Décroissance ? (4/4)

L’aspect normatif : tendre vers la décroissance ?

N’oublions pas que la décroissance ne consiste pas en un simple constat sur le monde et son avenir mais surtout en la proposition de solutions. C’est là que se séparent écologistes « traditionnels » et décroissants. Les premiers vantent le recyclage, les énergies alternatives, les voitures électriques, le bio, le « produire et consommer autrement », bref, la « croissance verte ». Les second n’y croient pas et, plus radicaux, affirment qu’il faut consommer non pas mieux mais moins ; qu’il faut aussi produire moins ; que les énergies renouvelables ne sont pas une solution durable si la consommation augmente ou se maintient, etc. Ajoutons les malthusiens qui proposent des scénarios plus ou moins apocalyptiques sur la réduction –nécessaire, d’après eux– de la population. Un certain nombre de slogans typiquement décroissants traduisent cette vision des choses : les « 8R » de Serge Latouche, « plus de liens, moins de biens », « décroissance conviviale », « simplicité volontaire », etc.

Une fois encore, distinguons clairement l’aspect individuel de ce projet –un mode de vie qui ne se discute pas– pour se centrer sur l’aspect collectif –des propositions pour la société entière.

Consommer autrement ou consommer moins ?

Sur la consommation par exemple, aucun économiste ne s’oppose à l’affirmation selon laquelle il est nécessaire de moins consommer de certaines choses. En effet, contrairement à une légende tenace chez les décroissants, les économistes ne sont pas favorables à la production en soi. S’il suffisait de produire pour résorber le chômage, pourquoi l’État n’emploie-t-il pas des chômeurs à creuser puis reboucher des trous ? Réponse : parce que personne n’a envie de payer pour cela, que ça ne créé par de richesse valorisable sur un marché. Il ne faut pas produire pour produire, mais produire ce que veulent les consommateurs. C’est aux individus libres de juger ce qu’ils souhaitent acheter, ce qui est bon pour eux. C’est le premier point.

Le second aujourd’hui admis par tous les économistes est que certaines productions –et donc certaines consommations– sont génératrices d’effets négatifs pour la société ou d’autres individus, des « externalités négatives » en jargon d’économiste. Une bombe nucléaire, une rivière polluée, une arme, des cigarettes… tous ces produits ont des effets néfastes lorsqu’on les produit ou les consomme. Une solution radicale –décroissante– serait d’interdire purement et simplement la production de tels produits. C’est parfois le cas –cas des interdictions de produits chimiques comme les PCB, espèces protégées– mais les économistes ont montré depuis longtemps que dans bien des cas, d’autres méthodes –taxes, marché d’émission, quotas– pouvaient être plus efficaces à la fois économiquement et écologiquement.

Il est clair que dans l’avenir nous seront amenés à produire et consommer des biens moins générateurs d’externalités négatives. Consommer moins de pétrole, de cigarette ou de téléphones portables, et plus de jeux de société, de transport en commun ou d’internet (par exemple).

Mais alors, on assisterait à une simple réorientation –sous l’effet des choix des consommateurs et des politiques publiques– de la consommation, tout cela continuant à soutenir la croissance. On assisterait à une autre croissance, différente dans son contenu, mais non point une croissance négative, quantitativement moins importante.

Or, les décroissants veulent par définition moins de consommation au total, donc moins de croissance, et non pas une autre croissance tirée par une autre consommation. Mais comment faire autrement qu’en pointant un flingue sur la tempe des consommateurs ? Railler les accros d’Apple qui changent de téléphone tous les ans ne suffit pas. Encore faut-il savoir quoi faire, et à cet égard certains décroissants font réellement peur, s’apparentant malgré leurs dénégations à de véritables « talibans verts », voulant faire de la vie de leurs concitoyens un éternel Carême…Car à force de hurler contre la société de consommation, on oublie que consommer, si ça n’est évidemment pas toute la vie et encore moins tout le bonheur, participe largement à la vie et au bonheur. Être pauvre et miséreux c’est justement être exclu de la société de consommation : pas suffisamment de revenus pour un appartement décent, pour aller de temps en temps au cinéma ou au théâtre, pour des vêtements neufs, pour une nourriture variée, etc.

Quant à déclarer que « tout le monde a droit de consommer, ce sont les excès qu’il faut combattre », c’est une affirmation judicieuse en théorie, mais en pratique…je souhaite bon courage aux décroissants militants pour faire la liste de ce qui est un excès ou de ce qui n’en est pas. Qui peut juger qu’un individu prend trop sa voiture ? Va trop au cinéma ? Mange trop de viande ? Achète trop d’objets ? Je veux dire, en dehors des cas évidents comme les stars ou les accros du shopping ? Erigera-t-on un quota de consommation par personne ? Nous jugeons les modes de vie de nos contemporains par rapport au nôtre, et tout cela est éminemment subjectif. D’autant que les habitudes de consommation sont extrêmement variées selon que vous êtes urbain ou rural, jeune ou vieux, avec ou sans enfants, cadre ou ouvrier, etc. Je suggère donc d’enterrer cette idée et de laisser les individus juger ce qui est bon pour eux-mêmes, en laissant les prix limiter les gaspillages. Ce qui n’exclut pas l’intervention publique dans le cas des externalités négatives, notamment.

