De l’identité française (2/2)

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3. Le régime politique

Notons en préambule que le régime politique adopté dans un pays s’impose à son peuple, et a donc une influence évidente dans son quotidien et dans sa culture. Vivre dans une dictature à parti unique avec en option le culte du chef et la censure des médias n’est pas la même chose que de vivre dans un pays (relativement) démocratique où les droits naturels sont préservés. Même entre deux démocraties, la monarchique, comme en Angleterre, n’est pas la républicaine, comme aux États-Unis. Et entre deux Républiques, la laïque et la religieuse ne sont pas équivalentes. Il en va aussi de l’identité nationale.

La France est donc institutionnellement fondée sur une République démocratique et laïque 5.0.

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.

Article premier de la Constitution française de 1958

Secondes contradictions

Langue française, patrimoine judéo-chrétien, République laïque. Ce qui ne va pas sans heurts. Il en est qui opposent République laïque et patrimoine judéo-chrétien, disant qu’on doit choisir entre l’un et l’autre.

Vive l’Église ! à mort la République !

Les premiers  sont composés des extrémistes religieux auxquels on va commencer par répondre. NB : peut importe ici qu’il s’agisse des « traditionalistes » catholiques ou des « fondamentalistes » protestants, ou d’autres termes encore, mal définis.

Pour eux, la dimension socio-politique du christianisme est plus importante que sa dimension axiologique et (surtout) spirituelle. Autrement dit, ils attendent de vivre dans un pays explicitement chrétien, chérissant le passé des “rois très chrétiens”. Ils voudraient qu’on puisse dire “Valérie la Très Pieuse” comme on disait “Isabelle la Catholique”, qu’on prie saint François (Hollande) comme on prie saint Louis et considèrent qu’en apprenant le Pater Noster à ses disciples, Jésus a du oublier d’ajouter “politique” entre “règne” et “vienne”. Ils rejettent donc la laïcité qui met le christianisme à égalité avec les autres religions au sens où l’État ne professe aucune religion. Les justifications à cette position sont diverses, mais on trouve principalement deux grandes idées : socio-politique (un État chrétien promouvra des lois chrétiennes, c’est-à-dire inspirée des Évangiles) et théologiques (le Christ étant la Vérité, on ne peut pas accepter de mettre le christianisme à égalité avec d’autres philosophies ou religions : plus généralement, la démocratie c’est le pouvoir de la majorité, or la majorité se trompe souvent, donc une société démocratique tend à être gouvernée par le relativisme et in fine par l’erreur, CQFD). Ces arguments s’accompagnent souvent d’un pessimisme qui porte sur le monde. Il suggère qu’en matière de morale, le monde « moderne » ne serait qu’une longue et douloureuse déliquescence, un effondrement général de tout ce qui assoit l’homme, des structures (Église, État, Famille), des concepts et des principes (Morale, Beauté, Vérité, Ordre, Justice etc.).

Que répondre ? Cette analyse est assez éloignée du christianisme véritable. D’abord, les leçons de l’Histoire :  le pessimisme est éternel et saint Augustin, il y a plus de 1500 ans, écrivait déjà, à l’heure où les barbares mettaient fin à l’Empire sous ses yeux : « Quand nous souffrons tels malheurs, savons-nous si nos ancêtres n’ont pas souffert les mêmes ? On rencontre pourtant des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien » (St. Augustin, sermon sur Les angoisses et les épreuves de ce temps). Depuis une (bonne) cinquantaine d’années l’Église, via le concile Vatican II, a redécouvert les vertus de la laïcité et l’écrasante majorité des chrétiens, hiérarchie comprise, l’a intégré et accepté. Pourquoi ? Seconde leçon de l’Histoire : la laïcité n’est pas récente puisqu’elle tire son sens des Évangiles. Étymologiquement le terme laïc vient du latin laicus qui signifie « commun, ordinaire, qui est du peuple » lui-même issu du grec laikos signifiant « du peuple ». Le terme laïc ne se trouve pas dans la Bible, mais apparaît très tôt dans l’histoire du christianisme, distinguant ceux qui sont consacrés à Dieu par une cérémonie d’ordination spécifique (les clercs), et qui sont généralement célibataires, et les autres, « du peuple », appelés laïcs. Cette distinction entre clerc et laïc peut s’épanouir dans le christianisme parce qu’elle prend racine dans la parole du Christ : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12 :17), parole qui fut systématiquement interprétée dans l’Église comme une invitation à séparer le temporel du spirituel, le religieux du politique. Ainsi Saint Paul invite-t-il à plusieurs reprises les fidèles à respecter les gouvernants, à une époque, où faut-il le dire, les autorités n’étaient pas tellement favorables à la nouvelle religion : « Fils bien-aimé, rappelle à tous qu’ils doivent être soumis aux gouvernants et aux autorités, qu’ils doivent leur obéir et être prêts à faire tout ce qui est bien ; qu’ils n’insultent personne, ne soient pas batailleurs, mais pleins de sérénité, faisant preuve d’une douceur constante à l’égard de tous les hommes (Lettre à Tite, chapitre 3) », ce qui est une façon d’appeler les fidèles à être laïques, même si le mot n’est évidemment pas utilisé.

La distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (cf. Mt 22, 21), à savoir la distinction entre État et Église ou, comme le dit le Concile Vatican II, l’autonomie des réalités terrestres, appartient à la structure fondamentale du christianisme. L’État ne peut imposer la religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes religions. De son côté, l’Église comme expression sociale de la foi chrétienne a son indépendance et, en se fondant sur sa foi, elle vit sa forme communautaire, que l’État doit respecter. Les deux sphères sont distinctes, mais toujours en relation de réciprocité. (…) Les religions ne peuvent avoir peur d’une juste laïcité, d’une laïcité ouverte qui permet à chacun et à chacune de vivre ce qu’il croit, en conformité avec sa conscience. Benoit XVI, Caritas in Veritate

Dernière leçon de l’Histoire, la plus importante : la fusion du temporel et du spirituel a rarement donné les merveilleux résultats auxquels s’attendent les extrémistes religieux. Faut-il vraiment préférer Charlemagne, qui imposa à des populations entières le choix entre le christianisme et la mort,  à Hollande ? Philippe le Bel, qui ordonna le massacre des templiers et chercha à faire enlever le pape, à Sarkozy ? Faut-il se réjouir que Georges Bush junior lance sa croisade en Irak sur le God Bless America et termine son conseil des ministres par quelques paroles d’Évangiles ? Le roi très chrétien du Moyen-âge est souvent un roi pieux qui a une haute idée de sa fonction, dont les pouvoirs sont limités par les Commandements divins : il doit veiller au bien de ses sujets, à commencer par leur santé spirituelle, en combattant l’hérésie. Les fonctions religieuses et politiques sont entremêlées : le roi, sacré par l’Église donc par Dieu, est garant de l’unité spirituelle et politique du royaume (fort peu réalisée avant la fin de la guerre de cent ans). Dans les faits, le roi chrétien est donc le roi qui utilise le christianisme pour asseoir son pouvoir, que ce soit à bon ou mauvais escient. Les non-chrétiens ont tout à y perdre puisqu’il ne peut y avoir de liberté religieuse, et encore moins de conscience, au sens moderne du terme (au mieux, on a des périodes de tolérance des religions minoritaires) ; l’Église elle-même y perd beaucoup, puisque les rois auront tendance à empiéter sur son domaine, dans le but de raffermir leur pouvoir. La nomination des évêques divisa le pape et les empereurs germaniques pendant des siècles, et continua avec les rois français. Ce qui se terminera rien de moins que dans le Grand Schisme d’Occident en 1378, avec la naissance du gallicanisme et la division de la papauté en deux obédiences, l’une située en Avignon et soumise aux rois de France, l’autre à Rome, et soutenue par les ennemis de la France (à commencer par l’Angleterre, on est en pleine guerre de Cent Ans).

Lorsque la laïcité n’est pas respectée, l’Église, de son côté, a tendance à vouloir une part du gâteau du pouvoir. Faut-il regretter Alexandre Borgia ? Les simonies du Moyen-âge valent-t-elles mieux que les homélies de Jean-Paul II ?

