Comment reconnaitre un fasciste

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Le licteur : un fasciste romain

Être fasciste avant

Il est assez mal vu, lors d’un dîner en ville, de se faire traiter de fasciste. Pourtant, le mot à l’origine ne désigne qu’un petit fagot de verges reliées, surmontés d’une hache, qui servait aux licteurs de la Rome antique, ces derniers faisant office à la fois d’huissiers et de bourreaux. Quinze siècle après l’Empire romain, le terme italien fascio désigne au sens figuré une organisation unie et soudée, étant plus facile de briser une seule verge qu’une dizaine fagotées ensemble, vous suivez ? De nombreux mouvements, y compris de gauche, se nommeront eux-mêmes fasci au 19ème siècle avant que les groupes nationalistes menés par Mussolini ne s’approprient définitivement le terme  avec la création en 1919 du Fasci Italiani di Combattimento qui deviendra le Parti national fasciste en 1921.

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La suite, on la connait. L’idéologie mussolinienne fasciste, à la base proprement italienne et centrée sur une certaine nostalgie de l’Empire romain, essaimera à travers toute l’Europe dans le contexte particulier de l’entre-deux guerres, se caractérisant par :

  • Un sentiment nationaliste très fort, confinant à la haine des étrangers ;
  • L’importance de l’armée, voire une attitude de va-t-en-guerre ;
  • Un gouvernement autoritaire, contrôlant les médias et méprisant la démocratie ;
  • La désignation de boucs émissaires, en général étrangers, artistes, intellectuels et idéologies adverses (libéralisme, communisme, socialisme) ;
  • Le conservatisme sociétal (sexisme, homophobie, ultranatalisme) ;
  • Un système économique capitaliste mais fortement contrôlé par l’Etat (planification, contrôle des syndicats) et visant à une production industrielle et militaire ;

Le fasciste n’est pas forcément totalitaire à l’origine ; il le devient dans l’Allemagne nazie. Au lieu d’utiliser l’Eglise catholique pour promouvoir une religion d’Etat dans un but de cohésion nationale (Espagne franquiste, France vichyste, Italie mussolinienne), les nationaux-socialistes allemands méprisent la religion chrétienne à laquelle il entendent substituer une religion païenne tournant autour du surhomme et de la domination des “races aryennes” sur les “races inférieures”. Ce sont ces aspects proprement culturels, impliquant la volonté d’éradiquer le passé y compris dans la culture qui forgent le totalitarisme allemand. La plupart des chefs du IIIème Reich étaient hostiles au christianisme -une religion de faible fondée par un Juif sur une morale d’amour du prochain- mais le plus acharné d’entre eux était sans doute Heinrich Himmler, numéro 2 du IIIème Reich, chef de la SS et de la Gestapo, qui avait pour projet de remplacer définitivement et complètement le christianisme par les anciens cultes germaniques (cf. Wikipedia)

Être fasciste aujourd’hui

Aujourd’hui, plus de soixante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, il n’y a guère que quelques groupuscules insignifiants qui peuvent être qualifiés de “fascistes”, ou plutôt de néofascistes, au sens historique du terme, car les fascismes européens ont tous été vaincus (il faudra attendre 1977 pour l’Espagne franquiste, quand même).

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Un groupuscule néofasciste

Cela n’empêche pas le mot fasciste d’être toujours largement utilisé, dans la presse, dans les médias, sur les réseaux sociaux. Au long du vingtième siècle, les communistes l’utilisèrent abondamment pour désigner tous leurs adversaires. Même aujourd’hui, près de trente ans après la chute du Mur, certains médias de droite n’ont-ils pas accusé Nuit Debout de fascisme, parce que Finkielkraut y avait été refoulé ? Le Front National n’est-il pas régulièrement qualifié de fasciste par ses adversaires de gauche ?

Certains affirment que le terme est si utilisé qu’il a été galvaudé, ne désignant rien d’autre aujourd’hui qu’une insulte commode à balancer à la tête de l’adversaire du moment. On dirait “fasciste” comme “espèce d’idiot” ou “tes idées sont vraiment très nulles”, mais en plus méchant.  C’est que le mot fasciste a perdu son sens proprement politique : il ne désigne plus un mouvement politique avec son projet particulier mais plutôt une méthode  argumentative adossée à quelques valeurs ou principes. A cette aune je propose donc quelques critères de discernement : comment reconnaitre un fasciste, en 2016 ? N’est pas fasciste qui veut.

