Chômage : les idées de gauche qui ne marchent pas

chomage

Les sciences sociales ne progressent pas aussi vite et aussi certainement que les sciences de la nature, mais elles progressent quand même. Et les économistes sont plus souvent d’accord qu’on le croit. Par exemple, les principales causes du chômage sont très bien connues ; mais de la détection des causes à la mise en œuvre de politiques efficaces, il y a de la place pour le débat. Essayons de démonter une à une les idées qui ne marchent pas, ou qui marchent mal, soit que la théorie sur laquelle l’idée repose est fausse, soit que l’idée est déjà appliquée, soit que le contexte est mauvais, ou pour d’autres raisons. Cela nous permettra d’y voir plus clair au sujet de qui peut marcher. J’ai divisé cet article en une partie consacrée aux idées le plus souvent portées par la gauche ; nous passerons ensuite à celles le plus souvent portées par la droite.

A. Réduire le temps de travail

B. Augmenter les dépenses publiques

C. Développer les emplois aidés

D. Faciliter le crédit

E. Augmenter la quantité de travail dans l’économie

A. Réduire le temps de travail : une fausse bonne idée

L’idée de réduire le temps de travail pour faire diminuer le chômage est assez répandue dans une partie de la gauche française, et surtout à gauche de la gauche. Un magazine comme Alternatives Économiques sort régulièrement des dossiers sur le sujet. L’idée séduit la gauche parce qu’elle semble à la fois écologique (on réduit le chômage sans avoir besoin de plus de croissance, donc sans produire plus), sociale (on répartit les emplois disponibles entre les travailleurs), et sociétale (moins de travail = plus de loisirs et de repos). L’idée est la suivante : si on réduit le temps de travail, par exemple à 32h hebdomadaire (proposition du NPA) avec le même salaire, les entreprises embaucheront pour produire la même quantité qu’auparavant. Voilà pour la théorie. Pour l’exemple empirique, on prendra évidemment le passage aux 35h en 1999, qui s’est accompagné de créations d’emplois : entre quelques milliers et 500 000 selon les études, vraisemblablement autour de 350 000.

***

En réalité, croire qu’on va réduire le chômage par une réduction du temps de travail est une illusion. Théoriquement cela ne fonctionne pas. Remarquons pour commencer que l’idée du partage du temps de travail est extrêmement défaitiste : elle sous-entend que la bataille de la création des emplois est perdue, qu’on ne peut pas créer d’emplois supplémentaires, que tant qu’à faire, autant se “répartir” les emplois qu’on a. C’est-à-dire qu’il y aurait un stock d’emplois fixé pour toujours, et il faudrait faire avec. Les économistes du travail savent bien que c’est faux. Chaque jour des milliers d’emplois sont créés, et des milliers sont détruits. Ou plus exactement, des milliers de personnes quittent leur emploi (le plus souvent elles démissionnent) et en retrouvent un. Rien que les ruptures conventionnelles, qui ne représentent pourtant pas le motif principal de fin de CDI, sont au nombre de 1000 par jour environ (DARES). La théorie du partage du travail décrit donc un stock d’emplois fixe qui n’existe pas.

De plus, on constate que les destructions d’emplois sont rares. Chacun a en tête tel ou tel plan de licenciement spectaculaire et médiatisé (surtout si c’est pour délocaliser en Chine), mais cela ne représente qu’une toute petite fraction des chômeurs. Dans la réalité, les entreprises licencient peu, tout simplement parce que cela coûte cher : il faut payer des indemnités de licenciements élevées (voire très élevées si le licenciement est abusif) et former de nouveaux salariés par la suite. Les petites entreprises ne licencient donc que quand elles y sont vraiment contraintes (en réelle difficulté économique), d’autant qu’un salarié qui ne convient pas peut toujours être remercié sans frais durant la période d’essai, qui peut aller jusqu’à 8 mois pour les cadres.  Quant aux grandes entreprises, elles ont davantage les moyens de se permettre des licenciements mais doivent par contre composer avec des syndicats puissants qui s’y opposeront, sans parler de la mauvaise image que cela peut donner (dans le cas de licenciements multiples pour des très grandes entreprises). On observe donc des taux de licenciement faibles, plutôt stables dans le temps, avec des pics tout à fait modérés lors des crises économiques :

