Afrique et les Africains, il veut comprendre, il veut expliquer, qui aime bien châtie bien. A cet égard les quelques procès en racisme qui lui ont été fait sont d’un ridicule achevé ; on peut vouloir insister sur la responsabilité de l’Occident (Smith ne prétend à aucun moment qu’il faut l’en exonérer), mais le caractère infantilisant de cette vision des choses obère complètement les responsabilités africaines, et permet aux mauvais dirigeants de s’en tirer à bon compte, le victimisme tenant lieu d’évaluation des politiques publiques. Quant à dire que Négrologie, écrit par un occidental blanc, n’est pas légitime, il s’agit d’une critique…raciste.

Comme j’en ai l’habitude, j’établis ici une recension du livre sans aucun commentaire. Je ne suis responsable que de l’organisation et du titre des parties (sauf les indispensables crochets, de temps en temps, qui permettent de suivre l’argumentation), tout le reste, à la virgule près, est citation du livre. Chaque nouveau paragraphe renvoie à un passage différent du livre.

1. La situation actuelle de l’Afrique

1.1. Absence de démocratie

(…) le bilan d’une décennie de procédures électorale est déprimant : certes, entre 1990 et 2000, quatorze chefs d’États ont quitté le pouvoir à la suite d’une défaite dans les urnes, contre un seul au cours des trente années précédentes ; cependant, à la fin 2002, encore vingt et un des cinquante-trois chefs d’État africains exerçaient leurs fonctions depuis plus de quinze ans, trois d’entre eux (…) étant au pouvoir depuis plus de trente ans.

La démocratie n’existe qu’à travers ses (é)preuves. Si c’est vrai, en Afrique comme ailleurs, il faut aussitôt rappeler une évidence chassée du camp de la « bonne » conscience, une pensée suspectée de racisme : la démocratie n’a pas actuellement de base sur le continent. Prétendre le contraire reviendrait à soutenir que la démocratie n’est pas une culture liée à une histoire et à des conditions, mais un kit institutionnel dont, mode d’emploi à la main, n’importe quelle société peut disposer, s’il le faut sur commande.

« La démocratie suppose une population qui sache lire et écrire, une classe moyenne qui paie les impôts, une administration capable de fonctionner –et la pacification de la guerre civile. Si ces conditions préalables ne sont pas remplies, les élections générales minent bien souvent la cohésion sociale, accentuent les oppositions et procurent (…) des partisans et des fidèles aux agitateurs qui répandent la haine de l’étranger. » Wolfgang Sofksy.

(…) On n’apprend pas à être indépendant. On peut seulement l’être à sa manière, plus ou moins mal. Il en sera de même pour la démocratie. Le continent ne l’apprendra pas sous tutelle. Il la trouvera, ou la manquera, à partir de ses propres erreurs. Comme l’a bien résumé le président Ivoirien, Laurent Gbagbo, « l’Afrique devra faire sa révolution de 1789 en présence d’Amnesty International. » Ce ne sera pas facile.

1.2. Guerres et massacres

Nous y sommes, des Africains se massacrent en masse, voire –qu’on nous pardonne !- se « bouffent » entre eux. Les 3,3 millions de morts au Congo-Kinshasa viennent après quelques 800 000 suppliciés au Rwanda en 1994 ; après 200 000 Hutus qui ont trouvé la mort, entre octobre 1996 et mai 1997, dans la jungle de l’ex-Zaïre ; après 300 000 victimes d’un génocide rampant au Burundi depuis 1993 ; après 300 000 victimes de la faim et des violences en Somalie, pays sans État depuis 1991 ; à la suite d’autant de morts, au moins, durant une décennie de saturnales au Libéra, de même qu’en Sierra Léone…cette comptabilité morbide est loin d’être exhaustive. Combien de mort au Soudan, où la –seconde– guerre civile dure depuis plus de vingt ans ? Combien en Angola qui, jusqu’à la mort de Jonas Savimbi en février 2002, n’a pratiquement pas connu la paix depuis son indépendance en 1976 ? Combien de victimes en Casamance, au Congo-Brazzaville, où des centaines de milliers de personnes apeurées ont vécu de longs mois en se nourrissant de racines et de baies sauvages ? Et combien de tués, depuis septembre 2002, en Côte-d’Ivoire ?

