Immigration : retour aux faits (1/3)

Des nombreux sujets abordés sur ce blog depuis sa création, l’immigration n’est pas le moins polémique. Comme souvent, je commence donc par une réserve, une mise en garde.

Avant propos : s’abstenir d’une approche émotionnelle des phénomènes sociaux

L’approche émotionnelle des phénomènes sociaux est néfaste. Trop souvent, sur les réseaux sociaux, dans les médias ou ailleurs, des chroniqueurs, journalistes, politiques, ou individus lambda, se contentent d’une approche émotionnelle, voire “émotionaliste” des phénomènes sociaux. On insiste sur des cas individuels, on emploie des mots et des formules chocs, assorties de quelques témoignages dont on a plus ou moins réécrit le récit, de photos légèrement retouchées. Pauvres immigrés, pauvres Roms, pauvres chômeurs, pauvres pauvres…. la liste des sujets abordés de façon pathologique (littéralement, passionnelle) est longue.  On connaît la citation de l’Abbé Pierre à propos de la misère : “Les hommes politiques ne connaissent la misère que par les statistiques. On ne pleure pas devant les chiffres”.

Cependant, n’en déplaise à l’Abbé Pierre, le travail d’un homme politique n’est pas de pleurer ou de s’émouvoir, mais de trouver des réponses adaptées aux problèmes sociaux et économiques. Dans ce but, agir à partir de ses émotions serait totalement contre-productif, et même dangereux. C’est pourtant trop souvent le cas : combien de lois sont votées dans la précipitation suite à un fait divers ?

Pour un scientifique quel qu’il soit, ou même pour toute personne qui cherche à être rigoureuse, l’approche par le pathos est absolument néfaste : elle coupe court à tout argument sérieux en y répondant par des discours larmoyants, sous-entendant que l’adversaire n’a pas de cœur ; elle empêche la réflexion, donc le débat puisqu’on ne peut pas discuter d’une émotion, d’un témoignage subjectif, alors qu’on peut débattre de faits, de chiffres et de concepts.

Autant la physique, la chimie ou la biologie sont relativement préservées des passions populaires (c’est une chance pour ces sciences), autant le chômage, le suicide, la violence urbaine, le mariage, l’immigration, la mondialisation… en charrient de multiples. Les sciences humaines sont donc particulièrement confrontées à ce problème puisque leur vocation est d’aborder précisément ces phénomènes de société, de les analyser avec toute la rigueur possible. La sociologie, pour ne prendre que cet exemple, a été fondée en France avec l’objectif clair de distinguer sens commun et analyse sociologique, se débarrassant au passage des “prénotions” (ie. préjugés) contre lesquelles Durkheim entendait lutter.

Je citerais volontiers à ce stade, l’introduction officielle (BO) au programme de terminale dans la filière ES du bac général :

La démarche scientifique conduit, dans de nombreux cas, à une rupture avec le sens commun, à une remise en cause des idées reçues. Même si certaines démarches (notamment en sociologie) accordent une place importante aux discours et à l’expérience des acteurs, il n’en demeure pas moins que le chercheur dispose d’un ensemble de savoirs théoriques et méthodologiques lui permettant une prise de recul par rapport à la connaissance ordinaire du monde social.

Terminons en disant qu’aborder scientifiquement (le plus scientifiquement possible) un phénomène social, ce n’est pas faire preuve d’inhumanité ou d’absence de sentiment. C’est simplement à chercher à produire une analyse et un discours le plus précis, rigoureux possible, sur lequel fonder des convictions (relativement) solides, et à propos duquel on peut débattre. Alors qu’un discours fondé sur l’émotion, fut-elle légitime, ne peut proposer ni débat, ni problème, ni solution.

Or, de tous les sujets, l’immigration est certainement l’un de ceux qui est le plus souvent abordé avec des émotions plus qu’avec des faits. A la droite de ma droite, une vision négative où l’immigration est perçue soit comme une menace pour l’identité et la culture française, soit comme un coût économique, ou tout cela à la fois. Les immigrés couteraient chers, viendraient pour profiter du généreux système social français et importeraient avec eux l’islam radical, la pauvreté, etc. A la gauche de ma gauche, une vision idyllique qui, tout au contraire, perçoit l’immigration de façon très positive,  sous l’angle de la “diversité”, du “multiculturalisme” voire de “l’ouverture”, de la “tolérance”, de “l’universalisme”. Les immigrés seraient une chance pour la France et le problème serait plutôt les discriminations dont ils sont victimes. Les problèmes économiques et sociaux que pourraient poser l’immigration sont minimisés ou niés, ce qui est facile quand on vit soit-même dans les quartiers bourgeois-bohème des centre-ville, là où ces problèmes ne se posent pas.

