Un certain Juif, Jésus (1/10)

9782204070379

Présentation de l’ouvrage et de notre recherche

John Paul Meier est un historien. Docteur en sciences bibliques, professeur de Nouveau Testament, rédacteur en chef du Catholic Biblical Quarterly, il a publié neuf ouvrages et une soixantaine d’articles de recherches. Il commence la rédaction dans les années 1990 de la plus importante synthèse historique sur Jésus de Nazareth jamais entreprise : A Marginal Jew : rethinking the historical Jesus. Cette œuvre majeure synthétise plusieurs siècles de recherches sur Jésus de Nazareth et se veut rigoureuse et scientifique, exempte autant que possible de préjugés théologiques. Actuellement, quatre tomes sont disponibles au public francophone (traduction aux éditions du Cerf sous le titre Un certain Juif : Jésus, Les données de l’histoire) : Les sources, les origines, les dates (Tome I, 2004) ; Les paroles et les gestes (Tome II, 2005) ; Attachements, affrontements, ruptures (Tome III, 2005) ; La loi et l’amour (Tome IV 2009). Le dernier tome sera publié à l’automne 2015 en anglais. L’ensemble représente plus de 4000 pages, mais Meier a prévu deux niveaux de lecture : un niveau grand public, dans un style clair et accessible au public cultivé ; un second niveau de lecture, regroupant des commentaires de Meier et les notes de bas de page, destinés aux chercheurs et aux plus érudits. Ces deux niveaux de lecture représentent environ 50% du volume chacun. Ainsi, le tome I fait 740 pages, mais les notes de bas de page commencent à la page 441 !

Passionné par l’histoire antique et celle du christianisme en particulier, je m’appuie  sur la série d’ouvrages de John Paul Meier pour en proposer ici une synthèse précise et argumentée.  Au départ, mon intention était de publier une note de lecture aussi précise que possible du travail de l’historien, c’est-à-dire une sorte de « synthèse de la synthèse ». Le titre original des mes articles était « Note de lecture : Un certain Juif, Jésus (John Paul Meier) ». Au fil de l’écriture, je me suis détaché progressivement de son travail : d’une part, parce que Meier n’a n’a pas forcément traité (ou formulé de la même manière) certaines questions que je me posais ; d’autre part, parce que même si son travail est probablement l’un des plus sérieux et des plus importants jamais entrepris sur ce sujet, d’autres auteurs lus en parallèle m’ont aussi apporté beaucoup de matière à réflexion (je donnerai la bibliographie complète de mes sources en fin d’article). En sorte que la série d’articles proposée ici est un travail finalement assez personnel : bien entendu mes références principales sont d’abord les ouvrages de Meier mais j’ai adopté mon propre plan, ma propre argumentation, j’ai ajouté d’autres références, le but étant toujours de résumer, expliquer et comprendre, pas de refaire ou paraphraser le travail de quiconque. Dans le même temps, ce qui devait être une série de sept articles, dont six ont été publié en 2015, s’est étendu jusqu’à être une série de dix articles, dont sept ont été publié au moment où j’écris cette mise à jour (octobre 2016).

Voici le plan de mon travail (MAJ octobre 2016) :

