Une anthropologie judéo-chrétienne

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Michel-Ange, La création d’Adam, 1511.

I. Introduire le sujet

  1. Si Dieu n’existait pas, tout serait permis (Dostoïevski) : brève anthropologie de l’athéisme
  2.  …et ses conséquences socio-politiques
  3. Des conséquences socio-politiques de l’existence d’une Transcendance : objet de cet article

II. S’il y a une Transcendance…

  1. Homo creaturae
  2. Perspectives de récits originels

III. Homo imago Dei : une première perspective judéo-chrétienne

  1. Égale dignité de tous les hommes
  2. Primauté de l’homme
  3. Existence de lois naturelles

IV. Homo ad Deum : une seconde perspective judéo-chrétienne

  1. Pas de biologisme
  2. Pour un libéralisme de la vérité
  3. La subsidiarité au cœur des régimes politiques
  4. Ni cynisme, ni individualisme, ni collectivisme
  5. Mais pourquoi l’Église catholique ne sponsorise-t-elle pas la fête de l’Huma ?

V. Homo peccator : troisième perspective judéo-chrétienne

  1. GUT is nicht gut
  2. Droit et morale

Conclusion

  1. Quatre principes de l’anthropologie judéo-chrétienne
  2. L’Église catholique est-elle de droite ?

Avant propos : de l’individualisme contemporain

De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenance : français, catholiques, juifs, protestants, musulmans, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés….nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, un parti, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosés. Ceux qui restent s’effilochent. L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse. L’été dernier, nos footballeurs n’ont pas sur faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies : ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.  Michel Serres, Petite Poucette, 2013

Ce que le philosophe Michel Serres exprime en résumé, c’est un constat que chaque sociologue partage : nous vivons dans un monde où l’individu tient une plus grande place que par le passé. Cet individualisme contemporain ne signifie pas nécessairement le développement de l’égoïsme ou la fin des liens sociaux dans un espèce de repli narcissique, remarque le sociologue François de Singly. Elle signifie plus probablement que l’individu tend de plus en plus à se définir comme une personnalité indépendante et autonome, qui accepte la vie en société mais ne veut pas la vivre comme une contrainte. L’individu moderne multiplie les appartenances, s’attribue un droit d’inventaire dans son héritage culturel, choisit ses dieux et ses valeurs dans un monde où ils sont en concurrence. Loin d’être caractérisée par un manque de repères, la société moderne exsuderait au contraire d’un trop-plein de repères et de normes en concurrence, permettant, en quelque sorte, à l’individu de faire son marché.

L’heure n’est plus aux grandes utopies transformatrices : deux guerres mondiales et deux totalitarismes sont passés par là. Les jeunes, en particulier, sont nettement plus méfiants que naguère envers la politique et les idéologues. Pour autant, je crois avec Michel Serres qu’il s’en faut de beaucoup avant de conclure à la fin des idéologies. La quête de sens est éternelle et parce qu’elles y répondent en partie, les idéologies semblent plus nombreuses que jamais. Beaucoup progressent : écologisme radical, fondamentalisme religieux, nationalisme xénophobe, individualisme consumériste, étatisme égalitariste, technicisme eugéniste, etc. Bref, tous les mots en –isme, le suffixe qui fait d’un nom propre un nom commun, d’une idée un système de pensée.

S’il y a une différence avec hier, c’est que les affrontements idéologiques ont perdus (un peu) de leur violence, le temps n’étant plus aux ligues de 36 ou aux sections maoïstes. Les individus veulent choisir, comparer, étudier, adhérer ou non, dans le grand bazar des débats télés, éditos, compte Twitter, blogosphères, sondages en ligne, flux d’infos continus qui brouillent la vue et compliquent le discernement.

I. Introduire le sujet

1. Si Dieu n’existait pas, tout serait permis (Dostoïevski) : brève anthropologie de l’athéisme

Dans le fatras idéologique qui caractérise l’époque moderne, la question du divin n’est pas absente. Là aussi, l’individu moderne veut pouvoir étudier, voire comparer, avant de choisir. Les positions et les pratiques sont donc variées. Cela va de l’hostilité franche (athéisme) à l’adhésion à une religion particulière en passant par une neutralité polie (agnosticisme), une spiritualité individuelle non-religieuse, la croyance en une divinité inconnaissable (déisme), une mélange de doctrines diverses (syncrétisme), de pratiques orientales à la sauce occidentale (New Age), …et l’on pourrait continuer la liste quasi- indéfiniment.

Loin de se cantonner à de vagues questionnements existentiels (ce qui serait déjà pas mal), ces questions ont des retentissements et des débordements concrets sur le quotidien. Prenons l’athéisme. Il conduit nécessairement à conclure qu’il n’y a rien d’autre que l’homme. Au moins sur cette terre, sur cette planète-là, nous sommes seuls, et aucun dieu ne viendra nous sauver. Nous devons nous gérer nous-mêmes et faire avec ce que nous sommes. Tous les athées qui ont réfléchi à la question sont parvenus à cette conclusion : Sartre, Nietzsche ou encore Marx (pour ne citer que les plus célèbres) nous rappellent à quel point l’athéisme implique un certain vide existentiel, dans le sens où la négation de Dieu conduit à faire surgir l’origine de la vie dans le hasard. Par définition, le hasard n’ayant ni sens ni direction, la vie n’est donc pas a priori justifiée, personne ne m’a choisi, l’existence n’a pas de sens ultime. Ce constat amenait Sartre à définir l’existentialisme comme affirmation radicale de la liberté de l’homme : si rien ne se justifie, l’existence humaine est une successions de choix sans raison qui doivent être assumés, position tout à fait bien exprimée dans l’Etranger de Camus, roman existentialiste par excellence. L’homme est donc condamné à être libre, selon la belle formule du philosophe, il est entièrement responsable de son sort, le “résultat de son projet d’être”, pour parler comme un sartrien.

A partir de ce constat, il faut remplir l’absence de justification de l’homme par quelque chose, trouver pour l’homme un sens à la vie, qui n’existe pas, ne peut pas exister hors de l’homme. On pourrait dire en résumé : Dieu n’existant pas, la vie n’a pas de sens ultime ; il faut donc absolument en donner à chacune de nos actions, sinon tout se meurt et c’est le désespoir. Le sens, pour Marx, sera la transformation du monde actuel en un monde sans classes sociales ; pour Nietzsche, l’affirmation individuelle de la jouissance et la volonté “de puissance” ;  pour l’homme contemporain, l’argent, les femmes, le plaisir, le football, la blanquette de veau, Justin Bieber, que sais-je, tout (voire n’importe quoi) qui puisse combler l’angoisse de la mort. Ainsi Pascal concevait-il le divertissement : une pratique d’esquive devant la question finale. Jean-Luc Mélenchon, à la suite de Marx, trouve le sens de l’existence dans l’engagement politique de transformation du monde actuel en un monde (jugé) meilleur. L’oraison funèbre qu’il adresse à son ami et bras droit François Delapierre, récemment décédé d’un cancer, est claire. Dès l’abord il affirme que son ami était, comme lui, un matérialiste radical pour qui “les pourquoi n’ont pas de réponse”. L’univers n’a “ni sens ni direction”, affirme le chef du parti de gauche. Ainsi, “le sens est ce que nous faisons”, “notre engagement politique abolit le règne de l’absurde et prive la mort de sa prétention à diriger nos vies”. On peut remercier Mélenchon qui ne saurait être plus clair.

Soyons, comme Mélenchon, clair comme de l’eau de roche : dès qu’on refuse l’existence de Dieu, il n’est pas possible d’accepter une quelconque transcendance non-humaine. La parole humaine est nécessairement le premier et le dernier mot de son existence. Frise-t-on la tautologie ? Peut être, mais elle est lourde de conséquences. Non pas que tout athée dusse être humaniste comme Comte-Sponville, ou membre du Parti de Gauche comme Mélenchon, mais que tout athée est confronté, plus violemment qu’un croyant, à ce paradoxe : je désire être quelqu’un, et pourtant mon existence n’est qu’un banal hasard, donc un néant à l’échelle du Temps ; je désire être heureux, et pourtant je vais mourir (peut être demain). Que vais-je faire ? Que vais-je être ? Comment vais-je utiliser le temps qui m’est imparti, le seul dont je dispose ?

C’est une difficulté que la phrase de Dostoïevski, qui fait le titre de cette partie, résume parfaitement. Si Dieu n’existe pas, en effet, tout est permis, le meilleur comme le pire. Cette citation était d’ailleurs le point de départ de Sartre, qui disait très clairement : “Si j’ai supprimé Dieu le père, il faut bien quelqu’un pour inventer les valeurs. Il faut prendre les choses comme elles sont. Et par ailleurs, dire que nous inventons les valeurs ne signifie pas autre chose que ceci : la vie n’a pas de sens, a priori. Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n’est rien, mais c’est à vous de lui donner un sens, et la valeur n’est pas autre chose que ce sens que vous choisissez.”

Bien sûr, certains critiques émettront des réserves en soulignant que si l’on descend au plan pratique, la radicale liberté mise en avant par Sartre est peu évidente. Ce sera notamment l’argument des sociologues déterministes (Lévy-Strauss, Bourdieu…) qui mettront l’accent sur la détermination par le milieu social. Cette réserve, pour juste qu’elle soit, n’enlève rien à la cohérence et à la réalité de l’affirmation sartrienne : Dieu n’existant pas, la liberté de l’homme de se choisir lui-même devient radicale…à un point qui peut être extrêmement angoissant. Sartre en avait d’ailleurs parfaitement conscience puisqu’il expliquait que face à cette angoisse de la liberté radicale (“l’angoisse sartrienne”) la stratégie la plus commune était la mauvaise foi : ignorer cette liberté en se choisissant par exemple une identité, en se conformant à son rôle social diraient les sociologues aujourd’hui. Je n’ai pas choisi de naître ouvrier ou bourgeois, mais plutôt que de prendre conscience que l’absence d’un Dieu quelconque me permet de définir moi-même, je choisis de refuser cette angoissante possibilité en me comportant comme un ouvrier ou comme un bourgeois. Sartre a probablement vécu lui-même cette angoisse : ses engagements politiques, bien qu’intenses, ont été marqué par des revirements et des distanciations, avec le communisme stalinien d’abord, avec le maoïsme ensuite.

2. …et ses conséquences socio-politiques

Ne croyez pas qu’on en reste ici aux raisonnements philosophiques abstraits. Car les conséquences de ce problème sont on ne peut plus concrètes. Imaginez ce dialogue qu’on aurait pu tenir hier :

« Les exactions de l’État islamique sont vraiment scandaleuses.

-Pourquoi ?

-On ne peut pas tuer ainsi des populations innocentes et réduire des femmes en esclavage !

-Pourquoi ?

-Parce que ce n’est pas permis !

-Pourquoi ?

-Parce que les lois l’interdisent ! La Constitution, les traités internationaux…les droits de l’Homme !

-Sur quoi reposent ces lois et ces droits ?