Pour sortir de ces deux extrêmes dont les discours ne convainquent jamais que les convaincus, revenons aux faits. Naturellement et comme d’habitude, je n’aurai pas la prétention de traiter exhaustivement et sans erreurs un si vaste et si complexe sujet en quelques dizaines de lignes ; j’essaierai cependant d’être précis, clair, et rigoureux (en citant mes sources).

1. Flux d’immigration et population étrangère

L’immigration est un mot employé pour désigner deux choses différentes. Avant de commencer, il est donc crucial de distinguer l’immigration en tant que flux, c’est-à-dire les personnes admises au séjour en France une année X, et la population  étrangère en tant que stock, c’est-à-dire le nombre de personnes vivant en France ne disposant pas de la nationalité française une année X. D’un côté, on parle de l’immigration récente (les arrivées une année donnée) ; de l’autre, on compte tous les immigrés (voire leurs descendants) arrivés en France depuis une année X.  Les deux phénomènes sont liés puisque les flux font varier les stocks, mais il n’en demeure pas moins qu’ils sont distincts.

Le même terme (immigration) est souvent employé pour les deux phénomènes, mais on devrait plutôt parler d’un côté d’immigration et de l’autre de population étrangère. Nous commencerons par les flux (l’immigration) avant d’aborder la question du stock (la population étrangère) dans la deuxième partie de cette série. Il est essentiel de bien noter que toutes les statistiques développées dans cette première partie concernent l’immigration en tant que flux, c’est-à-dire l’immigration récente (l’année est souvent 2012, autrement elle est précisée) et non pas l’ensemble des immigrés (non-Français) et leurs descendants vivant en France (le “stock”). Nous le verrons ensuite, les chiffres peuvent être fort différents quand on passe des flux aux stocks.

2. Quelle est l’ampleur de l’immigration en France ?

Les chiffres existent, et, on s’en doute, sont fortement débattus. Rappelons que Michèle Tribalat, qui n’est pas une cadre du FN mais une chercheuse à l’INED, spécialiste des questions démographiques et migratoires, a publié un ouvrage en 2008 dans lequel elle remet explicitement en cause les chiffres de l’INSEE, accusant certaines statistiques officielles de se voiler délibérément la face sur les chiffres réels de l’immigration/de la population immigrée en France. Ceci, non pour d’emblée donner raison à Tribalat, mais pour rappeler qu’il y a débat, y compris entre les chercheurs, à propos des chiffres sur la question migratoire. Ce qui incite à la prudence.

Commençons donc par les chiffres officiels, publiés par le gouvernement : en 2013, 205 393 personnes ont été admises au séjour en France. Il ne s’agit que des ressortissants de pays extérieurs à l’UE à 27, à la Suisse et à l’Espace Economique Européen, incluant naturellement les pays membres de l’espace Schengen pour lesquels il n’y a pas de décompte migratoires puisqu’il n’y a pas de contrôle aux frontières le plus souvent, et qu’une simple carte d’identité suffit pour voyager.

La répartition par motif est la suivante : environ 50% est familiale, ie. la famille d’étrangers vivant en France admise au titre du regroupement familial (majoritairement les conjoints et les enfants de personnes en situation régulière), les proches, etc. Le second motif est scolaire, puisque 30% des immigrés viennent pour faire des études en France (environ 60 000 personnes par an) ; on trouve enfin, dans une moindre mesure, les motifs économiques (saisonniers, artistes, talents, scientifiques, et environ 13 000 salariés) et enfin les motifs humanitaires (principalement des réfugiés/apatrides, au nombre d’environ 10 000) et les motifs divers : visiteurs, anciens combattants, etc.

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Source : Ministère de l’intérieur, MI – DSED 9 avril 2015.

Avec les mêmes chiffres mais sur le long terme :

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(Source : MI, repris par LeMonde). On constate une augmentation lente, mais régulière (+18% tout de même depuis 2007).