image

Source : DARES

Sur le graphique ci-dessus, on observe un taux de licenciement économique entre 0,1 et 0,2% de 1999 au troisième trimestre de 2008, avec un pic à 0,29% au deuxième trimestre de 2009 (en pleine crise), puis une décrue rapide pour se stabiliser, début 2011, en deçà de 0,1%. De même le taux de licenciement autre qu’économique connaît un pic en 2008 et décroit depuis, se situant autour de 0,5% de la main d’œuvre moyenne depuis 2011. On voit bien que ces données ne peuvent pas expliquer la montée du chômage : d’abord, les taux de licenciements ont tendance à diminuer alors que le chômage augmente ; ensuite, ils restent en général très faible : si l’on prend l’année 2009, année noire où la crise frappe de plein fouet et où la France connaît sa dépression la plus forte depuis la fin de la seconde guerre mondiale, on n’a jamais que 3,3% de la main d’œuvre licenciée, ce qui est certes 1 point de plus que lors d’une année normale (2,3% en moyenne) mais n’est pas objectivement démesuré.

La conclusion s’impose :  s’il y a du chômage, ce n’est pas (principalement) parce que les entreprises licencient, mais parce qu’elles n’embauchent pas. Quand une crise survient, les entreprises ne renouvellent pas les CDD et les contrats de mission ; elles stoppent l’embauche de CDI. C’est seulement si la crise est très forte et durable que les premiers licenciements surviennent. Les premières victimes sont bien évidemment les jeunes qui peinent à trouver un emploi (leur taux de chômage est deux fois supérieur à  la moyenne). Le premier motif d’inscription à Pôle Emploi c’est la fin d’un CDD, pas un licenciement.

La théorie du partage du travail part donc d’une mauvaise analyse du marché du travail et y apporte (forcément) de mauvaises réponses : résoudre le chômage, c’est se demander pourquoi, à  un instant T, une entreprise Y ne créé pas les X emplois qu’elle aurait pu créer dans d’autres circonstances économiques. Cela n’a rien à voir avec la répartition des emplois existants qui passe à côté de l’essentiel du problème. Si le problème du chômage était d’abord une question d’emplois à “préserver” puis à “répartir”, il suffirait d’interdire les licenciements (comme le propose le NPA, en toute logique) pour résorber le chômage. Mais l’interdiction des licenciements ne peut séduire qu’une personne qui n’a pas réfléchi plus de 30 secondes  au problème du chômage : cette mesure passe complètement à côté du fait que pendant ce temps, des milliers de jeunes continuent d’affluer sur le marché du travail et que les entreprises ne les embaucheront jamais si elles ne peuvent pas les licencier le jour où les prévisions de croissance s’avèrent plus faibles que prévues.

De plus, la théorie du partage du temps de travail repose (tout à fait paradoxalement) sur l’idée implicite que le marché du travail serait parfaitement fluide. Supposons une entreprise de 10 salariés travaillant 35h hebdomadaires, donc 1400 heures par mois. Allons plus loin que le NPA et réduisons le temps légal à 30h. L’entreprise doit donc légalement faire travailler ses salariés 1200 heures par mois. A moins qu’elle accepte de produire moins et donc de perdre du chiffre d’affaires, elle a deux solutions : faire travailler ses salariés au-delà des 30h légales, mais alors il faut les payer en heures supplémentaires ce qui représente un coût conséquent et surtout n’a aucun effet sur l’emploi (on est dans une logique de “travailler plus pour gagner plus”, ce qui, je crois, n’est pas vraiment un slogan du NPA) ; embaucher un ou plusieurs salariés supplémentaires pour combler les 200 heures manquantes (soit 50h  par semaine), ce qui est l’objectif de la mesure. Sauf que les 10 salariés ont naturellement tous des postes et des fonctions différentes : mettons un secrétaire, un comptable, cinq ouvriers, un ingénieur, deux cadres. Si l’entreprise embauche, elle doit donc trouver un salarié qui ferait 5h de comptabilité, 5h de secrétariat, 25h de production, 5h d’encadrement et 5h de recherche. On voit que c’est absurde : aucun salarié ne peut occuper toutes ses fonctions et l’entreprise ne va pas embaucher un cadre pour seulement 5h de travail hebdomadaire. La théorie du partage du travail repose donc sur l’idée implicite que les travailleurs sont parfaitement substituables aux emplois, ie. qu’une entreprise qui a des heures à combler pourrait trouver toutes les compétences qu’elle demande et embaucher rapidement et sans coût les travailleurs concernés, exactement comme le suppose la théorie néoclassique la plus éthérée. Ce qui est faux. Dans la réalité, l’entreprise se contentera de pressuriser ses salariés pour qu’ils accomplissent en 30h ce qu’ils faisaient en 35 de façon à ne pas perdre en productivité ; de payer éventuellement quelques heures supplémentaires et d’embaucher, en dernier recours, des temps partiels ou d’utiliser des intérimaires. L’effet sur l’emploi sera quasi-nul, la pression au travail sera augmentée ou, dans le cas contraire, les coûts des entreprises grimperont, donc les prix, et la perte de compétitivité qui va avec.