-Sur la morale élémentaire ! Le respect dû à tout homme, la propriété de sa vie…on ne peut pas faire aux autres ce qu’on ne souhaiterait pas qu’on nous fasse !

-Sur quoi repose ce principe ?

-Mais enfin, c’est la règle d’or !

-Mais sur quoi repose-t-elle ?

-Le fait que nous sommes tous de la même espèce, des êtres humains, nous ne pouvons pas nous comporter comme des sauvages…

-Et pourquoi donc ? Ne sommes-nous pas des animaux intelligents ?

-Intelligents justement ! Intelligents ! Pas cruels et bestiaux.

-Admettons, même si je doute que la cruauté soit une spécificité animale. En quoi le fait que nous soyons de la même espèce nous empêche de nous entretuer ? En quoi les plus forts de notre espèce doivent-ils s’obliger à respecter les plus faibles au lieu de les écraser ?

-Mais enfin, si tu nies ce principe, c’en est fini du principe même de l’humanité ! Plus possible de condamner l’Etat nord coréen, le droit taliban ou le premier violeur du coin ! Les droits de l’homme en sont relativisés ! Alors nous pouvons décréter que notre voisin est un faible et piller sa maison ! Nous pouvons réduire des populations entières en esclavage ! Auschwitz en devient presque légitime ! Comment peux-tu nier l’existence des droits naturels ?

-Je ne le nie pas, je questionne son origine. D’où viennent les droits naturels ? Sur quoi reposent-ils ? Qui en décide ainsi et quelle est sa légitimité ?

-Les lois, la Constitution, les traités…

etc. »

On le voit, la question est insoluble. Si Dieu n’existait pas, tout serait permis dans le sens où la morale n’est plus fondée supérieurement. C’est le point de départ de l’anthropologie athée.  Oh, il ne s’agit pas de prétendre qu’on ne peut pas à la fois être athée et vivre moralement. Cet argument idiot est démonté tous les jours par les faits. Des athées peuvent se comporter aussi moralement, voire plus moralement que nombre de croyants, même s’il faut certainement des convictions surnaturelles pour se comporter comme le Père Damien ou le Père Maximilien. Notre comportement en société est déterminé par des raisons de socialisation, de peur de la police ou de mise au ban du groupe social, de respect de la loi et des autres, ou par intérêt calculé : je suis sympa avec les autres pour qu’ils ne soient pas trop méchants avec moi. On pourrait avancer bien d’autres raisons, qui soient moins primaires ou minimalistes : le fond du problème restera, puisque les principes et fondements avancés, quels qu’ils soient, ne peuvent être, en l’absence d’un dieu, qu’humains. Ils donc peuvent être tout aussi bien contestés par d’autres humains. Une éthique qui est légitimement contestable par certains (individus, groupes, nations, cultures…) peut-elle prétendre à une quelconque vocation universelle, comme le voulait Kant avec son impératif catégorique ?

Fabrice Hadjadj, dans Comment parler de Dieu aujourd’hui ?, l’a parfaitement résumé :

Nous devons vivre comme des frères, soit ! Mais trouverons-nous les références la vie fraternelle chez les Dalton ? Serons-nous plutôt comme Romulus et Remus ? Comment Abel et Caïen ? Nous devons nous aimer les uns et les autres, très bien ! Est-ce à la façon de Bonnie et Clyde ? De Pasiphaé et de son taureau ? De Roméo et Juliette se suicidant ? Du reste, si notre modèle de justice n’est pas transcendant, ne sera-t-il pas toujours négociable et manipulable ? La justice ne sera-t-elle que le déguisement du plus séducteur et du plus persuasif ? Dès lors, il n’y guère que deux possibilités : soit l’on verse dans le laxisme –on laisse faire ; soit l(on glisse dans le totalitarisme –on impose une norme arbitraire.

Être athée comme être croyant n’est donc pas indifférent quand on doit se faire une idée, se faire une vie sur des sujets aussi variées que tricher ou ne pas tricher dans le métro, voter Sarkozy ou Hollande,  avoir des enfants ou vivre en libertin, créer ou ne pas créer un compte Instagram, débattre de l’euthanasie, être libéral ou étatiste, démocrate ou républicain, écouter la messe en si mineur de Johan Sébastien Bach ou Booba. Et c’est bien ce qui m’occupe ici.

3. Des conséquences socio-politiques de l’existence d’une Transcendance : objet de cet article

N’étant pas athée, je veux explorer ici les conséquences de la croyance. Soyons clairs sur la méthode et le but de cet article. Il n’est pas question d’une réflexion métaphysique ou théologique (discours sur Dieu) : je ne me demande pas s’il existe vraiment une Transcendance divine : je pars du principe qu’elle existe, et cherche à étudier méticuleusement les conséquences de ce principe dans des domaines non-théologiques, c’est-à-dire principalement socio-politique voire économique. Il s’agit donc bien de développer une anthropologie (anthropos-logos : discours sur l’homme) dont le point de départ serait non pas l’athéisme sartrien mais au contraire, l’existence d’une Transcendance (d’abord) judéo-chrétienne (ensuite).

De prime abord, les mots que j’emploie sont volontairement vagues. Je n’évoque aucune religion en particulier. Je parle uniquement d’une Transcendance, avec un T majuscule. Par là je conçois toute acceptation qu’il existe une (ou plusieurs) divinité en dehors du monde strictement matériel, qui est à l’origine du monde, le regarde et s’y intéresse. Cette tentative de définition, très large, inclut aussi bien les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) et quelques religions asiatiques (certains courants bouddhistes, hindouisme), voire les positions déistes (“il existe quelque part une divinité suprême mais on ne peut pas la connaître”), ce qui fait déjà la quasi-totalité des religions de l’humanité, le poids du christianisme, du judaïsme et de l’islam étant à eux seuls considérables.

Par contre, ma définition de la transcendance ne peut pas inclure les philosophies ou “spiritualités” du New Age essentiellement centrées sur l’homme. La “méditation transcendantale” a beau contenir le mot “transcendant”, elle n’a  pas grand chose de transcendant puisqu’il s’agit d’une technique de méditation centrée sur le développement de la conscience de l’homme. On peut adhérer à toutes les “spiritualités” qu’on veut, on peut voir des “forces d’énergie”, des “chakras” ou des “flux” autant qu’il est possible, s’il y a négation, d’une façon ou d’une autre, de l’existence d’une divinité non-humaine, on n’en reste jamais qu’entre braves homo sapiens, donc il ne s’agit pas vraiment de transcendance anthropologique, étymologiquement ce qui transcende (latin transcendere, franchir, surpasser) l’homme, ce qui est “au-delà” par rapport à ce qui est “ici-bas” (immanent). Même quand on examine la “spiritualité athée” de Comte-Sponville, qu’y trouve-t-on ? Un système de valeurs humaniste inspiré des valeurs des Évangiles et fondé sur la tolérance, la liberté, la démocratie, etc. Cela est fort sympathique mais n’a  plus grand chose à voir avec une spiritualité, à moins de donner à ce mot un sens tellement large qu’il en vient à signifier tout ce qui est important et bon pour l’homme (“la vie de l’esprit”, selon Sponville). Je laisse dans ce cas le mot au philosophe athée pour lui substituer celui qui exprime mieux le sens courant du mot spiritualité : religiosité. Un satellite, une émotion, un monument, une œuvre d’art, peuvent être magnifiques, et, en  un sens, transcendants. Mais s’il n’y a rien que le matériel, s’il n’y a ni dieu ni âme, ce ne sont que des créations humaines, eux-mêmes entrelacs de chair, d’os et de synapses. Au pire, on en reste à l’effroi de Pascal devant le “silence éternel des espaces infinis”.

Après avoir rapidement adopté ce point de vue, je préciserai le postulat de départ en faisant comme si, en plus d’une Transcendance, c’était le Dieu judéo-chrétien qui existait. Autrement dit le point de départ et le point de structure de mon analyse sera le texte fondateur de la mythologie judéo-chrétienne, et par extension de la civilisation occidentale : la Genèse.

Un mot, donc, sur la lecture qui sera faite ici de ce texte. Évidemment, le livre de la Genèse comme l’épopée de Gilgamesh ou les récits d’Hésiode, ne sont pas des précis de biologie évolutionniste. Ils ne racontent pas à quel moment ou comment les hommes sont apparus. Ils ne se placent pas dans l’ordre du temps mais dans celui de l’être. Non dans l’ordre de la science mais dans celui du symbole. Le livre de la Genèse n’est pas un manuel sur l’origine du monde et des hommes, et il n’est pas question de le prendre pour un livre de science.

Cependant, il n’est pas question non plus de le prendre pour une fable équivalente à celle du Père Noël, un conte pour enfants. La raison est simple : entre la Genèse et l’histoire du Père Noël, il y a plusieurs milliers d’années de civilisation et d’histoire de l’humanité. Deux religions (au minimum) et des milliards de croyants. Des milliers de pages de réflexion, de philosophie, de théologie, de débats. Des milliers d’œuvres d’art. Même l’athée le plus convaincu peut reconnaître que, si, à ses yeux, l’histoire du Père Noël et le livre de la Genèse sont deux mythologies, elles ne sont pas de même valeur ni de même importance, comme l’œuvre de Johan Sébastien Bach et celle de votre neveu sur son synthétiseur d’occasion sont toutes deux, à strictement parler, des créations musicales. Quelle que soit la perspective que l’on adopte à l’égard du divin, la Genèse est un texte qui propose des enseignements à portée profonde, à portée ancienne, contrairement au récit du Père Noël. Ces enseignements contiennent une vision de l’homme, c’est-à-dire une anthropologie. Etudier ces enseignements, tel est l’objet de cet article.

L’écriture aura forcément un caractère normatif, puisqu’il s’agit essentiellement de discourir des conséquences et non des causes, c’est-à-dire dee tirer toutes les conséquences humaines possibles de l’affirmation suivante : Dieu, tel qu’il est présenté dans la Genèse, existe. Pour autant, il ne s’agira pas d’en déduire de quelconques principes techniques, immédiatement applicables. « L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend aucunement s’immiscer dans la politique des États », déclare à raison Benoit XVI dans son encyclique Caritas in Veritate. Mais les solutions techniques ne sont rien sans une orientation, une vérité plus haute, qui leur donne sens et profondeur.

II. S’il y a une Transcendance…

1. Homo creaturae

Tous les récits religieux, incas, bouddhistes, chrétiens ou africains, présentent d’une manière ou d’une autre l’homme comme une créature. A un moment donné, une divinité participe plus ou moins totalement à la création de l’espèce humaine. Ce peut être de façon totale ou partielle, plus ou moins ex nihilo, mais le principe demeure : l’homme est une espèce créée intentionnellement. Alors, avec la Transcendance, au-delà des explications mécaniques, l’origine de l’homme est affirmée :  nous ne sommes pas uniquement un bricolage de l’évolution, une construction hasardeuse à l’échelle de l’univers.

2. Perspectives de récits originels

Dire qu’avec la croyance en une Transcendance, nous admettons que l’homme est une espèce créée intentionnellement ne nous dit pas ce qu’est ni ce que veut la Transcendance.