Retenons donc environ 200 000 immigrés par an, dont 100 000 pour motifs familiaux . Ces chiffres appellent au moins trois commentaires essentiels :

  • En se basant sur ces seuls chiffres bruts, on ne peut pas dire que la France soit un pays ouverts à tous les vents de l’immigration puisque 200 000 par an, cela peut paraître beaucoup (une ville de la taille de Rennes), mais ne représente jamais que 0,3% de la population, contre 0,6% en moyenne dans l’OCDE (source : INSEE). Donc la France est un pays aujourd’hui relativement fermé à l’immigration. Graphiquement :

Sans titre

  • Ces chiffres n’incluent pas l’immigration illégale, dont il est difficile par définition de donner des chiffres fiables. On pourrait tenter un chiffre à partir de plusieurs sources : les expulsions d’étrangers (reconduites à la frontière, mesures d’éloignement), qui représentent d’après diverses estimations associatives autour de 30 000 personnes par an ; les régularisations (ie. la délivrance de titres de séjour pour des personnes en situation irrégulière) représente également autour de 30 000 personnes par an (cf. article du Monde cité supra). Cette estimation aboutirait à un chiffrage autour de 60 000 immigrés illégaux par an, un chiffre élevé (c’est l’équivalent de l’immigration étudiante), bien qu’approximatif. François Héran, démographe, l’estime à 30 00 par an. Ce chiffre correspond assez bien aux premières demandes d’asile, représentant 59 910 personnes pour la France en 2014.  Quoi qu’il en soit, l’absence de certitude à ce sujet permet de conclure que dans certaines zones particulières où l’immigration illégale peut être forte, il est tout à fait possible que les immigrés représentent bien plus de 0,3% de la population, et cela peut expliquer un décalage (parfois important) entre les chiffres officiels (globaux) et le ressenti de la population locale. N’oublions pas d’ailleurs que l’immigration, loin d’être uniforme, est fortement régionalisée en France, ce que toutes les cartes confirment : certains départements concentrent beaucoup plus d’immigration que d’autres, et l’immigration se concentre principalement dans les grandes villes, l’Est et le Sud de la France. En ce sens, les chiffres globaux, les moyennes, sont limitées car ils reflètent mal les importantes disparités entre territoires ;
  • Ces chiffres représentent les entrées sur le territoire. Pour être complet, il faut tenir compte des sorties, et calculer le solde migratoire, ie. la différence entre les entrées et les sorties.  Ainsi tous les calculs à base de “200 000 par an, cela signifie que tous les 10 ans il  y a 2 millions d’immigrés en plus sur le territoire, et qu’en 50 ans on en a 10 millions de plus” sont faux puisqu’ils ignorent les sorties. Le problème, c’est qu’on ne sait pas exactement combien de personnes quittent le territoire Français chaque année ! En effet, on sait très bien compter la différence entre le nombre de naissances et de décès (solde démographique naturel) et le nombre de titres de séjours délivrés qui donne une idée (plus ou moins fiable selon l’ampleur de l’immigration illégale) des entrées sur le territoire. Mais il n’y a pas de mesure officielle des sorties du territoire français, les situations comme les destinations étant extrêmement variées : voyages de courte ou longue durée, expatriation, installation définitive, etc. Un Français qui quitte le pays n’est pas tenu de le déclarer.

Ceci étant dit, il y a des estimations à partir du croisement de divers sources. Ainsi l’INSEE (voir ici) évalue le solde migratoire à environ +50 000 personnes par an. En longue période, en reprenant les données publiées, on obtient une courbe de cette allure :

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Source : INSEE. Nb : le pic en 1962 correspond aux rapatriements des pieds-noirs à la fin de la guerre d’Algérie.

Ou, en ce centrant sur la période récente :

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De tout cela, on tire qu’on ne peut pas vraiment parler d’une explosion de l’immigration nette : depuis 2007 le solde migratoire tend même à baisser. Sur la période 1975-2014 (presque 40 ans), la France n’a jamais gagné que 2 300 000 personnes environ via l’immigration nette, soit environ + 60 000 par an, ce qui représente à peine plus de 3,5% de la population actuelle. On est donc loin du fantasme du “grand remplacement” de la population “de souche” blanche (et chrétienne) par une population immigrée maghrébine (et musulmane). Et ce, d’autant que comme le soulignent Laurent Jeanneau et Louis Maurin, « le solde migratoire est aussi quatre fois et demie plus faible que le solde naturel, c’est-à-dire la différence entre les naissances et les décès. Autrement dit, l’immigration ne contribue qu’à hauteur de 16 % à l’accroissement de la population française. »

