Dieu existe-t-il ? (3/7)

Athéisme, fondamentalisme, NOMA

On peut schématiquement résumer l’attitude humaine sur le sujet en trois positions :

  • L’athéisme (la science seule), soutient que la rationalité scientifique est fondamentalement incompatible avec la foi religieuse, et que la foi est précisément ce tissu de subjectivité irrationnelle ou émotionnel fondé sur aucune preuve sérieuse. Les croyants seraient, sinon des imbéciles, du moins des gens en-dehors de la Raison et de la science. C’est la position du biologiste britannique Richard Dawkins, qui a beaucoup écrit sur le sujet, reprenant l’aphorisme du philosophe Robert Pirsig : « quand une personne souffre de délire, on appelle cela de la folie. Quand un grand nombre de personnes souffre de délire, on appelle cela une religion » ;

  • Le fondamentalisme (la religion seule), qui prétend que la compréhension du monde peut être trouvée dans les textes religieux ou dans la foi. Ainsi, « lorsque la science et la Bible diffèrent, c’est évidemment que la science a mal interprétée ses données », affirmait Henry Morris, célèbre créationniste américain.

  • Enfin, il existe une position médiane, partagée par de nombreux scientifiques, philosophes et religieux du monde. C’est aussi la position officielle de l’Eglise catholique, exprimée notamment par l’Enyclique Fides et ratio de Jean-Paul II. Cette position soutient que la raison et la foi, la science et la religion sont compatibles dans la mesure où leur domaine d’expertise sont différents. Le paléontologue Stephen Jay Gould a utilisé l’expression non overlapping magisteria (NOMA), principe qui « prône le respect mutuel, sans empiètement quant aux matières traitées, entre deux composantes de la sagesse dans une vie de plénitude : notre pulsion à comprendre le caractère factuel de la Nature (c’est le magistère de la Science), et notre besoin de trouver du sens à notre propre existence et une base morale pour notre action (le magistère de la Religion) »[1]. A la science, la compréhension du monde, de la réalité et les vérités qui y sont liées ; à la religion, les questions d’ordre existentielles, morales, spirituelles. D’un côté le comment, de l’autre le pourquoi. Jean-Paul II affirme ainsi que « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. »[2]

A première vue, cette troisième position parait séduisante et sage. Elle laisse toute liberté aux scientifiques dans leur travail, sans mépriser la foi de milliards de croyants sur la planète. Elle permet d’expliquer pourquoi 93% des Américains croient en un Dieu[3] tout en conduisant des voitures, consultant les prévisions météorologiques ou confiant à un ordinateur le soin de les orienter, ce qui montre qu’ils jugent la science digne de confiance. Elle correspond enfin à notre double nature (que j’ai déjà longuement évoqué) à la fois matérielle (chair, flux nerveux, cellules que la science étudie) et immatérielle (sentiments, passions, spiritualité, que la science ne peut pas entièrement expliquer ou comprendre). La science permettrait de comprendre le monde, et la religion fournirait des réponses aux questions existentielles (Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?) et des solutions aux problèmes moraux (Comment se comporter ? et plus profondément comment être sauvé après la mort ?). Cela signifie concrètement que si je veux soigner le cancer de ma femme, je fais appel à la science (en l’occurrence la médecine) ; mais si je traverse une crise existentielle, ou que je déprime après le décès de ma femme, que je cherche un sens à ma vie, je fais appel à la religion.