Prenez le panthéon gréco-romain. Dans la Théogonie d’Hésiode, au 7ème siècle, les dieux grecs n’ont pas créé les hommes, ils sont eux-mêmes créés, via le Titan Prométhée, par des “dieux supérieurs” ou primordiaux : Chaos, le vide primitif ; Gaïa la Terre-mère qui enfante le ciel (Ouranos) et les races ; Eros qui n’enfante pas mais permet l’union des dieux. Les dieux de l’Olympe sont donc des créatures : ils ne sont pas éternels (sans début ni fin) mais “seulement” immortels : ils sont nés mais ne mourront pas. En quelque sorte, et cela est vrai dans beaucoup de théogonies antiques, les hommes sont créés par des dieux qui sont eux-mêmes créés par l’Univers, cosmos divin.  Surtout, les dieux ressemblent aux hommes : jaloux, violents, amoureux, infidèles, meurtriers, etc. La violence commence d’ailleurs dès l’origine puisque Gaïa persuade son  fils Cronos de renverser son père Ouranos, ce qu’il fait en l’émasculant. La prise de pouvoir de Cronos permet l’ouverture du temps et la séparation de Gaïa et d’Ouranos sépare la Terre des Cieux.  Les dieux interviennent dans les affaires humaines (pour les aider ou les punir) mais peuvent aussi se désintéresser des hommes. Les hommes prient aussi les dieux et accomplissent les rites dans leur propre intérêt : invoquer Athéna avant une guerre ou Poséidon avant de prendre la mer, par exemple. La religion est alors une affaire autant publique que privée, puisque le malheur peut s’abattre sur la cité si les dieux sont mécontents. Finalement, en exagérant légèrement, le panthéon grec donne l’image d’un homme créé par des dieux…qui s’en foutent.

On peut même imaginer, comme les philosophies et sectes gnostiques des premiers siècles, que le monde a été créé non par un dieu bon, mais par un démiurge mauvais, le monde terrestre n’étant alors qu’une prison, une affliction que les hommes doivent supporter jusqu’à ce que les élus soient appelés à quitter leur enveloppe de chair pour le monde de la Lumière, souvent grâce à la parole d’un messager. Une telle perspective, qui a été assez courante jusqu’à un passé récent, conduit évidemment à mépriser le monde matériel, et le corps en particulier. En général, les relations sexuelles sont évitées ou bannies, la possession de biens matériels est découragée, etc. Ou, au contraire, on vit dans la débauche, de façon à se libérer le plus vite possible du désir sexuel pour se consacrer à des activités plus nobles. Dans ses Morales, Isidore, fils et disciple de Basilide, ordonne au fidèle que le désir tiraille : « Prends avec toi une fille peu timide afin de ne pas perdre la grâce de Dieu : délivre-toi sur elle du feu de la passion puis va prier –en toute sûreté de conscience (Clément d’Alexandrie, Stromates) ». Passage qui fait commenter ainsi le philosophe Fabrice Hadjadj : « Cet ordre de coucher dès que vous point l’envie cache le plus grand mépris de la chose. Elle se réduit à un lavement. Il s’agit de se déconstiper pour passer à des activités plus sérieuses. (…) L’esprit est étranger à la chair. Celle-ci n’est qu’une dépouille qu’éventuellement on passe au fil de réincarnations successives, que l’on mate sous la haire, que l’on épuise sur la gueuse, mais qui ne saurait avoir part au Royaume. Le gnostique Valentin affirme que le Verbe n’a pu prendre qu’une apparence de corps : comment, objecte-il, un dieu aurait-il pu faire ses besoins ? L’idée semble blasphématoire.» Ces philosophies développent  souvent une certaine misogynie, car les femmes représentent cette évidence de l’incarnation de l”homme lorsqu’elles mettent un petit au monde. Ces thèses, avec quelques variantes, sont celles du manichéisme iranien, du catharisme européen, des sectes gnostiques chrétiennes du premier et deuxième siècle de notre ère, de la communauté juive de Qumran, etc.

III. Homo imago Dei : une première perspective judéo-chrétienne

La mythologie judéo-chrétienne renverse complètement ces perspectives. Tout d’abord, ce n’est pas Dieu (ou les dieux) qui sont à l’image des hommes, ce sont les hommes qui sont à l’image de Dieu, un Être qui ne se confond pas avec le cosmos puisqu’il est extérieur à lui. Au deuxième chapitre, la Doctrine Sociale de l’Église catholique, texte fondateur de l’anthropologie chrétienne, rappelle que la personne humaine est « imago Dei » : « Le message fondamental de l’Écriture Sainte annonce que la personne humaine est une créature de Dieu (cf. Ps 139, 14-18) et discerne comme son élément distinctif et spécifique le fait d’être à l’image de Dieu: « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 27) ».

Non content de les faire à son image, Dieu place l’homme au centre et au sommet de la création. Gn, 1 : “Dieu vit que cela était bon” puis, après la création de l’homme (Gn, 28) : “Dieu les bénit et Dieu leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. (..) Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon”. En conséquence, « parce qu’il est à l’image de Dieu, l’individu humain a la dignité de personne: il n’est pas seulement quelque chose, mais quelqu’un. Il est capable de se connaître, de se posséder et de librement se donner et entrer en communion avec d’autres personnes, et il est appelé, par grâce, à une alliance avec son Créateur, à Lui offrir une réponse de foi et d’amour que nul autre ne peut donner à sa place » (DSE, 108)

Ce premier constat, tiré d’une lecture fort simple de la Genèse, nous amène déjà d’amples réflexions.

1. Égale dignité de tous les hommes

Si homo imago Dei, tous les hommes sont d’égale dignité. L’essayiste Jean-Claude Gillebaud appelle cela le « principe d’humanité » : cette idée, fondamentalement chrétienne, que tous les hommes sont égaux en dignité car ils sont également voulus par Dieu, qu’il y a égalité de dignité entre un Prix Nobel de physique et un handicapé mental.

Eu égard à la Création judéo-chrétienne, tenir que certains hommes sont naturellement inférieurs à d’autres n’est pas possible , puisque tous sont à l’image de Dieu. Le racisme n’est pas permis. L’esclavage non plus. On notera que les Grecs et les Romains pratiquaient abondamment ce dernier, au contraire du monde chrétien. Le monde grec et le monde antique ignorent globalement l’idée d’une « nature humaine » partagée par tous : au contraire, il existe dans la pensée grecque une inégalité naturelle entre les Hommes : certains sont nés pour dominer, et d’autres pour être esclaves. Il y a les romains et les barbares. La République de Platon assimile la cité idéale à une structure fonctionnelle ternaire, avec des chefs naturels qui sont « faits d’or » (les Philosophes, au sommet de la société), les guerriers « faits d’argent » et les hommes de métier, paysans, commerçants, « faits de bronze ». Le principe d’humanité n’a donc pas été toujours répandu, rappelle Guillebaud : « Les Grecs ne pensaient pas cela. Dans la controverse de Valladolid, pour nier que les Indiens avaient une âme, Juan de Sepùlveda s’appuyait sur Aristote, alors qu’il y avait en face de lui Las Casas qui s’appuyait sur saint Paul et notamment sur l’épitre aux Galates (…). Si vous prenez d’autres cultures, le néoconfusianisme est très à la mode, mais c’est une pensée hiérarchique, ce n’est pas du tout une pensée de l’égalité entre les hommes ».

De plus, l’homme étant créé par un Dieu bon, sa vie est un don, un cadeau. Les conséquences sont très concrètes : l’euthanasie ne peut être accepté parce que ce faisant, l’homme choisit lui-même sa fin et se fait maître de sa mort, méprisant le cadeau qui lui a été fait. De là, la sévère condamnation du suicide au Moyen-âge. Fabrice Hadjadj critique  Sartre en soulignant que dire que l’homme est le maître absolu et définitif de sa vie revient à faire du suicide le fondement du droit, car il ne peut y avoir de liberté plus grande que de jeter à terre son être même. Au-delà de l’euthanasie et du suicide, le propos peut être généralisé : l’homme ayant été fait par Dieu, comment ne pas voir que se droguer, se mutiler, ne pas prendre soin de son corps, et même, plus radicalement, ne pas chercher à développer son intelligence et ses talents constitue, pour le croyant, une faute à l’égard de Dieu ?

Ne savez-vous point que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? 1 Co 6

2. Primauté de l’homme

Seconde conséquence, l’écologisme radical n’est pas possible. J’entends par là les courants écologistes qui considèrent qu’on peut, qu’on droit attribuer des droits à la nature équivalents ou presque équivalents à ceux qu’on attribue aux homo sapiens (anti-spécisme). Cette idée me semble très répandue aujourd’hui : on est passé d’une lutte légitime contre la maltraitance animale à une défense des “droits” des animaux, parfois même avec plus d’énergie et de force que celle que l’on accorde à la défense des droits humains.

Si l’homme est crée intentionnellement par un Dieu “à son image”, il l’a aussi placé pour dominer les autres espèces (qui elles ne sont pas imago Dei). L’homme n’est pas équivalent en dignité aux autres espèces animales. Sans aucun doute, la Création est bonne : venant de Dieu, elle doit être respectée, protégée et admirée (cf. dernière encyclique du pape François). Mais on ne peut pas pour autant souhaiter, comme le font allègrement certains écologistes aujourd’hui, étendre toujours plus les droits des animaux tout en acceptant la possibilité d’éliminer avant la naissance les êtres humains indésirables.

C’est ce que les chrétiens ont tendance à appeler “l’écologie intégrale” ou “écologie humaine” : la protection de la nature ne va pas sans la protection de l’homme partout où sa dignité est menacée. L’homme est la première des espèces à protéger : il ne s’agit donc pas seulement d’empiler un arsenal juridique toujours plus grand et complexe pour protéger la nature, mais de développer les conditions de l’épanouissement de tout homme et de tout l’homme, c’est-à-dire de développer les conditions sociales qui permettent à chaque homme (tout homme) de s’accomplir complètement (dans toutes ses dimensions : politique, économique, spirituelle : tout l’homme), ce que la DSE appelle clairement le bien commun. Paul VI écrivait ainsi à la FAO en novembre 1970 : « les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme ». Ainsi, l’écologie intégrale entend protéger les travailleurs exploités, les  « sans-abri, les toxicomanes, les réfugiés, les populations indigènes, les personnes âgées toujours plus seules et abandonnées, les migrants », liste le Pape François dans son encyclique Gaudium Evangelii. Jusqu’ici, rien qui puisse froisser la gauche. Mais poursuivons la liste : « les enfants à naître, qui sont les plus sans défense et innocents de tous, auxquels on veut nier aujourd’hui la dignité humaine ».

3. Existence de lois naturelles

La Genèse dit que Dieu créa l’homme et la femme et leur dit : soyez féconds. Inutile de chercher plus loin le refus du monde judéo-chrétien, de l’Église catholique en particulier, du mariage homosexuel. Il ne peut pas être mis à égalité avec le mariage d’un homme et d’une femme, qui implique la complémentarité des sexes et la fécondité naturelle, voulue par Dieu.

