Cinq raisons d’être heureux en France

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C’est peut être un cliché que de dire que les Français sont un peuple déprimé, mais si vous prenez la peine de consulter, par exemple, les régulières enquêtes “Baromètre de la confiance politique” publiées par le Cevipof, vous vous apercevrez que le cliché n’en est pas vraiment un. Pour ne prendre qu’un graphique issu de la vague 2014 :

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Ceci étant posé, j’aimerai à contrario donner 6 raisons (argumentées) d’être heureux en France.

 1. Parce qu’on a quand même un super système de santé…

Oh, oui, il coûte cher à financer et pèse sur le coût du travail, oui, il peut être réformé, oui, il y a des abus. N’empêche que son rapport qualité/prix est excellent, probablement l’un des meilleurs du monde industrialisé. Nous bénéficions du (presque) meilleur de la médecine occidentale, la qualité des soins en France n’ayant pas à rougir d’autres pays comparables. Mais contrairement à beaucoup d’entre eux, nous soignons (presque) tout le monde, l’accès aux soins est facile et peu coûteux.  Une simple statistique : le taux de mortalité infantile avant l’âge de 1 an est de 3,4 pour mille en France, pas loin du Japon (3) ou de la Suède (2,1). Les États-Unis sont à 6 pour mille, au niveau de la Pologne. (source : Todd et Le Bras)

2. Parce que nous sommes riches

Ah, la croissance. Nous nous plaignons, à l’unisson de tous les partis, responsables politiques et éditorialistes de France, de la faiblesse de la croissance économique.  Contrairement à ce que pensent les décroissants, nous avons bien raison de le faire. La raison principale, mais non unique, étant que la progression démographique implique que tout ralentissement de la croissance se traduit à partir d’un certain seuil (déterminé par le coefficient d’Okun) par une hausse du chômage. Donc quand nous nous plaignons du chômage, nous nous plaignons en réalité de la croissance, et vice-versa.

Certes. Mais cela ne doit certainement pas nous faire idéaliser le passé et en particulier les fameuses “Trente Glorieuses”… ah, 5% de croissance par an, et 2% de chômage !  Mais il y a un hic  : ce sont des taux de croissance, justement ! Faire 5% de croissance par an est plus facile quand le PIB plafonne à quelques dizaines de milliards (46 milliards d’euros en 1960) –et quand on doit tout reconstruire après une guerre— que lorsque le PIB dépasse les 2100 milliards annuels, comme en 2014 !

La conclusion est fort simple :  les nouvelles générations ont des perspectives (dynamiques) sans doute plus sombres que leurs aînés (surtout les peu diplômés) car ils ne peuvent pas espérer doubler ou tripler leur salaire en quelques dizaines d’années, comme c’était le cas auparavant.  Le PIB progresse moins vite, l’insertion est plus difficile, les salaires stagnent. Mais la situation (statique) est incomparablement meilleure : nous sommes beaucoup plus riches, vivons plus longtemps, en meilleure santé, bénéficions de bien plus de services et de technologies, etc.

La nature humaine qui nous donne envie d’aller toujours de l’avant nous déprime quand nous voyons à quel point nous avançons lentement. Mais elle nous fait oublier que nous avançons lentement dans une Porsche ! Nos grands-parents, arrières-grands-parents et autres ancêtres avançaient beaucoup plus vite, mais dans une Twingo… Que préférez-vous ?

 3. Parce qu’on vite quand même dans un beau pays…

Je vous entends d’ici : les clichés sur la France, sa gastronomie, son patrimoine… exactement ! Cela aussi, on a tendance à l’oublier. Sans rentrer dans les débats pour savoir si la France est LA destination la plus touristique du monde (les statistiques divergent selon la méthode retenue, la France est en effet très visitée mais beaucoup de touristes n’y font que passer, compte tenu de la situation géographique de la France, carrefour de l’Europe de l’Ouest), on peut admettre qu’on vit dans un bien beau pays.

La réflexion est peut être assez subjective, mais donnons tout de même quelques faits : d’après Wikipédia, sur les 1001 biens culturels classés au patrimoine mondial par l’UNSECO en décembre 2014,  39 sont français, ce qui fait de la France ensemble avec l’Allemagne le quatrième pays du monde en nombre de sites culturels classés au patrimoine mondial. Le « repas gastronomique des Français » a été inscrit le 16 novembre 2010 à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO (les Français qui voyagent peuvent apprécier sans contredit la cuisine italienne ou thaï, mais la gastronomie bien française finit toujours par manquer…).

Nous avons aussi une grande diversité de paysages : des montagnes, des vallées, des mers, des océans, des plaines, des forêts… pensons aux pays qui n’ont pas d’accès à la mer, ou pas de montagne, ou un climat extrême (très chaud, très froid, très pluvieux sur tout le territoire…).

