Droit et morale (2/2)

1

De l’importance de la morale dans nos sociétés (dites) modernes

Il va de soi que nous sommes des êtres complexes et, pétris d’influence diverses, nous avons tous besoin d’une éthique. Éthique simple faite de politesse, de délicatesse et de tolérance civile au quotidien ; éthique plus aboutie sur la gestion de l’argent, les rapports amoureux et amicaux, la vie en entreprise ; éthique nécessitant une réflexion approfondie sur certaines questions sociétales comme les inégalités, la gestation pour autrui, la fin de vie, l’IVG, le capitalisme financier.

Une certaine gauche croit que la morale –personnellement, je ne fais pas de différence entre les termes “morale” et “éthique”— peut ou devrait être réservée à la sphère privée, tandis que le droit (l’instauration d’institutions) suffirait pour la sphère collective. La gauche est idéologiquement construite sur la volonté de changer le réel et défend toujours la primauté de la réponse institutionnelle, donc collective (instaurer une nouvelle règle) plutôt que la morale individuelle jugée exclusive, variante, ou trop connotée religieusement. Demandez donc à Jean-Luc Mélenchon s’il préfère une réduction autoritaire des inégalités via l’impôt et la redistribution ou le développement de la charité chrétienne en direction des plus pauvres. Les économistes d’extrême gauche comme Frédéric Lordon n’ont pas manqué, après la crise de 2007, de critiquer l’expression “moraliser le capitalisme” car selon eux, c’est un changement des structures institutionnelles qui est nécessaire, et non l’ajout d’un vernis moral sur des structures qui génère la gabegie. Ce qui n’est pas idiot.

Il reste que cette position est naïve. Comme je l’ai longuement expliqué dans mon premier article, la loi sans la morale est stérile et même dangereuse. En résumé :

  • Si la loi est immorale (lois nazies…), que fait-on des structures ? sur quoi fondons-nous de nouvelles structures sans morale appropriée ? comment prétendre changer les règles sans les faire reposer sur une philosophie morale adéquate ?
  • Comment faire face aux limites intrinsèques de la loi qui, parce qu’elle s’applique uniformément à tous, n’est jamais parfaitement adaptée aux situations concrètes, toutes différentes ? Quelles que soient les tentatives de différenciation juridique des groupes sociaux, la loi n’est jamais, par définition, personnalisée. Ainsi, par exemple, la lutte institutionnelle contre les inégalités a une certaine efficacité, mais ne peut échapper à ses limites intrinsèques : aider des gens qui n’en ont pas besoin ou ne pas aider des gens qui en ont besoin. On peut vouloir lutter contre la corruption ou le harcèlement sexuel à coups de lois. Mais la justice humaine sera toujours limitée, et, ne pouvant sonder les « cœurs et les intentions » (Hadjadj), ne jugera pas les crimes et délits non recensés. De plus, la loi agit la plupart du temps à postériori, et est assez impuissante à prévenir crimes et délits. Ou encore, le droit peut sanctionner les manquements, mais ne peut pas forcer le fautif à réparer son préjudice au-delà de l’aspect strictement matériel, c’est-à-dire financier ;
  • Malgré toute sa complexité, la loi ne peut assurer tout ce qui est nécessaire à l’homme, à commencer par le bonheur. Compte-Sponville rappelait fort justement que « Le but de la politique, ce n’est pas de rendre heureux les gens, mais de combattre le malheur, ce qui est complètement différent ». L’Etat régule, entretien des rapports de droits et de devoirs, ce qui est bien, mais n’assure pas, disait encore Benoit XVI, ce qui est plus nécessaire encore, ce qui est premier pour l’homme : « des relations de gratuité, de miséricorde et de communion ».
  • La multiplication des lois et des institutions butte sur le problème déjà évoqué de la judiciarisation : à force de penser tous les rapports sociaux en termes légaux (dualisme légal/illégal), nous anesthésions notre conscience morale en oubliant de nous rappeler qu’avant de savoir si quelque chose est permis ou pas, il faudrait savoir si c’est éthique ou non. Je parle ici du développement chez les individus d’une mentalité légaliste, qui peine à vivre les rapport sociaux en dehors du droit (notamment en entreprise). Pis, les gens en viennent à se dire que puisque ce n’est pas interdit par la loi, c’est permis par la morale. Ce qui en retour augmente l’inflation législative car un “vide juridique” a été trouvé, etc. Les hommes ne sont pas des pions sur un calendrier législatif, et tout ne peut pas être réglé à coups de lois !