Attachée à ses traditions, l’Afrique a-t-elle davantage tardée à changer que d’autres parties du tiers-monde ? Controversée, la question se plaide dans les deux sens. Eu égard au retard du continent noir, on peut estimer rapide sa conversion à la modernité ; saisi par le statisme des comportements, et de ses conséquences dramatiques, par exemple pour ce qui est des mutilations sexuelles des femmes (plus de 90% des Maliennes, Somaliennes, Ethiopiennes et Soudanaises sont excisées, la moitié des Béninoises et des Togolaises), le coût d’une « africanité » peut paraître exorbitant.

1.3. Absence d’infrastructures

A-t-on le droit de s’interroger sur les « capacités institutionnelles de l’Etat postcolonial », alors qu’il n’y a guère un aéroport en Afrique qui soit convenablement administré, plus de services postaux qui fonctionnent, que la distribution d’eau et d’électricité a dû être confiée, presque partout, à des groupes étrangers (…) ?

Sur le plan agricole, l’Afrique (…) est partie avec de sérieux handicaps. N’ayant inventé ni la roue, ni la poulie, ni la charrue, n’ayant connu ni des réserves fourragères ni la traction animale (et donc, pas la charrette pour transporter le fumier, l’engrais le moins cher et le plus disponible, d’où la nécessité de longues jachères pour ses sols), l’Afrique reste à ce jour très en retard –de deux millénaires par rapport à la Chine– dans la maîtrise de l’eau, et donc de ses cultures irriguées, l’aménagement hydraulique des bassins fluviaux étant toujours l’exception plutôt que la règle.

1.4. PIB très faible

Le continent Africain, à l’exception de l’Afrique du Sud, a produit en 2002 autant de richesses que l’Espagne, avec 800 millions d’habitants d’un côté, et 40 millions de l’autre. Le PNB de la France, avec 60 millions d’habitants, est trois fois supérieur à celui de l’Afrique tout entière…

1.5. État en déréliction

Un ancien coopérant en Afrique, Norbert Elias, enseignant au Ghana de Kwame Nkrumah pendant deux ans –de 1962 à 1964– est reconnu comme l’un des meilleurs théoriciens de la « sociogenèse de l’Etat ». Dans son livre phare, Sur le processus de la civilisation, paru en Allemagne en 1969 (…) il explique que l’État moderne s’est construit sur un double monopole constituant les deux faces d’une même médaille : le monopole militaire et le monopole fiscal. « La libre disposition des moyens militaires est retirée au particulier », écrit-il. L’État ayant par ailleurs l’exclusivité de la levée de l’impôt, celui-ci cesse d’être un tribut dû à une domination pour devenir le bien commun des citoyens. Constatons l’évidence : au regard de cette définition, l’État moderne n’existe pas dans la plupart des pays au sud du Sahara. Car la violence s’y est (re)privatisée, des entrepreneurs politiques y entretiennent des milices ou factions armées, des « seigneurs de la guerre » se taillent des fiefs dans des territoires que l’État a cessé d’administrer. De même, la capacité extractive du pouvoir établi est à la fois dérisoire et effrayante, oscillant entre l’extorsion de fonds et le paradis fiscal. D’un côté, la mise en coupe réglée du secteur formel de l’économie par une imposition abusive et le prélèvement de droits douaniers exorbitants s’assimile en effet au racket couramment pratiqué, en dehors de la sphère étatique, qui est donc loin de jouir d’un monopole ; d’un autre côté, la pression fiscale est extraordinairement faible, de l’ordre de 10% du PIB dans les pays subsahariens, soit entre un quart et la moitié du taux des pays développés (…).

