Science, mythe et religion : des usages de la Raison (2/3)

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Ni scientisme, ni relativisme

Que répondre à ces deux dérives que sont le scientisme et le relativisme postmoderne ? Au fond, des choses très simples, même si on peut y consacrer quelques longueurs.

1. Contre le relativisme, croire en la science

Le problème des relativistes, c’est leur optimisme indécrottable. Je dis indécrottable, parce que c’est un optimisme crotté. Ils avaient de la science une vision naïve, quasiment religieuse : elle était censé tout savoir, tout connaître, ne jamais se tromper, résoudre tous les problèmes de l’humanité, faire disparaître croyances et superstitions. Quant aux savants : des surhommes voués à la Raison, intellectuellement supérieurs, indifférents aux passions, au-dessus de tout soupçon, parfaitement neutre et objectifs. Et puis, la réalité leur éclate à la figure : les savants sont des hommes comme les autres, la science contredit souvent la science, la neutralité axiologique est non seulement illusoire mais même dangereuse (la science s’appuie aussi sur des valeurs), les passions affectent les scientifiques, comme les présupposés philosophiques, politiques ou religieux. Alors c’est l’hallali : puisque la science ne peut pas tout, alors elle ne vaut rien. Puisqu’elle n’est pas parfaitement objective, alors elle est totalement subjective.

Sortir du relativisme, c’est revenir à une vision de la science plus modérée, plus tranquille, et plus utile. Dire qu’il n’y a pas objectivité absolue ne signifie pas qu’il n’y a pas d’objectivité tout court, ou, du moins, qu’il est impossible d’atteindre une certaine objectivité, une objectivité relative, plus à notre portée. La connaissance n’est pas équivalente à la croyance : si c’était le cas, comment expliquer l’efficacité même de la science ? Certains philosophes postmodernes sont vraiment comiques : après une longue investigation ils concluent que l’objectivité n’existe pas, que l’idée de vérité objective est scandaleuse, et puis vont tout de go monter dans un avion ou utiliser un GPS, ou subir une opération chirurgicale, bref, confier leur vie à la science.

Si l’on abandonne l’idée de vérité objective, ce qui décidera en fin de compte est la force des gros bataillons. (…) Les dictatures politiques n’ont, d’une certaine façon, pas de pires ennemis que la vérité objective et les faits, et pas de meilleure alliée que la capacité de croire à peu près n’importe quoi. (…) Ce qui distingue précisément la science des autres systèmes de description et d’explication du monde, notamment religieux et philosophiques, est qu’elle  dispose de méthodes qui lui permettent de parvenir à des vérités que tout le monde est prêt à accepter et finit par accepter dans les faits, vérités sur lesquelles chacun est prêt à parier sa vie (…) quotidiennement : l’homme d’aujourd’hui, chaque fois qu’il monte dans un train ou un avion, se fie à peu près aveuglément à certaines lois naturelles, dont il est bel et bien convaincu que la science a réussi à établir la vérité objective. Cela ne l’empêche pas forcément de professer simultanément une sorte de scepticisme de principe à l’égard des assertions de la science en général. Pour peu qu’il ait entendu le discours que tiennent les philosophes et les épistémologues postmodernes, il peut très bien se sentir obligé de dire que les vérités de la science, comme on les appelle, ne sont rien de plus que des sortes de mythes ou des constructions sociales, plus ou moins arbitraires, auxquels il est impossible d’attribuer une objectivité et une universalité quelconques.

Jacques Bouveresse

Notons ici qu’en une phrase, Bouveresse (qui est professeur au Collège de France en philosophie de la connaissance) atomise l’idée relativiste selon laquelle renoncer au concept de vérité serait le préalable à la liberté et à la démocratie. On sait fort bien aujourd’hui qu’au contraire, promouvoir le relativisme, mettre sur le même plan connaissance et opinion, faits et valeurs, c’est l’antichambre de l’obscurantisme. Négationnisme historique, refus du réchauffement climatique, de la théorie de l’évolution, économie du populisme… dois-je ajouter des exemples ? Le principe de l’existence de vérités objectives ne s’oppose pas à la démocratie, elle en est même l’un des fondements : le philosophe Philarète  le montre plutôt bien.