La fébrilité du législateur trahit l’illusion de remplacer par la loi le recul des responsabilités individuelles et de la morale. Le maintien sous perfusion de citoyens assistés permet de soulager nos consciences, mais pas de résoudre nos problèmes. Jean-Paul Delevoye (ex. Défenseur des droits)

Droit et morale, ensemble

Droit et morale ne peuvent pas être séparés

En résumé, droit et morale fonctionnent ensemble. Nous ne pouvons pas nous passer d’institutions, c’est admis ;  mais pas plus de morale, y compris dans nos institutions.

L’exemple le plus simple pour expliquer cela est à mon avis celui de l’enseignant. S’il veut tenir sa classe, comme on dit, il va devoir nécessairement user de règles et les faire appliquer. Certains enseignants croient pouvoir se passer de lois et tout régler par la morale. Et dans ce domaine, on trouve de tout. Le sermon vieille France en haussant le ton (“la pire classe ma carrière”, “de mon temps, on ne faisait pas ça”, “votre comportement est inadmissible”, etc.) qui ne fonctionne jamais qu’une heure ou deux par quinzaine au maximum ; la morale basée sur la curiosité intellectuelle de la part de l’enseignant qui pense que faire des cours intéressants suffira à assurer l’ordre (à vue de nez, je dirais que ça marche pour 50 à 70% des élèves en première et terminale, et pour 10 à 30% dans les autres classes, autrement dit c’est insuffisant) ; en passant par le complaisant qui joue la carte de la morale-sympathie (le “prof cool” qui assure –pour un temps– la paix par son charisme et son attitude jeuniste) voire le lâche qui achète la paix à coup de bonnes notes (morale-corruption).

Donc il faut des règles –par exemple à propos des bavardages- et les appliquer. Ceci étant dit, on ne peut pas réduire la relation enseignant-élèves à des règles. Sans éthique, les règles montreront leurs limites. Il faudra dans certains cas exceptionnels avoir l’intelligence morale de faire des exceptions aux règles pour tenir compte de circonstances particulières ou d’élèves particuliers ; il faudra parfois régler de petits problèmes annexes en dehors de la règle, car la règle instaurée n’a pas prévu ce cas et il n’est pas question de faire signer un contrat aux élèves en début d’année prévoyant tous les cas possibles d’infractions et les sanctions adéquates ! Il faudra appliquer la règle la plupart du temps, mais savoir intelligemment l’adapter aux circonstances, classes, âge des élèves, l’idéal étant une relation qui fonctionne bien sans règles. En général, plus l’élève est âgé moins il faut instaurer de règles en début d’année, le seul discernement moral suffisant dans bien des cas.

Droit et morale vont donc ensemble, mais pas dans n’importe quel ordre : c’est la morale qui fonde le droit ! Tout notre droit repose sur une certaine conception de l’homme et des relations humaines, en définitive sur la morale. Y compris pour l’ami Lordon, qui veut changer le cadre institutionnel du capitalisme pour le remplacer par un autre cadre, fondé sur une autre philosophie…donc sur une vision du monde, incluant des présupposés clairs ce qui ce qui est juste ou pas, donc… morale.

 L’éthique occidentale dans toutes ses nuances puise aux deux mêmes sources : la morale judéo-chrétienne et les idées des Lumières. C’est au nom de cette éthique et via le droit que nous jugeons tel ou tel meurtre abominable, ou, qu’à l’inverse, nous acceptons qu’un meurtrier puisse être remis en liberté si les conditions de sa détention ont violé des libertés ou des règles fondamentales de droit, visant à protéger la dignité humaine (morale, encore) ; c’est au nom de la morale que nous interdisons l’inceste et promouvons, par des lois, l’égalité entre hommes et femmes. Le droit est toujours indirectement moral, ou alors c’en est fini de l’idée de société, ou alors il n’existe pas de droits naturels, donc pas de droits de l’homme non plus, donc rien qui permette à quelqu’un de condamner, par exemple, le droit taliban.