Le chef de l’État, fut-il un Ronald Reagan ou un Silvio Berlusconi, est entravé dans ses foucades (contrairement aux Jean-Bedel Bokassa, Idi Amin Dada ou Macia Nguema –pour ne citer que des « ex » dont le champ de l’arbitraire n’a pas été circonscrit) par la permanence de l’État, l’inerte résistance d’une administration obéissant à ses règles.

1.6. Non-répartition des richesses du sol

Esprit original, l’économiste Jean-Louis Gombeaud aime à poser cette question : « Et si la France avait colonisé le Japon plutôt que l’Afrique ? » De quoi mettre mal à l’aise une tablée de belles âmes. Car, à défaut d’avoir été colonisé, le Japon a été forcé à l’ouverture –« violé », pourrait-on dire– par la marine de guerre américaine en 1886. De vieille culture, dépourvu de richesses naturelles mais doté d’une population déjà largement alphabétisé, l’archipel, alors bloqué dans son essor, s’est mis à assimiler ce qui fondait la supériorité de ses « envahisseurs ». On connaît la suite. Aujourd’hui, le Japon est riche, ou, comme on devrait plutôt dire : les Japonais sont riches, la terre qu’ils habitent étant toujours aussi ingrate. De la même façon, mais à l’opposé, les Africains sont pauvres, mais sur un continent globalement mieux loti par la nature. Ils vivent dans la misère, même dans un pays comme le Congo-Kinshasa, « scandale géologique » regorgeant de richesses du sous-sol. Dans d’autres États bénis des dieux, par exemple les importants producteurs de pétrole que sont le Nigéria, l’Angola, le Gabon ou le Congo-Brazzaville, le brut n’a que souillé l’environnement, servi de carburant à des guerres civiles, et enrichi une infime minorité au détriment du plus grand nombre.

1.7. Corruption et népotisme

Au Gabon par exemple, le tribalisme n’est pas un vain mot. Père de la nation, Omar Bongo préside aux destinées de la nation depuis 1967 [NB : il est mort en 2009]. Son fils Ali, qui ambitionne de lui succéder [NB : il lui a bien succédé], occupe depuis de longues années le portefeuille stratégique de la Défense. La fille ainée du chef de l’Etat, Pascaline, est directrice du cabinet présidentiel, en même temps que vice-présidente de la compagnie pétrolière Elf Gabon (…). Les petits frères et sœurs d’Ali et de Pascaline sont également bien placés dans l’appareil d’Etat et les grandes entreprises publiques (…) Jeff Bongo est ainsi directeur à la programmation des règlements à la Trésorerie générale ; Christian Bongo, directeur général de la Banque gabonaise du développement (BGD) et président du Trangabonais ; (…) Alex Bongo, directeur financier de Gabon Télécom ; Nadine Bongo, directeur général de l’hôtel Atlantique (…) et ainsi de suite. (…)

En France, où une fille du président, chargée de son « image », a succédé à l’Élysée à un fils du prédécesseur, Jean-Christophe Mitterrand, surnommé « papa m’a dit » du temps où il était conseiller de son père pour l’Afrique, on serait mal venu de dauber sur la familiarité du pouvoir au sud du Sahara, à un moment où les épouses de plusieurs ministres –Nicolas Sarkozy, Luc Ferry– occupent des fonctions dans les antichambres de leurs maris. Au moins cette République des « parents », bien que sous-développée par rapport au « modèle » africain, pourrait-elle aider à mieux comprendre le tribalisme dans sa banalité : quand on est sur la corde raide d’un mandat public, à qui faire confiance sinon à ses proches, de la même famille ou tribu, surtout quand celle-ci partage avec le titulaire sa langue maternelle et l’affectivité de l’univers socio-culturel dans lequel il a grandi ? Ce qui est fréquemment le cas en Afrique, cette Tour de Babel où ce n’est pas Pentecôte tous les jours, où doivent « cohabiter » une soixantaine d’ethnies en Côte d’Ivoire, plus de deux cents au Nigéria, près de trois cent cinquante au Congo-Kinshasa… Dans sa garde rapprochée ou à un autre poste exposé aux tentations, notamment pour la gestion de la matière première dont dépend le salut du pays, qui ne voudrait pas pouvoir compter sur un « frère » ou une « sœur » ayant le sort lié aux siens ? (…) D’ailleurs, dans n’importe quelle organisation internationale, les ressortissants d’un même pays –ou les membres d’une même communauté linguistique– se font la courte échelle, à moins de se détester à titre individuel. (…) Eu égard à la primauté de la parenté en Afrique, est-il alors étonnant que des réseaux familiaux « doublent » une haute administration, au demeurant sans tradition de service public et de loyauté au gouvernant du moment. Expliquer n’est pas excuser…