Sur le plan empirique, les 35h ne sont pas un exemple suffisant en faveur de la théorie de la réduction du temps de travail. Il n’est guère contestable que le passage aux 35h a créé des emplois, même si le chiffre exact est très débattu (350 000 est le plus souvent retenu). Cependant, deux problèmes se posent. D’abord, la forte création d’emplois de cette période correspond à une forte croissance dans l’ensemble de l’OCDE, portée par la bulle internet. Difficile d’attribuer la totalité des emplois créés aux seules 35h. Surtout, on oublie de rappeler que les 35h ne reposaient pas sur la théorie du partage du temps de travail : la loi Aubry s’est accompagnée de mesures de flexibilisation : puisque les entreprises devaient dépenser la même somme pour des salariés qui travaillaient moins, elles ont eu un certain nombre de compensation, notamment des baisses de cotisations sociales et surtout l’introduction de l’annualisation du temps de travail, permettant de faire travailler davantage les salariés à certaines périodes et moins à d’autres, c’est-à-dire de s’adapter aux variations de l’activité. En clair, la loi Aubry contenait des mesures que la droite n’aurait pas renié, et ne reposait pas du tout sur une réduction “sèche” du temps de travail sans compensation. Qu’est-ce qui a créé des emplois ? Le passage aux 35h ou l’annualisation et la réduction des cotisations sociales qui l’ont accompagné ? Ou les deux ? L’impossibilité de répondre avec certitude à cette question rend malhonnête l’utilisation des 35h comme l’exemple absolu d’une réduction du chômage par la voie d’une réduction du temps de travail.

***

Ce qui précède ne signifie pas que la réduction du temps de travail n’est pas légitime. Je pense à titre personnel que réduire le temps de travail fait partie du mouvement de l’Histoire : tous les pays développés ont connu ce mouvement et peut être continuera-t-il. La réduction du travail s’est accompagné du développement des loisirs et tout simplement du repos, c’est un progrès social qui n’a pas forcément besoin de justification économiques. Cependant ce progrès a été lent (en gros sur un siècle et demi, entre 1841, la première limitation du temps de travail pour les enfants, et 1999 pour les lois Aubry) et a suivi la hausse de la productivité.  C’est parce que les sociétés industrielles n’ont cessé d’augmenter leur productivité qu’elles ont pu se permettre de réduire continûment leur temps de travail tout en augmentant le niveau de richesse par habitant. Si nous sommes plus riches que nos ancêtres tout en travaillant moins, c’est parce qu’on est bien plus efficace pour chaque heure travaillée : dans le cas contraire, nous nous serions appauvris. La seule manière de réduire le temps de travail s’en s’appauvrir est d’être plus efficace pour chaque heure travaillée.  Donc, si les salariés le souhaitent (ce dont je doute), on peut continuer à réduire le temps de travail, mais il faut le faire si l’on peut se le permettre économiquement (ce qui n’est pas actuellement le cas, puisque les gains de productivité sont en baisse constante), et pour de bonnes raisons. La réduction du chômage n’en étant pas une.

Au final, l’économiste Philippe Waechter a fort bien résumé le problème :

Il me semble que l’on prend le problème à l’envers. Faisons le nécessaire pour augmenter les gains de productivité et alors la baisse du temps de travail sera automatique. Baisser le temps de travail en espérant que cela créera des incitations à investir pour générer de la productivité me parait hasardeux.

image

Source : INSEE, comptes nationaux, base 2005.