Ce qui est vrai dans les sciences techniques est vrai aussi dans les sciences humaines. Certes, c’est à un moindre degré car en sciences sociales, l’importance des hypothèses philosophiques est grande, et le débat est toujours (au moins en partie) politique. La réalité humaine est beaucoup plus complexe à objectiver et à interpréter que la réalité naturelle, ce qui laisse de la place pour la nuance, le débat et l’esprit critique. Le grand sociologue Pierre Bourdieu disait : « On ne peut pas tuer un théorème en disant : il est de droite. Or on peut tuer une théorie sociologique ou historique en disant : elle est de droite. » En sciences sociales, on peut évidemment faire des expériences, mais c’est plus compliqué à mettre en œuvre et à interpréter, parce que les facteurs sont innombrables et que les faits changent très souvent. Le contexte est donc déterminant ; si quelques lois peuvent être qualifiées d’universelles, elles sont tout de même beaucoup moins nombreuses qu’en physique ou en biologie. Ainsi, il est impossible de reproduire une crise financière en laboratoire avec un contrôle de variables. Ce que les macroéconomistes peuvent faire, c’est étudier à fond les différentes crises financière de l’histoire économique, les classer, les interpréter, mettre en évidence leurs mécanismes, et si possible prévoir les prochaines (ce qui sera toujours plus délicat que prévoir le prochain passage de la comète de Halley).

Mais dire que la science (surtout sociale) implique du débat ne veut pas dire qu’on peut soutenir tout et son contraire avec la même rigueur et le même degré d’objectivité, que toutes les opinions se valent, et que la vérité « objective » est une simple confrontation des subjectivités, l’équivalent d’un échange d’opinions. Au contraire : l’enjeu des scientifiques quels qu’il soient est de rendre raison de leurs idées en les fondant sur un haut degré d’objectivité, diminuant au maximum l’influence du sujet connaissant. Les sciences sont fondées sur leur capacité à produire des questions et à trouver les réponses objectives à ces questions en mettant en œuvre les analyses et les expérimentations appropriées, la seule condition étant que la question doit être vérifiable : on doit pouvoir montrer qu’elle est soit vraie, soit fausse, ce qui permet au passage de discriminer entre les questions scientifiques et celles qui ne le sont pas: elles sont invérifiables. Karl Popper, dont les travaux épistémiques ont pourtant conduit à relativiser nettement la prétention des sciences à produire des énoncés certains, a affirmé que tout travail scientifique est un travail dirigé vers le développement de la connaissance objective. Être objectif en ce sens, ce n’est pas développer une connaissance qui serait parfaitement indépendante du sujet connaissant, mais plus modestement faire preuve du maximum de rigueur dans la collecte des preuves et dans la démonstration pour que la connaissance ainsi obtenue soit convaincante, solide, plus fiable que l’opinion du quidam (et parfois même contraire à celle-ci : ce qu’on appelle un résultat contre-intuitif), avec un degré de fiabilité parfois si élevé que la connaissance peut être qualifiée d’universelle ; la loi de la gravitation étant l’exemple le plus évident, le plus immédiatement accessible et l’un des plus universels qui soit. Le relativisme est nécessaire, mais un relativisme intelligent, éloigné de l’acception vulgaire de ce concept : toute connaissance humaine est relative à quelque chose (une histoire, une époque, des personnes, etc.), et donc aucune théorie ne peut entièrement expliquer le réel.

La connaissance scientifique, que ce soit en physique, en histoire ou en économie, est toujours un peu personnelle (elle l’est plus en économie qu’en physique) ; elle n’est pas subjective pour autant. L’objectivité en science est un « impossible nécessaire », comme disent les philosophes : il est impossible de l’atteindre parfaitement mais la science est sans cesse tendue vers ce but, et doit sans cesse essayer de l’atteindre ; sur le chemin, l’objectivité se trouve aussi dans les méthodes :  est objective une connaissance objectivement appréhendée. La science, même sociale, est objective tant qu’elle est rigoureusement fondée, contrairement à l’opinion du café du commerce. Et à ce sujet, Onfray a tort : les scientifiques ne sont pas des gens passifs qui accumulent des impressions et essaient ensuite de les interpréter : les faits qu’ils mettent en évidence, ils les construisent. S’il suffisait d’observer passivement le monde pour être scientifique, autant fermer toutes les universités ! Il n’y a pas de fait scientifique sans question scientifique correctement posée, avec ses hypothèses, ses modèles, ses instruments de mesure. La raison fonctionne donc avant, pendant et après l’expérience, et c’est bien ce qui distingue une expérience humaine que chacun fait avec ses cinq sens d’une expérimentation scientifique méthodique. L’idée (incontestable) que les scientifiques construisent les problèmes auxquels ils répondent, loin de rendre la science moins certaine, renforce l’objectivité du résultat.

