Science, mythe et religion : des usages de la Raison (3/3)

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En mettant en évidence les limites intrinsèque de la science et en montrant l’impossibilité pour le matérialisme d’expliquer le fonctionnement concret de l’être humain, ne risquons-nous pas, à défaut de retomber dans le relativisme épistémique déjà réfuté, de favoriser la superstition ? En particulier, qu’est-ce qui permet de dire que certaines croyances –invérifiables– sont farfelues et stupides (par exemple, croire aux licornes roses invisibles), tandis que d’autres, tout aussi invérifiables, seraient intéressantes voire rationnelles (par exemple, croire en Dieu) ? C’est toute la question de la différence entre religion et superstition.

De la différence entre religion et superstition

1. La raison doit-elle être expérimentale pour être raisonnable ?

Il est nécessaire de distinguer science et raison, ce que les scientistes ont tendance à oublier (voire à nier). On peut faire usage de raison sans faire usage de science. La philosophie en est le meilleur exemple : si je réfléchis aux concepts de “Juste”, de “Bien”, de “Beau” ou encore de “Vrai” (comme je suis en train de le faire en ce moment même), j’entre dans le domaine de la philosophie. Suis-je en train de faire de la science expérimentale ? A l’évidence, non. Je ne mets en place aucun protocole, aucune expérimentation, je ne dispose d’aucun instrument de mesure. Je ne suis pas en train d’établir un fait scientifique. Peux-on dire pour autant que je n’utilise pas ma raison ? Ce serait absurde : au contraire, j’essaie de développer un raisonnement en usant de logique (et la logique est au cœur de la dialectique scientifique), de précision dans les termes employés, sans exclure mon expérience individuelle. Loin de n’être qu’un discours subjectif et fumeux comme le pensent certains scientifiques issus des sciences « dures », la philosophie, c’est-à-dire l’usage de la raison en dehors d’un cadre expérimental normé, est la base de toute science. Avant même de commencer à faire de la science, il faut admettre implicitement tout un ensemble d’axiomes et de valeurs : non seulement penser que la réalité est  connaissable de façon rationnelle, mais en pratique utiliser les notions de « cohérent », de « plausible », de « raisonnable », de « vrai », de « vérifié », de « preuve », et surtout de « logique ». Ce que Vincent Devictor appelle les valeurs épistémiques, qui fondent la science. Or, qui mieux que la philosophie peut exercer l’esprit critique sur ces valeurs et ces axiomes, sur les termes usités et les significations qu’ils recouvrent ? Les mathématiques donnent à la science sa grammaire logique, ce qui est indispensable pour rendre la science efficace ; mais la philosophie lui donne sa capacité même à exister en tant que science. Si les scientifiques sont des spécialistes de domaines très particuliers, les philosophes sont des « spécialistes du général », selon le mot d’Auguste Comte. Et ils sont indispensables.

Il n’est d’ailleurs évidemment pas nécessaire d’être philosophe pour user de sa raison en dehors de la science. C’est quelque chose que nous faisons tous les jours : si je dis que ce fauteuil rouge est rouge, c’est parce que je perçois une couleur que je sais nommer dans ma langue. Puisque mon discours est en adéquation avec la réalité, à l’évidence je dis une vérité objective (objective au sens déjà précisé précédemment). J’use donc de ma raison : ce qui serait déraisonnable, c’est de prétendre que ce fauteuil est bleu alors qu’il est rouge. Ai-je pour autant commencé un raisonnement scientifique en disant cette vérité ? Pas le moins du monde. Il faudrait pour cela expliquer comment la lumière réfléchie par le fauteuil traverse mon œil et est interprétée par mon cerveau, comment ma mémoire linguistique sait que “cette couleur” se nomme “rouge”, quelle est la longueur d’onde de cette nuance de rouge, etc. Cela nécessiterait de longues investigations avec des instruments de mesure adéquats.