Ceci étant dit, ces chiffres n’enterrent pas la polémique. En effet, et c’est là tout le débat qui oppose par exemple Tribalat à Le Bras, ceux qui partent ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui arrivent. Un solde migratoire global faible peut masquer des disparités importantes. D’après Le Bras (cité par Rue89), cinq ans après la délivrance de leur premier titre de séjour, seuls 60% des titulaires seraient encore présents sur le territoire. Mais qui sont ceux qui repartent ? On peut penser principalement aux 60 000 étudiants, qui obtiennent un titre de séjour pour études et n’ont pas vocation à rester longtemps sur le territoire ; la plupart du temps (sauf mariage avec un Français, ou autres cas particuliers), ils repartent à la fin de leurs études. Cependant, on ne peut pas en dire autant des immigrés pour motifs familiaux qui, au contraire, ont vocation à rester.

La critique de Tribalat repose précisément sur le fait qu’elle estime que ceux qui quittent la France et ceux qui arrivent ne seraient pas les mêmes : en se basant par exemple sur les déclarations des consulats chiffrant les Français vivant à l’étranger et en faisant des recoupements avec les données de l’INSEE, Tribalat estime que le solde migratoire des natifs est fortement négatif (et de plus en plus), alors que le solde migratoire des étrangers est positif : “Si l’on fait un bilan sur ceux qui avaient 17-29 ans en 2006 (treize générations), la perte sèche est de 75 000 jeunes pour un solde migratoire négatif des natifs de -343 000 et un solde migratoire des immigrés positif de + 268 000. Si l’on compare maintenant avec les soldes migratoires en moyenne annuelle entre 1999 et 2006, pour ceux qui avaient 17-29 ans en 1999 (tableau), on constate une accélération très marquées des sorties nettes de jeunes natifs sur la dernière période, non compensées par le flux net d’entrées d’immigrés à ces âges.” Dans la même idée, Jean-Paul Gourévitch écrit : “Le registre mondial des Français, la consultation des tableaux statistiques de l’OCDE nous ont amené à chiffrer dans la monographie sur le coût de l’émigration le flux des départs de Français annuels à 233 000 et celui des retours à 168 000, soit un solde migratoire de Français négatif de 65 000”.

Pour résumer l’idée de Tribalat et consorts : la faiblesse du solde migratoire global serait une mauvaise estimation des flux d’immigration réel dans la mesure où les populations entrantes et sortantes ne seraient pas les mêmes : schématiquement, des Français jeunes et hyper-qualifiés quitteraient le pays, tandis que des étrangers peu qualifiés débarqueraient. Le solde migratoire global masquerait donc un réel problème migratoire avec les questions adjacentes sur l’intégration, la fuite des cerveaux, etc. Si c’est vrai, cela change naturellement la conclusion de l’INSEE et la conclusion sur l’immigration en général : si le solde migratoire global est faible, la conclusion ne peut pas être aussi positive dans le cas où ce sont des populations très différentes qui arrivent et qui repartent, en termes de qualification notamment.

Il est difficile de trancher ce point puisque, rappelons-le, les Français qui quittent le pays ne sont pas tenus de le déclarer, ni quand ils partent, ni quand ils reviennent. Il est en particulier difficile de savoir quelle part des Français émigrent définitivement parmi tous ceux qui émigrent. Le solde migratoire réel est donc inconnu. On ne peut raisonner qu’à partir de recoupements et d’estimations.

Quoi qu’il en soit, cela nous amène à la question suivante.

3. Quelle est la structure de l’immigration ?

a. D’où viennent les immigrés ?

Ici l’INSEE donne une réponse : “Parmi les immigrés entrés en France en 2012, près d’un sur deux est né dans un pays européen et trois sur dix dans un pays africain (figure 2). L’immigration d’origine européenne est majoritairement portugaise, britannique, espagnole, italienne ou allemande. Ces cinq pays représentent 57 % des entrées d’immigrés nés en Europe et un quart de l’ensemble des entrées en 2012. Les nouveaux immigrés d’origine africaine [30% du total] viennent quant à eux pour moitié des pays du Maghreb. Enfin, les nouveaux immigrés nés en Chine (3 % des entrées en 2012) sont presque aussi nombreux que ceux nés en Allemagne.