I. Intérêts et limites de la recherche sur Jésus de Nazareth (cet article)
A. Deux limites de la recherche historique sur Jésus de Nazareth
B. Trois intérêts de la recherche historique sur Jésus de Nazareth (article numéro 2)
Conclusion : l’enjeu de la recherche historique
II. Les méthodes de la recherche : comment procèdent les biblistes ? (article numéro 3)
A. Les critères d’historicité
B. Les preuves archéologiques
C. La théorie des deux sources
III. La vie d’un certain Juif : que peut-on dire de fiable sur Jésus de Nazareth ? (article numéro 4)
A. Jésus a-t-il existé ?
B. Naissance et famille, grandes lignes du ministère (article numéro 5)
C. La question des frères et sœurs de Jésus
D. Le groupe de disciples de Jésus : Jésus a-t-il voulu fonder une Église ?
E. Les miracles de Jésus
IV. Le message de Jésus (article numéro 6)
A. Le royaume de Dieu
B. Le rapport de Jésus à la Loi juive
C. Les commandements d’amour de Jésus
Conclusion sur le message de Jésus
V. Méthodologie (rappels) (article numéro 7)
A. La recherche historique n’est pas une démonstration de la foi chrétienne
B. La question de la fiabilité du Nouveau Testament
VI. Ce que nous savons jusqu’à présent
C. L’identité de Jésus : un problème méthodologique délicat, mais pas insurmontable
VII. Précisions étymologiques
A. Le terme “Messie”
B. L’expression “Fils de Dieu”
C. L’expression “fils de l’homme”
D. Le terme “Seigneur”
E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament
VIII. La théologie chrétienne et ses développements
A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?
B. Objections et hérésies

La question délicate de l’identité de Jésus occupe quatre articles sur dix. A ce jour, il m’en reste trois à publier. Le prochain qui sera publié aborde la foi de Paul.

NB : toutes les accentuations dans le texte (y compris biblique) sont de moi, de même que les erreurs, y compris d’interprétation du travail d’autrui.

I. Intérêts et limites de la recherche sur Jésus de Nazareth

A. Deux limites de la recherche historique sur Jésus de Nazareth

Première limite : le manque de sources

La première limite que l’on doit avoir à l’esprit lorsqu’on aborde la question de la recherche historique sur Jésus de Nazareth, c’est que cette recherche ne peut qu’apporter des réponses partielles. Dès le tome I de son ouvrage, Meier distingue le « Jésus réel » et le « Jésus historique ». Le Jésus dit « réel » est ce personnage Juif du premier siècle de notre ère tel qu’il a réellement vécu, pensé, marché, parlé en Palestine. Le « Jésus historique » est le Jésus tel qu’il est reconstruit, à partir des données disponibles, par la recherche historique.

Pourquoi ces deux Jésus sont différents ? Du premier, nous ne pouvons rien dire. Et cela est le cas de la plupart des personnages de l’Antiquité, et même de l’histoire ancienne en général. En effet, lorsque nous tentons des biographies exhaustives de personnages historiques anciens, nous faisons toujours face au même problème : le déficit de sources. Même pour les grands personnages de l’Antiquité (les empereurs romains par exemple) pour lesquels nous disposons de suffisamment de matériaux historiques, nous n’avons à chaque fois que des récits  fragmentaires, parfois partiaux. Dès lors, comment connaître l’intégralité, l’exhaustivité de leur vie ?

Si nous devions reconstruire la biographie d’un personnage contemporain comme Ronald Reagan, nous serions presque en mesure de faire correspondre le « Reagan réel » et le « Reagan historique ». En effet, du fait de la proximité temporelle de la vie de Reagan (il est mort il y a quelques années seulement) et de l’importance du personnage, nous disposons d’une abondance de sources : récits, enregistrements audio et vidéo, déclarations, emploi du temps, témoignages, etc. Dès lors, sans aller jusqu’à prétendre avoir trouvé le « Reagan réel », nous pourrions dire que notre reconstruction à partir des sources existantes serait très fiable et très complète. Nous parviendrions peut être à reconstituer les grandes lignes de l’emploi du temps quotidien de Reagan de sa vie publique à sa mort (certes pas de son enfance).

Pour Jésus nous n’avons rien de tel. Ce n’est pas un hasard si Meier intitule son ouvrage A Marginal Jew (assez mal rendu en Français par : Un certain Juif). Du point de vue de l’histoire antique romaine, Jésus n’est en effet qu’un personnage marginal : un prophète incompris par nombre de ses contemporains, issue d’une région marginale (la Galilée) d’une province marginale (la Palestine) de l’empire romain, et qui finit crucifié comme un vulgaire criminel.