Plus généralement, c’est l’existence de loi(s) naturelle(s) qui est affirmée ici. Dieu étant une personne et non un concept abstrait, si homo imago Dei, certaines choses (reste à savoir quoi) sont comme « inscrites » dans l’homme et ne peuvent être effacées, quelle que soit la culture à laquelle il appartient. Le constructivisme moderne nie cela.  Ce sont les théories constructivistes, notamment du genre, qui entendent nier l’existence d’une influence de la nature  sur la culture. Autrement dit, il n’est rien ou presque rien de naturel, ni l’hétérosexualité, ni la famille nucléaire, ni les différences hommes-femmes, ni la maternité, encore moins la morale, bref tout est construit et donc déconstructible. L’homme serait une sorte de tabula rasa sur qui la socialisation dépose ses empreinte, qui n’est donc influencé par aucune loi naturelle d’aucune sorte, et ne doit pas prendre cela en compte, ni dans son modèle social, ni dans ses institutions, ni dans ses lois. Pourquoi dès lors, devrait-on réserver la maternité aux femmes ? Pourquoi pas la GPA ? Pourquoi pas le mariage à plus de deux ? Pourquoi pas l’inceste ? Pourquoi pas le changement de sexe ? Pourquoi pas l’homme augmenté, amélioré ? Pourquoi pas éliminer les handicapés avant la naissance, ou même après ? Etc.

On retrouve toujours, en toile de fond, l’existentialisme sartrien et son : “tout est possible sans Dieu”. En effet. Et l’anthropologie judéo-chrétienne affirme au contraire : homo imago Dei. Il existe des lois naturelles divines inscrites en l’homme, qui sont supérieures à toutes les lois positives. Ces dernières peuvent ignorer ou combattre les lois naturelles, elles ne les détruiront point. Ironie suprême, notons que si tout est construit, la première chose qui est construite, c’est le constructivisme lui-même…

IV. Homo ad Deum : une seconde perspective judéo-chrétienne

La perspective judéo-chrétienne ne se contente pas d’affirmer que l’homme a été créé par Dieu : elle prétend qu’il a été créé pour Dieu. “La ressemblance avec Dieu met en lumière que l’essence et l’existence de l’homme sont, de manière constitutive, en relation avec Dieu de la façon la plus profonde qui soit. (…) Cette relation avec Dieu peut être ignorée, ou même oubliée ou refoulée, mais elle ne peut jamais être éliminée. Parmi toutes les créatures du monde visible, en effet, seul l’homme est « “capable” de Dieu » (« homo est Dei capax »). La personne humaine est un être personnel créé par Dieu pour être en relation avec lui; elle ne peut vivre et s’exprimer que dans cette relation, et elle tend naturellement vers Dieu. » (Doctrine Sociale de l’Eglise, 109)

Selon le mot de l’évêque Irénée de Lyon (du IIème siècle), et dont beaucoup ont dit à juste titre qu’il résumait le christianisme, « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu ». Autrement dit, l’homme est créé comme un être libre et non pas comme une marionnette soumis aux caprices des dieux. Il peut, et doit chercher librement Dieu, c’est-à-dire la bonté, la justice, la vérité pour lesquelles il est fait.

Tu nous a fait pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi.

Saint Augustin, Les confessions (I, 1)

Cela nous amène à réfléchir une fois de plus sur les conséquences socio-politiques.

1. Pas de biologisme

J’ai évoqué tout à l’heure l’impossibilité d’un constructivisme sociologique dans le cadre de l’anthropologie judéo-chrétienne, puisque ce constructivisme vient à nier tout enracinement humain qui ne soit pas que culturellement ou historiquement contextuel.

Cela ne conduit pas pour autant l’anthropologie que je défends à sombrer dans une sorte de biologisme, qui, pour être (un peu) moins répandu que son concurrent, n’en est pas moins dangereux. Là où le constructivisme prétend que rien n’est naturel, le biologisme affirme que tout l’est. Fils du matérialisme, il conduit donc à expliquer tout l’homme à partir de données biologiques : nous ne sommes que des animaux un peu évolués sur quelques millions d’années et tous nos comportements sont influencés par cela. Religion ? Mécanismes dans le cerveau. Amour ? Hormones. Guerres ? Pulsions. Amitié ? Lutte pour la survie. Art ? Culture ? Littérature ? Gènes, neurotransmetteurs, caryotypes. Dès lors, évidemment, ne subsiste aucun choix pour l’homme. Tout est déterminé, non pas sociologiquement (ce qui peut encore se changer), mais biologiquement, ce qui est intangible, donc plus aliénant encore.

Au contraire, si Homo ad Deum, Dieu a doté l’homme d’un esprit, d’une volonté, d’une liberté pour qu’il puisse s’en servir et faire des choix, y compris celui de la négation de l’existence même de son Créateur. Je l’écrivais déjà il y a trois ans de cela :  ni spiritualisme éthéré, négateur de la chair, car nous avons des corps, fait par un Dieu qui a trouvé cela “très bon”. L’origine hébraïque du mot Adam (ad-amah), qui signifie terre, interdit cette réduction. Ni naturalisme primaire, négateur de l’esprit, car Dieu nous a insufflé le sien…

2. Pour un libéralisme de la vérité

Si l’homme est fait pour chercher Dieu, l’Eglise va mettre l’accent sur les régimes politiques qui permettent l’exercice de cette liberté fondamentale : la liberté de religion. Cependant, l’homme n’use pas sa liberté uniquement pour chercher Dieu : “Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la” signifie que la présence de l’homme sur Terre est très concrète : il est appelé à dominer la Terre, à exercer sa liberté sur les choses. Plus encore, l’homme est appelé à se multiplier, c’est-à-dire à fonder une descendance et donc organiser une société. Il est donc créé fondamentalement libre. L’anthropologie judéo-chrétienne va donc encourager tous les régimes politiques qui facilitent l’exercice des libertés individuelles*.

On lira ici avec profit le résumé que fait l’excellent Philarête d’un livre du philosophe américain James Conant qui interprète 1984 d’Orwell d’une façon décisive. Ce qu’il y a de terrifiant dans ce roman et dans le totalitarisme qui y est présenté, juge en substance Conant, ce n’est pas tant les abjections et les cruautés dont le régime se rend coupable, même si ces dernières font évidemment partie de l’inhumanité du totalitarisme. Le pire est en réalité que les régimes totalitaires prétendent s’attaquer au concept de vérité objective. Le terrifiant de Big Brother est chercher à faire croire –et d’y réussir !—aux gens ordinaires que, si le Parti en décide ainsi, deux et deux font cinq, ou que la liberté, c’est l’esclavage, et la guerre, la paix. Dès lors, on comprend que les postmodernes relativistes qui nient “que la recherche de la vérité objective soit la recherche d’une correspondance avec la réalité, et [poussent] à la considérer comme la recherche du plus large accord intersubjectif possible”, pour qui tout est toujours “façon de voir”, “manière de penser”, et que être vrai et être tenu pour vrai sont une seule et même chose, ou encore qu’il n’existe aucune réalité qui puisse être indépendante de ma façon de la percevoir, courent un risque de faciliter un régime autoritaire. Non pas que le relativisme soit autoritaire en lui-même, mais qu’il peut le faciliter : car s’il n’y pas de vérité objective, alors n’importe quel gouvernement que décréter que, A, que B ou que C, et s’il n’y pas de vérité objective pour contester A, B ou C, alors c’est la loi du plus fort, c’est-à-dire la capacité d’un groupe à imposer sa perception subjective aux autres groupes, qui l’emporte. C pouvant très bien être “Les Juifs ne sont pas des êtres humains”. On aboutit alors au paradoxe que le relativisme, qui nie l’existence d’une vérité, peut faciliter l’émergence d’une dictature qui n’admet qu’une seule vérité !

Au contraire, d’après l’anthropologie sous-tendue derrière le premier livre de la Bible, une société idéale serait une société qui défend en quelque sorte un “libéralisme de la vérité”, c’est-à-dire  qui garantit le droit pour les individus de chercher et de dire des vérités objectives (la première des vérités objectives étant Dieu), des discours fondés sur des réalités indépendantes des subjectivités : qu’un malade atteint d’un cancer grave va mourir, indépendamment de ce qu’il pense de sa maladie ; que la couleur rouge est différente de la couleur verte, indépendamment de ma vue ; qu’il existe deux sexes, féminin et masculin, indépendamment de mes idées sur le sexe ; qu’un être humain doit boire de l’eau pour survivre …ou que la réponse à la question “Dieu existe-t-il ?” est indépendante de ma religion.

3. La subsidiarité au cœur des régimes politiques

Un principe concret, et d’application ample, peut éclairer la mise en pratique de cette idée du “libéralisme de la vérité”. Il est développé par l’Eglise depuis l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1891) : le principe de subsidiarité. Initialement pensé par saint Thomas d’Aquin, ce principe « figure parmi les directives les plus constantes et les plus caractéristiques de la doctrine sociale de l’Église ». Accessoirement, il se trouve au cœur des institutions européennes depuis le traité de Lisbonne au moins.  La subsidiarité impose que « toutes les sociétés d’ordre supérieur doivent se mettre en attitude d’aide (« subsidium ») — donc de soutien, de promotion, de développement — par rapport aux sociétés d’ordre mineur. De la sorte, les corps sociaux intermédiaires peuvent remplir de manière appropriée les fonctions qui leur reviennent, sans devoir les céder injustement à d’autres groupes sociaux de niveau supérieur, lesquels finiraient par les absorber et les remplacer et, à la fin, leur nieraient leur dignité et leur espace vital. À la subsidiarité comprise dans un sens positif, comme aide économique, institutionnelle, législative offerte aux entités sociales plus petites, correspond une série d’implications dans un sens négatif, qui imposent à l’État de s’abstenir de tout ce qui restreindrait, de fait, l’espace vital des cellules mineures et essentielles de la société. Leur initiative, leur liberté et leur responsabilité ne doivent pas être supplantées.» (DSE, 185-186)

En clair,  la subsidiarité consiste à laisser les entités les plus petites s’occuper de leur propre problèmes tant qu’elles peuvent réussir à développer le bien commun de ses membres. Les entités qui leur sont supérieures doivent les soutenir dans cet effort, et suppléer à leur action lorsque la tâche est trop grande. De plus, le bien commun des personnes doit se définir au niveau de l’entité la plus petite, à savoir la famille. Ce sont les plus petits groupes qui doivent être laissés libre de chercher, pour leurs membres, le bien commun. La subsidiarité ne consiste pas en un simple délégation de l’entité la plus puissante aux niveaux inférieurs : c’est l’inverse ! Chaque niveau supérieur doit se mettre au service de la communauté la plus petite, et faire appel à une communauté plus haute lorsqu’il n’est pas possible de rendre ce service efficacement. C’est donc la communauté la plus petite qui délègue à la plus grande et, in fine à toute la société, le pouvoir de lui rendre service. La subsidiarité développe une vision ascendante et non descendante du pouvoir, affirme l’économiste Pierre-Yves Gomez. Les entités sont solidaires entre elles, mais cette solidarité part du plus petit pour aller vers le plus haut, et non l’inverse.