La conclusion est claire : on peut user de sa raison sans pour autant faire de la science. C’est là un point essentiel sur lequel il me faut à nouveau insister, car c’est le point de démarcation des scientistes et des non-scientistes : le rationalisme consiste à penser que la seule (bonne) façon d’accéder à la réalité est la méthode scientifique : hypothético-déductive, formelle, expérimentale. Mais il existe des modes de raisonnement qui ne prennent pas appui sur l’expérimentation, bien  qu’ils soient par ailleurs rationnels. Je pense non seulement qu’il y a plusieurs façons d’accéder à la réalité (= autrement que par la science), mais qu’il y a même plusieurs façons rationnelles d’accéder à la réalité. 

Ainsi la théologie est un discours raisonnable sur Dieu, la réflexion de l’intelligence sur la foi, ce qui est à la fois rationnel et totalement irréductible à l’expérimentation scientifique (on ne peut pas trouver Dieu dans une boite de pétri ou à la suite d’un calcul). Dire que la foi en Dieu n’est pas de l’ordre de la raison expérimentale ne permet pas pour autant de conclure qu’elle n’est pas de l’ordre de la raison du tout. La théologie est un discours de la Raison sur un objet de pensée dont la  connaissance définitive et totale est considérée comme impossible.  Ce qui nous amène à cette première différence entre religion et superstition : la religion admet (et même encourage) l’usage de la raison ou, pour le dire autrement, le dialogue entre la foi et la raison (c’est-à-dire la théologie) ; la superstition l’exclut. Par exemple, c’est à l’issu d’un raisonnement de nature philosophique ou théologique que je peux conclure que rien ne peut pas produire quelque chose, et que si la science peut expliquer l’expansion de l’Univers depuis le Big Bang, elle ne peut pas expliquer pourquoi le Big Bang a eu lieu, qu’y avait-il avant, etc. Si l’Univers est infini, s’il a toujours existé et n’a pas de début, comment peut-il être à la fois effet et cause de cet effet ? Comment peut-il exister des effets sans cause ? Inversement, s’il a un début, si la matière n’est pas éternelle, comment a-t-elle pu être créée ex nihilo ? Comme le disait le philosophe Étienne Klein (par ailleurs physicien), faire surgir l’Univers du néant suppose de conférer des propriétés physiques à ce néant (et dès lors, ce n’est plus un néant). Et peut-on appliquer les notions d’avant et d’après à l’Univers ? Peut-il exister un temps en dehors de l’être ? Ces réflexions, il n’y a pas besoin d’être un physicien pour les tenir. Un physicien qui les tiendrait en tant que physicien sortirait même probablement de son rôle de scientifique. Par contre, un esprit religieux porté à la philosophie et la métaphysique peut fort bien le faire. La preuve.

Une fois que la science a dit tout ce qu’elle a à dire, nos questions existentielles ne sont pas pour autant résolues. Elles n’ont même pas été effleurées.

Jacques Bouveresse

2. L’esprit superstitieux et l’esprit religieux sont-ils identiques ?

De fait, et c’est la seconde différence, l’état d’esprit d’un homme religieux et d’un homme superstitieux sont différents. On peut être superstitieux sans avoir l’esprit religieux, c’est-à-dire sans être porté à la vénération des dieux, sans questionnement métaphysique sur l’au-delà. On peut être superstitieux en étant tout à fait athée. Si j’en crois l’histoire des sociétés humaines, il semble même que là où la religion recule, la superstition tend à progresser. C’est un phénomène assez courant qui nous renvoie à l’incipit de cet article (première partie) : la superstition semble dans nos sociétés contemporaines extrêmement répandue, alors même que la sécularisation atteint un point historiquement haut. Les gens ne croient plus en Dieu et ne vont plus à l’église, la belle affaire ! mais ils consultent leurs horoscopes, adulent les stars du football ou de la chanson, avalent tout ce que leur raconte la télévision ou la radio, répandent des théories du complot sur internet, se trompent d’un rapport supérieur de deux à quatre quand on leur demande la proportion d’immigrés dans la population (lien), émettent des opinions définitives sur des sujets pour lesquels ils n’ont aucune compétence, attribuent des valeurs symboliques ou affectives disproportionnées à des tatouages ou des objets d’enfance alors qu’ils ont trente ans, et ainsi de suite. Si religion et superstition étaient identiques, le recul de la religion aurait du signer celui de la superstition, non ? Et pourquoi, au passage, les autorités religieuses diverses et variées n’ont eu de cesse, au cours de l’Histoire, de condamner violemment les pratiques superstitieuses ? La réponse est en fait assez simple : la condamnation de la superstition par les religions vient de ce que cela constitue pour elles un détournement de l’adoration au Créateur au profit d’une adoration d’objets ou de créatures. Le cas emblématique est le passage du livre de l’Exode, où les Israélites se font sévèrement reprendre par Moïse pour avoir adoré le veau d’or (lien). « Pour le croyant, explique le pasteur Louis Schweitzer, un chat noir n’est qu’un chat noir et le vendredi 13 un jour comme un autre car sa vie ne dépend pas de signes ou de révélations particulières. Il n’a pas besoin de s’appuyer sur des porte-bonheur stupides ou très élaborés car il sait que le monde dépend de celui qui l’a créé et qui nous a aimés au point de donner sa vie pour nous sur la croix ».

