Nuit Debout : sympathique et inutile

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#Sympathique

Nuit Debout est un mouvement tout à fait sympathique. République signifie “chose publique” (res-publica), et politique vient du grec politikos qui fait référence au citoyen (politès), c’est-à-dire à celui qui se préoccupe de la gestion des affaires de la pólis, la cité. Quoi de plus politique, quoi de plus citoyen qu’un mouvement qui s’approprie la place de la République pour y débattre ?

Nuit Debout a le mérite de rappeler que la démocratie est vivante et ne « consiste pas à mettre épisodiquement son bulletin dans l’urne, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus, puis se désintéresser, s’abstenir, se taire, pendant cinq ou sept ans. (…) La démocratie n’est efficace que si elle existe partout en tout temps. Le citoyen est un homme qui ne laisse pas aux autres le soin de décider de son sort commun. Il n’y a pas de démocratie si le peuple n’est pas composé de véritables citoyens, agissant constamment en tant que tels. » Et c’est Pierre-Mendès France qui le dit, pas le premier zadiste venu !

Nuit Debout a le mérite de fournir un espace d’expression et de prise de parole publique libre et autogérée à des citoyens qui estiment –à tort ou à raison—en être trop souvent privés. Il a le mérite de redévelopper les expériences de démocratie directe dans un mouvement qui estime que la démocratie représentative ne remplit plus correctement son rôle.

Pour finir, l’existence de Nuit Debout  fait du bien dans un contexte d’état d’urgence qui apparaît pour ce qu’il est : une boursoufflure sécuritaire au coût exorbitant pour un résultat quasi-nul en matière de sécurité réelle, à part peut être pour rassurer les citoyens. Au lieu de déclarer que dans un contexte d’état d’urgence, un tel mouvement devrait être interdit, François Fillon aurait mieux faire de dire que l’existence de Nuit Debout montre l’inanité de prolonger encore l’état d’urgence (ou sinon, il aurait pu se taire). On s’interroge en tous cas sur la cohérence d’un gouvernement qui tolère un tel rassemblement tout en souhaitant prolonger encore l’état d’urgence de façon absolument injustifiée.  Ou bien l’état d’urgence est une réalité appliquée et le mouvement doit être interdit ; ou bien, solution qu’évidemment je préfère, le mouvement doit être toléré et l’état d’urgence levé en conséquence.

#Inutile

Pour sympathique qu’il soit, Nuit Debout est inutile. J’argumente en trois points.

1. Naïfs

D’abord, une vérité anthropologique de base : toutes les sociétés ont toujours connu une hiérarchie. Des papous d’Indonésie aux indiens d’Amazonie, en passant par les cadres d’affaires new-yorkais, des sociétés les plus complexes aux plus « primitives », des plus élargies aux plus restreintes, des plus modernes aux plus traditionnelles, jamais un seul anthropologue, jamais un sociologue n’a décrit un groupe humain sans hiérarchie. On pense souvent à une répartition inégale des richesses ou du pouvoir, ce qui est le cas le plus courant, mais bien entendu la hiérarchie peut fonctionner sur le prestige, le charisme, l’âge, le sexe, la coutume, le talent, le mérite, etc.

Attention, je ne dis pas que ces hiérarchies sont à jamais figées dans le marbre de la nature humaine et qu’en matière d’inégalités de richesses notamment, il faudrait ne rien faire. Bien au contraire, j’ai toujours été favorable à la réduction active et déterminée des inégalités, par l’impôt (voir ici et , notamment). Ce que je dis, c’est que ces hiérarchies existent et existeront toujours. Même en matière de revenus et de patrimoine, il ne s’est jamais agi de parvenir à une société parfaitement égalitaire où tout le monde aurait le même revenu. On n’a jamais rien observé de tel, y compris dans les sociétés communistes qui prétendaient l’avoir réalisé.

Pourquoi cet état de fait ? Bonne question, et on peut y répondre rapidement sans théorisation excessive nécessitant un doctorat en sociologie.

  • Par souci d’efficacité : même pour un mouvement comme Nuit Debout qui prétend se débarrasser des notions d’efficacité, de gestion économique et (attention c’est un gros mot) de productivité, les questions pragmatiques finissent par revenir inéluctablement. C’est qu’il faut bien manger, brancher la sono, nettoyer la place, gérer le site web, monter et démonter les tentes, quelqu’un n’a pas du scotch ? Merde, le générateur a sauté. On demande du beurre à la cuisine ! Et on finit par se répartir les tâches en fonction des compétences  (fort différentes) de chacun. Et aussi…
  • Parce que les ressources disponibles sont limitées (une leçon qu’on apprend en economics 101, comme disent les Américains). Je ne parle pas seulement de monnaie, loin s’en faut ! Tout le monde n’a pas la même motivation et in fine le même temps à investir dans le mouvement. Certains peuvent y consacrer toutes leurs soirées et leurs après-midi, d’autres ne peuvent venir que quelques heures entre deux obligations personnelles et professionnelles. Certains ont envie de s’investir beaucoup, d’autres pas. Certains ont du matériel, d’autres viennent les mains vides.