Prenons l’exemple de l’éducation. Ce n’est pas à l’Etat en premier lieu de l’éducation des enfants, mais aux parents, qui délèguent de fait à des communautés plus hautes une partie de l’éducation, celle qu’ils ne peuvent pas faire eux-mêmes. Par exemple l’éducation sportive à une association sportive, les sciences et les lettres à l’Etat, etc. Ou encore, prenons l’exemple de l’entreprise. Le chef d’entreprise n’est pas un grand manitou qui a tous les pouvoirs et qui, par souci d’économiser son temps, délègue ses pouvoirs aux cadres, qui eux-mêmes délèguent aux ouvriers, etc. D’après l’anthropologie judéo-chrétienne, c’est le contraire qui est juste : le salarié sait, au plus bas niveau de la hiérarchie, ce qu’il faut produire et comment. Mais il n’a évidemment pas une vision d’ensemble de l’activité de l’entreprise, c’est pourquoi il délègue à un chef, qui lui-même délègue à un cadre, qui délègue, etc., pour arriver au chef d’entreprise qui a une vision d’ensemble et qui, recevant son pouvoir du bas de la hiérarchie, essaie de prendre les meilleures décisions pour toute l’entreprise. Ce principe renverse clairement toute la perception que l’on a de l’autorité dans la société contemporaine.

Benoit XVI est très clair quand il déclare que « La subsidiarité respecte la dignité de la personne en qui elle voit un sujet toujours capable de donner quelque chose aux autres. (…) Le principe de subsidiarité doit être étroitement relié au principe de solidarité et vice-versa, car si la subsidiarité sans la solidarité tombe dans le particularisme, il est également vrai que la solidarité sans la subsidiarité tombe dans l’assistanat qui humilie celui qui est dans le besoin En reconnaissant que la réciprocité fonde la constitution intime de l’être humain, la subsidiarité est l’antidote le plus efficace contre toute forme d’assistance paternaliste. Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble ; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, pour être concrètement efficace. » (Caritas in Veritate, 57)

Rien ne saurait être mieux dit en la matière. La subsidiarité vise le développement de la liberté humaine et assure de plus une plus grande efficacité, puisque les décisions sont prises au plus près des individus. Les individus sont responsabilisés, c’est-à-dire considérés comme des êtres responsables, libres. Surtout, le risque de totalitarisme est évité. Le totalitarisme, dans sa définition même, signifie la confiscation par l’Etat de l’ensemble des activités du citoyen au service de l’idéologie officielle. Ce principe nie violemment la subsidiarité puisque le centralisme entend s’occuper de tous les aspects de la vie du citoyen, jusque dans les sphères les plus intimes et personnelles.

4. Ni cynisme, ni individualisme, ni collectivisme

Il n’est pas besoin d’être docteur en sciences politiques pour comprendre que le principe de subsidiarité subordonné au bien commun récuse gravement, outre les totalitarismes, toutes les pensées qui glorifient l’Etat et la dimension collective de la société, au détriment de la dimension unique des personnes, imago Dei et Dei capax, faut-il le rappeler. Jean-Marie Guénois note : « contrairement au socialisme qui place « l’Etat » au cœur de l’édification de la société, l’Eglise place « la personne humaine » comme le garant fondamental de la société. Autrement dit, le moteur de la société n’est pas dans la structure mais dans la responsabilité et la liberté des personnes. (…) Responsabilité et liberté « personnelles », et non « collectives » : ce qui conduit cette pensée à récuser le socialisme pur et dur. »

Cela ne conduit évidemment pas l’Eglise, qui est elle-même une communauté, à défendre un ultralibéralisme archaïque où, à l’inverse, la dimension collective de la sphère sociale serait niée pour exalter un individu premier et dernier mot de toute civilisation. En effet, la libre participation des personnes à la société est nécessairement orientée vers le bien commun, que nous avons défini plus haut comme la création, par chacun et donc par la société, des conditions dans lesquelles chaque homme peut s’épanouir dans toutes les dimensions de son être (matérielle et spirituelle). L’individualisme compris par François de Singly, c’est-à-dire comme individu souverain en relation, n’est pas le même que celui que dénonçait Tocqueville, et qui ressemble plus à un isolationnisme : un « sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ». Au contraire, l’Eglise affirme que le seul droit négatif (protection de l’individu contre les pouvoirs du gouvernement) ne saurait être suffisant. La société est faite d’interdépendances réciproques et, ultimement, les hommes sont dépendants de Dieu. La régulation marchande, dans son efficacité, a toute sa place ; mais, impersonnelle, elle  ne peut pas être la seule forme admise de régulation.

L’économiste Pierre-Yves Gomez résume ainsi la perception chrétienne de la société :

Indifférence à la personne Bien de la personne
Indifférence à la société  Cynisme Individualisme
Bien de la société Intérêt général, totalitarisme Bien commun

Le bien commun est donc significativement différent :

  • du cynisme, qui équivaut à un repli narcissique sur soi-même et une indifférence, non seulement à la société en général et à son avenir, mais aussi aux autres en tant que personnes particulières. Cette attitude se traduit en société par la tyrannie, c’est-à-dire par une dictature où un gouvernement a pour but principal de s’enrichir personnellement, par tous les moyens possibles, sans se préoccuper, ni des individus concrets, ni de l’avenir de la société qu’il gouverne ;
  • de l’individualisme tel qu’il est perçu par Tocqueville, et qui conduit à mettre en avant l’individu contre (ou au détriment) de la société et de son avenir. Cet individualisme se traduit économiquement par le laisser-faire marchand, qui valorise excessivement l’individu au détriment de toute recherche de bien commun ou collectif ;
  • de l’intérêt général, qui glorifie le bien de la société mais ignore les individus particuliers, leurs désirs et leur liberté. Ce dernier écueil trouve son accomplissement dans le collectivisme. Au nom de l’intérêt général, on peut aller jusqu’à piétiner la liberté concrète des individus, avec des variantes extrêmes dans le totalitarisme qui, au nom de l’intérêt général officiel (le Parti, la Nation, la Doctrine…) élimine tous les opposants, bien concrets.

5. Mais pourquoi l’Église catholique ne sponsorise-t-elle pas la fête de l’Huma ?

C’est aussi pour cela, au passage, que l’Eglise catholique ne sponsorise pas la fête de l’Huma : elle parle d’amour du prochain et non d’amour de l’humanité. L’amour de l’humanité est un idéal très généraliste : le bon philanthrope verse une larme et puis envoie un chèque.  “Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins”, avertissait déjà  Jean-Jacques Rousseau. L’amour du prochain exige la proximité concrète avec le prochain : le voisin, la concierge, l’ami, le SDF, le collègue, celui-là même que je n’aime pas, qui m’agace et qui ne fait rien qu’à renifler.

On peut citer encore Dostoïevski, qui dans Les Frères Kamazarov, fait dire au starets Zosime, rapportant les propos d’un sien ami médecin : « J’aime, me disait-il, l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. J’ai plus d’une fois rêvé passionnément de servir l’humanité, et peut-être fussé-je vraiment monté au calvaire pour mes semblables, s’il avait fallu, alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la même chambre, je le sais par expérience. Dès que je sens quelqu’un près de moi, sa personnalité opprime mon amour-propre et gêne ma liberté. En vingt-quatre heures je puis même prendre en grippe les meilleures gens : l’un parce qu’il reste longtemps à table, un autre parce qu’il est enrhumé et ne fait qu’éternuer. Je deviens l’ennemi des hommes dès que je suis en contact avec eux. En revanche, invariablement, plus je déteste les gens en particulier, plus je brûle d’amour pour l’humanité en général. » Passage qui fait ainsi commenter Hadjadj : « Qui, dans ces aveux, ne se reconnaitrait ? Avec l’amour du prochain, fini l’idéal ! Exit les beaux discours ! Mort de la rêverie romantique ! Il faut supporter cette trogne et ces éternuements. Où trouver la force ? L’amour sans illusion de ce qui se tient si près, est pour nous ce qu’il y a de plus difficile. Notre vanité y répugne. Notre fatuité s’en trouve agressée. En amour, nous avons assez de force pour franchir par la pensée des milliers de kilomètres, mais une grâce divine parait nécessaire pour faire un seul pas. Il faut croire en une très positive providence pour penser que ce zigue en travers de ma route, c’est Dieu en personne qui me l’envoie. »

V. Homo peccator : troisième perspective judéo-chrétienne

Dans la Genèse, Dieu invite ses créatures à se servir de leur liberté d’une façon juste : dans le jardin d’Eden, Adam et Eve peuvent goûter à tous les arbres, sauf celui de la connaissance du bien et du mal. Cet arbre symbolise clairement le fait que Dieu invite les hommes à ne pas fonder leur morale eux-mêmes, car ils risqueraient de s’égarer gravement. La morale est fondée divinement. Il n’en demeure pas moins qu’on a là une invitation, non une impossibilité. La preuve, Adam et Eve n’écoutent pas et la suite, tout le monde la connaît.

Alors, juste après avoir déclaré que l’homme est à l’image de Dieu, la doctrine sociale de l’Église précise et jette un froid : « L’admirable vision de la création de l’homme par Dieu est inséparable du cadre dramatique du péché originel. (…) À la racine des déchirures personnelles et sociales, qui offensent en diverses mesures la valeur et la dignité de la personne humaine, se trouve une blessure au plus intime de l’homme: « À la lumière de la foi, nous l’appelons le péché, à commencer par le péché originel que chacun porte en soi depuis sa naissance comme un héritage reçu de nos premiers parents, jusqu’au péché que chacun commet en usant de sa propre liberté ». La conséquence du péché, en tant qu’acte de séparation d’avec Dieu, est précisément l’aliénation, à savoir la division de l’homme, non seulement d’avec Dieu, mais aussi d’avec lui-même, les autres hommes et le monde environnant: « La rupture avec Dieu aboutit d’une manière dramatique à la division entre les frères. » (DSE, 115)

Péché signifiant étymologiquement faute, erreur (le mot hébreu ‘hett, présent dans la Bible, souvent traduit par « péché » signifie plus littéralement « manquer sa cible »), on peut plus simplement dire, hors de tout symbolisme religieux, que l’homme est naturellement incliné à la faute. Vous n’en êtes pas sûr ? André Frossard répondait : “Le péché originel n’est pas une donnée scientifiquement observable. Excepté, bien entendu, si l’on consulte un miroir”.