Le pape n’a pas à se présenter en glorieux souverain, il est là pour rendre témoignage à Celui qui fut crucifié, et être prêt à exercer son ministère, y compris, lui-même, sous cette forme, en liaison avec Lui. (…) Vatican II nous a enseigné avec raison que la collégialité est constitutive de la structure de l’Église. Que le pape n’est premier qu’avec les autres et qu’il n’est pas quelqu’un qui prendrait des décisions tout seul en monarque absolu et ferait tout lui-même. (…) Rappelle-toi que tu n’es pas le successeur de l’empereur, mais le successeur d’un pécheur. …) Le pouvoir du pape n’est pas fondé sur les chiffres (…) La communion avec le pape est d’un autre ordre, tout comme, bien entendu, et naturellement, l’appartenance à l’Église. Parmi ce 1,2 milliards [de catholiques], beaucoup n’en font pas intimement partie. Saint Augustin l’a déjà dit en son temps : il en est beaucoup dehors qui semblent être dedans, et il y en a beaucoup dedans qui semblent être dehors. En matière de foi, d’appartenance à l’Église catholique, intérieur et extérieur sont mystérieusement entrelacés. En cela Staline déjà, avait raison de dire que le pape n’a pas de division et qu’il ne commande rien. Il n’est pas non plus à la tête d’une grande entreprise où tous les fidèles seraient pour ainsi dire ses employés ou ses sujets. D’un côté, le pape est un être tout à fait impuissant. D’un autre côté, il a une grande responsabilité. Il est, dans une certaine mesure, celui qui conduit, le représentant de la foi, il a en même temps la responsabilité de faire que l’on croie en la foi qui unit les hommes, qu’elle demeure vivante et qu’elle reste intacte dans son identité. Mais seul le Seigneur lui-même a le pouvoir de maintenir les hommes dans la foi. Benoît XVI, Lumière du monde

Quelle place pour l’évangile, quand l’Église prétend régir la vie civile ? Comment les attraits du pouvoir séculier ne séduiraient pas les chefs spirituels ? Qui est vraiment chrétien quand le christianisme est la loi d’une société ? Kierkegaard l’avait parfaitement exprimé :

« Que signifie que tant de milliers de gens se disent chrétiens sans difficultés ! Comment peuvent prendre ce nom (…) ces hommes qui font d’une certaine intégrité civique le maximum de leur idéal ? (…) Le christianisme a été aboli par sa propagation, par ces millions de chrétiens de nom dont le nombre cache l’absence de chrétiens et l’irréalité du christianisme. »

Et Hadjadj de renchérir : « La chrétienté (…) apparaît comme la plus radicale subversion du christianisme. Elle produit l’illusion que le christianisme se déclare dans un état civil. Elle gagne en extension cette qu’elle perd en intensité. Sa foi si facile n’est plus qu’extérieure et par conséquent, démoniaque. (…) Dès que le christianisme devient la loi d’une société temporelle, son triomphe se change en échec. Toute la chrétienté (c’est-à-dire le christianisme historique tel qu’il s’est imposé) n’est autre chose que l’effort du genre humain pour retomber sur ses pattes, pour se débarrasser du christianisme, en prétendant que c’est son accomplissement. L’attaque ne porte pas tant sur le pouvoir romain, que sur la réduction du christianisme à une morale. La suite du Christ s’y change en suivi d’un devoir. L’évangélisation du monde n’est jamais ici qu’une mondanisation de l’évangile. Porter le Christ aux multitudes n’est que repousser l’instant de le porter en soi. L’effort de la mission se tourne vers ce lâche objectif : se fabriquer un environnement agréable, où le martyre est impossible, où le missionnaire est congratulé. »