Ainsi, la recherche historique sur Jésus de Nazareth souffre d’un manque chronique de sources. Nous disposons en tout et pour tout de trois sources : le Nouveau Testament ; l’historien Juif Flavius Josèphe, qui écrit à la fin du premier siècle ses Antiquités Juives, dans lesquelles Jésus est mentionné (le fameux Testmonium flavianum) ; et l’historien romain Tacite. Toutes ces sources souffrent de lacunes : le Nouveau Testament (essentiellement Évangiles, Actes des Apôtres + lettres de Paul) n’est pas un récit objectif de la vie de Jésus mais une interprétation théologique qui vise à convaincre de sa messianité ; les mentions de Jésus par Josèphe sont brèves et ont certainement fait l’objet de retouches chrétiennes ; enfin, Tacite n’écrit qu’au deuxième siècle (vers 116, soit une vingtaine d’années après Josèphe), et s’est peut être simplement contenté de reprendre Josèphe.

Par ailleurs, les autres sources non-chrétiennes parfois mentionnées, principalement gréco-romaines (Suétone, Pline le Jeune, Lucien de Samosate) sont plus tardives et se contentent de rapporter ce qui se disait des premiers chrétiens, sans fournir aucune information nouvelle sur le Jésus historique. Elles certifient à tout le moins qu’un groupe de croyants s’était constitué dans le judaïsme avec des pratiques religieuses nouvelles, mais ne constituent pas une source directe sur Jésus de Nazareth. Concernant les mentions dans le Talmud qui pourraient se rapporter à Jésus, nous n’avons pas la certitude que ces mentions se réfèrent effectivement à lui. Quant aux écrits des Pères de l’Église, en plus de souffrir des mêmes difficultés que les Évangiles (volonté apologétique), ils sont tardifs : à partir du deuxième siècle pour les plus anciens des Pères de l’Église.

Évoquons enfin les écrits apocryphes, c’est-à-dire les récits et Évangiles non retenus dans la tradition de l’Église, sur lesquels les médias font parfois grand cas, comme si l’Église, en ne les retenant pas, avait voulu masquer certaines vérités dérangeantes. A l’exception de l’Évangile de Thomas, ce sont des récits tardifs (postérieurs au milieu du IIème siècle), souvent teintés de légendes, de magie : par exemple dans l’Évangile de Thomas, Jésus donne vie à un oiseau façonné avec de la terre glaise ; ou encore, il tue sans le toucher un enfant qui l’a bousculé. Nous verrons au cinquième article de cette série en quoi ce type de récit de magie diffère radicalement des miracles racontés dans les Évangiles. Ces apocryphes sont écrits dans des communautés marginales pétries de conceptions gnostiques (c’est-à-dire spiritualistes, méprisant le monde et la chair) et ésotériques. De ce fait ils sont souvent machistes : par exemple, dans l’Évangile de Thomas comme dans celui de Philippe, les femmes sont considérées comme impropres à la vie éternelle. En général ces récits cherchent à combler les silences des Évangiles canoniques par des inventions romanesques. A de rares exceptions près, les apocryphes ne fournissent pas d’informations historiques fiables sur Jésus de Nazareth dans le cadre d’une enquête qui se veut rigoureuse et scientifique. Au final, comme le conclut Meier à la fin de l’introduction du Tome 1, « les sources anciennes et indépendantes que l’on possède pour connaître le Jésus historique se réduisent aux quatre évangiles, à quelque données éparpillées dans le reste du Nouveau Testament [à savoir le corpus Paulinien], et à Josèphe ».

Paradoxalement, ce manque reste encore assez considérable compte tenu de la marginalité du personnage. En fait, il y a dans l’Antiquité des personnages plus considérables au plan historique pour lesquels nous disposons de moins de sources (Jules César, par exemple) et dont l’historicité est moins souvent contestée (cf. infra). Quoi qu’il en soit les affirmations de la recherche historique sur un personnage aussi ancien ne peuvent qu’atteindre des degrés de probabilité plus ou moins élevés. Nous savons sur Jésus, au plan historique, certaines choses qui sont quasi-certaines, d’autres qui sont hautement probables, d’autres improbables, etc. Mais nous n’aurons jamais la même certitude absolue qu’un physicien peut avoir à propos de l’existence des atomes, par exemple. Notons bien que ceci est parfaitement normal en histoire, et encore plus normal en histoire antique.