C’est l’objectivation qui domine l’objectivité ; l’objectivité n’est que le produit d’une objectivation correcte. (…) Pas de rationalité à vide, pas d’empirisme décousu.

Gaston Bachelard

Je mentionne pour finir ce problème logique bien connu (sous le nom de paradoxe du menteur)  : le relativisme est autoréfutant. En effet, celui qui déclare : “on ne peut rien savoir de façon certaine” déclare en réalité “je sais qu’on ne peut rien savoir de façon certaine”. Mais comment peut-on savoir de façon certaine qu’on ne peut rien savoir de façon certaine ? C’est impossible, puisqu’on ne peut rien savoir de façon certaine. Hume, qui n’était pas le dernier des imbéciles, l’avait d’ailleurs remarqué : au plan strictement logique le relativisme absolu est intenable : si je conclus qu’on ne peut rien savoir de façon certaine, alors je ne sais pas si cette conclusion est certaine. Ou alors, il faut introduire une exception, en disant : la seule chose certaine est qu’on ne peut rien savoir de façon certaine. Fort bien, mais qu’est-ce qui justifie l’introduction de cette exception en particulier ? Pourquoi ne pourrait-on rien savoir de façon certaine sauf cela ? N’est-ce pas un argument d’autorité ? Le relativisme absolu est donc autoréfutant : s’il n’y a aucune vérité objective, alors le relativisme n’est pas, lui non plus, une vérité objective….

2. Contre le scientisme, ne pas croire qu’en la science

Il est plus difficile de répondre aux scientistes, car le débat est moins scientifique que philosophique. Si (presque) tout le monde s’accorde à dire que ce dont la science a démontré l’existence existe bel et bien (et d’une façon qui ne dépend pas uniquement de nos représentations), le point d’achoppement est la façon dont on doit traiter ce dont la science n’a pas démontré l’existence. La question est toujours la même : est-ce vérifiable, maintenant ou plus tard ? Si oui, il n’y a aucun doute que cela fait partie du domaine de la science, mais celle-ci n’a pas peut être pas encore réussi à montrer l’existence de cet objet ou de ce phénomène (exemple du Boson de Higgs, prédit théoriquement avant d’être découvert empiriquement), ou bien l’hypothèse de l’existence est encore trop farfelue pour être prise au sérieux : après tout, si j’affirme que les habitants de la planète Zorblug ont trois mains, je pose une affirmation vérifiable (donc scientifique en un sens), car une planète est un objet connu, mais les scientifiques ne peuvent pas vérifier toutes les affirmations farfelues pour montrer qu’elles sont fausses. Et si c’est invérifiable ? Là est la question centrale. Si j’affirme qu’une chose invérifiable existe, je verse dans un sophisme : comme il est quasiment impossible de démontrer l’inexistence de quelque chose, cela revient à (pouvoir) croire à tout et à n’importe quoi : aux aliens, aux licornes roses invisibles ou aux reptiliens, selon l’humeur du moment et la théorie du complot à la mode. Les scientistes en concluent donc que ce qui n’est pas vérifiable n’existe pas. Ils proposent un choix simple : ou bien la science a positivement mis en évidence un phénomène (si ce n’est pas encore fait, ça le sera car ledit phénomène est vérifiable), ou bien vos croyances en certains phénomènes ne sont que des superstitions.