Après le long discours, l’image :  Sans-titre_thumb

Droit et morale ne peuvent pas être confondus

Est-ce si simple, si clair, en pratique ? Loin s’en faut. En disant que la morale fonde la loi, je dis tout et rien à la fois. Tout, car cette affirmation est quasiment irréfutable en soi : tous les exemples historiques que l’on connaît montrent que les lois ont été débattues et votées sur la base de certaines valeurs en vigueur à X époque ; s’il était tout à fait normal pour un Romain de l’Antiquité de posséder des esclaves, et si c’est scandaleux pour nous, c’est que la loi a changé, mais pourquoi a-t-elle changé ? Parce que les valeurs morales qui la portaient ont changé…

Rien, parce que le droit a une autonomie par rapport à la morale : dire que la morale fonde le droit est une affirmation très générale qui est beaucoup plus complexe que cela en réalité. Le champ du droit et de la morale ne sont pas les mêmes. Le droit régule des rapports de vie en société tandis que la morale peut être complètement individuelle. Le droit a généralement un champ plus restreint que la morale, aux visées plus hautes. La règle de morale dépasse le champ du droit par un idéal plus élevé, tout en étant moins précise. Le droit se doit d’être précis et assez facile à appliquer. Tout ce qui relève de la morale n’est pas –fort heureusement– traité par le droit. Ainsi, le mensonge, la trahison, la colère, la paresse, l’orgueil, la tricherie au jeu sont sans aucun doute condamné par la morale de la quasi-totalité des individus. Pour autant, tous ces vices sont-ils interdits par la loi ? Lorsqu’ils ont certaines conséquences précises pour autrui, c’est le cas (tricher sur un bilan comptable, par exemple), mais bien des vices ne sont pas concernés : qu’on me trouve une seule loi qui condamne l’orgueil ou la luxure ! La loi n’a pas pour vocation d’interdire tout ce qui est immoral. Je cite pour la seconde fois Thomas d’Aquin :

La loi humaine régit une société dont beaucoup de membres n’ont guère de vertu ; or, elle n’a pas été faite seulement pour les gens vertueux. La loi ne peut donc réprimer tout ce qui est contraire à la vertu, elle se contente de réprimer ce qui tendrait à détruire la vie en commun, on peut dire qu’elle tient tout le reste pour permis, non qu’elle l’approuve, mais elle ne le punit pas. (Somme théologique, II, q.77).

Le docteur de l’Église italien distingue donc loi humaine (le droit) et loi divine (ce que nous appelons morale, chrétienne ou non), expliquant que  la loi doit :

  • au plan positif, légaliser voire promouvoir ce qui est juste ;
  • mais ne peut pas, au plan négatif, interdire ou lutter contre tout ce qui est injuste. C’est le fondement de la tolérance civile, différente de la tolérance individuelle, privée.

Comment articuler droit et morale ?

L’idée est d’éviter deux excès :

  • Le moralisme, issu d’une confusion entre droit et morale, qui constituerait à vouloir faire en sorte que la morale régisse entièrement la loi. En clair, on interdit tout ce qui nous semble contraire à la morale. Cette position justement appelée ordre moral est défendue par certains catholiques intégristes par exemple. Puisqu’il s’opposent moralement à l’avortement, à la contraception, aux drogues, il faudrait d’un coup d’un seul tout interdire. Ce faisant, ils ignorent saint Thomas, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour un catholique. Le risque est assez clair : une négation des libertés individuelles au nom du Bien, une sorte de dictature du bien que Tocqueville dénonçait quand il parlait d’un immense pouvoir paternaliste gouvernant les hommes d’une façon bienveillante, mais autoritaire, ne cherchant pas à les libérer, mais à les fixer irrémédiablement dans l’enfance.

Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

  • Le relativisme est l’excès inverse, qui, au nom des libertés individuelles, entend couper la relation vitale entre le droit et la morale en défendant l’autonomisation absolue de l’un par rapport à l’autre. J’entends ainsi, dans beaucoup de débats de société, cet argument typique : “ça existe déjà, autant l’encadrer”. La logique est toujours la même : il s’agit d’autoriser un grand nombre d’actes y compris contraires à la morale commune, de façon à mieux les traiter par la loi. Avec cette logique la gauche défend l’autorisation des drogues (ça existe déjà, autant l’encadrer), des salles de shoot (idem), de la prostitution (idem), de la facilitation du divorce (bim ! en plein dans l’actualité), etc. Non pas que ceux qui défendent cet argument soient à titre personnel moralement favorables à la prise d’héroïne, à la fréquentation de prostituées ou au divorce (encore que…), mais ils souhaitent ne pas s’arrêter à un sentiment moral individuel et développer la couverture juridique de façon à améliorer la régulation des rapports sociaux. Ici, le risque est de couper si fortement la relation entre droit et morale que la morale se trouve pratiquement exclue de la réflexion. Autrement dit, on tombe dans la judiciarisation des rapports sociaux déjà évoquée : tout est pensé en termes de droit (permis/interdit) et rien n’est pensé en termes moraux (moral/immoral). Or, le concept de liberté, à la base de cette conception, ne peut pas être totalement coupé de ses racines morales, car la liberté sans la morale c’est l’aliénation, le contraire de la liberté. Un jeune accro à la pornographie n’est pas libre.