La théorie NOMA explique aussi pourquoi de nombreux scientifiques parmi les plus grands ont pu croire en un Dieu-architecte (déisme) ou personnel (théisme). Grégor Mendel, père de la génétique, était un clerc, comme l’était Georges Lemaître, astronome et physicien à l’origine de la théorie du big bang. Lemaître demanda d’ailleurs une audience au pape Pie XII pour faire valoir sa position, celle de la distinction claire entre science et religion. En effet Pie XII, très enthousiasmé par les découvertes de Lemaître dans lesquelles il voyait la confirmation par la science du récit biblique de la Genèse, avait prononcé un discours explicitement intitulé « Les preuves de l’existence de Dieu à la lumière de la science actuelle de la nature ». Pasteur, Ampère, Newton, Avicenne, Pascal étaient tous croyants. Même Darwin avait des positions ambigües à ce sujet, hésitant entre l’agnosticisme et le théisme. Einstein professait une sorte de déisme. Francis S. Collins, dont j’ai cité un livre, est un généticien qui a dirigé le Human Genome Project, ayant abouti à rien de moins que le séquençage complet de notre ADN, après quinze ans de travail. Bref, ces grands savants sont les exemples vivants d’une combinaison possible entre foi et science.

Reste à savoir si cette combinaison est harmonieuse, et c’est en creusant que l’on s’aperçoit que le NOMA pose également de redoutables difficultés. Cette approche veut faire dialoguer science et religion, mais court paradoxalement le risque d’être cloisonnante et d’isoler et la science et la religion. Car en réalité les choses ne sont pas aussi compartimentées. D’abord, parce que la science apporte elle aussi des réponses à certaines questions que l’on aurait pu croire religieuses au premier abord. La théorie du big bang et les développements qui en découlent, les théories de l’évolution répondent –en partie– à la question d’où venons-nous ? Certaines sciences humaines comme la sociologie permettent de comprendre –toujours en partie– les comportements moraux, même si elles ne disent certes pas comment se comporter. De nombreuses théories scientifiques ont des implications dans beaucoup de domaines de la vie, y compris morales ou existentielles, et d’ailleurs, la religion n’est pas la seule institution donnant des repères pour se comporter moralement : elle est concurrencée par la philosophie et de nombreuses sagesses plus ou moins religieuses.

Réciproquement, les religions que l’on trouve dans le monde ne sont pas simplement des philosophies de vie ou des manuels de bonne morale, mais des systèmes qui affirment des vérités très précises sur la réalité. C’est d’ailleurs ce qui distingue une spiritualité d’une religion : la première est individuelle, fort variable d’une personne à l’autre et essaie de trouver un sens à l’existence ou des règles pour l’action : elle est nécessaire et on voit mal comment elle entrerait en concurrence avec la science (bien qu’elle puisse froisser quelques matérialistes) ; la religion, en revanche, implique une Révélation : à un moment où un autre une divinité se manifeste et énonce quelques vérités que des proto-religions, au départ groupes structurés autour de quelques adeptes, se chargent de diffuser. Or cette Révélation implique une adhésion à des affirmations sur la réalité. Un catholique fervent croit non seulement en Dieu –c’est-à-dire en un être Tout-puissant et invisible, à l’origine du monde– mais encore en la possibilité d’une conception virginale et d’une résurrection, en l’existence du Diable, des anges et des démons, etc. Toutes choses insoutenables sur le plan scientifique, car rétives à l’expérimentation méthodique, et même à la plus simple des expériences.

Donc s’il est clair que –ne serait-ce que pour la paix sociale et l’entente cordiale entre les communautés– la position du dialogue entre foi et religion est la plus sage, on ne peut pas ignorer ce qu’il entre de conflits dans ce dialogue. Foi et raison n’ont peut être pas les mêmes magistères, mais quels sont précisément les limites de leurs magistères ? L’interpénétration est courante. La science est confrontée à des questions d’ordre religieux, et la religion ne se contente pas de proposer un chemin pour le Salut : elle affirme des vérités dans le domaine du réel, qui est normalement celui de la science.

Ceci étant dit, le vrai débat demeure l’existence d’un Dieu. Car si l’on admet cette possibilité, tout le reste (conception virginale ou existence des anges) peut en découler. Si un seul être invisible et tout puissant existe, qu’est-ce qui empêche l’existence de son « concurrent » mauvais (le Diable), de serviteurs (les anges), des miracles, etc. ? Si l’on admet une seule entorse aux lois physiques connues, rien n’empêche d’en admettre d’autres. C’est la croyance en Dieu qui est le véritable saut, le reste n’étant pas une grande difficulté du point de vue argumentatif. Le grand adversaire du christianisme qu’était Nietzsche le disait d’ailleurs :

Le christianisme est un système, une vision des choses totale et où tout se tient. Si l’on en soustrait un concept fondamental, la foi en Dieu, on brise également le tout du même coup : il ne vous reste plus rien qui ait de la nécessité.