Ce n’est pas mon avis. Pour reprendre les termes du philosophe Bertrand Souchard, les matérialistes scientistes passent d’un réductionnisme méthodologique incontestable (la science ne peut mesurer que la matière) à un réductionnisme ontologique contestable (seule la matière existe). Il y a là une tautologie épistémique : un phénomène invérifiable….est invérifiable, ni plus, ni moins. L’infalsifiabilité d’une assertion n’est pas un critère ontologique : c’est un critère épistémique. Il permet de trancher entre ce que la science peut étudier ou non, mais pas entre ce qui est vrai ou non. Une affirmation invérifiable n’est pas du domaine scientifique, c’est acquis ; mais elle peut être vraie ou fausse, selon les cas. Cela signifie que la science ne se prononce pas, voire même qu’elle n’a pas à se prononcer. Personne ne peut nier que la science ne peut accéder qu’à ce qui est quantifiable, modélisable, en un mot, objectivable. Ce qui distingue matérialistes et non matérialistes, scientistes et non scientistes, c’est la reconnaissance (ou non) qu’il peut exister d’autres réalités que la matière : le matérialiste le nie, l’agnostique refuse de répondre, le spiritualiste/idéaliste le défend. Le scientiste ne dit pas que la science connait tout (de fait, sa connaissance progresse) : il dit qu’elle finira par tout connaître puisqu’elle étudie la matière et que le monde n’est composé que de matière.

***

Ce serait une erreur de croire qu’on peut réfuter le matérialisme à partir d’arguments scientifiques. Une erreur et une forme de scientisme, justement. Car s’il est indéniable que la science ne peut étudier que ce qui est objectivable (donc matérialisable), comment peut-elle étudier autre chose que la matière (quelle que soit sa forme) ? Comment, du point de vue de la science, notre pensée peut-elle être davantage que notre cerveau ? La science ne peut pas modéliser ce qui échappe à la modélisation. Pour le scientifique en tant que scientifique, il n’y a que deux options : le matérialisme ou l’agnosticisme. Ou bien il s’en tient à une certitude minimale, quoique indémontrable : la science ne peut démontrer que l’existence de phénomènes matériels, donc jusqu’à preuve du contraire, seul ces phénomènes existent, les autres n’étant pas démontrés et ne le seront jamais, puisqu’ils sont invérifiables expérimentalement. Ou bien, dans une attitude plus ouverte, il s’en tient à l’agnosticisme : il existe peut être d’autres réalités que la matière, mais comme nous ne pouvons pas le vérifier, nous n’en savons rien.

Mieux vaut abandonner l’idée que des arguments scientifiques permettrait de soutenir autre chose que ces deux positions. Que peut alors dire le spiritualiste ? Il faut montrer que le problème est d’ordre philosophique : il tient à la question de savoir si la seule façon de connaître le monde passe par la science. Oui, la science est experte en connaissance de la matière, et uniquement de la matière. Mais la science n’a pas le monopole de la connaissance du réel. N’étant pas matérialiste (lien), je pense qu’il existe d’autres réalités que la matière, des réalités invérifiables ou mal vérifiables par la science ; des réalités auxquels nous pouvons accéder par d’autres moyens que la science. Et j’en donne mes raisons.

Connaissez-vous le conte philosophique du lampadaire ? « Un promeneur marchant à la nuit tombée aperçoit un homme courbé sous un lampadaire. Il s’approcha et lui demanda : Bonsoir, avez-vous perdu quelque chose ? Oui, j’ai perdu mes clefs ; lui répondit l’homme sous le lampadaire. Le promeneur, serviable, commence alors à chercher. Après quelque temps, il interroge à nouveau. Êtes-vous certain d’avoir perdu vos clefs à cet endroit ? Non, répond l’homme, mais au moins ici il y a de la lumière ! » La science est  le lampadaire. Elle jette un éclairage puissant sur certains domaines de la réalité, mais ne peut éclairer qu’une partie de la réalité. L’esprit n’est pas que chimie, et l’humain n’est pas réductible à sa dimension matérielle. Il y a des réalités qui dépassent largement les capacités de la science, même la plus élaborée. Je cite ici Jean-Marie  Danion, psychiatre, qui n’est pas matérialiste :