Seconde limite : le Jésus historique n’est pas le Jésus de la foi

En sus de la distinction entre « Jésus réel » et Jésus historique, il nous faut distinguer clairement le Jésus historique et le Jésus de la foi. C’est que Jésus n’est pas un personnage historique comme les autres : il est l’objet central de la première religion du monde, le christianisme, qui l’affirme Dieu et Fils de Dieu. Des milliards de personnes sur cette Terre adhèrent à une vision particulière de Jésus de Nazareth. En tenant compte de toutes les obédiences du christianisme, c’est environ un tiers de l’humanité qui d’une façon ou d’une autre adhère aux enseignements et/ou à la personne de Jésus. Et, au-delà même des croyants, l’influence culturelle, philosophique, artistique de Jésus s’étend à une grande partie de l’humanité, d’une façon directe ou indirecte. La Bible n’est pas que le livre saint de deux grands religions monothéistes : c’est un patrimoine culturel pour toute l’humanité, au même titre que la mythologie gréco-latine. Pourtant, est-il besoin d’avoir lu des livres d’histoire sur le Jésus historique pour être chrétien ? Certes pas. Peut-on dire que l’objet de la foi chrétienne est le Jésus historique ? Non.

Meier l’explique longuement : « Durant plus de quinze siècles, les chrétiens ont cru fermement en Jésus Christ sans avoir d’idées précises sur le Jésus historique tel qu’on le comprend aujourd’hui et sans avoir accès à ce type de connaissance : pourtant personne ne conteste la validité ni la force de leur foi. On peut en dire autant d’un grand nombre de chrétiens sincères vivant aujourd’hui dans les pays développés ou en voie de développement. Et pourtant, même si tous les chrétiens étaient familiarisés avec les concepts et la recherche concernant le Jésus historique, l’Église ne pourrait toujours pas faire du Jésus historique l’objet de sa prédication et de sa foi. (…) le véritable objet de la foi chrétienne n’est pas et ne peut pas être une idée ou une reconstruction intellectuelle, aussi fiable soit-elle. Pour le croyant, l’objet de la foi chrétienne est une personne vivante, Jésus-Christ, qui s’est engagé totalement dans une véritable existence humaine terrestre au Ier siècle de notre ère, mais qui vit désormais ressuscité et glorifié, auprès du Père à jamais. En premier lieu, c’est cette personne vivante que proclame l’Église et à laquelle elle adhère, une personne incarnée, crucifiée et ressuscitée ; et c’est seulement en second lieu qu’elle adhère aux idées et aux affirmations concernant le personnage de Jésus. Au plan de la foi et de la théologie, le Jésus « réel », le seul vrai Jésus existant et vivant maintenant est ce Seigneur ressuscité ; et seule la foi nous permet de l’atteindre. Mais se lève alors une objection : quel est donc l’intérêt du Jésus historique pour les gens qui ont la foi ? Ma réponse est simple : aucun, si l’on envisage uniquement l’objet direct de la foi chrétienne, Jésus Christ, crucifié, ressuscité, qui règne aujourd’hui dans son Église. Ce Seigneur qui règne aujourd’hui peut être connu de toutes les personnes croyantes, y compris celles qui ne passeront pas une seule journée de leur vie à étudier l’histoire ou la théologie. »

En clair, l’objet de la foi ne repose pas dans les livres d’histoire, et il n’est pas besoin d’étudier l’histoire ou la théologie pour être croyant, la foi n’étant pas d’abord une affaire de connaissances. Ceci étant dit, John Paul Meier, qui n’est pas seulement historien mais aussi prêtre catholique, aurait-il écrit une somme historique de plus de 4000 pages, une recherche synthétisant plus de trois siècles d’histoire sur Jésus de Nazareth, dont le premier tome est paru en 1991 et le dernier sortira en 2016, soit près de 25 ans de travail, si la recherche historique sur Jésus de Nazareth n’avait aucun intérêt pour les croyants  ? Sans doute pas, ce qui nous amène à la partie suivante.

