Dieu existe-t-il ? (7/7)

De l’origine de l’ordre : la part du hasard

Nous avons affirmé que la complexité ne suffisait pas à démontrer l’existence d’un Créateur. Mais est-ce cela prouve que le hasard peut rendre compte de tout l’Univers ? Pas si vite ! L’origine par le hasard (à 100% si Dieu n’existe pas, rappelons-le) est loin de clore la discussion.

Car en posant que le monde est issu du hasard, on ne fait pas que faire grincer les probabilités. On sait que la matière a évolué. A l’origine, le monde était plus simple, et les premiers êtres vivants n’étaient que des organismes unicellulaires. Plus tôt encore, l’Univers n’était qu’un amas chaud et dense de particules élémentaires, peut être d’une seule particule, l’atome primitif immensément dense et chaud qui contenait déjà toute l’énergie de l’Univers et qui, en explosant, lui a donné naissance, et avec lui les quatre interactions fondamentales qui régissent toute la matière connue : force de gravité, force électromagnétique, forces nucléaire (forte et faible). Mais d’où venait cet atome ? Et ses conditions d’existence ?  Qu’y avait-il avant ? Pourquoi le big bang a-t-il eu lieu ? D’où venait cette soupe primitive de quarks et de gluons ? A cela, la science ne peut aujourd’hui pas répondre. De nombreuses questions restent sans réponse au sujet des premiers instants de l’Univers.

Ce dont nous avons parlé précédemment vaut pour ce qui se passe après le big bang. Mais le big bang, en lui-même, nécessite déjà des conditions et paramètres remarquables. Dire que, suivant le big bang, on peut expliquer par la science (et donc par le hasard) comment les espèces naissent[1], meurent et se propagent n’est pas la même chose que de dire qu’on peut, par le hasard, expliquer le big bang lui-même et ses conditions d’existence : la ou les particules primitives, les paramètres physiques originaires, etc.

Or, s’il n’existe aucun Créateur, cela ne peut signifier que deux choses, au choix :

  • Soit ces particules primitives, ces conditions physiques à l’origine du big bang ont toujours existé. Il n’y a donc pas de « début » à l’Univers. Seule son expansion –après le big bang, par définition– aurait un début. C’était la thèse dominante dans les années 1960, qui pensait l’Univers éternel et immuable, avant qu’on démontre qu’il était en expansion. Certaines théories physiques récentes visant à unifier physique relativiste et physique quantique (comme la théorie des cordes) pourraient revenir à cet argument en interprétant le big bang comme une phase de transition entre un Univers en contraction (avant le big bang) et un Univers en expansion (après). Mais cette thèse signifie qu’il existe des effets sans cause. L’Univers ne serait causé par rien, il n’a pas d’origine. Une autre façon de le dire est qu’il est sa propre origine, il contient sa propre cause, et est éternel. C’est en fait équivalent, car ainsi que Thomas d’Aquin l’a exprimé, « ce qui n’a pas toujours existé a évidemment une cause, tandis que cela n’est aussi évident à l’égard de ce qui a toujours existé ». Mais comment l’Univers peut-il être à la fois effet et cause de cet effet ? C’est contraire à la logique philosophique élémentaire qui veut que tout effet ait une cause forcément distincte d’elle-même[2]. Nous l’observons partout dans la nature : nous-mêmes sommes causés par nos parents, causés par leurs parents, etc. Tout objet mis en mouvement est mu par autre chose. Toute vie a une origine. Si une chose est sa propre cause, cela signifie qu’elle existait avant d’exister, ce qui est absurde. Comment raisonner en se disant que l’Univers n’a pas d’origine, alors que nous en voyons les effets ? On retrouve le vieil argument thomiste du mouvement et de la cause première : « Il faut donc que tout ce qui se meut soit mû par un autre. Donc, si la chose qui meut est mue elle-même, il faut qu’elle aussi soit mue par une autre, et celle-ci par une autre encore. Or, on ne peut ainsi continuer à l’infini, car dans ce cas il n’y aurait pas de moteur premier, et il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas non plus d’autres moteurs, car les moteurs seconds ne meuvent que selon qu’ils sont mus par le moteur premier, comme le bâton ne meut que s’il est mû par la main. Donc il est nécessaire de parvenir à un moteur premier qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel être, tout le monde comprend que c’est Dieu. (…) D’autre part, supprimez la cause, vous supprimez aussi l’effet. Donc, s’il n’y a pas de premier, dans l’ordre des causes efficientes, il n’y aura ni dernier ni intermédiaire. Mais si l’on devait monter à l’infini dans la série des causes efficientes, il n’y aurait pas de cause première ; en conséquence, il n’y aurait ni effet dernier, ni cause efficiente intermédiaire, ce qui est évidemment faux. Il faut donc nécessairement affirmer qu’il existe une cause efficiente première, que tous appellent Dieu »[3].
  • Soit il n’y avait rien avant. Aujourd’hui, c’est la seule hypothèse que le scientifique peut accepter, même s’il ne peut la démontrer. La démonstration que l’Univers est en expansion implique qu’en remontant le temps, on trouve un Univers de plus en plus petit et dense. Le big bang nous indique le point chronologique le plus ancien auquel nous puissions remonter. L’Univers a un début. Mais qui dit début, dit commencement, c’est-à-dire distinction entre l’avant et l’après. Si le big bang est le début du monde, alors il y a eu un point dans le temps où il n’y avait rien, et puis le big bang, et puis nous. Mais alors, cela signifie que du rien peut produire quelque chose, que les conditions et les éléments générant le big bang, ou le big bang lui-même, sont apparus ex nihilo. Une fois encore, c’est une affirmation très difficile à soutenir et à comprendre. On peut comprendre qu’un tout petit nombre d’éléments et de constantes physiques puissent, sur un temps d’évolution très long (plusieurs dizaines de milliards d’années, 500 millions d’années entre l’existence d’un climat physico-chimique propice à la vie et les premières traces de vie fossile dont nous disposons), produire par accumulation successive des êtres et des choses aussi complexes que nous, comme un seul domino fait tomber toute la série. On part de la soupe d’atomes primitive, et on aboutit à Einstein ou à Mozart. Mais rien ? Comment rien peut produire quelque chose ? Rien, c’est rien, et notre pensée a du mal à concevoir que l’absence puisse aboutir à la présence, et ce d’autant plus que la mécanique quantique nous décrit un monde fondamentalement indéterministe à l’échelle microscopique : comment le néant aléatoire peut produire l’ordre régulier ? « La science, conclut le physicien James Maxwell cité par Paul Clavier, est incompétente pour raisonner sur la création de la matière à partir de rien. Nous avons atteint la limite extrême de nos facultés de penser quand nous avons admis que, parce que la matière ne peut être éternelle ni exister par elle-même, elle doit être créée ». Dans son dernier ouvrage, The Grand Design (2010, traduit sous le titre Y-a-t-il un grand architecte dans l’Univers ?), le physicien Stephen Hawking prétend pouvoir expliquer le surgissement de la matière à partir de rien, mais, commentant, son collègue Étienne Klein écrit : « Si l’origine de l’univers observable est immanente, elle en fait partie intégrante et pourrait être alors, en principe, objet de science. C’est ce que peut sembler dire Hawking puisqu’il prétend faire surgir l’univers de lui-même. Sauf qu’à le lire avec attention, il le fait surgir d’un «rien» qui contient… la loi de la gravité – plus exactement la M-théorie unifiant gravitation et théorie quantique. Le propos s’auto-contredit, puisque le rien serait donc déjà très peuplé… par ladite loi. (…) «D’où vient-elle ?», interroge ironiquement Étienne Klein qui souligne «l’aporie fondamentale consistant à faire surgir l’univers du néant… Ce qui suppose de conférer des propriétés à ce néant. »