2. Les relations avec l’Occident

2.1. Le pillage des ressources naturelles

L’Afrique du XXème siècle, surtout durant la guerre froide, fut le continent des minerais « stratégiques », notamment pour les industries d’armement occidentales. Réduite à une carte géopolitique, avec un sanctuaire inexpugnable à sa pointe méridionale, le pays de l’apartheid qu’était alors l’Afrique du sud, et des bastions, notamment pour l’uranium, que constituaient l’ex-Zaïre et le Niger, mais aussi le Gabon pour le manganèse ou la Guinée pour la bauxite, l’Afrique fut en ce temps une richesse bien gardée pour un petit tiers des richesses mondiales du sous-sol. De cette époque subsiste l’idée d’un « pillage » de l’Afrique, qui escamote le fait que les plus grands exportateurs de minerais sont les pays développés (Canada, États-Unis, Russie, Ukraine, etc.) et empêche de comprendre le désintérêt géopolitique qui a frappé, par exemple, l’ex-Zaïre dès la chute du mur de Berlin.

Quand bien même la colonisation se résumerait à la déprédation des territoires conquis, elle n’en expliquerait pas pour autant le sous-développement. En fait, il s’agit d’une confusion entre cause et effet. La soumission de si vastes étendues outre-mer n’a été possible qu’en raison de l’important écart de civilisation entre colonisateurs et colonisés. Ceux-ci ne sont donc pas en retard parce qu’ils sont passés sous le joug colonial mais l’inverse : ils ont été conquis si aisément parce qu’ils étaient sous-développés. Ce qui permet de faire un sort à une autre mystification, corolaire de la précédente : la richesse des métropoles coloniales serait dû au pillage de leurs anciennes possessions. Si c’était vrai, le Portugal, qui n’a décolonisé l’Angola et le Mozambique qu’après la « révolution des œillets », en 1974, devrait rouler sur l’or tandis que l’Allemagne, ayant perdu sa place au soleil après la première Guerre mondiale, aurait du être déclassée, non seulement par lui mais aussi par la France et la Grande-Bretagne…

2.2. Juger les criminels de guerre ?

Le dilemme est réel : inclure toutes les parties prenantes dans le règlement d’un conflit revient à procurer à des tortionnaires ou assassins notoires reconnaissance et honorabilité internationale –en incitant ainsi d’autres à suivre leur exemple. Cependant, sans payer ce tribut aux chefs de guerre, il est impossible, d’abord, de faire parvenir la moindre aide d’urgence aux populations prises en otage, et ensuite, de rétablir une paix durable dans de vastes parties du monde que la communauté internationale ne saurait occuper et administrer.

2.3. Les différences de traitement médiatique

En de nombreuses circonstances, le monde a observé une minute de silence pour les victimes des attentats contre le Wordl Trade Center à New York. S’il voulait, une fois, rendre le même hommage aux victimes du génocide du Rwanda, ce petit pays de 6 millions d’habitants dont plus de deux fois le nombre de morts des Twin Towers –2823– ont été suppliciés quotidiennement, et cela pendant cent jours, il faudrait garder le silence pendant trois heures et demie… qui a conscience de ce déséquilibre ?