B. Augmenter les dépenses publiques : délicat et peu efficace

Il faut de l’essence pour faire avancer une voiture : c’est la leçon de John Maynard Keynes. Sans demande, c’est-à-dire sans ventes anticipées suffisantes, les entreprises n’investissent pas et n’embauchent pas. C’est pour cela qu’un surcroît de demande, comme à Noël, fait baisser (temporairement) le chômage. La gauche plaide donc pour une relance visant à augmenter la demande pour réduire le chômage. L’idée, résumée de la façon la plus basique qui soit, est la suivante : l’Etat dépense plus, augmentant les revenus de la population, donc la consommation, donc la demande des entreprises, donc l’emploi. Les arguments s’appuient sur la théorie keynésienne et le contexte empirique européen. Ainsi, les partisans d’une relance soulignent que si l’on n’avait pas mis en œuvre des politiques de relance depuis la crise de 2008, le taux de chômage des pays occidentaux serait probablement bien plus élevé (argument empirique négatif) ; et s’il l’est toujours bien plus dans la zone euro qu’ailleurs, c’est aussi en partie à cause du dogme des critères de Maastricht et de l’application idéologique de la rigueur budgétaire allemande, constamment dénoncée par des économistes comme Paul Krugman  aux États-Unis ou Thomas Piketty  en France (argument empirique positif).

See original image

Cela, il n’est pas question de le contester. Oui, la demande est l’essence qui fait avancer la voiture et plus de demande, c’est plus d’emplois ; oui, la rigueur budgétaire en période de crise provoque du chômage, c’est un fait que seuls quelques idéologues malheureusement bien placés à Bruxelles ou à Francfort contestent encore. Mais ces vérités économiques admises par presque tous laissent de nombreuses questions en suspens : à quelles conditions les politiques de relance sont-elles efficaces (et inversement : quelles conditions diminuent leur efficacité) ? Peut-on le faire aujourd’hui et si oui, comment ? quelle quantité d’emplois créés peut-on espérer et sur quelle durée ? Voilà les vraies questions d’une relance de la demande aujourd’hui, qui acceptent l’héritage de Keynes sans le caricaturer : Keynes n’a jamais dit qu’il suffisait de dépenser plus d’argent public pour résorber le chômage ! En répondant à ces questions, j’entends montrer que la relance de la demande aujourd’hui n’est pas le bon moyen pour faire diminuer le chômage en France.

***

Commençons par la définition : la demande globale correspond à l’addition de la consommation finale, des investissements (ou consommation productive) et des exportations.

Concernant les exportations, on ne peut pas les augmenter nos exportations d’un coût de baguette magique. Nos exportations sont les consommations des pays étrangers : cela dépend de la croissance des pays étrangers, des politiques du gouvernement étranger à propos du pouvoir d’achat, etc. Le gouvernement français ne peut pas décider que les consommateurs du monde se ruent subitement sur notre vin ou nos articles de luxe. La part d’action qui nous reste est liée à la compétitivité de nos entreprises (si nous sommes moins chers ou que nos produits sont meilleurs, ils achèteront un peu plus chez nous) mais c’est une petite marge de manœuvre, complexe à mettre en œuvre, qui comporte des risques à long terme, et dont le bénéfice attendu est de toute façon faible. Les exportations ne représentent jamais que 20%  environ de la demande.

Et la consommation intérieure ? Elle représente à elle seule plus de 75% de la demande globale (2200 milliards sur 2850, en gros).  Peut-on l’augmenter ? j’en doute. D’abord, elle augmente déjà tous les ans : depuis 1950 le taux de croissance de la demande globale n’a été que deux fois négatif, en 1973 et 2008, comme par hasard. Surtout, la consommation des ménages dépend d’une part de facteurs culturels ou structurels qu’on ne peut guère influencer, comme les habitudes de consommation. D’autre part, elle dépend du pouvoir d’achat, c’est-à-dire du rapport entre les revenus et les prix. L’inflation étant très faible, les prix ne posent pas de problèmes ; les revenus, eux progressent faiblement mais le gouvernement n’a pas à sa disposition (et heureusement) un bouton qui lui permettrait en un décret d’augmenter tous les revenus en France. Le seul dont il dispose c’est le niveau du SMIC, qui ne concerne qu’environ 15% des salariés Français.