B. Trois intérêts de la recherche historique sur Jésus de Nazareth

Nous verrons trois grands types d’intérêts à la recherche historique sur Jésus, dont deux concernent aussi les non-croyants.

Premier intérêt (pour les croyants) : elle ancre la foi dans un passé objectif

Si c’est bien le « Jésus-Christ, Dieu né de Dieu, Lumière né de la Lumière, Vrai Dieu né du Vrai Dieu, engendré non pas créé » (cf. Symbole de Nicée-Constantinople) qui est l’objet la foi chrétienne et non pas le Jésus historique tel que la recherche parvient à le reconstruire, il n’en demeure pas moins que le lien entre Jésus historique et Jésus-Christ est évident : la foi chrétienne ne repose pas sur un vague sentiment subjectif ou des extases religieuses, mais sur certaines affirmations à propos d’un personnage historique ayant vécu, parlé, marché en Palestine au premier siècle de notre ère. Dans son livre sur Jésus de Nazareth, Benoît XVI affirme clairement : « du point de vue de la théologie et de la foi dans leur essence même, la méthode historique est reste une dimension indispensable du travail exégétique. Car il est essentiel pour la foi biblique qu’elle puisse se référer à des évènements réellement historiques. Elle ne raconte pas des légendes comme symboles de vérité qui vont au-delà de l’Histoire, mais elle se fonde sur une histoire qui s’est déroulée sur le sol de cette terre. Le factum historicum n’est pas pour elle une figure symbolique interchangeable, il est le sol qui la constitue : « Et incarnatus est » – « Et il a pris chair » – par ces mots, nous professons l’entrée effective de Dieu dans l’histoire réelle. »

Second intérêt : pour toute personne cultivée qui veut mieux comprendre la vie de Jésus de Nazareth

« Je soutiens, écris Meier, que la recherche du Jésus historique peut être très utile si on veut une foi qui cherche à comprendre, une foi en quête d’intelligence, autrement dit si on veut faire de la théologie dans un contexte contemporain. La théologie des périodes patristique et médiévale vivait dans la plus parfaite ignorance du problème du Jésus historique, car elle fonctionnait dans un contexte culturel où n’existait pas l’approche historico-critique qui marque nos esprits occidentaux modernes. La théologie est un produit culturel ; depuis l’époque des Lumières, notre culture occidentale se trouve imprégnée de l’approche historico-critique ; par conséquent, pour être crédible, la théologie peut fonctionner dans cette culture et avoir quelque chose à lui dire uniquement si elle intègre dans sa méthodologie une approche historique ».

Plus précisément, Meier soutient à raison que la recherche sur le Jésus historique permet d’éviter bien des dérives et des erreurs. Il en donne quatre exemples :

« 1) Il existe des démarches qui visent à réduire la foi au Christ à un message codé dépourvu de contenu, à un symbole mythique ou à un archétype intemporel. La recherche du Jésus historique s’oppose à de telles démarches en rappelant simplement aux chrétiens que la foi au Christ n’est pas une vague attitude existentielle ou une manière d’être dans le monde. La foi chrétienne est l’affirmation de l’existence d’une personne particulière et l’adhésion à cette personne, une personne qui a fait et dit des choses particulières en un temps et en un lieu particulier de l’histoire humaine. (…) Si la recherche ne peut fournir le contenu essentiel de la foi, elle peut néanmoins aider la théologie à donner à ce contenu davantage de profondeur concrète et de couleur [NB : Meier fait ici référence aux théories de la non-existence de Jésus, sur lesquelles nous reviendrons].