Quand les gens cessent de croire en Dieu, ce n’est pas qu’ils croient en rien, mais qu’ils croient en n’importe quoi. Chesterton

Être superstitieux, c’est un état d’esprit essentiellement basé sur la crainte (issu d’un désir de contrôler les évènements) qui suppose de se plier à des règles incompréhensibles (ne pas passer sous une échelle, entreprendre tel comportement en fonction de la position des étoiles dans le ciel…) censées apporter la chance. Sur le plan surnaturel, la superstition renvoie à la magie : on prête des pouvoirs contrôlables à certaines personnes ou objets pour peu qu’on les invoque, à l’aide de paroles qu’il n’est pas nécessaire de chercher à comprendre (pis, chercher à comprendre risquerait de faire échouer le sort), au besoin en payant un magicien pour cela. A l’inverse, la disposition d’esprit religieuse est de l’ordre de la vénération : on adore un Dieu, et même s’il peut y avoir des formes de craintes religieuses, la prière ne vise pas à se protéger du malheur mais à entrer en relation avec Dieu, considéré comme une Personne bienveillante qui veut le bonheur de l’homme, même au prix d’efforts et de sacrifices. En superstition, on raisonne en termes de chance/malchance ou réussite/poisse, alors qu’en religion c’est en termes de confiance/défiance, relation/détournement, abandon/maîtrise.

3. Les religions sont-elles aussi ennuyeuses que les superstitions ?

C’est une troisième différence, probablement la plus importante. Le terme “religion” viendrait du latin religare, qui veut dire lier. Les religions s’inscrivent dans des communautés humaines avec des rites, des cultures, des langues, des arts spécifiques et ce, depuis le début de l’histoire de l’humanité. Si elles sont variables dans leurs formes, elles s’accordent quasiment toutes sur un point essentiel : il existe un Dieu (quel que soit le sens que l’on donne à ce terme) qui se révèle aux hommes (quel que soit le sens que l’on donne au terme “révéler”). La diversité religieuse n’est pas si grande : après tout, le christianisme et l’islam sont basés sur le judaïsme, et le bouddhisme est basé sur l’hindouisme, donc les principales conceptions sont peu nombreuses (sachant que les religions abrahamiques ont une vision de Dieu très proches, et que les cinq plus grandes religions représentent 80% des êtres humains). Toutes les religions ont un but identique, qu’il soit explicite ou implicite : apporter des réponses aux questions métaphysiques de l’existence (sens de la vie, origine de l’homme, destin de l’après-mort) et en dériver des conseils pour la vie morale (la bonne façon de se comporter). Quant aux superstitions, leur variabilité est extrême (nettement plus importante que les religions) et dépend des craintes et des peurs de chaque culture : en Afrique, le Diable est blanc, alors qu’il est noir en Europe ;  ici, on évite de retourner le pain, là, on ne se coupe pas les ongles la nuit ; aux États-Unis, on craint le chiffre 13, et en Chine, le 4 ; le vendredi en France, mais le mardi en Espagne ;  en France, on est chanceux de dire la même chose que quelqu’un en même temps (il faut faire un vœu) alors qu’en Grèce, c’est la poisse. Et ainsi de suite. Une religion, c’est aussi une culture religieuse, avec tout ce que cela suppose : rites, arts, discours, vocabulaire, langues, structures, institutions et évidemment croyances. Alors que les superstitions sont des règles un peu arbitraires, extrêmement variables d’un pays à l’autre et même d’un individu à l’autre, irrégulières, peu structurées. Les superstitions n’ont pas d’histoire claire ou très ancienne, contrairement aux religions qui ont toutes, au minimum, plus de mille ans d’histoire. Personne n’est forcé de croire que Jésus a ressuscité ou que Mahomet a reçu un texte de l’ange Gabriel, mais il est impossible de nier leur existence en temps que personnages historiques, et encore moins leur apport à la culture du monde occidental d’une part, arabe d’autre part.