D’une façon fort différente, Benoit XVI a exprimé une idée proche dans son livre d’entretien avec le journaliste Peter Seewald, Lumière du monde (2009) : « Pourquoi Dieu ne serait-il pas en mesure d’offrir aussi une naissance à une vierge ? Pourquoi le Christ ne devrait-il pas pouvoir ressusciter ? Bien sûr, si je fais moi-même la part de ce qui peut exister et de ce qui ne peut pas ; si c’est moi qui définis les frontières du possible, moi et personne d’autre, alors ce genre de phénomènes sont à exclure. C’est une arrogance de l’intellect que de dire : il y a quelque chose de contradictoire et d’absurde là-dedans, cela suffit à la rendre impossible. Ce n’est pas à nous de décider toutes les possibilités du cosmos, combien de cachent au-dessus et à l’intérieur de lui. »

C’est pourquoi c’est sur cette question que je tiens à me concentrer. Si l’on peut montrer que l’existence d’un Dieu n’a rien d’une idée puérile ou stupide, alors les vérités affirmées par diverses religions, et en particulier les entorses au réel que sont les miracles ou l’existence des anges et d’une vie après la mort, ne le sont pas non plus. La théorie NOMA a des limites, car science et religion se chevauchent et parfois se concurrencent. Alors autant chercher une réponse sur le sujet le plus central et le plus conflictuel qui soit : l’existence d’un Dieu.

Un mot encore sur la violence. Parfois, on entend que discuter de Dieu ne serait pas pertinent car cela a entraîné trop de clivages, trop d’horreurs dans le passé. Notons d’abord que cette vision des choses ignore tout le bien fait au nom de la religion –des saints du 20ème siècle au peintres de la Renaissance en passant par les lois promues par l’Eglise pour défendre l’égale dignité de chaque homme, ou simplement le fait que la religion aide ou permet à un certain nombre de se comporter mieux– pour se concentrer uniquement sur le mal (guerres de religion et fanatismes de tous bords). Mais nous sommes entre gens raisonnables, qui savons s’employer à évoquer les sujets y compris sensibles, dans un esprit de respect absolu. Et puis, avec un tel argument, on finirait par ne plus discuter de rien. Car si l’on fait le compte des horreurs commises au nom de la politique, du peuple, de la science, de la Nation, que sais-je, de quoi pourra-t-on encore parler ? Remarquons que les idéologies explicitement fondées sur l’athéisme n’ont pas été avares de massacres. Ne jetons donc pas le bébé avec l’eau du bain, ne condamnons pas le chêne sous prétexte que son bois a servi à faire une lance. Au contraire, la question de Dieu a si souvent laissée aux extrémismes qu’elle mérite particulièrement qu’on s’y attache sans extrémisme, c’est-à-dire avec un maximum de rationalité, et un minimum d’a priori.

Il ne s’agit pas d’ailleurs tant de chercher à convaincre qui que ce soit que de s’interroger ensemble. Si l’humanité cherche depuis si longtemps, et de façon si intense à ce sujet, c’est que le sujet doit avoir son importance. Nous sommes des êtres spirituels, et cherchons notre origine profonde. Qui ne le ferait pas ? Les personnes nées de gamètes inconnues n’ont de cesse de chercher leurs origines. Venons-nous du hasard ou d’un Créateur ? C’est que se demander d’où nous venons, c’est aussi se demander qui nous sommes.


[1] Stephen Jay Gould, Et Dieu dit : « que Darwin soit », 2000.

[2] Jean-Paul II, Fides et ratio, 1998.

[3] Selon divers sondages cités par Francis Collins dans son live De la génétique à Dieu.

Une réflexion sur “Dieu existe-t-il ? (3/7)

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