Le problème se complique car on peut remarquer que le temps fait partie des propriétés de l’Univers. Si le big bang est le début de Tout, alors c’est aussi le début du temps et on ne peut pas parler d’un avant le big bang. Hawking estime ainsi que « le concept de temps n’a aucun sens avant la naissance de l’Univers », et que ce qui se passe avant le big bang ne fait pas partie de la science, incapable de prévoir quoi que soit avec les modèles actuels au-delà, du mur de Planck, 10-43 secondes après le big bang. Le temps est toujours relatif à l’être, c’est-à-dire à une existence. Si nous parlons d’avant et d’après, c’est toujours par rapport à un référentiel, l’existence de quelque chose ou de quelqu’un. Or, avant le big bang, il n’y a pas d’existence, donc pas de référentiel (en tout cas qui nous soit connaissable). Comment réfléchir sur le temps hors de l’existence, le temps comme absolu ? Ou, en termes philosophiques, est-ce que l’origine de l’Univers se trouve dans l’Univers ou à l’extérieur de l’Univers ? Est-ce que l’origine de l’Univers est transcendante ou immanente ? Peut-on penser l’origine de l’Univers comme on pense l’origine de ce qui se trouve dans l’Univers ? Bertrand Souchard montre la difficulté de se figurer qu’il ait pu exister un « temps avant le temps ». En ce sens, « si « toujours » signifie la totalité du temps (…) que le monde ait commencé ou qu’il soit éternel, le monde a toujours existé. Le temps a commencé avec le monde. Le premier jour est celui du début du monde » [4].

Cette dernière remarque complexifie la réflexion sur le début de l’Univers, mais n’enlève rien à la difficulté de penser la création de la matière à partir de rien. Si l’Univers n’est pas éternel, l’atome primitif immensément dense et chaud qui a explosé dans le big bang n’a pas toujours existé (sauf dans la limite du temps qui nous est connaissable). Et s’il n’a pas toujours existé, il y a eu un temps où il n’existait pas. D’où création ex nihilo…


[1] Encore que même dans ce cas, l’apparition d’espèces pose des difficultés. Clavier exprime bien ce problème en faisant dire à son Théo : « L’évolution de chaque espèce par sélection naturelle ne fait pas de doute. L’espèce ne se propage qu’à travers ses représentants les plus aptes à la survie. Mais l’apparition d’espèces vivantes par un processus aveugle de sélection d’espèces moléculaires aléatoires, c’est une autre affaire. La sélection par des causes naturelles vaut pour la propagation et l’adaptation des espèces, pas pour la production des espèces (…) toute la question est de savoir si un mécanisme aveugle de mutations aléatoires suffit pour rendre compte de l’apparition et du développement des êtres organisés à partir d’une soupe primitive d’acides aminés » (page 120-3). Bertrand Souchard prend une image : il ne suffit pas de mélanger longtemps des pierres pour construire un château. « Faire intervenir le hasard pour expliquer l’arrangement de l’ADN, c’est comme croire qu’on peut obtenir un poème en mélangeant les vingt-six lettres de l’alphabet ».

[2] Au moins en partie.

[3] Thomas d’Aquin, Somme théologique.

[4] Bertrand Souchard, Dieu et la science en question, 2010.

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