En quoi est-ce important, demanderez-vous, que les religions s’inscrivent dans des cultures anciennes ou qu’elles apportent des réponses aux questions existentielles, contrairement aux superstitions ? Eh bien, cela fait une conséquence essentielle : les questions religieuses ont beaucoup plus d’intérêt que les questions superstitieuses. Je m’explique. De part le monde, de très nombreux individus adhèrent à une religion, croient en une forme de divinité. Ceci est vrai depuis des millénaires. Tous ces individus, et qui sont aujourd’hui encore une large majorité dans le monde, affirment avoir des relations (quelles qu’elles soient) avec Dieu (quel qu’il soit). Pour être plus précis, ces milliards d’individus affirment que Dieu s’est d’une façon ou d’une autre révélé à eux. Quand j’emploie le terme “révélé”, je ne fais pas directement référence à quelque chose comme le buisson ardent de Moïse, le résurrection de Jésus ou la dictée du Coran par l’archange Gabriel, c’est-à-dire à une Révélation où Dieu se montrerait directement à un ou plusieurs individus. Il est certes exact que l’idée d’une Révélation divine (inscrite dans l’histoire humaine) distingue nettement les religions des spiritualités : les religions énoncent un credo directement issu de cette Révélation et organisent leurs structures autour de ce credo, alors que les spiritualités, qui sont plus diffuses et anthropocentrées, n’impliquent pas une Révélation. Le judaïsme et le christianisme vont même plus loin en affirmant l’existence d’une Alliance de Dieu avec les hommes (la Révélation n’est donc pas univoque comme dans l’islam). Cependant, beaucoup de grandes religions du monde ont toujours affirmé que l’existence de Dieu n’avait pas à être Révélé par Dieu via une manifestation spéciale. La Révélation ne sert pas à manifester l’existence de Dieu, mais sa volonté. Pourquoi ? Parce que son existence se déduit naturellement en regardant la Création. Matthieu Boucart l’explique très bien (lien) :

L’Église a toujours considéré, et son Histoire témoigne pour elle, que l’existence de Dieu peut être connue de manière certaine par l’homme au moyen de son intelligence naturelle, à partir de l’univers physique et cela, indépendamment de la Révélation.  Ce rationalisme chrétien n’est pas, à vrai dire, une spécificité catholique. Il puise ses racines historiques dans la doctrine constante du monothéisme hébreu, de toute la tradition hébraïque biblique, et des livres en langue grecque du judaïsme hellénistique, tels que le livre de la Sagesse : « Ils sont foncièrement insensés, tous ces hommes qui en sont venus à ignorer Dieu : à partir de ce qu’ils voient de bon, ils n’ont pas été capables de connaître Celui qui est ; en examinant ses œuvres, ils n’ont pas reconnu l’Artisan. Mais c’est le feu, le vent, la brise légère, la ronde des étoiles, la violence des flots, les luminaires du ciel, gouverneurs du monde, qu’ils ont regardés comme des dieux. S’ils les ont pris pour des dieux à cause de la beauté qui les a charmés, ils doivent savoir combien le Maître de ces choses leur est supérieur, car l’Auteur même de la beauté est leur créateur. Et s’ils les ont pris pour des dieux à cause de la puissance et de l’efficacité qui les ont frappés, ils doivent comprendre à partir de ces choses combien Celui qui les a faites est plus puissant. Car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, découvrir leur Auteur. » (Sagesse 13. 1-5).