Le gouvernement ne peut-il pas distribuer plus d’aides sociales aux Français, en profiter pour augmenter le SMIC, augmentant par là le pouvoir d’achat des plus pauvres, donc la consommation, donc les ventes des entreprises et finalement l’emploi ? C’est le rêve de l’extrême gauche, mais ça ne marche pas comme ça. Premièrement, distribuer plus d’aides sociales revient à dépenser plus ; les administrations publiques françaises (APU) dépensent déjà 57% du PIB et dépenser encore plus signifie qu’il faut bien trouver l’argent quelque part, soit en empruntant sur les marchés financiers, mais alors cela génère des intérêts (et on en est déjà à une dette publique de 90% du PIB), soit en augmentant les impôts, mais idem, on en est à plus de 45% du PIB en prélèvements obligatoires (la première place de l’OCDE), et toute hausse d’imposition supplémentaire risque de diminuer les recettes fiscales au lieu de les augmenter, par désincitation économique. Certes, vu les taux d’emprunt obligataires et les facilités d’accès au crédit (cf. infra), emprunter ne semble pas un problème à court-terme pour l’Etat français, alors que les Banques centrales du monde entier font des concours de quantitative easing. Seulement le problème n’est même pas là : “on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif”, dit l’adage. A supposer qu’on puisse dépenser plus sans problèmes, rien ne garantit que ces dépenses génèreront l’emploi escompté  : les ménages peuvent très bien épargner l’argent supplémentaire au lieu de le dépenser (effet Barro-Ricardo) ; ils peuvent aussi consommer, mais des produits étrangers et donc générer de l’emploi, mais à l’étranger (contrainte extérieure). L’efficacité de la relation hausse des revenus => hausse de la consommation dépend de nombreux facteurs, dont une bonne part de confiance dans l’avenir, et devinez quoi  : le moral des ménages n’est pas au plus haut.

image

Ca remonte depuis 2013, mais on est loin du niveau d’avant la crise.

Et la consommation et l’investissement publics ? On peut imaginer contrebalancer le manque de confiance des ménages français en dépensant directement au niveau des APU. Par exemple, au lieu d’augmenter les aides sociales, le gouvernement investit dans de nouvelles écoles ou hôpitaux (en faisant appel à des entreprises françaises), ou bien embauche de nouveaux fonctionnaires, toujours dans le but de soutenir la demande intérieure et donc l’emploi. Mais une fois encore, on butte sur la question de la dépense publique qui ne peut être financée que par l’impôt (limité) ou l’emprunt (coûteux). Par ailleurs, en intervenant directement au niveau des administrations publiques, on remplace la contrainte extérieure par un effet d’éviction difficile à estimer mais réel : en créant 100 emplois dans un hôpital public, par exemple, on peut détruire 110 emplois dans une clinique voisine à qui l’hôpital public fait concurrence.

J’ajoute le plus important : une entreprise qui reçoit une demande supplémentaire (imprévue) ne se met pas immédiatement à embaucher. D’abord, elle fait travailler ses équipes davantage, en jouant sur le temps de travail et les heures supplémentaires. Ensuite, elle embauche, mais devinez qui ? Des intérimaires d’abord, des CDD ensuite, pas des CDI. Et elle agira ainsi tant qu’elle estime que la demande supplémentaire n’est pas durable. A supposer qu’on ait les moyens d’agir sans coût et sans délai sur la demande globale, l’effet sur l’emploi serait donc probablement limité dans le temps.  Pis, il est même possible dans certains secteurs peu concurrentiels que l’entreprise se contente d’augmenter ses prix, n’ayant pas la capacité productive pour répondre à la demande supplémentaire. Imaginez que tout le monde se rue sur les trains, l’essence étant inabordable : la SNCF, en position de monopole, se contenterait d’augmenter ses prix, et n’embaucherait que si la ruée est perçue comme durable. A court terme, on se retrouve avec plus d’inflation et toujours aussi peu d’emplois.