Sur le plan théologique enfin, l’approche extrémiste est descendante : la Doctrine, infalsifiable, doit s’imposer aux fidèles et à toute la société. L’approche de l’Eglise est au contraire ascendante : certes, la Vérité est révélée ; certes, toutes les religions et toutes les philosophies ne se valent pas parce que les vérités qu’elles professent ne sont pas compatibles. Mais induire un peu de relativisme n’est pas tout relativiser ! De même en démocratie : admettre que certains points sont négociables, à l’image des chapitres monastiques, n’est pas réduire la démocratie à un relativisme total où tout serait négocié (par exemples les droits naturels). Le Christ ne s’est pas imposé à coup de bâtons, et toute l’histoire des Conciles est l’histoire de ce long cheminement des hommes vers la Vérité. Elle est nécessairement faite de pas de côté, d’erreurs, de discussions et de débats, puisqu’il s’agit d’une histoire de liberté. Dès lors, sans rien enlever à la Vérité, on peut admettre que reconnaître cette Vérité ne se fait pas d’un seul coup ; la Doctrine ne peut pas être fossilisée, l’Évangile ne peut pas être réduite à une méthode pour être sauvé. La Vérité ne s’impose pas, elle se cherche avec humilité. La déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II soutient clairement cette position, rappelant la Lumière de la Révélation tout en reconnaissant un chemin propre à chaque homme et à chaque culture : « (…) les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés. L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. » On ne s’étonnera pas que Nostra Aetate est précisément le texte de Vatican II qui hérisse le plus les extrémistes.

Vive la République ! à mort l’Eglise !

A l’autre extrémité du spectre politique viennent les laïcistes, qui nous somment également de choisir notre camp entre la République et la foi. Laïque signifie, rappelons-le, que l’État ne fait pas état d’une religion officielle. Incidemment, les fonctionnaires sont neutres à cet égard dans l’exercice de leur fonction. La liberté de croyance et d’expression de ses croyances est entière. Voilà ce qu’est la République et la loi de 1905.

Les laïcistes veulent aller beaucoup plus loin. Chez eux, la laïcité se confond avec un athéisme d’État : la République ne doit pas seulement refuser de faire état d’une religion officielle, mais lutter contre toutes les formes d’expression religieuse dans l’espace public, ainsi que contre toutes les formes de croyances (assimilées à des superstitions) via l’école, coupant court à tout dialogue spirituel et interinstitutionnel, et même si l’on ne peut plus dynamiter les églises comme au temps de feu Staline, « la » religion doit être soigneusement tenu à l’écart de « la » société.

On peut répondre aux laïcistes selon le même schéma de réponse utilisé pour les extrémistes de l’autre bord. Sur le plan dogmatique, l’erreur commise est de considérer la laïcité comme un principe d’abord culturel alors qu’il s’agit d’un principe d’abord administratif. La laïcité impose que  l’État n’ait pas de religion officielle et traite toutes les religions de manière égale, ni plus, ni moins. Cet aspect administratif se distingue de l’aspect culturel, qui consiste à discuter de l’influence des religions dans la société, et se centre donc sur un débat anti-cléricalisme vs cléricalisme. C’est faire fausse route ! Un État démocratique n’a (heureusement) pas le pouvoir de retirer du jour au lendemain l’influence des religions dans la société. En 1905, l’État n’a pas décidé d’interdire à des ministres des cultes d’exprimer leurs opinions. Il a au contraire garanti et protégé la liberté religieuse, dans la limite de l’ordre public établi par la loi. Et l’ordre public établi par la loi, ce n’est pas l’athéisme ou des convictions anti-islam. Les prières de rue ne sont réprimables que si elles troublent l’ordre public et constituent des manifestations non déclarées. « La vue d’une kippa ou d’un hidjab ne trouble pas l’ordre public, même si elle vous trouble vous, rappelle Eolas ;  dans ce cas ce n’est pas la religion le problème mais votre intolérance. »