La foi dans la Bible ne porte ainsi jamais sur l’existence de Dieu, mais sur la vérité de la Parole de Dieu. Il est remarquable à ce sujet que la racine hébraïque « amen » qui signifie fort, solide, certain, stable, ait donné « émounah », que le grec a traduit par « pistis », que nous traduisons par foi ou fidélité, et « émet » qui signifie la vérité.  Ce n’est pas donc pas l’existence de Dieu qui est en jeu dans la Bible, mais bien la confiance du peuple (ou du prophète) en la Parole qui lui est adressée par Dieu. La croyance en l’existence de Dieu est supposée acquise par le moyen de la Création et des œuvres que Dieu manifeste dans l’histoire d’Israël.

Telle est la doctrine permanente du judaïsme orthodoxe, que Saint Paul a naturellement reprise à son compte, et développée dans sa lettre aux Romains :
« Ce qu’on peut connaître de Dieu est clair pour les hommes, car Dieu lui-même le leur a montré clairement.» « Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. (…) Ils n’ont donc pas d’excuse, puisqu’ils ont connu Dieu sans lui rendre la gloire et l’action de grâce que l’on doit à Dieu. Ils se sont laissé aller à des raisonnements qui ne mènent à rien, et les ténèbres ont rempli leurs cœurs sans intelligence. » (cf. Rm 1. 18-23)

Le lien avec la science est clair ! Si je considère la nature  comme divine ou sacrée comme chez certains philosophes grecs ou dans l’animisme africain, ou pire, si je la considère comme mauvaise comme dans le dualisme gnostique (exemple : le catharisme), comment puis-je l’étudier rationnellement ? Inversement, si je considère Dieu comme étant non pas dans la création mais au-dessus et en-dehors d’elle, comme le font les trois religions abrahamiques (pour les autres, je ne sais), la matière n’est plus divine et je peux l’étudier. En disant qu’il faut adorer un Dieu unique, Abraham désacralise la nature, ce que reprendra plus encore l’Évangile de Jean en utilisant le terme grec de Logos (signifiant à la fois parole et Raison) pour définir Dieu. Dès lors, les étoiles ne sont plus des dieux qui veillent sur nous : ce sont des objets créés par Dieu, l’artisanat de l’Artisan. Ce n’est pas par hasard si les Juifs (qui représentent environ 0,2% de la population mondiale) se sont vu attribués plus de 20% des Prix Nobel à ce jour, soit cent fois plus que leur poids dans la population mondiale.

Tout ceci devrait amener l’esprit honnête et rationnel à se poser la question suivante : pourquoi ? pourquoi tant de gens disent avoir vu (quel que soit le sens que l’on donne à ce terme) Dieu (quel que soit le sens que l’on donne à ce terme) ? Je peux très bien inventer moi-même une superstition, dire par exemple que je crois aux licornes roses invisibles à trois têtes. Est-ce que cela suffira pour que mon idée de la licorne rose invisible à trois têtes remporte l’adhésion de milliards d’individus (y compris des personnes fort intelligentes, et même de grands scientifiques comme Pascal, Newton, Pasteur, Avicenne, Mendel, Lemaître, Collins), et devienne à travers les siècles un modèle de pensée et d’explication du monde qui donne sens au réel pour les mêmes milliards d’individus ?  Expliquer les religions par la sociologie (Marx) ou la psychologie (Freud) peut certainement aider, mais ne mène pas très loin, et ne permet pas de conclure puisqu’avec les mêmes prémisses on peut aussi bien déduire le théisme que l’athéisme.

Naturellement, ceci ne constitue nullement une preuve de véracité (après tout, des milliards de gens peuvent se tromper) mais plutôt une preuve d’intérêt. Autrement dit : vu l’aspect culturel, le nombre d’individus impliqués, la nature des croyances et les enjeux intellectuels, les superstitions ont un intérêt culturel faible et un intérêt philosophique nul, alors que les religions ont un intérêt culturel élevé et un intérêt philosophique très élevé. Refuser que ma raison s’intéresse à ce que croient quelques personnes superstitieuses qui se plient à des règles qu’elles ne parviennent pas à expliquer elles-mêmes n’est pas la même chose que de refuser que ma raison s’intéresse à ce que croient des milliards de personnes depuis des millénaires, des plus mystiques aux plus savants, tous affirmant avoir conscience d’une réalité invisible, conscience qu’ils affirment être accessible par d’autres moyens que la raison scientifique formelle.