3. L’Aide Publique au Développement (APD)

3.1. L’aide est-elle suffisante ?

(…) les 0,7% du PNB [d’APD promise en 1970 par l’ONU] n’ont jamais été atteint, et il s’en faut de beaucoup, sauf par une poignée de petits pays d’Europe du Nord ; quant aux PMA [Pays les Moins Avancés], depuis trente-cinq ans, ce « club des indigents » s’est élargi de vingt-cinq à quarante-neuf États, le dernier en date à l’avoir rejoint, en 2001, étant le Sénégal. (…) Pas assez ! ce n’est jamais faux. Les 300 milliards de dollars donnés à l’Afrique en quarante ans sont inférieurs aux subventions agricoles annuelles des pays riches –350 milliards de dollars. D’ailleurs, pendant la guerre froide, l’APD annuelle de tous les pays donateurs réunis représentait à peine un mois des dépenses militaires cumulées des États-Unis et de l’Union Soviétique.

[Cependant, pour évaluer ce que représente une aide il est peut-être plus pertinent de regarder ce qu’elle représente pour le bénéficiaire, plutôt que pour le donateur]. Pour toute la période de 1960 à 2000, l’Afrique subsaharienne est, per capita, la partie la plus assistée du monde. Selon les chiffres de la Banque mondiale, elle recevait dans les années 1980, bon an mal an, 15 milliards de dollars, soit 31 dollars par habitant, presque le triple de la moyenne –11 dollars– pour l’ensemble du tiers-monde. (…) Dans de nombreux pays, le secteur de l’aide est –après l’État– le deuxième employeur. Entre 1990 et 1995, l’aide extérieure à l’Afrique subsaharienne représentait plus de 50% des recettes et même 71% des investissements des gouvernements bénéficiaires.

3.2. L’aide est-elle efficace ?

Un exemple (…) : en Afrique subsaharienne, près d’un tiers des 150 milliards de dollars investis depuis 1960 dans le réseau routier, en grande partie grâce à l’aide publique, a été gaspillée faute de maintenance, ces routes n’étant plus aujourd’hui qu’une succession de nids-de-poule en saison sèche, et de fondrières pendant la saison des pluies.

(…) Selon les cas, une petite ou une grande moitié que sont les domaines clés comme l’éducation nationale ou la santé publique n’y relevait plus de l’État. En conjuguant leurs efforts, les donateurs –la coopération, les ONG, les Églises, le privé– assuraient ces services de base en son lieu et place. A ce degré de substitution, ne faut-il pas conclure à la complicité des bailleurs de fonds dans l’anéantissement des capacités institutionnelles des États africains ?

L’aide est un « phénomène qui consiste à imposer les pauvres dans les pays riches pour soutenir le mode de vie des riches dans les pays pauvres » Peter Bauer.

Intuitivement, René Dumont avait cerné le problème, en s’irritant d’un propos souvent entendu en Afrique : « cet argent ne nous a rien coûté, qu’importe s’il rapporte peu ». L’agronome commentait : « le développement exigerait justement qu’il rapportât beaucoup ».

3.3. La conditionalité de l’aide

L’aide n’est pas toujours désintéressée (…). L’aide bilatérale est la plus directement « liée ». D’abord au sens propre, parce que ses dons ou crédits à taux préférentiels sont parfois soumis à une clause d’exclusivité réservant l’emploi des fonds au marché du pays donateur. « La France, par exemple, ne donne de l’argent qu’attaché à un élastique, affirme le ministre des Finances d’un pays ouest-africain. Vous l’avez à peine reçu qu’il est déjà reparti pour l’achat d’un bien ou d’un service souvent plus cher qu’ailleurs ». Cette charité bien ordonnée, dénoncée comme une subvention déguisée à l’économie du pays donateur, est mal vue depuis quelques années. Aussi le Japon, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la Norvège ont-ils en grande partie « délié » leur aide. Les États-Unis, l’Italie et l’Allemagne beaucoup moins, comme la France. Le « taux de retour » de l’aide française reste appréciable : pour 100 euros « donnés », 61 reviennent dans l’Hexagone sous forme de commandes.