4. Parce que notre situation géopolitique n’est pas si mauvaise…

Loin de moi, encore une fois, l’idée de nier les dysfonctionnements de notre système démocratique, politique ou social. Mais entre vouloir certaines réformes et considérer que notre système démocratique fonctionne mal, il y a un degré de nuances, que la comparaison avec les moins bien lotis devrait nous amener à considérer. Est-il besoin de rappeler que nous pouvons élire le Président, que nous vivons dans un système politique protégeant la liberté religieux, associative, politique, d’expression, de presse, que nous ne sommes pas en guerre civile et que notre taux de pauvreté est particulièrement raisonnable comparé aux pays comparables ?

Je peux donner l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, mais jetez un œil sur cette carte, issue du Fragile States Index 2014 (cité par AlterEco+ Data, avril 2015) :

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Rappelons-nous collectivement qu’une grande partie de l’humanité ne bénéficie pas de tout ou partie des avantages mentionnés ci-dessus. Des pays sont en guerre civile. Des pays sont exsangues entre un gouvernement autoritaire et une économie atone. D’autres subissent de fortes violences communautaires, des minorités religieuses ou ethniques étant pourchassées. Et la plupart ne sont qu’à quelques heures d’avion de Paris.

5. Parce que nous avons encore des valeurs

La philosophie morale contemporaine décrit aisément un individu moderne (ou post-moderne) isolé, inculte, narcissique, sans repères, sans valeurs, abruti de télévision, analphabète, etc.Une fois encore, je n’affirmerai pas que tout est à jeter dans cette description, parce que certaines évolutions statistiques (numération, maîtrise de la langue ou encore usage de la pornographie chez les jeunes) ou technologico-légales (homme augmenté, GPA, eugénisme…) inquiètent légitimement.

Mais restons raisonnables. Et rigoureux. Quelques statistiques ne permettent certes pas d’invalider totalement le jugement lapidaire de nos philosophes néo-réacs, mais sans doute invitent-elles à le nuancer.

L’homme moderne est-il inculte ? 75% des générations actuelles obtiennent un baccalauréat, alors que moins de 10% des plus de 65 ans ont ce diplôme !  Sur ces 75%, on a environ 35% des jeunes qui obtiennent un bac général. Par ailleurs, 97% des bac généraux, 90% des bac technologiques et 45% des bac professionnels poursuivent leurs études après le bac (source INSEE 2002). Nos jeunes lisent et écrivent sûrement moins bien que leurs pères (ce qui est un problème éducatif fondamental). Mais ils savent aussi beaucoup plus de choses. Le niveau baisse-t-il ? Rien n’est moins sûr.

L’homme moderne a-t-il perdu foi en la famille ? Les enquêtes sociologiques (notamment Herpin, 2000) montrent que 75% des Français considèrent que le premier devoir des parents est de faire de leur mieux pour leurs enfants, même aux dépens de leur propre bien-être. Cette proportion était la même en 1999 que dans les années 1970. J’ajoute que d’après la même enquête déjà citée (Cevipof), l’écrasante majorité des Français (94%) a confiance dans sa famille :

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L’explosion des divorces est certes un signe négatif mais ne signifie pas que les individus abandonnent leurs enfants ensuite. En jargon de sociologue, “la parentalité survit à déconjugalisation”. La fin du couple ne signifie pas automatiquement la fin de la famille, les parents prenant soin de leur enfants après la séparation (certes différemment).

Est-il individualiste, narcissique, égocentrique ? On connaît le refrain, bien décrit par Michel Serres dans son célèbre ouvrage, Petite Poucette (une référence à la faculté des jeunes modernes d’écrire des textos plus vite que leur ombre, avec le pouce) :

De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenance : français, catholiques, juifs, protestants, musulmans, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés….nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, un parti, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosés. Ceux qui restent s’effilochent.

L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse. L’été dernier, nos footballeurs n’ont pas sur faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies : ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.

Michel Serres, Petite Poucette, 2013

Mais la diffusion des représentations de quelques lolitas de la télé-réalité (ou quelques footballeurs)  ne doit pas nous faire oublier le monde réel, différent du monde people télévisuel. Sans aucun doute, la montée de l’individualisme et la lente dissolution des collectifs constitue une donnée sociologique fondamentale des sociétés modernes, et la France n’y échappe pas. Mais individualisme signifie-t-il nécessairement égoïsme, isolement, narcissisme ? Toute la question est là.

Au sens philosophique et politique, l’individualisme c’est d’abord une conception qui privilégie les droits, les intérêts et la valeur de l’individu par rapport à ceux du groupe. L’individualiste prône l’autonomie individuelle face aux diverses institutions sociales et politiques (la famille, la société, le clan, la corporation, la caste…). L’individualisme repose sur l’idée de John Locke selon lequel l’individu a des « droits naturels » à la naissance, inaliénables : propriété des biens et de soi, liberté religieuse, etc.

En quoi cet individualisme se distingue-t-il de l’individualisme au sens populaire, c’est-à-dire de l’égoïsme, tendance à ne vivre que pour soi, à ne penser qu’à son intérêt personnel immédiat ? Primo, l’individualisme comme doctrine défend tous les individus, et pas uniquement soi. De plus, l’individualisme au sens philosophique n’est pas incompatible avec la défense d’institutions et de collectifs visant justement à protéger et à développer l’autonomie de l’individu (incluant la protection sociale, par exemple).