Comment éviter ces deux excès ? La question centrale est : quelles sont les conditions qui nous permettent légalement d’interdire quelque chose que nous jugeons moralement répréhensible ? Saint Thomas nous donne une clé en affirmant que la loi doit réprimer « tout ce qui tendrait à détruire la vie en commun ». C’est là le fondement de la notion d’ordre public : est interdit par la loi ce qui est immoral et trouble à l’ordre public. Sans pousser la réflexion très loin, je vois au moins deux éléments qui doivent nous aider à articuler la loi et la morale :

  • La notion de trouble à l’ordre public est certainement le premier élément. Au fond, la quasi totalité de notre code pénal est une répréhension des troubles à l’ordre public. Tout ce qui tend à détruire la vie commune, à commencer par les menaces à l’encontre des droits fondamentaux des individus sont interdits.
  • Le second élément est la protection de l’enfance, c’est-à-dire des personnes dont l’âge implique une moindre capacité à assumer des choix personnels. De là, par exemple, l’interdiction de la pornographie, de l’alcool, ou de la cigarette aux mineurs, alors que tout cela est permis (quoique déconseillé) aux personnes majeures, la notion d’ordre public restant valable (vous pouvez vous saouler, mais pas sur la voie publique ; vous pouvez fumer, mais pas dans un hôpital).

Trois exemples délicats : les drogues, l’avortement et le voile

La traduction concrète de cette articulation n’est pas toujours facile. Premièrement car il y a parfois des débats sur la qualité morale d’un objet lui-même (si la répréhension morale du meurtre est unanime, ce n’est pas le cas de celle de la pornographie) ; deuxièmement car de l’interdiction à l’encouragement, il y a toute une gamme de nuances juridiques qui permettent un assez large débat. Je prendrai trois exemples : les drogues, l’IVG, et le voile islamique.

Un cas de moralisme typique est celui de la Prohibition aux États-Unis dans les années 1930. Sous l’influence de citoyennes mobilisées contre l’alcoolisme ravageant les familles, les États-Unis votèrent l’interdiction de toute vente d’alcool. Mais c’était le choix de l’ordre moral, la loi, poussé par la morale, outrepassant la notion d’ordre public pour régenter aussi la vie privée des individus dans une espèce de dictature du bien. Cela s’est traduit au final par un fort développement de la mafia, du marché noir, et des crimes associés. Aujourd’hui, quoique sévèrement réglementés, alcool et tabac sont autorisées pour les personnes majeures, sous les conditions de respect de l’ordre public évoqué ci-dessus. La morale le réprouve, la loi l’autorise sans l’encourager, sous certaines conditions.Pourquoi n’appliquerait-on pas les mêmes règlementations au cannabis, voire à toutes les drogues, avancent certains ? puisque la Prohibition américaine n’a généré que marché noir, trafics, contrebande, violences mafieuses et caetera, il faut de la même façon légaliser le cannabis de façon à le contrôler et faire disparaître ces problèmes. Je pense que si le cannabis est traité différemment, c’est parce que la répréhension morale y est plus forte que pour l’alcool et le cigarette. Cela tient au fait que les effets de ces substances sont plus néfastes pour l’individu qui en consomme : c’est certain pour les drogues dites dures (héroïne par exemple), mais moins évident pour le cannabis dont la consommation abusive n’est guère plus dangereuse qu’une consommation abusive d’alcool (c’est-à-dire très dangereuse). En revanche, le cannabis ne s’inscrit pas, contrairement à l’alcool, dans une logique de gastronomie et d’alimentation, ce qui explique peut être cette répréhension morale plus importante, induisant son interdiction.