Les recherches en neurosciences montrent que les états mentaux y compris les plus complexes, les plus élaborés, les plus nobles, s’incarnent dans un cerveau et de ce point de vue, en s’incarnant bien sûr que ces états, que l’esprit va avoir un déterminisme en partie chimique et biologique. Comment pourrait-t-il en être autrement ? Et ce déterminisme renvoie à la part d’animalité qu’il y a en chacun d’entre nous et de ce point de vue on peut effectivement affirmer que l’esprit est chimie. Mais il y a bien d’autres réalités à prendre en compte : (…) psychologique, sociale, culturelle, anthropologique, religieuse, esthétique, … donc il convient d’affirmer que si l’esprit est chimie, de mon point de vue il n’est pas que chimie.

En citant les dimensions culturelles, religieuses ou esthétiques de l’existence, Danion nous montre où nous devons tenir la discussion : à un niveau très concret. Je pense à des choses à la fois très simples et très compliquées : l’amour entre deux êtres, l’émotion sous un magnifique ciel étoilé, le deuil d’un proche, la beauté de l’art, la droiture morale. C’est un problème majeur, d’ordre pratique : le scientisme, bien que séduisant théoriquement, ne correspond pas du tout au fonctionnement concret de l’être humain : si je dois m’en tenir aux raisonnements scientifiques, dois-je n’engager une relation avec une personne qu’après avoir pesé scientifiquement, statistiquement ou de manière exhaustive, l’ensemble des avantages et des inconvénients de cette relation ? Peut-on dire que le médecin qui pèse, mesure et diagnostique son patient le “connait” mieux (puisqu’il applique des raisonnements et des mesures scientifiques) que ses amis qui le côtoient depuis vingt ans ?  Non seulement personne ne se comporte comme le scientisme dit qu’on devrait se comporter, y compris les plus grands scientifiques, mais il semble que cela ne serait nullement un progrès si c’était le cas (nous serions des robots, et non plus des êtres humains) : le scientisme ne peut donc même pas prétendre être un idéal. Dans la pratique, une grande partie de ce que nous appelons nos connaissances (vraisemblablement la majorité) n’est pas acquise par expérimentation rationnelle et usage de la méthode hypothético-déductive : elle est acquise par un mélange de raisonnement, d’intuitions, voire par hasard, le tout mâtiné d’imagination, et je ne parle pas de l’inconscient…En d’autres termes, notre assentiment à un grand nombre de vérités sur lesquelles nous fondons notre vie quotidienne est loin de reposer exclusivement sur les mécanismes de la raison scientifique Si on s’en tient à la partie consciente de notre esprit (une toute petite partie de l’activité réelle de notre cerveau), on s’aperçoit que tout le monde vit avec des croyances, tout simplement parce que croyance signifie “confiance” et qu’étant des animaux sociaux (Aristote), nous avons besoin de nous confier les uns dans les autres.

Ce qui est vrai du quidam est en réalité encore plus vrai des scientifiques. Ils ont besoin en permanence de pouvoir faire confiance aux autres car ils n’ont ni le temps, ni les moyens intellectuels de soumettre à nouveau à la critique les innombrables résultats de la science qui fondent leur pratique quotidienne, leurs recherches, leurs instruments de mesure. Comme l’a fort bien exprimé Jean-Paul II dans Fides et ratio, “dans la vie d’un homme, les vérités simplement crues demeurent beaucoup plus nombreuses que celles qu’il acquiert par sa vérification personnelle”. Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’une croyance de type religieuse. Bronner parle de “croire par délégation” : le scientifique pourrait, s’il le souhaitait, reprendre certaines vérités scientifiques qui concernent sa discipline et les démontrer à nouveau, mais il ne le fait pas parce qu’il a confiance (= foi) dans les résultats obtenus par les scientifiques avant lui. On touche ici à ce que Max Weber appelait le désenchantement du monde. Le progrès des connaissances scientifiques, l’intellectualisation et la rationalisation croissante du monde est un progrès général qu’aucun scientifique en particulier ne possède parce que les connaissances disponibles sont beaucoup trop vastes, et que la division du travail est plus poussée en science que partout ailleurs. D’ailleurs, plus la science est élaborée, plus elle est compliquée à comprendre, moins on peut prétendre détenir un savoir exhaustif. Sans être spécialiste je peux à la rigueur expliquer le fonctionnement exhaustif d’un moulin ou d’un four ; c’est beaucoup plus complexe pour un smartphone, et je ne parle même pas d’un airbus…Beaucoup disent qu’Aristote possédait probablement l’ensemble du savoir connu à son époque. Qui peut en dire autant aujourd’hui ? Ainsi, même si elle n’est pas d’ordre religieuse, cette croyance reste une croyance : aucun scientifique ne peut reparcourir seul tous les chemins de pensée ayant aboutis au point où il en est ; il pourrait en reparcourir quelques-uns, mais pas tous. Il doit vivre avec des croyances, des vérités qu’il n’a pas démontré lui-même et auxquelles il donne pourtant un assentiment total. Si ce n’était pas le cas, d’ailleurs, la notion de progrès scientifique disparaitrait : il n’y a de progrès que parce que chaque scientifique s’appuie sur ses prédécesseurs et essaie d’aller plus loin. Le fameux « nain sur les épaules d’un géant…« 