On pourra me reprocher d’être caricatural, mais n’oublions pas le lien qui existe entre décroissance et malthusianisme. L’aspect malthusien des propositions décroissantes est souvent éludé par les décroissants eux-mêmes. A les entendre, le vrai problème serait la répartition des richesses et non la taille de la population. Mais (presque) tout le monde est d’accord pour dire que la répartition nationale et mondiale des richesses pose problème et que les politiques publiques doivent travailler en ce sens –notamment via la fiscalité ! Cependant la population mondiale augmente, et si le gâteau (la croissance) diminue, alors cela signifie plus de conflits de répartition : conflits de répartition de l’emploi (hausse du chômage), des revenus (hausse des tensions sociales, de la pauvreté), du patrimoine, etc.

Autrement dit, vouloir la décroissance sans en même temps vouloir la réduction de la population mondiale est un non-sens. En effet, cela revient à vouloir plus de conflits de tous ordres dans la société. Et c’est d’ailleurs fort simple à comprendre : comme la population d’une région donnée augmente entre deux périodes, une stagnation du PIB (ie. un PIB identique entre les deux périodes), signifie non pas une stagnation de la richesse individuelle, mais bien un appauvrissement moyen individuel, car le même PIB est réparti sur un plus grand nombre d’individus !

Le lien entre croissance et emploi

Et puis, les économistes ont montré depuis des lustres le lien étroit entre emploi et croissance. Plus d’entreprises qui produisent c’est moins de chômage, et moins d’entreprises qui produisent c’est plus de chômage. Les arguments théoriques sont solides, et les preuves empiriques encore plus :

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Source : World Bank. Champ : OCDE, 2012. Axe des abscisses : taux de chômage. Axe des ordonnées : taux de croissance du PIB réel.

Naturellement, cette loi n’a pas la précision et l’universalité de celle de la gravitation : un même taux de croissance donnera plus ou moins d’emplois selon les pays, et une même récession détruira plus ou moins d’emplois selon des paramètres qui dépendent de la structure économique et démographique du pays, de son taux de croissance potentiel (donc du coefficient d’Okun), du contexte international, etc. Toutes les croissances ne sont pas aussi riches en emplois, mais il reste que la récession finit tôt ou tard par détruire des emplois. 

Que répondent à cela les analystes de la décroissance ? Qu’il ne faut pas confondre récession et décroissance car la décroissance c’est une récession dans un contexte politique et social choisi, donc qui permettrait d’éviter plus de chômage. Comment ? Par le partage du travail. On connaît le refrain : au lieu de pousser les individus à produire plus et à travailler davantage, il faudrait réduire le temps de travail de tous pour que tout le monde puisse travailler. L’idée repose sur l’image d’un « stock d’emplois » donné à un instant t, face à une population active qui est également un stock donné à un instant t. Réduire le temps de travail moyen permet d’engendrer automatiquement des besoins en main d’œuvre, donc de créer de l’emploi en contribuant par ailleurs à plus de loisirs, de temps libre, moins de pression au travail, etc. Notons au passage que ce vaste mouvement de réduction du temps de travail est déjà entrepris depuis un siècle où le temps de travail moyen des Français a été divisé par deux, en grande partie grâce aux gains de productivité (donc à la croissance).

Cependant, tous les économistes s’opposent à cette vision –très française– du marché du travail. Notons en préambule que vouloir diminuer le chômage par réduction du temps de travail est un argument qui repose sur la même logique du stock d’emplois que celui employé par l’extrême-droite des « immigrés qui prennent l’emploi des Français ». En effet, si l’emploi est un stock donné face à une population active donnée, des immigrés en plus, c’est des chômeurs en plus à indemniser dans le pire des cas, ou des employés qui occupent l’emploi des Français dans le meilleur.

Sauf que tout cela repose sur une vision complètement erronée du marché du travail. Je le disais déjà il y a plus d’un an. Que disent les statistiques ? « Dans la plupart des pays industrialisés, on constate que le nombre de destructions d’emplois est à peu près stable dans le temps (environ 15% des emplois détruits chaque année dans la plupart des pays industrialisés, sans doute un peu moins pour la France), et qu’il n’augmente pas autant que l’on pourrait le croire à priori durant les périodes de récession. Selon l’économiste Pierre Cahuc, chaque jour ouvrable en France, 30 000 personnes quittent leur emploi et 30 000 en retrouvent un. Un tiers de ce chiffre (soit environ 10 000 emplois par jour) correspond à une destruction/création d’emplois. En fait, les entreprises, même en période de crise, licencient relativement peu. En revanchent elles ralentissent brutalement leur rythme de création d’emplois. Par exemple lors de la récession de 1993, seuls 3,9% des salariés en CDI se sont retrouvés sans emploi l’année suivant, à peine un point de plus que lors des années de décrue du chômage (Delaigue et Ménia, 2010). Ce qui signifie que le problème du chômage se joue moins au niveau des destructions d’emplois que des créations d’emplois. Pour le dire autrement : résoudre le problème du chômage revient à comprendre pourquoi les entreprises n’embauchent pas assez, ou pas assez vite.