***

Le débat peut être très délicat et tourner à l’hystérie quand il s’agit d’actes dont la qualité morale même est en débat. Prenons l’avortement. J’y suis fermement opposé, comme je l’ai déjà indiqué (je développerai dans un prochain article). Cette opposition est morale : l’avortement est pour moi un acte moralement gravissime et inacceptable. Suis-je un OVNI en France en disant cela ? Je n’en suis pas si certain. Mais vais-je adopter la position moraliste en voulant interdire l’IVG ? Aussitôt la gauche, et même la droite (tout le monde en fait, même le FN a aujourd’hui complètement abandonné ces questions) me tomberait dessus en hurlant au retour de l’ordre moral, des aiguilles à tricoter, etc. Ça existe, autant l’encadrer ! Et je leur donnerai raison car sur cette question je ne suis certes pas partisan de l’ordre moral. Évidemment que l’IVG doit être autorisé ! Mais le débat continuera car “autoriser” peut signifier la simple tolérance jusqu’à l’encouragement franc. En dehors de quelques extrémistes, il n’y a pas aujourd’hui beaucoup d’opposants à l’avortement qui veulent revenir sur la loi Veil. Même les mouvements “pro-life” américains ont vivement critiqué Donald Trump après sa sortie sur  la “certaine forme de punition” à l’encontre des femmes avortant.  La plupart, dont je fais partie, souhaiteraient en réalité  revenir à la loi Veil d’origine, qui légalisait l’IVG au nom de la prise en compte d’une détresse légitime des femmes en difficulté, ceci assorti d’un certain encadrement et surtout de l’accompagnement des femmes enceintes en difficulté (notamment dans leur couple). On en est loin, car depuis la loi Veil une multitude “d’améliorations” ont été apportées : suppression de la notion de détresse, du délai de réflexion, de l’entretien avec un psychologue, de l’autorisation parentale pour les mineures, remboursement de tous les actes à 100%, etc. J’estime donc qu’on est passé d’un encadrement légitime à un encouragement illégitime qui m’est odieux au regard de l’immoralité intrinsèque de l’acte. Il est pour le moins étonnant qu’aujourd’hui, lorsque j’achète un micro-ondes sur internet, j’ai besoin d’être majeur pour la carte bancaire et j’ai droit à un délai de réflexion (rétractation) de 15 jours alors que pour avorter, il n’y a plus guère de contraintes ! Qu’est-ce qui est le plus grave pour notre société, acheter un micro-ondes par erreur ou avorter par erreur ? Au-delà de la loi, la préoccupation des opposants à l’IVG est surtout de réintroduire la morale dans ce débat en refusant certaines justifications erronées (surtout celle du “droit des femmes à disposer de leur corps”, fausse du point de vue biologique), en développant et médiatisant les alternatives, bref, d’éviter que ce sujet cesse d’être un débat culturel, un acquis  si ancré dans les mentalités que toute remise en question, même tout à fait partielle, timide, raisonnable, argumentée, vous fait passer pour ennemi des femmes, si ce n’est un fasciste.

***

Je terminerai par un troisième débat, celui du voile islamique. Là aussi, la qualité morale de l’acte est en débat. Le voile a été porté par les femmes dans de nombreuses civilisations différentes, depuis les assyriennes jusqu’aux chrétiennes, en passant par les romaines, les grecques, les juives, et bien évidemment les musulmanes. Il servait surtout à distinguer les femmes libres par rapport aux femmes esclaves. La femme qui porte le voile marque son honorabilité sociale, et signifie que son corps n’est pas à vendre, alors que la sexualité de l’esclave (non voilée) appartient à son maître. La femme voilée n’ôte son voile que le jour de son mariage (coutume grecque et romaine encore usitée aujourd’hui), signifiant en quelque sorte le don de son corps à son mari.  Le voile n’a pas une signification religieuse très marquée, sauf dans le christianisme qui, reprenant la coutume des vierges voilées (les prostituées sacrées de la Rome antique), utilise le voile pour marquer le don du corps à Dieu (célibat consacré), qui concerne donc les religieuses. Saint Paul recommande aux femmes de se voiler pendant la prière, dans le contexte « d’une ville portuaire dédiée à Aphrodite (Corinthe) et où il existait un important culte aux prostituées sacrées », explique Odon Vallet. Ceci étant, le voile ne semble pas pour lui essentiel puisqu’il ajoute que « pour la femme, la chevelure lui a été donnée en guise de voile » (1 Co 11).