2) Il existe aujourd’hui des chrétiens sincères qui ont un penchant faussement mystique ou docétique : ils ont tendance à gommer la réalité humaine de Jésus en se targuant « d’orthodoxie » pour insister sur sa divinité (en fait, un monophysisme larvé). La recherche lutte contre cette tendance, en affirmant que le Jésus ressuscité est bien la même personne que ce Juif qui a vécu et qui est mort au Ier siècle en Palestine, une personne vraiment et pleinement humaine comme n’importe quel être humain, avec toutes les conséquences contraignantes que cela implique.

3) Il existe des démarches qui tendent à « domestiquer » Jésus, au service d’un christianisme confortable, respectable et bourgeois. Dès qu’elle s’est mise en place, la recherche du Jésus historique a eu tendance à contrer ce penchant en soulignant le côté dérangeant et non-conformiste de Jésus : par exemple, sa fréquentation de gens « peu recommandable » pour la société et la religion en Palestine, sa dénonciation prophétique de l’observance religieuse extérieure qui ignore ou étouffe l’esprit intérieur de la religion, son opposition à certaines autorités religieuses, notamment aux membres du sacerdoce de Jérusalem.

4) Mais, pour ne pas laisser croire que « l’utilisation du Jésus historique » va toujours dans le même sens, il est bon de souligner que, contrairement aux affirmations de Reimarus et de beaucoup d’autres après lui, le Jésus historique ne se laisse pas non plus facilement récupérer au service de programmes politiques révolutionnaires. Par comparaison avec les prophètes classiques d’Israël, le Jésus historique est remarquablement silencieux sur de nombreux sujets sociaux et politiques brûlants de son époque. Pour faire de lui un révolutionnaire politique de ce monde, il faut déformer les données exégétiques ou forcer l’argumentation. Tout comme la bonne sociologie, le Jésus historique subvertit non seulement certaines idéologies mais toutes les idéologies, y compris la théologie de la libération. »

Les deux derniers points relèvent sans doute un des intérêts majeurs de la recherche historique sur Jésus. Car Jésus de Nazareth est certainement l’un des personnages historiques qui a été le plus sujet à récupérations : de nombreux auteurs, de tous bords et de tous courants, croyants ou non-croyants, ont utilisé des éléments évangéliques pour brosser un portrait de Jésus prétendument historique. Tour à tour, on a donc eu un Jésus violent révolutionnaire (Reimarus) voire quasi-marxiste (c’est la vision d’un Fidel Castro ou d’un Chavèz), un Jésus militant panarabe (Yasser Arafat voyait en Jésus le premier militant Palestinien, rien que ça), un Jésus philosophe maître de sagesse, comparable à Socrate ou à Bouddha (Frédéric Lenoir est le grand défenseur de cette conception en France), un Jésus prophète apocalyptique restaurateur de l’Etat d’Israël (E.P Sanders), un Jésus précurseur du libéralisme (Charles Gave, Scotty McLennan, Jerry Wilde), un Jésus philosophe rationnel moraliste (Thomas Jefferson), et même un Jésus magicien homosexuel, un Jésus anarchiste opposé aux institutions religieuses de son temps, etc. Tous ces auteurs ont en commun de proposer une vision déformée, partielle et partiale de Jésus de Nazareth, plaquant leurs propres conceptions philosophiques et politiques sur ce prophète Juif du Ier siècle qui a si profondément marqué la civilisation occidentale.

Si la recherche historique est limitée, elle reste hautement plus fiable que cette littérature biaisée, et permet d’écarter les interprétations les plus fantaisistes, qui ne reposent sur aucune donnée biblique solide, sur aucun argument exégétique crédible. La recherche historique cherche à connaître ce qu’on peut savoir « vraiment » sur Jésus de Nazareth en écartant les interprétations ou récupérations politiques, philosophiques ou théologiques quelles qu’elles soient (catholiques, athées, marxistes, libérales…) qui proviennent d’Occidentaux du XX ou du XXIème siècle.

Dans la partie suivante, nous analyserons le troisième intérêt de la recherche historique : la lutte contre le fondamentalisme.

4 réflexions sur “Un certain Juif, Jésus (1/10)

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