Reconnaitre un fasciste en quatre critères

1. Holisme radical. Le holisme est une méthode d’analyse de la réalité utilisée notamment en sociologie et basé sur l’idée philosophique d’une domination intrinsèque des groupes sur les individus. D’après cette analyse les individus sont le produit de la société et donc des valeurs et des normes sociales en vigueur. L’individu est avant tout façonné par la société et non l’inverse. Pour comprendre l’individu, il faut donc comprendre les groupes sociaux et les structures sociales (les organisations, les règles, etc.) qui le déterminent. Le holisme est un moyen pertinent d’analyse dans de nombreux domaines de la réalité, mais pas dans tous. En trois exemples, je dirai que la sociologie holiste explique très bien le djihadisme, en partie la délinquance et très mal les comportements d’épargne des individus.

Le holisme radical est tout simplement le holisme poussé à l’extrême : dans ce cas, le sociologue ne se contente plus de reconnaître l’importance des influences sociales, ce qui tombe sous le sens, mais refuse toute autre influence que celles-ci. Il réfute alors toute pertinence aux justifications individuelles : radicalement, comprendre ce que pense l’individu n’a aucun intérêt puisqu’il est le produit de sa catégorie sociale et des structures sociales qui le déterminent. Autant étudier directement ces dernières ! En clair : inutile de me dire ce que tu penses, quelles sont tes valeurs ou ta vision du monde. Dis-moi ton salaire, ton milieu social, ta religion ou ta position dans les rapports de production, et je te dirais pour qui tu votes, et à quel camp tu appartiens. Et si on va s’entendre.

Appliqué en politique, le holisme radical entraîne la

2. Négation du débat contradictoire.  Est-il en effet utile de discuter avec les individus, en particulier ceux n’ayant pas les mêmes idées que vous, puisque ces idées sont le produit de leur déterminations sociales et que vous pouvez donc les connaître à l’avance ? A quoi bon discuter avec un patron, même gentil, même de gauche, même intelligent, même généreux, puisqu’il est par définition dans le mauvais camp. Comme on s’en doute, Karl Marx est le plus parfait représentant du holisme radical. Il refusa de répondre à la plupart des critiques qu’on lui adressait sur la base de leur provenance “bourgeoise”. Cette façon de procéder contribue à faire de la théorie marxiste une non-science. Elle refuse de se soumettre à la réfutation et Marx va jusqu’à écrire : « Quant aux accusations portées d’une façon générale contre le communisme, à des points de vue religieux, philosophiques et idéologiques, elles ne méritent pas un examen approfondi. » Il ajoute  au chapitre 2 de son célèbre Manifeste : « Mais inutile de nous chercher querelle, si c’est pour appliquer à l’abolition de la propriété bourgeoise l’étalon de vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime bourgeois de production et de propriété, comme votre droit n’est que la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé par les conditions matérielles d’existence de votre classe ».

La méthode marxiste est largement utilisée aujourd’hui dans les rangs de l’extrême gauche. Il est en effet toujours commode de refuser de débattre avec quelqu’un en le disqualifiant par avance sur la base de son appartenance sociale, religieuse, politique, philosophique…réelle ou supposée. On peut prendre à nouveau l’exemple du grand manitou Frédéric Lordon, qui assimile tous les médias, de Libération au Figaro en passant par LeMonde et Mediapart (c’est dire son sens de la nuance), aux mêmes “chiens de garde” de “l’ordre capitaliste néolibéral”. Et refuse à peu près tout débat public dans les médias mainstream avec quelque journaliste, politique, éditorialiste, économiste que ce soit. Ce qui revient à refuser de discuter devant autre chose qu’un parterre d’étudiants acquis à sa cause.

L’extrême-droite n’est évidemment pas en reste. La notion fourre-tout de “Système”, l’assimilation de l’UMP et du PS dans un même gloubi-boulga idéologique soit-disant identique en tous points et intitulé “UMPS”, le rejet équivalent de tous les médias ou de l’ordre mondial “américano-sioniste”…. autant d’idées issues du Front National. A chaque fois, la négation de l’intérêt du débat contradictoire provient de ce postulat fondamental : les individus n’ont rien à nous apprendre, il suffit de connaître leurs appartenances.

3. Mépris de la démocratie parlementaire. N’importe qui, bien sûr, peut avoir des réserves, plus ou moins importantes, à l’égard des démocraties sociales-libérales modernes. Cela n’a rien d’original puisque presque deux siècles avant Nuit Debout, Alexis de Tocqueville, à une époque où on ne risquait pas de parler de Sixième République puisqu’on avait pas attaqué la Troisième, a pratiquement décrit par le menu toutes les limites que l’on dénonce aujourd’hui : oligarchie de politiques professionnels, tyrannie de la majorité, individualisme, conformisme, démagogie. A défaut de lire Tocqueville, vous pouvez lire le roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, qui illustre certaines de ces dérives.