Terminons en disant qu’il y a dépense publique et dépense publique. Augmenter le traitement des fonctionnaires est une dépense de fonctionnement qui n’a aucun effet économique ; investir dans la recherche ou dans des infrastructures peut générer de la croissance et à terme rendre la dépense totalement indolore, puisque la hausse de croissance qu’elle génèrera la remboursera d’elle-même, tout en générant davantage de revenus : c’était l’idée de Keynes avec le multiplicateur. A supposer que le multiplicateur fonctionne aussi bien dans la réalité que dans la théorie, le climat politique actuel n’incite pas à l’optimisme. Le mandat de Hollande a commencé avec de fortes hausses d’impôts durant deux ans, une modération (ie. multiplication des exemptions) lorsque la grogne fiscale a pris de l’ampleur, puis de fortes dépenses publiques liées à la sécurité (police, armée) ainsi qu’à un certain nombre de cadeaux à des lobbys (agriculteurs, taxis) ou à des populations votant à gauche à l’approche des élections (fonctionnaires, enseignants). Tout cela laisse à penser qu’une relance qui serait portée par le gouvernement français actuel aurait un risque élevé d’être un ensemble de dépenses plus politiques qu’économiques, rendant la relance totalement inefficace sur le front du chômage.

Conclusion sur la réduction du chômage par la dépense publique

Une récente étude du FMI estime le taux de chômage structurel français est de 9%. Ce qui signifie qu’avec une meilleure conjoncture, on réduirait le chômage d’environ 10%. C’est très peu. Ce n’est pas étonnant pour la France dont la croissance est déjà assez fortement tirée par la demande : difficile d’imaginer faire beaucoup mieux et en tous cas, impossible de fonder une politique de lutte contre le chômage sur ce point. Keynes écrivait dans les années 1930, la situation a bien changé depuis. J’avais d’ailleurs déjà cité l’économiste Jean-Marc Daniel à ce sujet : pour lui, les résultats des politiques keynésiennes entreprises depuis la crise sont très modestes, eut égard aux dépenses colossales réalisées : « Aux Etats-Unis, le creusement colossal des déficits sur la dernière période n’a impulsé qu’une croissance dérisoire de l’économie, preuve que le système ne répond plus. Outre-Atlantique, alors que le déficit budgétaire s’est creusé à plus de 10 % du PIB, le taux de croissance n’a toujours pas permis de retrouver le niveau d’emploi antérieur à la crise. »

Un gouvernement peut toujours espérer que la demande globale soit plus forte que prévue, soutenant par là l’emploi. Mais il ne peut guère le provoquer. L’action sur la demande est comme la roulette russe : on n’a pas beaucoup de balles et ce n’est pas certain de fonctionner.  Reconnaître la nécessité d’une augmentation temporaire de la dépense publique pour préserver l’emploi en temps de crise, appeler à un desserrement de l’étau idéologique européen au sujet des déficits publics est une chose ; fonder une politique structurelle de créations d’emplois sur la dépense publique en est une autre. Compte tenu du contexte budgétaire et fiscal français, du moral des ménages, de la nécessité d’une relance coordonnée au niveau européen (donc contre l’orthodoxie budgétaire allemande), du manque de concurrence sur certains marchés de biens et services en France, des manœuvres politiques du gouvernement Valls, une relance aujourd’hui risquerait fort de faire pschiit. La relance peut souvent provoquer la bonne étincelle de la reprise, mais nous n’avons plus assez de poudre.

C. Développer les emplois aidés : pas une solution durable

Je ne m’étendrais pas longtemps sur le principe des emplois aidés, une mesure souvent utilisée par la gauche. Ils consistent à diminuer le coût d’un salarié par des aides substantielles à l’embauche ou par des exonérations de cotisations sociales. A la différence des exonérations de charges classiques (cf. article suivant), les emplois aidés sont centrées sur un “public cible”, généralement chômeurs de longue durée, jeunes en réinsertion, bénéficiaires de minima sociaux, etc. Ils ne sont pas une simple incitation à l’embauche mais une création nette d’emplois financés par l’Etat. Leur avantage statistique est donc indéniable : ils font immédiatement baisser les chiffres du chômage.