Entre 2009 et 2012, le nombre d’entrées d’Européens a progressé fortement, de 12 % par an en moyenne ; cette hausse explique l’essentiel de celle du nombre total d’entrées (figure 1). Plus de la moitié de l’augmentation des entrées d’Européens est imputable à trois pays qui ont déjà connu par le passé des vagues d’émigration importantes vers la France : le Portugal, l’Espagne et l’Italie. En particulier, le nombre de nouveaux immigrés espagnols et portugais a doublé ou presque sur la période, conséquence de la crise économique qui touche leur pays.”

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Source : INSEE, immigrés arrivés en France en 2012, enquête annuelle de recensement 2013.

b. Les immigrés sont-ils diplômés ?

Cette question est essentielle pour répondre notamment à l’affirmation selon laquelle les immigrés viendraient principalement sans qualification, pour toucher les allocations sociales, etc. Nous répondrons en détail dans la partie 3 sur l’analyse économique de l’immigration. En attendant, concentrons-nous sur la structure de la population immigrée en termes de qualifications.

Rappelons, comme nous l’avons expliqué supra, que 85% de l’immigration se répartit en trois motifs : économique 9% ; étudiants 30% ; familiale 46%. C’est donc sur ces trois catégories qu’il faut concentrer notre réponse, le reste étant statistiquement insignifiant.

  • Pour l’immigration économique, la question de la qualification se pose à peine puisque la plus grande partie de cette immigration concerne des individus venus en France pour y exercer une activité : ce sont des artistes, scientifiques, saisonniers, et 13 000 salariés. Ce type d’immigration n’est donc pas concernée par le cliché de l’immigré peu qualifié venu pour toucher les allocs : ils viennent pour travailler et ont déjà, dans la quasi-totalité des cas, une activité prévue avant de venir ;
  • Pour l’immigration étudiante, la question ne se pose guère plus ; ces 30 000 migrants viennent en France pour se former, ils sont donc évidemment peu ou pas qualifiés à l’entrée, mais étant donné que la plupart repartent (beaucoup plus qualifiés à la sortie qu’à l’entrée), le problème ne se pose pas ;
  • Reste la grande question de l’immigration familiale, qui concentre l’essentiel des critiques de Zemmour et consorts. Rappelons en premier lieu qu’elle est régie (en partie) par le droit européen, ce dernier garantissant le droit à une vie familiale normale, ce qui inclut le droit de vivre avec ses proches. Rappelons ensuite qu’il y a des conditions économiques à remplir pour venir en France pour motifs familiaux : l’étranger à l’origine du regroupement doit résider légalement depuis au moins 18 mois en France ; il faut disposer d’un logement d’une taille minimum, et de ressources au moins égales au SMIC (pour une famille de 2 ou 3 personnes), sachant que les allocations sociales sont exclues du calcul. Et rappelons que seuls le conjoint et les enfants sont concernés par le regroupement. Il ne suffit donc pas d’être simplement un résident en France sans ressources pour faire venir “gratuitement” toute sa famille !

Concernant les qualifications, citons encore l’INSEE : “63 % des immigrés entrés en France en 2012 sont au moins titulaires d’un diplôme de niveau baccalauréat ou équivalent et un quart est sans diplôme (figure 5). Parmi les pays contribuant le plus à l’immigration, les moins diplômés sont les ressortissants du Portugal et de la Turquie (respectivement 56 % et 57 %). À l’inverse, plus d’un immigré sur deux en provenance des États-Unis, de Chine, d’Espagne, d’Italie ou de Russie possède un diplôme supérieur. Entre 2004 et 2012, toutes origines confondues, la part des immigrés ayant un diplôme au moins équivalent au baccalauréat a augmenté de 7 points, dont 2 points entre 2009 et 2012. Les immigrés en provenance d’Asie expliquent 55 % de la progression d’ensemble depuis 2009. De fait, neuf Chinois sur dix entrés en France en 2012 sont au moins titulaires d’un diplôme de niveau baccalauréat. Les immigrés en provenance d’Afrique expliquent 42 % de la progression depuis 2009 : la part des plus diplômés augmente de 5 points pour les Marocains et de 4 points pour les Tunisiens, de plus en plus de jeunes bacheliers venant poursuivre leurs études supérieures en France. En revanche, les immigrés en provenance d’Amérique ou d’Océanie contribuent peu à l’accroissement de la part des plus diplômés (12 %). Quant aux Européens, ils contribuent même négativement (- 9 %) puisque la part des plus diplômés diminue légèrement entre 2009 et 2012. Toutefois, la situation est très variable selon le pays d’origine. L’immigration portugaise, nettement moins diplômée que celle des autres origines européennes en 2009, le reste en 2012, mais la part des sans-diplôme diminue. Ainsi, les entrées en provenance du Portugal sont aujourd’hui presque équilibrées entre les non-diplômés et les diplômés.”