La plupart des gens qui ont conscience de ces limites cherchent plutôt à les corriger en passant par les moyens classiques, et nombreux, qu’offre une démocratie libérale aujourd’hui : engagement en politique, lobbyisme, action auprès de son député, usage des médias, associations, syndicats, manifestations, débats publics…et surtout vote. Ils se rappellent l’aphorisme de Churchill : la démocratie est le pire système…à l’exception de tous les autres.

L’individu a tendance fasciste semble incapable de surmonter cela et en conçoit un profond mépris de la démocratie, perçue comme une vaine agitation stérile. Il ne vote pas sans pour autant valoriser le vote blanc, méprise les partis et les élections, juge les moyens d’actions classiques inefficaces voire stupides. En cela il est gauchiste au sens historique du terme : c’est Lénine qui avait introduit le terme dans un opuscule dénonçant les communistes radicaux qui refusaient de participer aux élections, de collaborer avec des syndicats non communistes, etc. Lénine jugeait qu’ils étaient en cela les “idiots utiles” (l’expression est de lui) de la bourgeoisie, empêchant l’action communiste de progresser par leur sectarisme et leur rejet des masses. Le mépris de la démocratie va évidemment avec le rejet du débat contradictoire et la recherche d’une pureté idéologique de tous les instants qui refuse tout compromis, donc toute nuance et tout dialogue.

Mais s’il rejette les moyens d’action classiques, comment agit le fasciste ? Par des moyens alternatifs qui vont du légal à l’illégal, du sympathique au scandaleux, de la manifestation à la perturbation de réunions en passant par diverses formes de violation de la propriété privée ou publique (l’occupation de bâtiments le plus souvent), la dégradation de biens, la perturbation de l’expression d’idées adverses, voire l’irruption plus ou moins violente, plus ou moins symbolique, dans les lieux sacrés de la démocratie parlementaire, comme le Parlement, ou ailleurs. Qu’on se souvienne de Greenpeace descendant en rappel à l’Assemblée…ou des méthodes d’actions des Femen.

C’est que le fasciste ne se contente pas de rejeter les modes d’expression classiques, il va jusqu’à récuser le monopole d‘Etat de la violence légitime qui est au fondement même de l’État de droit, et cherche alors à se réapproprier de n’importe quelle façon tout ou partie du pouvoir dont il s’estime injustement dépossédé par les dérives des démocraties libérales. Dès lors, il est inévitable qu’il développe

4. Un certain goût pour la violence. On ne peut pas parler de fascisme sans évoquer la violence. Nous pratiquons tous la violence, car il y a toutes sortes de violences, des plus évidentes aux plus discrètes, des violences physiques et des violences morales. Ce qui démarque le fasciste, c’est la fréquence d’usage (récurrente ou systématique), le degré d’usage (fort), et surtout la tendance à légitimer son usage.

Le goût pour la violence physique, les combats à coup de poings et de batte de baseball entre groupuscules “fachos” et “antifas” font parfois des morts (cf. Clément Méric) mais ce n’est que la face émergé de l’iceberg. On peut retrouver la violence fasciste, indirecte, dans la parole et le discours. Je ne parle pas ici d’un simple argumentaire un peu viril, de franches oppositions sur les plateaux télé voire de quelques noms d’oiseaux entre loyaux adversaires politiques. Cela fait partie de la démocratie, donc de la politique, qui n’est effectivement pas consensus mou, compromis n’étant pas compromission, sens de la nuance n’étant pas négation des clivages, acceptation des idées de l’autre n’étant pas négation des siennes. Tout cela est non seulement normal mais souhaitable et positif. Le pire c’est la perfidie, le mensonge, le faux consensus, les coups bas. Personnellement, j’aime beaucoup les discussions politiques y compris et peut être surtout si elles sont franches voire viriles, à la manière des rhéteurs d’antan, des Essais et écrits de combat, pour autant qu’elles restent honnêtes et que certaines limites, qu’il est normalement inutile de définir entre gentlemen de la common decency, ne sont pas franchies.

Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait. Clémenceau

Le discours fasciste violent n’a rien à voir avec cela puisqu’il rejette en général le débat contradictoire. Il va donc beaucoup plus loin (ou plutôt moins loin). Loin d’un débat franc et direct, on trouvera typiquement un vocabulaire martial,  des termes violents à l’encontre des ennemis identifiés en un même bloc, la dénonciation des traitres, la justification intellectuelle de la violence physique, la logique binaire du qui-n’est-pas-avec-nous-est-contre-nous ou sa variante, pas-de-liberté-pour-les-ennemis-de-la-liberté, etc.

Dois-je prendre des exemples ? Mélenchon justifiant les violences des ouvriers à l’encontre des DRH d’Air France sous prétexte que cette violence-ci (physique) compense à peine cette violence-là (celle des licenciements), et que la fin justifie les moyens. Marine Le Pen expurgeant du parti les partisans de son père via diverses brutalités. Lordon délirant à la Bourse du Travail, tout à son aise de s’écouter parler, en affirmant rejeter “l’unanimisme démocratique”, “ne pas vouloir apporter la paix”,  justifiant l’expulsion de Finkielkraut et son rejet de tous les médias par leur servitude de “l’ordre néolibéral”, souhaitant que le service “Accueil et sérénité” (sic) fasse la “chasse aux infiltrations”, etc.

On note d’ailleurs que chez l’intellectuel proto-fasciste, chez Marx comme chez Lordon, il y a toujours un malaise entre les mots et les actes, entre le dire et le passage à l’action. Marx appelait au renversement de la bourgeoisie et à la dictature du prolétariat mais n’a jamais précisé ce qu’il comptait faire précisément des bourgeois, ce qui a laissé toute une gamme d’interprétations à ses applicateurs : goulags en URSS, vie forcée à la campagne au Cambodge, ou la plupart du temps, élimination physique. De même, Lordon appelle à “chasser les gardiens du cadre” mais ne dit pas qui, précisément (les cadres salariés sont-ils gardiens du cadre ? Les agriculteurs avec un bon revenu ? Les journalistes de gauche avec un CDI bien payé ? Les salariés possédant des actions ? Les propriétaires immobiliers ? Les ouvriers de droite ? ceux qui ne pensent pas comme lui ? etc. etc.) et surtout ne dit pas comment. Lordon veut une insurrection mais ne dit pas, par exemple, s’il approuve la stratégie des casseurs pour la faire advenir. Meurs lampadaire ! le CAC 40 tremble !

On s’interrogera plus tard sur la responsabilité de l’intellectuel si des petites mains passent à l’acte en reprenant les mots d’Aragon dans Front rouge : «Descendez les flics / Camarades / Descendez les flics […]. Feu sur Léon Blum […]. Feu sur les ours savants de la social-démocratie.» Philippe Douroux (Libération)

A la fin de l’article, Douroux rapporte cette anecdote : “un jour qu’il entre au cinéma, il se retrouve avec Baudouin Prot, alors patron de la BNP, il songe bien à en venir aux poings, se propose de lui raser le crâne, comme il le raconte lui-même dans un colloque organisé par le Monde diplomatique, mais, finalement, il va s’installer dans la salle. Il était visiblement très en colère ce soir-là.”  A moins qu’un lordonniste las des mots, moins capable de disserter sur les affects structuraux du néocapitalisme mais de tempérament un peu plus actif que notre intellectuel, décide de ressusciter Action Directe ?

Conclusion

Quatre critères discernent le fasciste : holisme radical qui l’amène à s’intéresser uniquement aux structures et non aux discours des individus ; mépris de la démocratie parlementaire ; rejet radical du débat contradictoire qui lui est inhérent ; goût prononcé pour la violence, physique ou  symbolique.

Ne peuvent être qualifiés de fascistes modernes que les individus qui remplissent plusieurs de ces critères : un seul est insuffisant pour conclure.

NB : les exemples de cet article servent à illustrer ces critères. Les personnages cités ne les remplissent pas tous. Je n’aurais pas l’outrecuidance d’assimiler Mélenchon ou Marine Le Pen au fascisme (pour Lordon je ne serai pas aussi définitif). Au passage, on me pardonnera d’avoir pris davantage d’exemples issus de l’extrême-gauche. Le fascisme moderne est tout autant d’extrême droite. Cependant, le Front National n’a jamais rejeté le parlementarisme et le débat contradictoire, malgré ses pulsions autoritaires. A l’inverse du NPA et d’autres mouvements à gauche de la gauche. De plus, quand elle vire au fascisme, l’extrême-droite se repère facilement et est unanimement dénoncée comme telle, car il s’agit souvent de néofascisme, ie. de mouvements qui ont à peu près les mêmes projets que le fascisme historique.

A bon entendeur…

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