4. L’identité africaine, la « négritude » et les freins socioculturels au développement

Aujourd’hui, le seul panafricanisme réellement existant, c’est celui de la douleur, des souffrances. Il recoupe, par la misère, « l’illusion identitaire » (Jean-François Bayart) qui consiste à parler de l’Afrique –de l’ensemble d’un continent marqué par une forte diversité– au singulier : ce « pays » auquel se réfèrent les vieux colons, sous-entendu : le pays des Noirs, qui sont tous pareils ; ou cette « mère Afrique » qu’adulent les chantres de la « négritude », racistes à l’envers qui ont intériorisé les préjugés dont ils font l’objet pour mieux les revendiquer.

En 1991, deux ans après la chute du mur de Berlin, Axelle Kabou a publié un libellé de divorce, à la fois personnel et en phase avec la nouvelle donne. Dans son livre Et si l’Afrique refusait le développement ? cette Camerounaise élevée en France taille en pièces la « conscience noire », l’intériorisation du racisme érigée en vertu africaine. Érigeant les « mentalités africaines » comme principal frein au développement, elle ne l’envoie pas dire à ses « frères » et ses « sœurs » du continent (« les seuls au monde à croire que leur développement peut être pris en charge par d’autres qu’eux-mêmes »), ni aux pouvoirs africains (« plus attachés à réclamer des droits élémentaires à l’Occident qu’à les accorder à leurs propres citoyens »). [Kabou considère que trop souvent en Afrique, le développement et la technique sont dédaignés, car assimilés au colonisateur, au Blanc. Elle nomme « complexe de la colonisation » ou « vendredisme », en référence au roman de Defoe, cette tendance en Afrique à rejeter la responsabilité du développement sur l’Occident, qui empêche tout développement économique sérieux de l’Afrique, et justifie en Europe des politiques paternalistes].

En 2002, le langage de vérité de Jean-Paul Ngoupandé ratifie seulement le sort, déjà scellé, de L’Afrique sans la France. Sous ce titre, l’ancien premier ministre centrafricain pourfend la « vacuité du discours de la victimisation qui, loin d’attirer quelque pitié que ce soit, nous infantilise et nous discrédite davantage ».

Qu’est-ce à dire ? Que « les » Africains sont des incapables pauvres d’esprit, des êtres inférieurs ? Sûrement pas. (…) Le succès de ses immigrés en est la meilleure preuve à contrario. Ceux qui parviennent à s’échapper de l’Afrique réussissent en général fort bien, et d’autant mieux qu’ils s’arrachent à la sociabilité africaine (…).

N’est-ce pas la raison profonde pour laquelle l’Afrique, au lieu d’avancer, recule ? Ou plus précisément, n’avance que sous contrainte extérieure, hier colonial, aujourd’hui tutélaire (FMI, Banque mondiale, États donateurs, etc.) ? Le développement, l’Etat, le rang du continent dans le monde, même la santé publique ou l’éducation nationale ne sont pas, en Afrique, le souci du plus grand nombre. C’est une « affaire de Blancs », comme on dit couramment en Afrique francophone.

Une réflexion sur “Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt

  1. Ce qui fait avancer ou reculer un peuple c’est son esprit qui habite son …cerveau. On sent bien que Stephen SMITH par exemple semble avoir compris ceci au sujet de l’Afrique Noire mais trop effrayé par les procès en racisme, il s’est abstenu d’aller aussi loin. Le problème de l’Afrique Noire c’est l’absence de l’esprit africain. Emissions audios gratuites sur youtube sur l’absence de l’esprit africain.
    Shalom
    Rev. Apôtre Joseph TOUBI

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