Une porosité possible entre religion et superstition

Tout ce qui précède ne me conduit pas à nier la porosité parfois réelle entre religion et superstition. Voltaire, pour distinguer religion et superstition, utilisait la comparaison de l’astrologie et de l’astronomie : la « fille très folle d’une mère très sage » (lien). En effet, les religions en tant que systèmes sont intégrés (et même naissent) dans des environnements socioculturels traversés par les superstitions. La superstition peut imprégner la religion, et la religion contribuer à développer certaines superstitions. Certaines dimensions de ce qu’on appelle un peu péjorativement la « piété populaire » contiennent à l’évidence des aspects superstitieux. D’ailleurs, le catéchisme de l’Église catholique en parle comme d’une « déviation du sentiment religieux » :

La superstition est la déviation du sentiment religieux et des pratiques qu’il impose. Elle peut affecter aussi le culte que nous rendons au vrai Dieu, par exemple, lorsqu’on attribue une importance en quelque sorte magique à certaines pratiques par ailleurs légitimes ou nécessaires. Attacher à la seule matérialité des prières ou des signes sacramentels leur efficacité, en dehors des dispositions intérieures qu’ils exigent, c’est tomber dans la superstition  (Catéchisme de l’Église catholique, 2111)

Exemples au hasard : prier un Dieu pour avoir de la chance à un examen et envisager la prière uniquement sous l’angle chance/malchance, attribuer des pouvoirs à une image ou une statue religieuse, considérer les objets religieux comme des amulettes, voir la morale religieuse comme un ensemble de règles auxquelles il faut se plier sous peine d’aller en enfer (interprétation légaliste de la morale religieuse), croire que l’accomplissement de certaines actions religieuses (un pèlerinage, par exemple) permet de s’attribuer automatiquement certains mérites indépendamment du reste de notre comportement, etc. Certaines de ces attitudes sont indubitablement le fait de personnes religieuses portées à la superstition, mais elles sont généralement condamnées par le clergé. Oubliant cela, certains athées railleurs qui utilisent le sophisme de l’homme de paille. Par exemple, alors qu’il suffit de lire le prologue du Catéchisme de l’Église catholique pour écarter la vision légaliste de la morale chrétienne (si tu fais/ne fais pas cela, tu iras en enfer/au paradis…), on entend encore certains athées qui l’interprètent comme une morale enfantine basée sur la peur de la punition divine. L’écrivain CS Lewis a fort bien parlé de ces individus :

Le fait de faire de Dieu l’objet de nos pensées (par exemple quand on prie) n’implique pas de se satisfaire des idées enfantines d’un gamin de cinq ans. (…) Dieu accueille les gens moins intelligents, mais veut que chacun utilise au mieux l’intelligence dont il est doté. (…) Un enfant disant sa prière, ça a l’air très simple. Et si cela vous suffit, très bien. Et si cela ne vous suffit pas –et le monde moderne est dans ce cas– si vous désirez en savoir plus et poser les vraies questions, alors vous devez vous attendre à de la difficulté. (…) Très souvent, cette attitude stupide est adoptée par des gens intelligents mais qui, consciemment ou non, veulent détruire le christianisme. Ils élaborent de celui-ci une version convenant à un enfant de six ans et en font alors l’objet de leur attaque. Quand vous essayez d’expliquer la doctrine chrétienne telle qu’un adulte la conçoit, ils se plaignent alors d’avoir la tête qui tourne, et affirment que tout cela est trop compliqué !

Si la religion est parfois superstitieuse, on peut remarquer à l’inverse que certaines superstitions trouvent leur origine dans des idées…pas si irrationnelles. Quand il y a une échelle, il y a probablement des travaux, donc passer sous une échelle est peut être considéré comme malchanceux parce que c’est dangereux, tout simplement. Ou encore, j’ai ouï dire qu’en Chine, la peur du chiffre 4 provient de l’homophonie de sa prononciation avec le mot “mort”…

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