Il est donc clair qu’entre les traditions non-religieuses, les tradition religieuses et les pures questions médicales (se protéger du soleil), l’interprétation du voile est difficile. Ceux qui le réprouvent y voient un signe distinctif de l’infériorité des femmes, et disent qu’il n’y a qu’une différence de degré et non de nature entre le hijab (simple voile recouvrant les cheveux) et la burqa (qui ne laisse même pas paraître les yeux). S’ils sont un peu moralistes, ils veulent évidemment interdire tout accessoire de ce genre dans l’espace public. D’autres y voient une simple marque de distinction entre hommes et femmes, signifiant plutôt la pudeur (ou un signe de soumission à Dieu pour les religieuses) et non la traduction d’une infériorité de la femme. Ce qui est certain, c’est que dans l’islam où il est encore fréquent, certaines femmes choisissent de le porter, d’autres non. Mais comme nous sommes tous influencés à des degrés divers par notre environnement social (à commencer par notre entourage), il est impossible de faire la part des choix « conscients » et des choix « influencés ». Alors, que faire ? Mon opinion se résume en quelques points :

  • Le voile simple (hijab) peut donner lieu à des interprétations diverses : compte tenu de son histoire longue et riche, il n’est pas du tout évident qu’il signifie l’infériorité des femmes : il signifie plutôt la distinction (séparation) entre hommes et femmes, dans une logique de protection du corps de la femme des regards d’autrui, mais c’est très différent. Par contre, l’interprétation pour les autres formes de voile, et en particulier le niqab et la burqa, est moins équivoque. La séparation hommes/femmes est ici beaucoup plus radicale et comme le visage (donc le moyen de s’exprimer) est caché, il est difficile de ne pas y voir une marque du contrôle des hommes sur les femmes, donc de l’infériorité des femmes sur les hommes ;
  • Bien que le voile intégral soit très largement réprouvé par la morale commune, le débat sur son interdiction demeure, car même si cela nous fait plaisir d’affirmer nos valeurs, il n’est pas certain du tout qu’interdire ces vêtements fait concrètement avancer la cause des femmes qui le portent : elles risquent tout simplement de plus sortir du tout. Comme avec la Prohibition, il faut se poser la question de l’efficacité de la loi, et faire attention aux postures d’ordre moral.
  • La question de la protection de l’enfance doit se poser dans les mêmes termes que pour tout autre sujet : de toute évidence, une fillette de 10 ans ne choisit pas de porter un voile, a fortiori intégral.

En conclusion, je pense que le voile simple ne devrait être interdit nulle part, car sa signification symbolique n’est pas évidente. Il ne cause aucun trouble à l’ordre public, et la laïcité n’est pas un argument, puisqu’il n’a pas réellement de signification religieuse (sauf, justement, pour les religieuses catholiques pour lesquelles il est l’équivalent d’un uniforme professionnel). Sachant qu’une laïcité bien comprise devrait s’appliquer à l’État, non aux citoyens. Si une femme souhaite se voiler par pudeur, au nom de quelle valeur vais-je lui interdire de le faire ? La signification du voile intégral, en revanche, est beaucoup moins équivoque et il me semble normal qu’il soit interdit au moins dans les lieux symboliques de l’Éducation (école). Dans la rue, je préfèrerai qu’il soit interdit uniquement pour les mineures, ne serait-ce que pour une question d’efficacité  : il est probable que la condition des (rares) femmes qui se le voient imposer ne peut guère s’améliorer après son interdiction, elles risquent de plus sortir du tout.

Conclusion

J’affirme qu’il ne faut pas couper le lien évident entre le droit et la morale qui la fonde. Ils doivent être ni séparés, ni confondus. La séparation entraîne un relativisme décadent et la confusion l’autoritarisme moral. En pratique, leur articulation est au minimum délicate : le droit n’a pas pour vocation de prendre en charge tout ce qui relève de la morale, mais doit présenter suffisamment de subtilités dans son application –entre interdire et punir, interdire en théorie et tolérer en pratique, autoriser, encourager—pour rester cohérent avec la morale, elle-même subtile selon les cas et les circonstances.

L’art de la politique, c’est de rendre possible ce qui est nécessaire. Richelieu

PS : un excellent film qui illustre le rapport délicat entre droit et morale : 99 Homes.