Le laïcisme a connu un regain face à la montée, au fil du 20ème siècle, d’un islam radical, importé dans les sociétés occidentales via l’immigration. Beaucoup de citoyens et incidemment beaucoup de décideurs politiques, de gauche à droite et surtout de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, défendent une laïcité militante et belliqueuse. Certains par conviction (cas des militants d’extrême-gauche antireligieux), d’autres par islamophobie (cas de l’extrême-droite), ou pour d’autres raisons. Cela a commencé en France en 1989 avec l’affaire des voiles de Creil. Dixit Eolas : « En septembre 1989, trois lycéennes d’un établissement de Creil se sont présentées revêtues du hijab. (…) La direction de l’établissement refusa de les recevoir si elles n’enlevaient pas ce foulard, elles refusèrent, au nom de leur foi. Controverse nationale, les uns disant que le libre exercice du culte leur permettait de porter ce voile qu’aucune loi n’interdisait, les autres disant que la laïcité s’opposait à ce qu’un voile islamique fût porté dans une école républicaine (…)  Le ministre de l’éducation nationale a donc saisi le Conseil d’État pour avis, espérant obtenir de la plus haute juridiction administrative sa bénédiction pour excommunier les élèves. Perdu. Dans un avis du 27 novembre 1989, le Conseil d’État rappelle l’évidence : l’obligation de neutralité ne s’applique qu’aux agents, et en aucun cas aux usagers du service public, protégés par l’article 1er de la loi de 1905. La seule limite est l’ordre public (pas de provocation, de pression, de prosélytisme ou de propagande), et les obligations légales auxquelles sont tenus les élèves, notamment celle d’assiduité. Le port du foulard ne doit pas empêcher de suivre des cours, et bien sûr des motifs religieux ne permettent pas de refuser telle partie de l’enseignement, sinon, des sanctions disciplinaires sont encourues. Lisez tout l’avis, il est très clair. Enfin, pas tant que ça, puisque les tenants de la ligne dure ont vu dans le mot “ostentatoire” leur Salut : le hidjab étant ostentatoire, il était selon eux licite de l’interdire (alors même que le Conseil d’État ne mettait dans ce mot qu’un moyen pour atteindre une fin illicite : la provocation, la pression, la propagande et le prosélytisme). »

Cela ne découragea pas Chirac de faire voter une loi, en 2004, encadrant (c’est-à-dire interdisant) le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics. Puis Sarkozy d’en rajouter une couche avec la loi, en 2010, sur la dissimulation du visage dans l’espace public, visant clairement l’islam. Les socialistes ne seront pas en reste : sitôt au pouvoir, les sénateurs proposent d’adopter une loi prétendant appliquer le principe de laïcité aux assistantes maternelles accueillant des enfants à domicile, au prétexte que « les parents peuvent vouloir une nounou qui soit « neutre » sur le plan religieux ». Le tout avec les applaudissement des nouveaux fanatiques de la laïcité, qui entendent fouler  l’un des droits naturels les plus élémentaires pour se protéger qui de “l’islamisation rampante”, qui des “hordes musulmanes”, etc. Un discours qui serait en général honni s’il n’était pas régulièrement soutenu par des personnalités “républicaines de gauche” qui pensent ainsi faire progresser les valeurs de la République.

Le tout avec, évidemment, un insuccès total. Et voici le temps la leçon de l’Histoire à l’intention des petits laïcistes. L’islam radical est loin de reculer et l’extrême-droite progresse à chaque élection. Dixit Jean Baubérot : « La laïcité, et ce jusqu’à aujourd’hui, est censée permettre de vivre, dans la paix sociale, des rapports différents à la sécularisation selon qu’on soit proche ou distancié de la religion dans son cœur doctrinal, rituel etc. La laïcité n’a donc pas à imposer aux gens de se séculariser car cela devient une atteinte à leur liberté de conscience. Or, actuellement, on confond laïcité et sécularisation, et le Haut Conseil à l’Intégration le revendique d’ailleurs fièrement puisqu’il déclare que « dans une société sécularisée il n’est pas possible de faire ceci ou cela ». Cela est totalement anormal, ce n’est plus de la laïcité mais quelque chose qui comporte des éléments d’un athéisme d’État. On veut donc forcer certaines populations à se séculariser, ce qui d’une part est totalement inefficace puisque l’histoire montre que chaque fois qu’on a voulu porter atteinte à la liberté de religion on a produit des raidissements chez les gens, et d’autre part cela est une mécompréhension totale de l’intention de laïcité, et va même à l’encontre de la loi de 1905. »