Au delà de l’avalanche de chiffres, résumons en graphique :

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Source : Insee, enquête annuelle de recensement de 2013. Champ: France, hors personnes de moins de 16 ans.

A comparer avec la population française en général :

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Source : INSEE 2013. NB : le total ne fait pas 100 en raison des 10% d’individus en cours d’études initiales.

Encore une fois, on a ici affaire à des moyennes, le niveau de diplôme des immigrés peut varier fortement selon le pays d’origine. Par exemple, les immigrés Africains sont près d’un sur deux (47%) à avoir un diplôme inférieur ou égal au brevet, soit 10 point de plus que la moyenne. Mais on est toujours obligé, à un moment donné, de raisonner à partir de moyennes. Mais même en supposant que les 10% d’individus Français en cours d’études initiales obtiendront tous un diplôme du supérieur, il est clair que les immigrés ne sont pas moins diplômés que les natifs ; ils le sont plus.

Rappelons pour que ce soit bien clair et au cas où certains, voulant vérifier ces chiffres, en trouvent de forts différents, qu’on ne parle ici que de la vague d’immigration 2012, donc une fois encore de l’immigration en tant que flux, et pas de la population immigrée en général vivant déjà sur le sol français.

Conclusion : quatre points

  • La France ne reçoit pas une immigration particulièrement importante par rapport aux pays comparables ; nous sommes un pays relativement fermé à l’immigration. Cependant, les chiffres officiels ne tiennent pas (ne peuvent pas tenir) compte de l’immigration illégale ; par ailleurs, l’immigration peut être beaucoup plus importante dans certaines régions que dans d’autres, ce qui nuance une conclusion à partir de chiffres globaux. Toutes les données de l’INSEE confirment que les immigrés se concentrent dans les grandes villes et les certains territoires.
  • Le solde migratoire confirme l’analyse précédente en montrant que le nombre d’entrées nettes (entrées-sorties) est peu élevé depuis une quarantaine d’années en France. Mais une fois encore, une nuance doit être apportée : ceux qui partent et ceux qui entrent ne sont pas forcément les mêmes, en termes de qualifications notamment.
  • Les immigrés récemment arrivés sont au moins aussi diplômés que les Français, et compte tenu des conditions économiques pour bénéficier du regroupement familial, on est loin de pouvoir corroborer l’idée d’une immigration pauvre venue massivement pour bénéficier du généreux système social français.

En somme, une conclusion un peu décevante : certes, nombre de données fiables réfutent les analyses frontistes ou zemmouriennes simplistes d’une immigration massive et peu qualifiée, mais toutes les statistiques ont des limites : parce que ce qui est illégal ne peut être qu’estimé et non pas mesuré ; parce que des moyennes reflètent toujours des disparités régionales importantes là où la politique d’immigration est nationale. L’immigration peut être mal vécue ou poser de réels problèmes dans un territoire donné (on y reviendra) mais ces problèmes peuvent être fortement “dilués” lorsqu’on raisonne à l’échelle nationale. Les xénophobes peuvent s’appuyer sur ces limites pour avancer leurs thèses.

Enfin et surtout, les conclusions que l’on peut tirer sur l’immigration en tant que flux ne sont pas forcément les mêmes de celles que l’on peut tirer sur l’immigration en tant que stock, c’est-à-dire en s’intéressant à l’ensemble des immigrés résidant en France, arrivés récemment ou pas, et à leurs descendants. L’immigration évolue vite, et ce qu’on peut dire sur les immigrés arrivés en 2012 ou 2013 n’est pas forcément vrai si l’on tient compte de tous les immigrés arrivés depuis, mettons, les années 1960. Ce que nous allons étudier maintenant.

4 réflexions sur “Immigration : retour aux faits (1/3)

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