Il ne faut donc pas analyser le chômage comme un problème de stock, étant donné que ce stock est en fait un flux qui varie de façon importante tous les jours. Si c’était aussi simple, il suffirait d’ailleurs d’appliquer la vieille lubie de l’extrême-gauche de l’interdiction des licenciements, de façon à préserver par la loi le stock d’emplois. Mais que croyez-vous qu’il se passera avec une telle mesure ? Les entreprises interdites de licenciement cesseront d’embaucher. Et le chômage explosera, puisqu’il se joue non pas au niveau du stock d’emplois existant que de la capacité des entreprises à embaucher.

L’argument décroissant consistant à vouloir partager le travail pour concilier emploi et décroissance, en plus de reposer sur une vision erronée du marché du travail est particulièrement simpliste en ce qu’il suppose que tout le monde peut occuper l’emploi de tout le monde. Comme s’il suffisait qu’une entreprise réduise le temps de travail de ses ingénieurs, designers, marketeurs, ouvriers spécialisés, techniciens, vendeurs, comptables, … pour trouver ispo facto des compétences équivalentes sur le marché du travail, par ailleurs de personnes prêtes à travailler peu d’heures !

Le partage du temps de travail peut être un moyen d’éviter à court-terme le licenciement dans quelques cas particuliers d’entreprises qui subissent une brusque chute des commandes et qui mettent leurs salariés au chômage technique, sans solde, mais sans licenciement non plus. Ce n’est pas en revanche une solution au problème du chômage en général, et sur le long terme. Le partage de compétences, en revanche (salariés prêtés à d’autres entreprises de façon temporaire, échange de compétences, co-working) est une idée d’avenir et qui peut améliorer les choses ; mais ceci n’a rien à voir avec une réduction brusque du temps de travail décidée autoritairement par le gouvernement.

Conclusion : la décroissance ?

Sans avoir prétendu aborder tous les sujets, j’ai répondu à grands traits –et c’est déjà assez long– sur divers aspects des théories de la décroissance. Il est temps de résumer :

  • Si la décroissance est un mode de vie individuel consistant à se rapprocher de la nature et à vivre sobrement, je n’y vois rien à redire, au contraire, et comme la plupart des gens d’ailleurs : chacun vit comme il l’entend ! ;
  • En tant que système de pensée positif, la décroissance est en revanche plus critiquable. Son analyse de nos modes de vie et de consommation, de l’épuisement des ressources, repose sur une hypothèse discutable –absence de progrès technique– ne prend pas en compte les mécanismes économiques tels que le prix, qui jouent un rôle régulateur, et développe une vision assez naïve de la production et de la consommation, qui ne seraient qu’une accumulation d’objets.
  • L’aspect normatif de la décroissance –ce vers quoi la société devrait tendre– est encore plus discutable. Les décroissants promeuvent non pas, comme la plupart des écologistes, une autre croissance, une croissance verte ou davantage « soutenable », mais un changement radical de paradigme dont les effets seraient la recherche volontaire d’un taux de croissance du PIB négatif, impliquant moins de consommation au niveau global –et pas seulement moins de consommation de certains produits. Au passage, ils éludent toutes les conséquences en termes d’emplois et développent une vision naïve –plus que les économistes au sujet du progrès technique– des conséquences en termes de conflits de répartition qu’un tel objectif engendrerait. En gros, il suffirait de « changer de valeurs » ou d’accoler l’adjectif « joyeux » ou « volontaire » après « décroissance » pour que tout se passe bien, alors même que les sociétés en récession connaissent systématiquement montée des extrémismes, tensions politiques, hausse des suicides, de la pauvreté, manifestations violentes, etc.

Ces critiques n’enlèvent rien à l’apport intéressant des théories décroissantes au débat public en matière d’avenir et d’épuisement des ressources naturelles. Leurs solutions en revanche, semblent ne pouvoir être appliquées qu’à un échelon extrêmement local voire individuel, et ne constituent pas à mon avis une solution pour régler les problèmes globaux auxquels nous faisons ou ferons face.

2 réflexions sur “Décroissance ? (4/4)

  1. En ce qui concerne le volet démographique de la décroissance (qui est loin d’être le plus souvent abordé), je signale cet ouvrage collectif préfacé par Yves Cochet : Moins nombreux plus heureux (éditions Sang de la Terre)

  2. Merci pour cet article extrêmement éclairant, bien argumenté. J’apprécie d’autre part la nuance de vos propos, clairement explicite dans votre conclusion !

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