Manquer sa cible, donc, nous ne faisons que ça. La philosophe Hannah Arendt appelait cela la banalité du mal, étudiant à quel point les monstrueux criminels du système concentrationnaire nazi étaient, pour beaucoup, des hommes d’une affligeante banalité. A de nombreux Israéliens, Adolf Eichmann paru, lors de son retentissant procès de 1961, un homme assez banal, petit bourgeois, commercial licencié, qui s’engage dans la SS presque par désœuvrement,  non point le monstrueux sadique que ses crimes laissaient imaginer. A Nuremberg, le psychologue Gustave Gilbert s’entretient avec Rudolf Franz Ferdinand Höss, qui dirigea Auschwitz pendant la plus grande partie de la guerre. Lorsque Gilbert veut savoir combien de déportés ont été tués à Auschwitz et comment il a procédé à leur extermination, Höss lui expose la façon de les gazer, « d’une façon terre à terre, d’une voix calme et apathique ». À la question sur l’ordre d’extermination donné par Himmler, Höss répond « que la pensée de refuser d’exécuter un ordre ne lui venait même pas ». A la conférence de Wannsee, où les plus hauts responsables nazis décidèrent l’extermination massive des Juifs d’Europe, 8 des 15 participants, d’après l’historien américain Christopher Browning, étaient titulaires d’un doctorat.

Que la très haute civilisation allemande ait pu produire ce carnage policé ne peut que nous faire douter de toute civilisation humaine. Fabrice Hadjadj

L’homme est donc pécheur. Quelles en sont, une fois encore, les conséquences ?

1. GUT ist nicht gut

GUT, c’est l’acronyme que j’invente pour Grande Utopie Transformatrice. J’aurais pu choisir DGP (Doctrine des Grands Projets) ou ICU (Idée du Changement Ultime), mais le jeu de mot allemand aurait été impossible. L’idée est cependant la même. L’homme est concupiscible, c’est-à-dire incliné au péché. Ce principe anthropologique conduit à rejeter toute volonté totalisante de transformer l’homme et sa société, ou de lui apporter une explication ultime.

Les GUT, l’Histoire en a été jalonné. Bien sûr, le totalitarisme nazi ou stalinien en sont des formes extrêmes : il s’agit d’écrire soi-même l’Histoire en inventant une société tabula rasa sans classes sociales (communisme) ou une Europe enfin en paix sous le règne du Reich, sans races inférieures (nazisme). Moins violemment, on pourrait citer les utopies anarchistes du 19ème siècle, du type Fourrier, et toutes leurs déclinaisons modernes, des communautés hippies jusqu’aux “zadistes” des temps modernes ; le scientisme d’Auguste Comte ; l’égalitarisme socialiste ; l’hédonisme, etc.

Le principe est toujours le même : à partir d’une idée, d’un projet, souvent noble dans ses intentions d’ailleurs, on veut sauver l’homme par lui-même, c’est-à-dire (tenter de) construire un société qui veut débarrasser l’homme de ses éternelles erreurs, en faisant comme si c’était possible, c’est-à-dire en niant la donnée fondamentale du péché originel ! On croit alors qu’en se tenant la main entre gens de bonnes volontés, on pourra construire sur le plateau du Larzac une société pacifique et heureuse ; que s’il n’y avait aucune inégalité de revenus, ah, les hommes vivraient enfin en paix ; que si l’homme était parfaitement rationnel, et que la science expliquait tout, et que les scientifiques gouvernaient le monde, ah, dis donc, ce serait vraiment le bonheur absolu ; que si chacun faisait du plaisir le but et l’objectif de toute vie, la société serait enfin heureuse, etc.

Rien de toute cela n’est crédible si l’on garde en mémoire le péché originel. L’homme est un être de passions, ce qui dans son sens ancien a toujours signifié péché. Aucun projet de société, grande ou petite, si beau soit-il, si bien qu’il soit présenté et conçu sur le papier, ne peut fonctionner en niant cette donnée, c’est-à-dire en niant le fait que l’homme n’est pas parfait qu’il est conduit inévitablement à faire des erreurs, à se rater, et cela non pas seulement involontairement : au contraire, l’homme étant libre, le péché originel signifie que nous commettons tous librement le mal.

Car je ne sais pas ce que je fais; le bien que je veux, je ne le fais pas ; mais le mal que je hais, je le fais.  (Rm 7 : 16).

Alors, on peut dire avec Etty Hillesum : « je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n’ayons d’abord corrigé en nous ». Les projets hippies utopistes sont voués à se défaire ; la science à n’être pas le dernier mot de tout ; les hommes à se comporter en inégaux ; les partis et les idéologies à se diviser, etc. Combien d’erreurs fondées sur les tentatives d’organiser rationnellement la société ? Combien d’illusions fondées sur la croyance en un homme providentiel ? Combien de projets croient encore que  la vertu progresse au même rythme que les techniques ?

Il y a quelques années je m’étais moqué (gentiment) du mouvement des Indignés. Ce que je voulais exprimer derrière le rire, c’est que ce genre de mouvement, parce qu’il nie l’existence du péché originel, est condamné à se transformer en dictature (un individu ou un groupe d’individus prend finalement le pouvoir de manière autoritaire au nom de l’idéal d’origine, comme les apparatchiks communistes d’antan) ou en démocratie libérale (l’ensemble de la communauté décidant de se choisir un gouvernement et d’autolimiter ses pouvoirs et ceux des individus, la violence d’État devenant seule légitime puisqu’elle est violence de la société exercée sur elle-même).  On l’a presque toujours constaté historiquement. En termes de Grande Utopie Transformatrice, comment ne pas penser à la Révolution française, avec ses formidables espoirs de changements, qui se mue en quelques mois en un gigantesque charnier ?

Quand l’homme essaye d’imaginer le Paradis sur Terre, ça fait tout de suite un enfer très convenable. Paul Claudel

2. Droit et morale

On l’a déjà dit (mais on peut le répéter), ces remarques ne conduisent nullement l’anthropologie judéo-chrétienne à nier la possibilité de construire une société plus juste. Si, pendant des siècles, la voie privilégiée de la charité a été individuelle et privée, il y a longtemps que l’Eglise met en valeur la voie institutionnelle de la charité. Ainsi écrivais-je plus tôt (je m’autorise ici une longue autocitation in extenso) : “Du bienheureux Frédéric Ozanam au pape François en passant par Benoit XVI, l’Eglise souligne aujourd’hui l’importance de la réponse institutionnelle. Citons ainsi Benoit XVI, dans Caritas in Veritate : « On aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels. Tout chrétien est appelé à vivre cette charité, selon sa vocation et selon ses possibilités d’influence au service de la pólis. C’est là la voie institutionnelle – politique peut-on dire aussi – de la charité, qui n’est pas moins qualifiée et déterminante que la charité qui est directement en rapport avec le prochain, hors des médiations institutionnelles de la cité. ».

Le droit et la morale, notons-le bien, ne sont pas en contradiction frontale. Confronté à un problème, nous pouvons envisager les deux réponses. Au contraire, l’un ne va pas sans l’autre et c’est sans doute le cœur du message de Caritas in veritate. Sans la morale, le droit peut être quelque chose de stérile, austère, ou pis, contre-nature. Est-il besoin de rappeler qu’en de nombreux endroits du monde, et en de nombreuses périodes de l’Histoire, le droit, justement, n’avait rien de moral ? Si la loi autorise le meurtre du Juif ou de la femme adultère, dois-je m’en référer à la loi ? Plus bénignement, porter plainte face à un problème de harcèlement moral au travail, ou à une situation d’abus de bien social est une réponse adapté, mais suffit-elle ? Dans Réussir sa mort, Hadjadj rappelait que « La justice humaine est doublement limitée : elle ne peut pas juger tous les criminels avérés, car beaucoup échappent à sa justice ; elle ne peut juger que sur les actes extérieurs, car elle ne sonde pas les cœurs ni les intentions. » Prosaïquement, la réponse institutionnelle ne garantit ni une solution, ni une solution adaptée.

Et ceci est valable pour tous les aspects de notre droit. Par exemple, la lutte institutionnelle contre les inégalités a une certaine efficacité, mais ne peut échapper à ses limites intrinsèques : aider des gens qui n’en ont pas besoin ou ne pas aider des gens qui en ont besoin. De même, on peut vouloir lutter contre le despotisme, le népotisme, la corruption, le harcèlement, que sais-je encore, à coups de lois. Mais la justice humaine étant limitée, et, ne pouvant sonder les « cœurs et les intentions », n’évite pas la tyrannie des maris sur leurs femmes, des femmes sur leurs enfants, le harcèlement qui ne se voit pas et les crimes non recensés. Elle est parfois une réponse inadaptée. « Si justes que soient les lois, écrit encore Hadjadj, sans un certain esprit de famille, elles ne peuvent que se morceler sans cesse à résoudre des conflits d’intérêt. Notre sens de la justice peut s’indigner devant le népotisme des princes nègres, ce dernier relève d’une certaine sagesse : à égalité de compétence, et même à compétence un peu moindre, il faut mieux placer un ami ou un proche, quelqu’un de confiance avec qui la concorde est plus certaine. Tout le monde, au reste, agit de la sorte. Et plus l’individualisme gagnera, plus le népotisme pourra se développer. La seule manière d’en sortir serait d’établir une amitié qui n’est pas un chimérique civisme, mais le sentiment d’une fraternité profonde. »

Plus profondément, notre justice, nos institutions, sont complexes mais impuissantes à assurer tout ce qui est nécessaire à l’homme, à commencer par le bonheur. Comte-Sponville rappelait fort justement que « Le but de la politique, ce n’est pas de rendre heureux les gens, mais de combattre le malheur, ce qui est complètement différent ». L’État régule, entretien des rapports de droits et de devoirs, ce qui est bien, mais n’assure pas, disait encore Benoit XVI, ce qui est plus nécessaire encore, ce qui est premier pour l’homme : « des relations de gratuité, de miséricorde et de communion ».

L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’État qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain. L’État qui veut pourvoir à tout, qui absorbe tout en lui, devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut assurer l’essentiel dont l’homme souffrant – tout homme – a besoin : le dévouement personnel plein d’amour. Nous n’avons pas besoin d’un État qui régente et domine tout, mais au contraire d’un État qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide. (…) Cet amour n’offre pas uniquement aux hommes une aide matérielle, mais également réconfort et soin de l’âme, aide souvent plus nécessaire que le soutien matériel. L’affirmation selon laquelle les structures justes rendraient superflues les œuvres de charité cache en réalité une conception matérialiste de l’homme : le préjugé selon lequel l’homme vivrait «seulement de pain» (Mt 4,4; cf. Dt 8, 3) est une conviction qui humilie l’homme et qui méconnaît précisément ce qui est le plus spécifiquement humain. Benoit XVI, Deus Caritas Est, 28

Pour finir la loi sans la morale est privée de son sens, car le dualisme légal/illégal finit par prendre toute la place et nous empêcher de penser le dualisme éthique bien/mal qui pourtant le sous-tend. Nous empilons les lois dans une frénésie censée régler tous les problèmes alors que l’application d’une éthique minimale, parfois la simple common decency d’Orwell, pourrait les résoudre plus vite et mieux. Pis, les gens en viennent à se dire que puisque ce n’est pas interdit par la loi, c’est permis par la morale.”

Ces réflexions ont pu trouver une application concrète dans le cas de la théologie de la libération en Amérique latine. Ce mouvement socio-politique à forte connotation marxiste prétendait s’appuyer sur les Evangiles pour faire de Jésus une sorte de révolutionnaire social (à tort). Jean-Paul II accueillit favorablement, dans un premier temps, ces idées, rappelant en 1979  « l’option préférentielle » de l’Église pour les pauvres. L’Église n’a donc jamais été opposée à l’instauration d’institutions visant plus de justice sociale, bien au contraire. Elle accepte même, dans certains cas bien précis (cf. DSE, 401) la lutte armée !