Les emplois aidés sont une solution complémentaire intéressante pour permettre à certaines personnes de retrouver la voie du travail, de se former, in fine de sortir du chômage durable. Cependant, on ne peut pas en faire une solution majeure contre le chômage. D’abord parce que la plupart des emplois aidés sont non-marchands (forcément, ce sont les APU qui embauchent) et puisqu’elles ne peuvent pas concerner des gens très diplômés, il s’agit souvent d’emplois dans des collectivités territoriales, des entreprises publiques, dans les secteurs du service à la personne, de l’animation, de l’entretien. Du coup, ces emplois débouchent rarement sur un “vrai” contrat : on constate que la probabilité pour un bénéficiaire d’un contrat aidé de trouver un contrat non-aidé est d’autant plus faible qu’il est employé dans un secteur qui n’a pas traditionnellement les moyens de payer une main-d’œuvre abondante : typiquement le secteur non-marchands (hors fonctionnaires évidemment). A l’inverse, dans le secteur marchand, les emplois aidés sont soumis à un possible effet d’aubaine : des employeurs créent un emploi en bénéficiant de l’aide alors qu’ils auraient créé l’emploi sans l’aide dans tous les cas. L’effet sur l’emploi est le même mais la mesure d’aide apparaît comme une dépense inutile. Pis, les employeurs pourraient être incités à remplacés les travailleurs “classiques” par des contrats aidés et pratiquer un turnover important pour bénéficier en permanence de contrats aidés (effet de substitution) : c’est un risque majeur et une forme de perversion du contrat aidé qui est pourtant très répandue. L’OCDE (cité par Stéphane Ménia) estime que sur 100 contrats aidés, seuls 25 représenteraient une réelle sauvegarde d’emplois. Contrairement à ce que dit la droite, les contrats aidés ne sont pas à jeter à la poubelle ; contrairement à ce que dit la gauche, ils ne peuvent pas représenter collectivement une solution contre le chômage.

D. Faciliter le crédit : déjà fait

Pour qu’une entreprise créé des emplois, il faut qu’elle anticipe une croissance de son affaire, certes, mais il faut déjà qu’elle ait une affaire. Avoir de l’essence dans la voiture, disions nous en parlant de la demande : mais il faut déjà une voiture ! Produire nécessite du capital. Ce terme désigne différentes choses, mais on parle principalement ici du capital naturel, et du capital financier qui permet d’acquérir du capital physique (des machines, des bureaux…) donc d’investir et in fine d’embaucher.  Au sujet du capital naturel, on ne peut évidemment rien faire. La France a le territoire qu’elle a, plutôt bien situé en Europe d’ailleurs, carrefour économique stratégique entre l’Europe du sud et celle du Nord, avec l’accès à toutes les mers. De même, les ressources naturelles dont nous disposons sont fixées par la nature, donc on doit importer les énergies, c’est un fait. On a pas de pétrole, mais on a des idées, vous vous souvenez ?

Ce qu’on entend favoriser en facilitant le crédit, c’est l’acquisition de capital financier. Les entreprises emprunteraient plus facilement, donc hausse de l’investissement et de l’emploi associé, et les ménages consommeraient plus, ce qui nous renvoie à la hausse de la demande. Cependant, il n’y a rien qui confirme l’idée qu’une action dans ce sens faciliterait beaucoup l’emploi.  L’extrême gauche évoque souvent l’idée de “coût du capital” pour décrire le fait que l’accès au capital serait trop coûteux, du fait notamment des exigences de rentabilité actionnariales, et que le problème des entreprises (donc indirectement du chômage) viendrait de là, plutôt que du coût du travail. Pourtant –sans même parler du fait que l’intérêt des actionnaires n’est pas de se tirer une balle dans le pied en pressant une entreprise jusqu’à provoquer sa faillite– jamais les taux d’intérêt n’ont été aussi bas. Au moment où j’écris cet article, l’EURIBOR (taux de référence interbancaire européen) est négatif à toutes échéances, et les taux directeurs de la BCE sont de 0% ! Les dépôts des banques commerciales (facility deposit) sont mêmes rémunérés à un taux négatif. Les banques européennes débordent donc de monnaie et jamais l’accès au crédit -donc au capital- n’a été si facile. Si l’accès au crédit est si facile, pourquoi les banques ne prêtent pas plus ? D’abord parce qu’on a suffisamment reproché aux banques leurs prises de risques excessives dans les crédits subprimes pour qu’elles soient échaudées et ne prêtent pas à n’importe qui sous prétexte qu’elles ont la monnaie. C’est peut être l’absence de suffisamment de projets prometteurs qui rend les banques frileuses, pas l’accès au crédit. Du côté des entreprises, on leur reproche de distribuer trop de dividendes plutôt que d’investir : mais comme l’expliquait Alexandre Delaigue il y a deux ans, c’est peut être précisément parce qu’elles ne trouvent pas de projets d’investissements attractifs qu’elles distribuent des dividendes –à défaut de pouvoir utiliser l’argent autrement– plutôt que l’inverse.