3 réflexions sur “Droit et morale (2/2)

  1. j ai deux trois chose a dire :
    – premièrement sur les famille homoparentale je suis d accord que celle ci soit moins favorable a l enfant que la famille classique mais je pense qu elle lui est plus favorable que l orphelinat c est on partons de se principe que je soutien les familles homoparental tout on proposons de favorisé les couple hetro dans l adoption qu en pensé vous ?
    -je voudrait raconté une petit histoire que j avait écrite quand j était jeune pour illustré un propos : un homme inventât un utérus artificiel il prit des feotus ( obtenu pour recherche ) avorté mais vivent ( donc n ayent pas de personnalité juridique vu qu il ne sont pas né vivent et viable ) et les mettait dans l utérus artificiel pour qu il poursuive leur développement vu que sortir d un utérus artificiel ne donne pas de droit car c est une machine il avait obtenu des être humain nullement protégé pas aucune loi et pouvent subir légalement tout les sadismes ( d ailleurs il a était jugé non coupable devant le tribunal pour différent crime contre eux )
    ou pour sortir du fictif le cas de se jeune cannibale qui s en sort sans allez on prison a cause d une loi internationale ( et a des psychiatre incompétent a se que je vois pour être honnête ) https://fr.wikipedia.org/wiki/Issei_Sagawa#Au_Japon
    tout sa pour dire que je trouve difficile de privilégier la loi a la morale sans vouloir nier la loi je pense que celle ci doit être morale ou doit être combattu qu en pensé vous ?

    • je suis d accord que celle ci soit moins favorable a l enfant que la famille classique mais je pense qu elle lui est plus favorable que l orphelinat c est on partons de se principe que je soutien les familles homoparental tout on proposons de favorisé les couple hetro dans l adoption qu en pensé vous ?

      Vous oubliez qu’on ne laisse pas les enfants pourrir à l’orphelinat… ils sont rapidement adoptés et seules les normes strictes d’adoption ralentissent ce processus. Il y a bien plus de parents voulant adopter que d’enfants à adopter en France (d’où le recours à l’étranger) et c’est pour cela que l’argument « c’est toujours mieux que l’orphelinat » n’est est pas un. De plus, l’homoparentalité entraînera sans doute bientôt la PMA pour les homosexuels puis (peut être) la GPA, c’est à dire qu’on va faire naître des enfants privés intentionnellement père (ou de mère). Il ne s’agit donc pas d’orphelins par accident mais d’orphelins que l’on créé au prétexte qu’avoir un père + une mère ou deux mères ou deux pères, c’est équivalent, ce que je conteste vigoureusement.

  2. Quelques réflexions en vrac inspirées de ton excellent article en deux parties :

    Concernant la distinction entre droit anglo-saxon jurisprudentiel et droit romain, très bien expliquée, je n’avais pas fait le rapprochement entre la dynamique de l’extension des droits individuels (ou communautaires) et cette première forme de droit. Si j’ai bien compris, c’est en effet la plainte suscitée par un acte commis à l’encontre d’une personne qui s’estime subjectivement lésée qui fonde la constitution et le fonctionnement du droit, à travers la réflexion des juges, ou disons du débat entre la défense et l’accusation. L’extension des actes susceptibles de rencontrer une réponse pénale varie donc selon la sensibilité des individus, pour ainsi dire selon leur susceptibilité. Tant que les sociétés régies par cette forme de droit restent unies par une morale commune, et si j’ose dire naturelle, le droit peut ainsi rester relativement stables, et les jugements de la justice prévisibles, puisque les individus savent à l’avance selon quelles normes leurs actions seront jugées par leurs pairs. Mais dès lors que l’on intègre le  »symbolique » à l’éventail des délits possibles au nom des droits individuels à la reconnaissance de toutes les différences, on se demande effectivement où s’arrêtera le champ de ce qui est susceptible d’être réprimé par la loi ou non. La question du mariage pour tous était éminemment symbolique, étant donné qu’il s’agissait, de l’aveu même de la plupart de ses défenseurs, non pas tant de légaliser ou même de promouvoir un acte en lui-même (le mariage, ou l’union entre deux personnes de même sexe) que de contraindre l’Etat à reconnaître l’égalité symbolique entre deux orientations sexuelles distinctes. Il en va de même pour toutes les lois visant à réprimer une quelconque phobie, notamment dans les discours. Le délit devient n’est plus objectif, mais subjectif, comme dans la logique du droit anglo-saxon (où sa subjectivité était tempérée par des valeurs morales communes). D’où la dénonciation de l’ « envie de pénal » par Philippe Muray) : la logique de l’extension des droits des uns ou des autres par Le droit a pour revers l’extension de la sphère des délits (au moins potentiels) et le dépérissement de la liberté de tous, notamment de la liberté d’expression.

    J’ai bon ?