Que se passe-t-il à la fin ? Les compétences, les motivations, le temps disponible de chacun étant très différent, ce qui devait advenir advint : petit à petit certains prennent en charge des responsabilités, le travail se divise (chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux faire/préfère), en d’autres termes le mouvement se structure et forcément… se hiérarchise. Ceci est parfaitement inéluctable et plus le mouvement dure et grandit, plus ça l’est car les questions organisationnelles (et donc la nécessité d’une structure hiérarchisée) sont de plus en plus importantes à mesure que le nombre de personne impliqué est grand.

Vous commencez à voir le rapport avec Nuit Debout ? Comme d’autres mouvements du même genre qui ont essaimé les siècles, il prétend développer une “horizontalité” sans leader(s), sans porte-parole, voire sans structure. Utopie naïve et ridicule. Des  leaders, il y en a déjà, et il y a en aura encore, que ce soit de façon officielle, ou bien de façon officieuse. De deux choses l’une : ou le mouvement se dissoudra se lui-même, incapable de s’organiser et donc d’être pérenne, ou bien il se structurera mais adoptera alors de facto une hiérarchie et une structure reproduisant peu ou prou ce qu’on a vu dans tous les groupes humains.

Remarquez que même les entreprises coopératives, qui s’affranchissent de la distinction  hiérarchique entre capital et travail honnie par les militants nuitsdeboutistes (et par Frédéric Lordon), ne se passent pas pour autant d’une direction exécutive qui prend les décisions au jour le jour. Notons aussi que ce genre de structure ne fonctionne qu’à une certaine échelle, car si les salariés ne rendent des comptes qu’à eux-mêmes (ils sont leurs propres actionnaires), en propriétaires de l’entreprise ils doivent tout payer de leur poche si elle est en difficulté, en souscrivant par exemple une augmentation du capital. Ils supportent donc à la fois le temps du travail salarié et le risque actionnarial, et c’est parfois délicat, voire impossible à réussir pour les grandes entreprises.

Chers utopistes : tout ne peut être discuté et décidé à l’unanimité en AG. Parler, parler, parler encore et encore pour tout et rien dire, passant sans cohérence et en trois minutes maximum de la situation des prisonniers à celle des immigrés en passant par les exilés congolais, les motards en colère ou l’environnement, c’est un début, mais alors Nuit Debout se réduit à une vaste psychothérapie collective, et rien de plus. En 68, parler et écrire des poèmes révoltés, les jeunes ne faisaient que ça. Pour devenir quoi aujourd’hui ? Des parisiens propriétaires et cultivés qui roulent à vélo dans les beaux quartiers avec un compte en banque bien garni ? On ne peut passer toutes ses journées en réunion à palabres ou en happenings rigolos. Et c’est même pour ça qu’on a inventé la démocratie représentative. Ce qui m’amène au second point.

2. EnfantsGâtés

Le mouvement Nuit Debout, si j’en crois ce que j’ai lu et écouté un peu partout (là, notamment), développe une grande méfiance vis-à-vis des institutions. Le gouvernement, le Parlement, les élus, les politiques, la démocratie représentative en général…. tous pourris, tous méchants, tous vendus aux multinationales et aux CR-SS ! Pauvres chéris. Cela me fait vraiment l’effet d’une indignation d’enfant gâté. Demandez donc aux Congolais dont le président, au pouvoir depuis 18 ans et qui modifie la Constitution pour se présenter une troisième fois, vient d’être réélu dans les conditions de transparence qu’on imagine, ce qu’ils pensent de la nécessité des institutions ! Demandez aux Syriens ce qu’ils pensent de l’intérêt d’une démocratie représentative.

 Il y a quelque chose de désolant et presque triste à voir ces jeunes parisiens branchés vomir sur la République et la Constitution  quand on voit le sang qui a coulé, depuis 1789, pour qu’ils aient le droit, précisément, de vomir dessus. Puisqu’ils parlent d’écrire une nouvelle Constitution, quelqu’un peut-il rappeler aux gentils communistes que le droit de propriété est le second droit de l’Homme mentionné dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, que notre Constitution reprend dans son préambule ? Autant qu’ils sachent que pour abolir le droit de propriété, il faudra s’assoir sur 1789.