En historien, il ajoute : « En 1905, le catholicisme dominant était ce que les historiens appellent un catholicisme intransigeant. Or la loi de 1905 n’a pas du tout dit que le catholicisme devait se « républicaniser », devenir un catholicisme modéré, libéral etc. Il a simplement été stipulé que le catholicisme n’était plus la religion officielle en France, et que chacun devait vivre sa foi comme il l’entendait, dans le respect des autres et de la tolérance civile. L’évolution de la religion dépendait donc de la compréhension de chacun et d’un processus interne de l’Église catholique, et ce n’est pas la République qui décidait de quoi que ce soit. La meilleure preuve c’est que l’État a refusé d’interdire le port de la soutane dans l’espace public, et ce sont les prêtres eux-mêmes qui ont, pour la plupart, après Vatican II, abandonné la soutane. La République n’a donc rien imposé. »

« Les laïcistes construisent [donc] selon lui une sorte de laïcité intolérante et identitaire en privilégiant le seul critère de sécularisation, qui est pourtant un terme théologique. Certes, une laïcité sans sécularisation serait une sorte d’œcuménisme, non une vraie laïcité. Mais une laïcité sans liberté religieuse serait une sorte d’athéisme officiel, contraire à la liberté de conscience au nom de l’émancipation. » André Marescaux

Ainsi, contre le laïcisme qui constitue une dérive de la laïcité, il faut (ré)affirmer que les religions et leurs représentants ont parfaitement le droit d’exprimer leur avis sur n’importe quelle loi votée ou en cours de vote. Lorsque l’État vote des lois, des débats ont lieu, et toutes les références utiles à ces débats sont convoquées : philosophiques, politiques, morales et évidemment religieuses. En soi, ce n’est pas contraire à la laïcité, tant que l’invocation d’une référence religieuse est à visée argumentative et ne conduit pas à favoriser directement une religion au détriment d’une autre, ou à promouvoir officiellement une religion. Pour prendre un célèbre exemple, Christine Boutin prenait plusieurs risques en sortant une Bible à l’Assemblée nationale lors des débats sur le Pacs : celui de choquer, d’agacer, d’étonner, d’énerver, ou d’être ridicule. Mais pas, à priori, celui d’enfreindre la laïcité, à moins que l’on considérasse qu’un député sortant (furtivement) une Bible de son sac à main constituât une promotion officielle de la religion catholique par la République, ce dont on peut largement douter vu la position politique et le poids électoral de Mme Boutin à cette époque (et encore aujourd’hui) : chef d’un parti mineur, adjointe au maire d’une petite ville et n’occupant aucune fonction gouvernementale (il en irait autrement si elle était ministre ou Président de la République).

Il est même tout à fait normal, et démocratiquement sain, que des valeurs issues des religions (à commencer par le troisième terme de notre devise, que la République n’a certainement pas inventé, étant entendu que pour être frères, il faut un Père…) influencent l’élaboration des lois, tant qu’elles sont débattues selon le processus démocratique normal et qu’elles n’ont pas pour finalité de favoriser l’une ou l’autre des croyances. Si le cléricalisme et ses erreurs est derrière nous, le laïcisme qui ne traduit qu’une peur (parfois déraisonnable) de l’islam n’est pas la solution, il n’obtient d’ailleurs aucun résultat. Les communistes ont essayé de brimer la religion chrétienne pendant 70 ans. Aujourd’hui, le communisme est mort en Russie, mais les églises orthodoxes fleurissent partout. La laïcité anti-islam n’obtiendra pas davantage de résultats.

Troisième contradiction : Démocrates vs Républicains ?

Régis Debray avait analysé d’une façon différente ce débat entre laïques et laïcistes, en y voyant un débat entre ce qu’ils appellent les “Républicains” et les “Démocrates”. C’est dans un célèbre texte, d’un autre, écrit à l’occasion du premier débat national sur la laïcité, l’affaire des voiles de Creil en 1989 : êtes-vous démocrate ou républicain ? La République française se déclarant dès son premier article comme démocrate, n’est-ce pas étonnant d’opposer démocratie et république ?