Mais cela ne peut se faire sans rappeler que, du point de vue chrétien, seul le Christ peut apporter le bonheur aux hommes, et non une quelconque révolution ou un gouvernement de gauche, en particulier s’ils ne respectent pas le principe de subsidiarité. Jean-Paul II rappela aussi le rôle spirituel et non politique des membres du clergé : « Vous êtes des guides spirituels, pas des dirigeants sociaux ni des cadres politiques ou des fonctionnaires d’un ordre séculier ». Benoît XVI, qui n’était pas encore pape à l’époque, mettait aussi en garde contre le risque d’une réduction du christianisme à une morale, mettant la foi entre parenthèses : « Certains sont tentés devant l’urgence du partage du pain, de mettre entre parenthèses et de remettre à demain l’évangélisation : d’abord le pain, la parole plus tard ».

Conclusion

1. Quatre principes de l’anthropologie judéo-chrétienne

Nous avons vu que l’anthropologie judéo-chrétienne était sous-tendue par quatre principes :

  • Homo creaturae : l’homme est une créature. La vie est un don. Exit volonté d’être maître de sa vie et de sa mort, traductions concrètes en euthanasie.
  • Homo imago Dei : l’homme est une personne de dignité égale à Dieu, contrairement à toutes les autres espèces. Exit racisme et ses dérivés, anti-spécisme, constructivisme sociologique, traductions concrètes en xénophobie, droits des animaux, GPA…
  • Homo Dei capax : l’homme n’a pas seulement été fait par Dieu, il a été fait pour Dieu : il est orienté vers la recherche de sa vérité profonde, il est créé libre, capable de discernement et de choix. Exit totalitarismes, collectivismes.
  • Homo peccator : l’homme est intrinsèquement pécheur, porté à faire volontairement ce qui est injuste. Exit GUT.

2. L’Église catholique est-elle de droite ?

On peut raisonner tout d’abord par la négative, c’est-à-dire faire la liste des idéologies incompatibles avec l’anthropologie judéo-chrétienne que nous avons présenté :

  • Les totalitarismes, négateurs des libertés humaines. Ils ont été aussi bien “de gauche” que “de droite” ;
  • Les collectivismes et autres GUT, négateurs des personnes humaines concrètes, et qui, oubliant le péché originel, croient naïvement que la politique peut, voire doit, apporter le bonheur aux hommes, c’est-à-dire que l’homme peut se sauver lui-même. Ils sont de gauche (marxisme, ou dans ses variantes plus douces, étatisme) comme de droite (nationalisme) ;
  • Le cynisme misanthrope, de gauche ou de droite, qui nie l’existence d’une relation entre les hommes et estime que chaque individu peut se suffire à lui-même ;
  • Les constructivismes sociologiques qui nient l’existence de lois naturelles et s’imaginent que ce qui est faisable techniquement est juste moralement. Ils sont de gauche ;
  • Les déterminismes sociologiques qui nient la possibilité d’une réelle liberté, et ne pense les personnes qu’en tant que membres de groupes, les choix humains étant réduits à leurs conditionnements. Ils sont également de gauche ;
  • L’anti-spécisme qui veut faire des animaux les égaux des hommes. C’est encore une idée de gauche ;
  • Le biologisme, négateur de l’esprit, enfant du matérialisme, qui réduit l’homme à des composés organiques engagés dans une lutte pour la survie du plus fort. Je ne sache pas que cette idée soit colorée politiquement, même si son application extrême, sous forme de darwinisme social ou d’eugénisme, est plutôt de droite ;
  • L’ultralibéralisme économique (plutôt de droite) qui, absolutisant l’individu (entrepreneur) contre l’Etat (contrôleur), nie que l’être humain est appelé à fonder une société et donc à rechercher un bien commun qui puisse garantir à chaque homme la possibilité de se développer dans toutes ses dimensions, ce qui implique forcément une solution institutionnelle visant par exemple à réduire les inégalités, spécialement quand elles sont grandes et que l’avidité de quelques-uns (en termes économiques, l’accaparement des fruits de la croissance par une minorité) nuit au progrès matériel du plus grand nombre et donc empêche la réalisation de ce bien commun  ;

L’appropriation des biens est légitime pour garantir la liberté et la dignité des personnes, pour aider chacun à subvenir à ses besoins fondamentaux et aux besoins de ceux dont il a la charge. Elle doit permettre que se manifeste une solidarité naturelle entre les hommes.  (…) L’Encyclique réfute le libéralisme compris comme concurrence illimitée des forces économiques, mais confirme de nouveau la valeur de la propriété privée, rappelant sa fonction sociale (…) Si par “capitalisme” on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative (Doctrine sociale de l’Eglise, 91 et 335 ; CEC, 2402)

  • L’ultralibéralisme axiologique (le frère du premier, en version de gauche), qui, absolutisant l’individu “libre” contre la morale, prétend vouloir laisser à chaque individu la possibilité de décider lui-même ce qui est bien et mal, et, ultimement, remplacer dans la société les notions de bien et de mal par les notions de choisi (bien)/imposé (mal) ou considère que la tolérance est une valeur qui se suffit à elle-même, alors qu’elle dépend de ce dont on la charge, c’est-à-dire ce qu’on tolère !

Ainsi, du point de vue de l’anthropologie chrétienne, la gauche agit justement quand elle entend mettre en garde contre les inégalités générées par le marché, quand elle entend soutenir le faible contre l’égoïsme du fort, quand elle cherche des moyens de soutenir le lien social, quand elle défend les institutions, quand elle rappelle que nous sommes tous des êtres humains interdépendants qui vivons sur la même (et unique) Terre, sous le regard du même Dieu devrais-je ajouter, et que nos couleurs, nations, partis, peuples et langues diverses n’y changent rien. Elle se trompe quand, bafouant le principe de subsidiarité, elle confond l’assistance avec l’assistanat, et transforme la loi qui assiste le faible devant la brutalité du marché en loi qui protège le faible de sa propre créativité, de sa propre responsabilité, de sa propre liberté. Elle se trompe en oubliant que l’Etat n’est pas, ne peut pas être, un grand planificateur bienveillant visant à rendre les gens heureux et que la politique doit connaître les limites de son rôle : assister plus que diriger ; orienter plus qu’encadrer ; réguler plus qu’administrer ; créer les conditions de l’épanouissement et non pas le fournir ou le garantir. Elle se trompe encore quand elle défend une liberté morale absolue, une liberté affranchie de tout principe supérieur excepté celui de sa propre autonomie, cette étrange liberté où n’existe ni honte, ni retenue, ni morale. Cette bizarre liberté ignoble où tout est permis (Kundera)

Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l’idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s’imaginent que pour être libres il suffit d’être des mutins. Jean-Jacques Rousseau

La droite agit justement quand elle entend rappeler l’existence de lois naturelles intrinsèques que les lois positives ne sauraient y toucher qu’avec “une main tremblante” (Montesquieu), à commencer par les lois selon lesquelles homme et femme sont féconds ensemble ou que la vie humaine a une dignité dès son commencement. Elle agit justement quand elle met en valeur la créativité et la responsabilité de la personne, être libre, notamment dans les dimensions économiques. Elle se trompe quand elle confond responsabilité avec égoïsme, saine gestion et cupidité, recherche du profit et malhonnêteté, croissance de son entreprise et exploitation de son prochain, recherche de son intérêt et recherche exclusive de son intérêt : autant mettre sur le même plan l’entrepreneur qui cherche à acheter et vendre au meilleur prix pour la croissance de son affaire, et le financier mu par le gain immédiat au mépris de toutes autres considérations, autant confondre ce qui est à la base de l’enrichissement de toute la société et ce qui provoque sa perte ! Qu’on rappelle aussi à la droite la parole de Frédéric Ozanam, écrivain et historien catholique, béatifié le 22 août 1997, soulignant que les remèdes à la pauvreté ne relèvent pas uniquement de la charité individuelle mais ont également, et nécessairement, un caractère institutionnel : « Il faut porter une main hardie sur cette plaie du paupérisme. (…) Je crois, comme vous, qu’il faut enfin s’occuper du peuple, infiniment plus qu’on ne l’a fait par le passé. Les plus chrétiens se sont trompés en se croyant quittes envers le prochain quand ils avaient pris soin des indigents, comme s’il n’y avait pas une classe immense, non pas indigente, mais pauvre, qui ne veut pas d’aumônes, mais des institutions. »

Les qualificatifs que l’on peut user traditionnellement : libéral, libertaire et leurs opposés, s’appliquent mal ici. Voit-on que l’Église insiste sur l’unicité de l’homme, à la fois comme fait d’être unique et comme fait d’être un, et l’on dira qu’elle défend le libéralisme en privilégiant les droits et les devoirs de l’individu. Constate-t-on qu’elle insiste sur le fait que cette unicité de l’individu est tournée vers la relation, à Dieu et aux autres, dans le souci du bien commun qui implique aussi une véritable souci de la société, et l’on dira qu’elle est antilibérale, parce qu’elle défend un projet collectif.

L’homme décrit dans la Genèse n’est ni naturellement bon, responsable, rationnel (comme le prétend la doctrine de l’homo oeconomicus) ni naturellement mauvais, comme le pensait Hobbes. Il est fait libre par Dieu, capable aussi bien d’inventer un cœur artificiel ou de se proposer de mourir à la place d’un père de famille que de violer des petites filles et d’éventrer des femmes enceintes : homo peccator ou homo magnes, selon les circonstances et la force d’âme. Tout le paradoxe chrétien est là : l’homme est fait radicalement libre par quelqu’un. Cette justement parce que Sartre n’a pas dépassé le paradoxe qu’il a nié la possibilité de Dieu. Il a trébuché sur la question : si l’homme est fait par quelqu’un, comment peut-il être libre ? Mais Sartre n’a pas voulu approcher le mystère divin : Dieu et Dieu seul, peut à la fois être le Créateur suprême et laisser à l’homme une infinie liberté…

De là, aussi, vient la méprise médiatique. Qu’une association s’occupe des sans-abris au nom du christianisme, et qu’on s’aperçoive, comme un Laurent Joffrin ébaubi, que « dès qu’on se tourne vers l’action sociale, on découvre qu’une association sur deux est portée par des catholiques », qu’un pape parle de respect de la Création (donc de la nature), ou appelle à recadrer la finance ou à accueillir les migrants, et boum ! ça y est, l’Église est de gauche. Non, elle suit les principes de sa Doctrine. Que la même Église appelle à l’accueille de la vie de son commencement jusqu’à sa fin, insiste sur la complémentarité entre hommes et femmes et sur le fait que la sexualité ne peut justement s’exercer que dans l’engagement total et définitif du mariage, et pouf ! on à affaire à une veille bande de réacs-rétrogrades. Mais non, elle suit la Doctrine.