Chers utopistes, dès qu’on dépasse la dizaine de personnes, la démocratie directe, ce n’est plus guère possible, et on passe à la démocratie représentative. Obligé. Le modèle athénien n’a rien d’un idéal : seuls les hommes libres étaient citoyens et pouvaient être bouleutes et d’ailleurs, la participation à la Boulè tournait (par tirage au sort). Ce n’était donc pas tout à fait direct, quelques centaines de citoyens masculins décidant pour les quelques dizaines de milliers d’habitants de la cité. Il y avait d’ailleurs un exécutif. Et on ne parle pas ici de la gestion d’un pays de plusieurs millions d’’habitants.

Corruption, non-représentation sociale, dérives financières, oligarchie gérontocrate, manque de parité, professionnalisation de la politique, collusion élite économique et politique… vous n’aimez pas les dérives des démocraties libérales modernes ? Moi non plus. Bonne nouvelle, les démocraties libérales représentatives, malgré leurs nombreuses limites, sont conçues pour être amendées et critiquées. Vous pouvez vous engager dans des pouvoirs alternatifs, ce que les politologues appellent la “société civile organisée” : médias, associations, lobbies. Vous pouvez changer de député tous les 5 ans, le savez-vous ? Et même écrire à l’actuel pour faire part de votre indignation. Mais il faudrait déjà connaître son nom et son courriel. Vous avez la liberté d’expression et même celle de faire de la politique dans le mouvement de votre choix, y compris sur la place de la République en plein cœur de Paris…

J’ai noté que la plupart des militants de Nuit Debout étaient critiques  avec le parti Podemos, émanation des Indignados espagnols, sous prétexte qu’en se transformant en parti et donc en participant à la démocratie représentative il se serait en quelque sorte corrompu. Je pense tout à fait l’opposé. Voulez-vous dire que Podemos aurait décidé d’agir concrètement au lieu de se contenter de mots ? Voulez-vous dire qu’ils auraient décidé de faire des compromis (quel mot horrible) et d’accepter le jeu démocratique en se présentant devant des électeurs plutôt que de se réfugier dans la confortable posture de la forteresse intellectuelle dont il faut préserver la pureté idéologique en éliminant toute idée dissidente ? Voulez-vous dire qu’ils auraient accepté le jeu de la représentation, du débat d’idées, et même de la prise en main concrète de la chose publique, c’est-à-dire qu’ils auraient accepté de faire réellement de la politique, plutôt que de garder l’éternelle attitude victimaire anti-système de celui qui jamais ne fait de compromis, donc qui prétend ne jamais se tromper ? Me vient le mot de Charles Péguy, qui parlait du kantisme, mais ce n’est pas grave, ça marche aussi : ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains. Ils voudraient que les mandats électifs soient impératifs, c’est-à-dire que les politiques soient obligés par leurs promesses et révocables s’ils ne les tiennent pas. Je suis contre : ne pas tenir ses promesses est un point essentiel des démocraties. Bis repetita placent : dans un système condamné à la démagogie, il est non seulement inévitable que des promesses ne soient pas tenues, mais c’est même souhaitable. C’est souhaitable parce que cela signifie que l’élu est capable de changer d’avis, en fonction des circonstances et des réalités de l’exercice du pouvoir. Il a fait une promesse, mais les circonstances, la réalité des enjeux, les difficultés de mises en œuvre… compliquent sa réalisation ? ce qui implique un amendement de la promesse, voire son renoncement ? Tant mieux, cela prouve qu’il n’est pas obtus et ne prend pas ses électeurs pour des clients qui ont payé en votant, et ont droit à leur contrepartie.

3. ReprésententQui?

Bon, ce n’est pas franchement le point le plus important, car on pourrait le dire de presque tout mouvement politique. Mais on peut quand même terminer en disant que les nuitsdeboutistes ne représentent pas grand-monde, rapporté à l’attention médiatique dont ils bénéficient. D’abord, ne peuvent venir le soir et l’après-midi que ceux qui ne sont pas déjà chargés d’obligations professionnelles ou personnelles, comme ceux qui ont des enfants à charge, ou les actifs à plein temps. Ce n’est pas parce qu’ils ne viennent pas qu’ils ne soutiennent pas, répondrait un nuitdeboutiste, justement, c’est le capitalisme qui les prive du temps politique nécessaire à la contestation ! Peut être. Ou peut être qu’ils s’en foutent et qu’ils sont finalement assez contents de leur situation. Qui sait ? Mais pour quelqu’un, comme l’ami Lordon, qui postule d’entrée que si vous êtes du mauvais côté du capital, vous êtes par définition exploité et prêts à la révolte ou, à tout le moins, momentanément empêché de la faire par conditionnement médiatico-judiciaro-économico-culturel, quoi que vous en disiez, quoi que vous en pensiez, pour quelqu’un tellement holiste qu’il exclut d’avance les justifications individuelles, ce genre de possibilité est naturellement exclue.