Pourtant, on voit bien que toutes les démocraties ne sont pas des Républiques (voyez l’Angleterre ou l’Espagne) et, inversement, que toutes les Républiques ne sont pas des démocraties (voyez la Chine ou la Corée du Nord). Dès les premiers articles de la Constitution française, on peut trouver des oppositions. La France est une République, et cette République déclare “assurer l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion” ainsi que “favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales” (article premier). Les constitutionnalistes savent qu’à la différence de la Constitution américaine, par exemple, la Constitution française a un ton volontaire, ambitieux,  à base de  “La République garantit ceci…”, la “République assure cela…”, les précisions étant renvoyées aux lois ultérieures. Mais cela implique des lois, et de les faire respecter. Parfois de prendre des mesures fermes et contraintes. Or, la République déclare en même temps être une démocratie, qui entend respecter les principes de la DDHC de 1789 énumérant les “droits inaliénables et sacrés” comme la liberté d’expression, d’association, d’opinion, la propriété. Autrement dit, promouvoir X, en s’interdisant Y, au nom de la démocratie.

Debray distingue alors les démocrates, pour qui l’État républicain peut constituer une menace pour les libertés démocratiques (comme la liberté de religion ou d’association) et les républicains, pour qui l’État est le principal garant du droit, ce dernier ne pouvant se résumer à la défense d’intérêts individuels sauf à virer au communautarisme. On aurait donc schématiquement deux modèles :

  • Le modèle américain, démocratie libérale centrée sur la défense des intérêts individuels.

Avantages : une bien meilleure garantie de défenses des intérêts individuels, car l’Etat s’interdit nettement d’empiéter sur les libertés fondamentales. Le risque autoritaire est largement évité. Inconvénients : les individus se regroupant selon leurs affinités communautaires, ce modèle peut virer au communautarisme : on fait des statistiques ethniques, on parle de “vote noir”, il y a des quotas ethnico-raciaux dans beaucoup d’émissions de télévision, etc. Comme chacun défend ses intérêts individuels  plus radicalement et que le droit est largement jurisprudentiel (common law), la figure centrale est celle de l’avocat ainsi que celle de l’homme d’affaires lobbyiste dans la sphère économique : l’Etat affirmant moins sa puissance, le pouvoir économique peut s’imposer plus facilement.

  • Le modèle français est, selon le mot de Debray, la démocratie + les Lumières. Inspiré de Rousseau, de Montesquieu et de Montaigne, la République va plus loin que la démocratie en mettant en avant la chose publique (res-publica). Apparaît la notion de citoyen, qui ne se résume pas à la carte d’identité et surpasse les autres identités. “En démocratie, chacun se définit par sa « communauté », et l’ensemble des communautés fait « la société ». Ici les hommes sont frères parce qu’ils ont les mêmes droits, et là parce qu’ils ont les mêmes ancêtres. Une république n’a pas de maires noirs, de sénateurs jaunes, de ministres juifs, ou de proviseurs athées. C’est une démocratie qui a des gouverneurs noirs, des maires blancs et des sénateurs mormons. Conci­toyen n’est pas coreligionnaire.” (Debray).

Avantages du modèle français : l’investissement de l’Etat limite les incapacités et les dérives du marché, notamment sur la question sociale qui n’est pas aussi largement laissée aux acteurs privés, charité n’étant pas redistribution ; l’unité de la nation surpasse les clivages communautaires, on ne résume pas les individus à leur communauté ; l’individualisme tocquevillien (se construire une petite société à son usage et abandonner la “grande société” à elle-même) est refreiné ; les lobbyistes de tous genres sont limités dans leurs appétits de demande de droits et d’interdits en tous genre (on remarquera que le militantiste particulariste qui considère que la société est d’abord un espace où arracher des droits pour soi-même et sa communauté est typiquement américain) ; enfin, tout simplement, on se préoccupe plus du bien commun !

De beaux avantages ne vont pas sans de lourds dangers. Ou plutôt un lourd danger, sur lequel on peut disserter longtemps. Le risque du modèle français est de régresser vers la dictature, c’est-à-dire de devenir un République non-démocratique. C’est un risque inhérent en France depuis 1791 et la Terreur, et qui demeure.