De là enfin, les légitimes diversités entre chrétiens. Il ne faut pas exagérer les divergences, car, la sociologie politique le sait, la pratique religieuse induit un positionnement à droite constant et massif. Encore que, même ici, les enquêtes sont plus subtiles qu’on ne le croit : car les messalisants, ainsi que les appelle l’INSEE, votent peut être plus à droite, mais moins à l’extrême-droite.  Tout de même, la façon de pratiquer sa foi et le vote catholique peut être varié. Selon sa culture et son éducation, naturellement. Mais aussi selon l’insistance sur certains points plutôt que d’autres. Même les cardinaux ne sont pas toujours d’accord sur ce point, ne parviennent pas à hiérarchiser les critères de discernement ! Ceux qui interprètent Homo imago Dei comme une nécessité de s’engager en politique ou en association pour que le pauvre, le migrant ou l’étranger soit réellement considéré comme tel, et qu’on lui donne les moyens d’épanouir toutes les dimensions de son être (y compris, donc, matériel), seront classés comme “chrétiens de gauche”. Ceux qui, du même principe, déduisent qu’il faut défendre la liberté d’éducation, les droits de l’enfant à naître, le mariage entre un homme et une femme ou se méfient d’un État trop tutélaire (clin d’œil à Tocqueville), seront classés comme “chrétiens de droite”. Comment ne pas voir qu’ils ont tous raison ?

Il est vrai qu’en pratique les chrétiens de droite sont plus nombreux que les chrétiens de gauche. Peut être parce que la négation de l’existence d’une Transcendance, donc de toute valeur à l’anthropologie qui a été longuement exposée ici, est plus répandue à gauche. Encore qu’aujourd’hui, je doute que l’athéisme soit une caractéristique de la gauche, contrairement à l’anticléricalisme (mais ce dernier est davantage position politique contre l’Église qu’une position philosophique contre Dieu). Ceci étant dit, on n’efface pas un siècle de marxisme et de persécutions anti-chrétiennes de gauche en quelques lignes. Peut être surtout que le respect d’une Tradition, religieuse ou culturelle et même en dehors d’une adhésion personnelle à un quelconque déisme/théisme, est plus courante à droite, ce qui constitue un motif supplémentaire de rapprochement entre la droite et les chrétiens, spécialement les catholiques. Il y a toujours ce danger : beaucoup de catholiques crient “vive le Pape !” comme ils auraient crié “vive Pétain!”… ils sont plus “catholiques parce que de droite” que “de droite parce que catholiques”, le christianisme étant réduit à une identité, qu’il faut éventuellement défendre (contre les invasions barbares…) mais sans véritable réflexion sur l’anthropologie chrétienne : Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? (Ps 8).

***

*Adendum. A la lecture du point souligné, affirmant que l’Église soutient les régimes facilitant les libertés individuelles, l’historien peut tiquer : si c’est le cas, pourquoi l’Église a-t-elle longtemps, c’est-à-dire toujours jusqu’à un passé récent, soutenu les monarchies (“de droit divin”) voire les dictatures quand elles avaient l’heur de lui plaire ?

Notons, en préambule, un point important : ce n’est pas l’anthropologie judéo-chrétienne, et encore moins l’Église, qui a inventé la monarchie. Dans l’Ancien Testament, après l’Exode (sortie d’Égypte du peuple d’Israël, guidé par Moïse), les Juifs vivent pendant près de 300 ans sans aucun roi : ils sont gouvernés par des juges, sortes d’administrateurs d’un territoire ou d’une tribu donnée pour la défendre contre les ennemis. Ce pouvait être des hommes aussi bien que des femmes. Cette période est racontée dans le livre hébraïque du même nom.

En ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël, chacun faisait ce qui était droit à ses yeux (Juges 21, 25).

C’est sous la pression des envahisseurs Philistins, et devant la montée de la croissance démographique qui nécessité une direction plus affirmée pour gérer les affaires nationales que les Juifs finissent par réclamer à Samuel, dernier juge, un roi “comme en ont les autres nations” (Livre de Samuel, chapitre 8, verset 5). Dans un premier temps, Samuel est gravement offusqué par cette demande, car elle sous-entend que Dieu ne peut pas être le seul roi d’Israël. Samuel rapporte alors les paroles de Yahvé qui met vigoureusement en garde les Israélites sur le danger d’avoir un roi : « Vos fils, il les prendra, il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant son char. Il les utilisera comme officiers de millier et comme officiers de cinquante hommes ; il les fera labourer et moissonner à son profit, fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies, il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes il prélèvera la dîme, pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il prélèvera la dîme, et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous aurez choisi, mais, ce jour-là, le Seigneur ne vous répondra pas ! » Les Juifs persistent à demander un roi, et Dieu le leur accorde, non sans avoir mis en garde ce roi pour qu’ils ne ressemblent pas à ceux des autres nations.

On ne trouve rien non plus dans les Évangiles qui soutiennent l’idée que la monarchie est plus conforme à l’idéal divin que la démocratie : Jésus n’hésite pas à fréquenter les marginaux et à tancer les puissants, distingue temporel et spirituel (rendez à César….) sans pour autant défendre un quelconque modèle de société. Du coup, la question se pose avec acuité.  Si Homo ad Deum, pourquoi l’Église a-t-elle été si longtemps monarcho-compatible ? Sans prétention historique, j’envisage plusieurs réponses à cette question.

  • La simple explication morale : les hommes, et l’Église n’y fait pas exception, ne suivent pas toujours les principes qu’ils proclament ou qui sont censés les guider.
  • L’explication de circonstance historique : dans un Empire romain en déliquescence à l’Ouest, et dans l’anarchie violente qui a suivi (invasions des tribus d’au-delà du Rhin, puis des Huns, des Vikings…) l’Église est la seule institution qui est restée (à peu près) debout, en répliquant l’organisation centralisée romaine : organisation structurée autour de l’évêque (le diocèse étant à l’origine une circonscription de l’Empire romain, créée sous Dioclétien) et de l’évêque suprême, le chef de Rome, à l’image de l’Empereur. Encore que, contrairement à l’Empereur, le pape est élu par ses pairs depuis 1059 (auparavant, il était désigné par son prédécesseur la plupart du temps, ou élu pour son aura, son charisme, sa piété). L’Église a donc eu affaire aux rois barbares (chez nous, les francs saliens, qui avaient un roi à leur tête) et à faire des concessions sur ces monarchies, voire les soutenir quand elles allaient dans le sens chrétien. Sans cela, l’Église aurait risqué (et d’ailleurs, elle l’a souvent risqué) d’être simplement dirigé ou annexé par l’empereur le plus puissant. D’Henri IV empereur germanique, déposant en 1080 le pape Grégoire VII pour  faire élire un pape plus docile, à Philippe IV le Bel tentant d’enlever, deux siècles plus tard, le pape Boniface VIII en passant par le sac de Rome par les armées de Charles Quint en 1527,  les occasions de conflit entre Rome et les puissances n’ont pas manqué, ce qui peut expliquer un certain nombre de soutiens à des régimes monarchiques, ne serait-ce que pour préserver l’indépendance de l’Église.
  • L’explication théologique, à mon avis la plus probante : pour dire simplement les choses, une monarchie dirigée par un roi chrétien est plus à même de s’appuyer sur les principes de l’anthropologie chrétienne qu’une démocratie qui risquerait de s’égarer dans l’erreur, dans la mesure où ce n’est pas la décision juste qui l’emporte, mais la décision de la majorité (or la majorité se trompe souvent). La Vérité devant s’imposer à tous et la société ne pouvant être gouvernée par l’erreur, on trouve là une défense de la monarchie de droit divin, encore considérée par certains intégristes comme le modèle idéal (ceux qui font des messes de Requiem pour Louis XVI…).

Néanmoins, aujourd’hui (c’est-à-dire depuis Vatican II) l’Église insiste davantage sur une approche “descendante” de la vérité : au lieu de partir du principe que la Révélation doit s’imposer aux hommes tel qu’elle est (Doctrine vers fidèles), cette approche, conforme à la démocratie, défend l’idée que la Révélation doit faire son chemin dans le cœur de chaque homme, et ce, librement (fidèles vers Doctrine). Le Christ ne s’est pas imposé à coup de bâtons, et toute l’histoire des Conciles est l’histoire de ce long cheminement des hommes vers la Vérité. Elle est nécessairement faite de pas de côté, d’erreurs, de discussions et de débats, puisqu’il s’agit d’une histoire de liberté. Dès lors, sans rien enlever à la Vérité, on peut admettre que reconnaître cette Vérité ne se fait pas d’un seul coup ; la Doctrine ne peut pas être fossilisée, l’Évangile ne peut pas être réduite à une méthode pour être sauvé. La Vérité ne s’impose pas, elle se cherche avec humilité. Cela implique une grande liberté personnelle, une véritable « quête » au sens fort du mot, s’en aller quérir quelque chose qui nous prend, nous dépasse et nous élève. La déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II déclare ainsi : « (…) les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés. L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. » On ne s’étonnera pas que Nostra Aetate est précisément le texte de Vatican II qui hérisse le plus les fondamentalistes, parce qu’il reconnaît une part de vérité à d’autres religions.

On peut alors accepter la démocratie, comme l’image des hommes cherchant ensemble la vérité sous le regard de Dieu (qui les a dotés d’un esprit de Raison pour qu’ils s’en servent), qui n’exclut pas plus l’erreur qu’un « roi très chrétien »….qui module les principes chrétiens à sa propre convenance et pour les besoins de sa politique. Ajoutons qu’à la suite de Thomas d’Aquin, l’Église ne cherche plus à réprouver par la loi tout ce qui n’est pas moral. Dans un contexte de sécularisation massive, elle n’en aurait de toute façon pas le pouvoir, son influence dans les sociétés occidentales contemporaines naviguant entre “imperceptible” et “moyenne”. Le docteur de l’Église italien distingue loi humaine et loi divine, expliquant que « la loi humaine régit une société dont beaucoup de membres n’ont guère de vertu ; or, elle n’a pas été faite seulement pour les gens vertueux. La loi ne peut donc réprimer tout ce qui est contraire à la vertu, elle se contente de réprimer ce qui tendrait à détruire la vie en commun, on peut dire qu’elle tient tout le reste pour permis, non qu’elle l’approuve, mais elle ne le punit pas. » (Somme théologique, II, q.77). En clair, la loi doit, au plan positif, légaliser voire promouvoir ce qui est juste ; mais ne peut pas, au plan négatif, interdire ou lutter contre tout ce qui est injuste. Ne serait-ce que pour des raisons d’efficacité : on connaît ainsi la redoutable performance des lois anti-alcool aux États-Unis dans les années 1930…C’est là le fondement de la tolérance civile, qui n’est pas la tolérance privée ou divine.

Ces remarques, qui peuvent expliquer pourquoi l’Église a évolué sur le sujet, n’enlèvent rien au fait que lorsque la démocratie dérive vers le relativisme, lorsque le « toutes les opinions doivent être écoutées, décidons ensemble » tend vers le « à chacun sa vérité, toutes les opinions se valent », l’Église n’hésite pas à critiquer la démocratie.

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