Le problème est donc simple à comprendre : la raison strictement scientifique a l’intérêt de présenter un haut degré de fiabilité mais son champ d’application pratique est très restreint. Un nombre important de  phénomènes pourtant bien réels échappent à sa compréhension, sans même parler de sa compréhension fine et exhaustive : les relations amoureuses ou amicales, les dépressions, les désirs et les passions, pour ne citer que ces exemples faciles. Il ne s’agit donc pas seulement d’un problème pratique (si vous faites l’amour à une femme avec en tête le raisonnement logico-scientifique expliquant les mécanismes de l’érection ou du désir, vous n’allez pas arriver à grand-chose), mais aussi d’un problème épistémique. Sous un billet de Koz consacré à Newman (lien), un commentateur a mieux dit ce que je veux exprimer ici :

Seule une faible partie de notre réalité concrète est formellement démontrable et établir une certitude prend souvent un temps incompatible avec les contraintes réelles. Va-t-il pleuvoir aujourd’hui ? Dois-je faire confiance à cette personne ? Qu’est ce qui fera plus plaisir à ma femme comme cadeau de Noël ? Dois-je prendre ce nouveau job ou conserver l’ancien ? Augmenter les charges sociales est-il bon pour les pauvres ?  Renoncer à faire usage de l’inférence non-formelle est un terrible inhibiteur de l’action. Si on ne fait que des choses dont on est sûr du résultat, on ne fait jamais rien.

***

Tout cela constitue-t-il une réfutation du matérialisme ? Je ne pense pas. Pour réfuter à coup sûr, il faudrait m’appuyer sur la science ; or je vois mal comment la science peut être autre chose que matérialiste ou agnostique. Par définition, ce qui n’est pas matière ne relève pas de la science. Ce que je viens d’écrire constitue plutôt un début de réflexion autour de la question centrale de savoir si la science a le monopole de la connaissance du réel. J’ai livré quelques arguments plaidant pour le non. Un nombre conséquent d’expériences humaines concrètes sont irréductibles aux expérimentations  qui les appréhendent. Ce qui est vrai de l’art, de la culture ou des sentiments est plus vrai encore d’un phénomène aussi peu scientifique que Dieu. Permettez-moi d’insister : ce n’est pas une question méthodologique, comme si à force d’améliorer la science on finirait par résoudre ce problème. C’est une question philosophique : la science n’a pas le monopole de la connaissance du réel.

Mais alors, répondra le scientiste, quelle différence entre cette attitude et la superstition ?  Déclarer que la science n’a pas à se prononcer sur les affirmations infalsifiables (mettant ainsi habilement la question religieuse hors de portée de la science), ne revient-il pas à dire que la science n’a pas à se prononcer sur l’existence des licornes roses invisibles, des aliens, des martiens, du Père Noël, des fées, entre autres fariboles ? Si je considère comme vrai des phénomènes invérifiables comme Dieu au prétexte des limites de la science à saisir tout le réel, qu’est-ce qui me différencie du superstitieux lambda qui croit aux horoscopes ou aux vendredi 13 ? Eh bien, beaucoup de choses en vérité.

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