Il est vrai qu’une république malade dégénérera en caserne, comme une démocratie malade en bordel. Une tentation autoritaire guette les républiques incommodes, comme la tentation démagogique les démocraties accommodantes. Debray

C’est que la République est fondé sur un modèle idéaliste d’un citoyen…abstrait. Le citoyen de Rousseau, prétendûment arraché aux particularismes des religions, des patois, des tribus, des familles surtout, est un concept. La citoyenneté ne se voit pas sur la figure, contrairement au sexe, à la langue, à la couleur de peau et même, parfois, à la religion. Dès lors, le Républicain peut être tenté de violer certains principes démocratiques pour gagner un brevet de républicanisme. Arracher les enfants à leurs parents pour les éduquer du début à la fin par la nation et anéantir la reproduction sociale, proposaient déjà quelques idéalistes en 1789.

Malgré tous les efforts de la République pour assurer un symbolisme majestueux et quasiment religieux (nos grandes arcades, nos hymnes pompeux, notre drapeau –on y reviendra—nos grands principes, notre “baptême républicain”), le réel s’éloigne de plus en plus. Debray le constate, d’ailleurs amèrement :  “La nation continue de parler en république, la société agit et pense en démocratie. Il y a décalage entre la norme et la culture, entre l’histoire de France et la vie des Français. Ce déphasage entre le protocole et les usages explique le porte-à-faux des élèves et des professeurs. (…) La république paraît une idée de vieux. L’école laïque aussi, ni l’une ni l’autre ne sont « sympas ». Elles impliquent des devoirs quand tout alentour nous parle droits de l’homme, avoir sans débit, plaisir sans peine. Intégration sans règle. Les démocrates aiment mieux la jeunesse que les principes ? Ce n’est pas une nouvelle. L’époque est à l’ample, non au cintré ; aux épaulettes, non à la blouse grise. Il faut vivre avec son temps, peu importe la loi si elle est d’un autre âge.”

Régis Debray va plus loin et n’hésite pas à faire une liste à la Prévert des oppositions entre démocrate et républicain, jusqu’à la caricature : le premier est ouvert, tolérant, cool, bon communiquant et bon dragueur, et adepte des sciences sociales : la sociologie pour dénoncer les discriminations de toutes sortes auxquelles la République doit s’empresser de répondre, l’économie pour vanter le marché et l’argent de l’entrepreneur individuel, le marché dégageant lui-même un ordre spontané. Libéral, donc, il entend par égalité d’abord l’égalité des droits, l’égalité des conditions étant très secondaire puisque fruit de mérites différents ; le Républicain est féru de philosophie, paraît austère, besogneux, prudent, voire rigide, dogmatique. Il reproche au démocrate d’être complaisant avec les religions, qui, en retour, l’accuse d’islamophobie. Universaliste et défendant des “droits de l’homme et du citoyen” au-delà des nations et des pays, le républicain est même jugé arrogant et ethnocentré. Il ne croit pas à l’égalité des droits sans y ajouter une relative égalité des conditions, sans laquelle l’’égalité des droits n’est qu’un principe léonin. La République française a inscrit le principe de précaution dans sa Constitution ; les Américains ont mis la recherche du bonheur. “Le fait que des myriades de parias et d’intouchables y meurent chaque jour sur les trottoirs n’empêche pas l’Inde d’être une authentique démocratie (malgré son nom de République). Le fait qu’à New York des milliers de homeless et de drogués dorment dans les parcs en hiver, que les pauvres aient leurs hôpitaux et leurs écoles et les riches les leurs, sans comparaison possible, n’enlève rien au rayonnement mondial et justifié de la statue de la Liberté. Il n’y a plus, dans un pays, de république, mais il y a encore démocratie lorsque l’écart des revenus et des patrimoines y est de l à 50. L’idéal républicain postule, lui, un certain respect des proportions. Les salaires faramineux des vedettes et des puissants du jour, par hasard révélés au public, ne suscitent chez le fauché démocrate qu’un haussement d’épaules simples rançons, dira-t-il, de la liberté d’entreprendre. Ce n’est pas, en revanche, pour le républicain, poser à l’ascète ou au spartiate que de réprouver les fossés du luxe et l’accroissement des privilèges. La pauvreté émeut une démocratie, elle ébranle une république. La première veut un maximum de solidarité— et quelques dons. La seconde, un minimum de fraternité, et beaucoup de lois. Et ce que l’une confie à des fondations, l’autre le demande d’abord à des ministères.”

Une réflexion sur “De l’identité française (2/2)

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