    Quant à l’autre dualité fondamentale, l’opposition (de termes en réalité complémentaire) droit / éthique, elle me fait penser au récent débat sur Amoris Laetitia. L’abbé Barthes, mais aussi l’abbé de Tanoüarn, à rebours de l’immense majorité des traditionalistes, ont défendu ce texte en soulignant qu’il proposait une approche non pas morale (reposant sur la Loi, qui se contente de formuler des interdits) mais éthique (reposant sur la norme, ou la vertu) de l’enseignement de l’Eglise. Je ne suis pas convaincu par leur raisonnement*, mais je me demande si ce débat ne touche pas du doigt le sens de la Nouvelle Alliance, qui viserait non pas abolir la Loi, mais à l’accomplir en la refondant sur une logique normative (la norme de l’action juste étant l’amour) ? Ainsi, Notre Seigneur accomplirait le juridique en l’élevant au statut d’éthique.

    *Le problème étant qu’il ne doit y avoir en principe aucun changement de la Loi par ce biais, même d’un simple iota (Matt 15 ; 18). Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’exhortation apostolique n’est pas claire sur ce point… Mais il est vrai que l’on peut céder bien vite à une sorte d’autosatisfaction pharisaïque si l’on se contente d’appliquer la lettre de la loi sans s’interroger sur la nature de la relation dont elle doit être la règle (la relation d’amour que Dieu établit avec nous par le don de la grâce). Mais ces deux erreurs ( »libérale » et  »pharisaïque »), en en commun le fait de nier la complémentarité de l’éthique et du juridique.

    J’ai adoré la comparaison du juge avec le professeur en cours, qui est finalement comme un roi au milieu de ses élèves, puisqu’il cumule les pouvoirs législatif (énoncer des règles), judiciaire (sanctionner les élèves en fonction des manquements aux règles énoncées) et exécutif (prendre les mesures pour que les élèves soient effectivement sanctionnés). Beaucoup de professeurs ne se sentent en fait que bon législateurs, ou bon juges, ou bons dirigeants, il est difficile de concilier les trois pouvoirs dans une société qui les divise sur le plan politique un tend (certes moins qu’avant) à parcelliser les compétences… (Personnellement, j’adore légiférer, mais je n’aime pas juger, et encore moins exécuter mes propres sentences…)

    Enfin, le passage sur l’avortement contient notre seul point de désaccord : je ne pense pas qu’une position médiane sur l’avortement soit tenable, même au nom de la distinction droit / moral. Celle sur la légalisation des drogues douces l’est, mais pas l’avortement. Je pense que le statut juridique de l’avortement dépend tout entier du statut ontologique que l’on accorde à l’embryon : soit l’on considère qu’il n’est qu’un simple « amas de cellules », et dans ce cas il n’y a aucune raison de l’interdire. Soit l’on considère qu’il est plus que cela, autrement dit un être humain formé (l’âme est la forme du corps selon Aristote), et dans ce cas l’avortement est un meurtre. Et je ne vois par quelle logique on peut  »encadrer » un meurtre, même pour le dissuader. La loi Veil était une tentative de trouver ce juste milieu, et elle été de ce point de vue un échec total : en 40 ans, une action très strictement encadrée et jusqu’alors réprouvée par la morale commune est devenu un droit intangible dont l’exercice s’est généralisé, dont la critique même peut être considérée comme un délit. Il n’y a, cependant, aucune fatalité à cet état de fait. Ce qui invalide l’argument pragmatique en faveur de la légalisation de l’ « IVG » au nom du moindre mal (réprobation pour soi-même, tolérance pour les autres) puisque l’Espagne a failli revenir dessus, et que de très nombreux états américains sont en train d’adopter une législation de plus en plus restrictive à ce sujet. En réalité, l’avortement n’est pas simplement un meurtre invisible, c’est un meurtre qui ressemble à un meurtre, et il suffit de montrer des images aux gens pour qu’ils changent d’avis. Notamment aux EU, et ce malgré l’extraordinaire progression du libertarisme sociétal qui y sévit actuellement. Inutile de se demander pourquoi un professeur d’histoire-géo a été viré pour avoir montré l’excellent documentaire « the silent scream » (disponible sur youtube) à ses élèves. S’il s’était contenté d’exposer oralement sa position, il aurait sans doutes écopé d’un simple blâme.

    NB : Sur la défense d’Amoris Laetita : http://www.riposte-catholique.fr/riposte-catholique-blog/points-non-negociables-riposte-catholique-blog/rp-thomas-michelet-op-analyse-note-351-damoris-laetitia-riposte-catholique (on trouve une réponse du père Michelet sur tradinews, et à nouveau une réponse de Barthes sur le même site).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s