Même si les banques prêtaient à tour de bras, le lien entre investissement et emploi n’est pas immédiat : entre le moment où une entreprise fait un investissement, celui où son investissement a des effets directs (par ex. embauche de chercheurs en R&D) ou indirects (par ex. action sur la demande d’un sous-traitant) sur l’emploi, et celui où l’investissement génère tous ses effets sur la production (action sur l’offre), il peut s’écouler un certain nombre de délais. Pour finir, tous les investissements ne se valent pas en termes d’emploi. On sait bien, par exemple, qu’un ménage qui fait construire une maison neuve génère bien plus de revenus et d’emplois qu’un ménage qui achète dans l’ancien. Que l’automatisation des tâches génère des gains de productivité conséquents qui à terme créent des emplois, mais dans l’immédiat en détruisent. On sait en particulier que le défaut traditionnel des Français est d’investir systématiquement leur épargne dans l’immobilier au détriment des entreprises qui en ont bien besoin. Le développement du crowdfunding est sûrement une bonne chose, et il y aurait certainement des chose à faire dans tous ces domaines, mais pas suffisamment pour en faire un levier d’action majeur sur le chômage. Parce que le crédit est déjà ultra accessible, et que ce sont les opportunités d’investissements rentables et riches en emplois qui manquent.

E. Augmenter la quantité de travail dans l’économie : presque impossible

Produire ne nécessite pas que du capital, mais aussi du travail. On peut naturellement supposer qu’avec plus de travailleurs, une économie produit plus et donc créé plus d’emplois. C’est vrai s’il s’agit d’augmenter la population active, celle qui travaille ou cherche à travailler (ce qui exclut les enfants). En soi, la démographie n’a pas d’impact majeur sur le chômage parce qu’elle ne fait que changer la taille d’une économie dans laquelle se produisent in fine les mêmes relations. C’est vrai en tous cas pour une démographie “normale” : des variations brutales de la démographie (une forte baisse suite à une guerre, par exemple, ou un nouveau baby-boom) peuvent avoir des effets différents. Alors comment on augmente la population active ? Une hausse du taux d’activité ou plus d’immigration. Les deux idées conviennent bien à la gauche : augmenter l’activité des femmes signifie les délier de leur attachement traditionnel au foyer ; augmenter l’immigration signifie augmenter la diversité culturelle, traditionnellement célébrée par la gauche. Si cela pouvait en plus réduire le chômage, quelle aubaine !

Mais il faut décevoir. L’action sur le taux d’activité n’est guère possible. Celui des femmes a considérablement augmenté depuis la fin de la seconde guerre mondiale : il est aujourd’hui de 67% contre 75% pour les hommes. Il y a peut être quelques pouièmes de points à gagner, mais qui peut croire que cela va révolutionner la face du chômage ? Le travail féminin est très développé en France et la plupart de celles qui ne travaillent pas le font par choix, même s’il peut y avoir des temps partiels subis (cf. infra). Le point où l’on pourrait en revanche agir concerne le taux d’activité des jeunes. La France a un taux d’activité des jeunes assez faible (27% contre 35 dans l’OCDE et plus de 40 aux Etats-Unis ou en Allemagne). Mais il s’explique principalement par la longueur des études en France (les jeunes entrent sur le marché du travail assez tard) et le faible recours à l’apprentissage. Justement, le gouvernement entend développer le recours à l’apprentissage via le renforcement des aides à l’embauche existantes. Fort bien, mais peut-on faire beaucoup plus ?

Quant à l’immigration, décevons tant l’extrême gauche qui aime à la célébrer sans esprit critique que l’extrême-droite qui voudrait en faire la source de tous nos maux : elle n’a pas d’impact important sur le chômage. Le dynamisme de l’économie d’accueil rend l’intégration des immigrés plus ou moins facile, mais ce n’est pas l’immigration en elle-même qui impacte le chômage. Quand elle a un impact, il est plutôt faible et positif, d’après les économistes qui se sont penchés sur le sujet (un lien parmi d’autres). De toute façon, la principale immigration qui nous intéresse ici est l’immigration de travail : ce ne sont pas des flux très importants (moins de 20 000 personnes par an) et le gouvernement n’a guère le moyen d’agir dessus.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s