Quoi qu’il en soit, on a au final beaucoup de jeunes (étudiants notamment) qui ont du temps à revendre, et des quadra, quinqua et retraités qui n’ont plus d’enfants à charge. Et puis bon, évidemment ils sont parisiens ou vivent en proche banlieue, on imagine mal quelqu’un faire 3h de RER aller-retour tous les soirs pour venir parler 3 minutes en AG. Ce qui signifie que Nuit Debout ce n’est pas la France banlieusarde, pas beaucoup la provinciale et encore moins la France rurale. Probablement pas celle des indépendants, agriculteurs ou commerçants. Pas celle des familles nombreuses. Pour un mouvement qui représente entre quelques centaines et quelques milliers de parisiens, l’exposition médiatique est donc appréciable !

Derrière la critique (que je reconnais) assez facile de la représentativité discutable, se cache un paradoxe bien connu de la démocratie directe : elle veut mobiliser des citoyens traditionnellement détachés du jeu politique classique, c’est-à-dire typiquement des abstentionnistes, des indifférents à la politique… mais elle risque de n’attirer in fine que des individus déjà politisés, fortement socialisés politiquement. Participent ceux qui sont capables de s’intéresser et de décrypter les enjeux évoqués, ceux qui ont donc les ressources nécessaires (cognitivité, disponibilité…), qui sont capables de payer le Cens caché, pour reprendre la formule de Daniel Gaxie. Ce sont souvent des individus de classe moyenne-supérieure, bien éduqués. Je prendrai l’exemple-type de Frédéric Lordon, qui veut se la jouer « classe contre classe » mais qui est nullement concerné par l’objet de ses véhémences : c’est un intellectuel de classe supérieure ayant fait un doctorat ; il dispose d’un emploi à vie ; il est bien connu pour ses écrits jargonnants, truffés de latinismes et de néologismes de toutes sortes, autrement dit c’est un ardent pratiquant de la violence symbolique qu’il dénonce par ailleurs. Être incapable de faire des phrases de moins de douze lignes quand on prétend s’adresser au « peuple » a quelque chose de paradoxal.

 

#Conclusion

Je m’en voudrais de conclure trop négativement, d’être trop critique alors que ce genre de mouvement a toujours un petit quelque chose de sympathique, un petit bol d’air de discussion libre, surtout en France dans une année éprouvante, gavés que nous sommes de sécurité, de djihad, de terrorisme et en plein cœur d’une réforme économique très discutable. C’est rafraichissant. Si Nuit Debout a un avenir, c’est celui d’un rêve de quelques semaines, d’un espace de discussion, d’une thérapie collective, d’une tribune, d’une prise de conscience commune. Ce qui est déjà bien, après tout.

Mais s’il faut aller plus loin, s’il faut aboutir concrètement à quelque chose de plus, je n’y crois pas une seconde. En schématisant, je répète ce que j’avais déjà écrit ailleurs : ce genre de mouvement est condamné à dériver en une sorte de dictature (un individu ou un groupe d’individus prend finalement le pouvoir de manière autoritaire au nom de l’idéal d’origine, comme les apparatchiks communistes d’antan) ou à se transformer en une variante de démocratie libérale : l’ensemble de la communauté décidant de se choisir une gouvernance et d’autolimiter ses pouvoirs et ceux des individus, la violence d’État devenant seule légitime puisqu’elle est violence de la société exercée sur elle-même.

Je n’oppose pas action et parole, car ceux qui parlent peuvent agir tout autant. Mais beaucoup parlent sans agir, et je préfère ceux qui agissent sans parler. Ce que j’illustre en citant quelqu’un qui a fondé une Université populaire à Caen, des années avant Nuit Debout :

Ceux qui souffrent de la brutalité du capitalisme libéral ont envie d’autre chose que de paroles ou de piquets de grève, de tracts ou de banderoles. A vouloir la révolution sinon rien, on n’a rien et surtout pas la révolution. Michel Onfray

3 réflexions sur “Nuit Debout : sympathique et inutile

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