Et concrètement ? Le sociologue François De Singly conteste (à juste titre selon moi) l’idée que l’individualisme est automatiquement vécu comme un égoïsme.

Depuis quelques années, domine l’impression d’une société qui se défait et d’une crise du lien social. Cette crainte n’est pas nouvelle. Elle apparaît dès le XIXe siècle. L’Occident a inventé avec la révolution française, une société qui rompt avec les sociétés traditionnelles, dites « holistes », centré sur le « tout » comme principe de base, une société paradoxale, une société individualiste, centrée sur l’individu comme cellule de base. (…) Le fait que les individus contemporains soient individualisés ne signifie pas qu’ils aiment être seuls, que leur rêve soit la solitude. Il veut dire que ces individus apprécient d’avoir plusieurs appartenances pour ne pas être liés par un lien unique. Pour exprimer schématiquement, le lien social serait composé de fils moins solide que les fils antérieurs, mais ils en comprennent nettement plus. (…) La multiplication des liens d’appartenance engendre une diversité des liens qui, pris un à un, sont moins solides, mais qui, ensemble, font tenir et les individus et la société. Pour en rester à la métaphore religieuse pour exprimer le lien social, la religion des temps modernes est nettement moins monothéiste. Le polythéisme des dieux et des valeurs crée une impression de désordre, mais on en oublie trop l’intérêt : rendre compatible le respect de l’individu et son adhésion à des collectifs. C’est en pouvant se déplacer d’un groupe à un autre , en pouvant prendre distance de ses proches, que l’individu individualisé peut à la fois se définir comme un membre d’un groupe et comme doté à la fois d’une personnalité indépendante et autonome.

François de Singly, Les Uns avec les autres – Quand l’individualisme crée du lien, Armand Colin, 2003

Ainsi pour De Singly (contrairement à ce que pensait par exemple Tocqueville) l’individualisme peut signifier que les individus ne veulent plus avoir une appartenance unique, ils veulent en avoir plusieurs ce qui forme leur identité, changeante et fluide. Les liens sociaux sont certes moins solides, mais comme ils sont plus nombreux, au final il y a maintien du lien dans la société. Par exemple, les relations parents-enfants seront plus fragiles qu’avant, mais l’individu développe à côté davantage de relations : amicales, associatives, etc. L’individualisme est relationnel, le lien social n’est pas vécu comme une contrainte. Même dans la transmission familiale il y aurait un « droit d’inventaire ». Finalement ce n’est pas le manque de repères qui caractériserait la société moderne, mais le trop-plein de repères et de normes en concurrence ! L’individu peut alors choisir.

L’homme moderne est-il irréligieux ? Certes, la pratique religieuse s’effondre, mais pas la croyance et encore moins l’appartenance religieuse. Le déclin du religieux est réel, mais il est ancien. Dans Le mystère Français, Emmanuel Todd et Hervé Le Bras montrent qu’il remonte à la Révolution. De plus, il est à relativiser : selon les enquêtes, entre 50 et 70% des Français dit encore appartenir à une religion (le plus souvent catholique) ; l’autorité morale du pape et des prélats religieux reste réelle, y compris dans les milieux non-croyants (s’ils sont évidemment critiqués, ils sont du moins écoutés) ; l’utilisation des services de l’Église est très fréquente : les Français s’affranchissent de certaines normes ecclésiales mais font encore massivement appel à l’Église pour les mariages ou les enterrements.

Plus étonnant, la croyance en l’au-delà progresse, y compris chez les jeunes !

Croyances en l'au-delà 18-29 ans 1981 1999

Dépressif, pas confiant en l’avenir, l’homme moderne ? Pourtant, on constate une stabilité du taux de suicide sur le long terme, qui représente comme l’écrivent Todd et Le Bras “un rapport au présent, perçu comme acceptable ou tragique”. De même, la fécondité des femmes françaises est stable, autour de 2 enfants par femme. Todd et Le Bras écrivent : “décider d’avoir un enfant, c’est s’engager pour vingt ans au moins, c’est faire le pari qu’une vie nouvelle a un sens”. C’est un indicateur de la confiance en l’avenir. A cet égard, la France doit moins être inquiète d’elle-même que nos voisins allemands, espagnols ou italiens, qui n’atteignent pas le seuil de renouvèlement des générations.

Est-il violent ? Ici encore, les médiatiques exceptions marseillaises et corses ne font pas un pays. Avec toutes les limites, connues des sociologues, de l’étude de ce genre de données, et avec toutes les réserves que peut connaître un taux global masquant d’importantes disparités selon les faits, on constate malgré tout que le taux de criminalité (rapport entre le nombre de crimes et de délits constatés par les services de police et de gendarmerie et la population concernée), après avoir fortement augmenté des années 60 aux années 80, est en décrue depuis une quinzaine d’années.

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 Conclusion

Et en plus, c’est l’été dans 15 jours !

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