Un certain Juif, Jésus (7/12)

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Suaire de Turin

PLAN (MAJ janvier 2018) :
I. Intérêts et limites de la recherche sur Jésus de Nazareth (article numéro 1)
A. Deux limites de la recherche historique sur Jésus de Nazareth
B. Trois intérêts de la recherche historique sur Jésus de Nazareth (article numéro 2)
Conclusion : l’enjeu de la recherche historique
II. Les méthodes de la recherche : comment procèdent les biblistes ? (article numéro 3)
A. Les critères d’historicité
B. Les preuves archéologiques
C. La théorie des deux sources
III. La vie d’un certain Juif : que peut-on dire de fiable sur Jésus de Nazareth ? (article numéro 4)
A. Jésus a-t-il existé ?
B. Naissance et famille, grandes lignes du ministère (article numéro 5)
C. La question des frères et sœurs de Jésus
D. Le groupe de disciples de Jésus : Jésus a-t-il voulu fonder une Église ?
E. Les miracles de Jésus
IV. Le message de Jésus (article numéro 6)
A. Le royaume de Dieu
B. Le rapport de Jésus à la Loi juive
C. Les commandements d’amour de Jésus
Conclusion sur le message de Jésus

Un an plus tard…
V. Méthodologie (rappels) (article numéro 7 : cet article)
A. La recherche historique n’est pas une démonstration de la foi chrétienne
B. La question de la fiabilité du Nouveau Testament
C. L’identité de Jésus : un problème méthodologique délicat, mais pas insurmontable
D. Ce que nous savons jusqu’à présent
E. A qui Jésus peut-il être comparé ?
VII. Précisions étymologiques (article numéro 8)
A. Le terme “Messie”
B. L’expression “Fils de Dieu”
C. L’expression “fils de l’homme”
D. Le terme “Seigneur”
E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament
VIII. La théologie chrétienne et ses développements (article numéro 9)
A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?
B. Objections et hérésies
IX. La foi de Paul (article numéro 10)
A. Les questions de date
B. La foi de Paul est-elle celle de l’Église primitive ?
C. De Jésus à Paul, une modification de l’objet de la foi
D. Le statut ontologique de Jésus dans la pensée paulinienne
X. Que disent les Actes des Apôtres ?
(article numéro 11)
XI. Ce qui est dit de Jésus dans les Évangiles
A. L’Évangile de Marc
B. Les autre synoptiques
C. Un mot sur Jean
XII. Conclusion : les titres de Jésus dans le Nouveau Testament
A. Résumé de la titulature de Jésus
B. Jésus et la foi chrétienne
C. Maintenir la tension

 

Avant propos : à la recherche de l’identité de Jésus

Nous voici au terme de cette longue série d’articles commencée il y a plus d’un an (cf. plan supra). Nous terminons par plusieurs questions essentielles laissées en suspens : Jésus a-t-il prétendu qu’il était Dieu ? Ou a-t-il été divinisé tardivement par une Église en quête de pouvoir ? La foi chrétienne est-elle déductible des Évangiles, ou bien quelques illuminés en mal de héros ont-ils divinisé un prophète sans doute très charismatique mais qui n’a jamais prétendu à un tel égard, encore moins ambitionné fonder une religion ? Vaste menu qui se résume en fait à une seule question : qui est Jésus et que peut-on dire de fondé en raison sur son identité ?

Je dois préciser que si l’objet de tout l’ouvrage de Meier est l’identité de Jésus, il ne se pose pas la question de savoir si Jésus a prétendu qu’il était Dieu : elle ne fait pas partie de sa recherche. Le concept de Dieu étant un concept métaphysique, Meier se contente d’étudier ce qui est historiquement probable au sujet d’un personnage historique nommé Jésus, et ne cherche pas à étudier cette question à la lisière entre l’histoire et la théologie. Cependant, comme je l’avais indiqué au tout début de cette série, je ne veux pas me contenter de paraphraser ou résumer Meier : mon travail est personnel et il n’est pas uniquement basé sur les travaux de Meier (je préciserai la bibliographie complète en conclusion). Je n’hésite donc pas à poser des questions que le bibliste américain ne pose pas, et ne suis pas nécessairement son plan. Ainsi, la question du lien entre le personnage historique de Jésus et la croyance chrétienne en Jésus-Dieu m’intéresse profondément. J’essaierai d’être le plus clair possible lorsque je passerai de l’analyse historique au débat théologique, en soulignant tant les différences que les liens entre ces deux disciplines, tant les limites que l’intérêt de comparer foi et histoire.

Avant toutes choses, commençons par poser ou reposer les bases qui nous serviront pour aborder ensuite cette question le plus rigoureusement possible.

V. Méthodologie (rappels)

A. La recherche historique n’est pas une démonstration de la foi chrétienne

Nous n’avons pas passé autant de temps dans les trois premiers articles de cette série à distinguer Jésus réel, Jésus historique et Jésus théologique, intérêts et limites de la recherche exégétique pour finalement confondre foi et raison et tenter de justifier la foi à partir de l’histoire. Une fois encore, rappelons que la foi ne relève pas d’abord de la connaissance intellectuelle et il n’est pas besoin d’être familier avec les concepts de la théologie ou ceux de la recherche historique  et de l’exégèse biblique au sujet de Jésus pour être un chrétien fervent, sincère et profond. Quand il ouvre la Bible, le chrétien y voit d’abord la Parole de Dieu, un enseignement pour aujourd’hui qui lui fournit un guide de conduite, et non pas le long travail d’élaboration et de transmission de diverses traditions orales et écrites dans des communautés d’obédience théologiques variées qui ont donné lieu, finalement, à la rédaction du passage qu’il a sous les yeux.

En clair, n’importe quel croyant peut prier le Christ sans justifier d’une bonne connaissance du personnage historique nommé Jésus de Nazareth. Certes, pour un chrétien, le Christ-Dieu et le personnage historique Jésus de Nazareth sont la même personne, mais le seul dont il a réellement besoin pour sa foi est le Christ-Dieu, ressuscité, vivant de toute éternité auprès du Père, à qui on peut faire appel en n’importe quel lieu et temps de l’Histoire, jusqu’à son retour final dans la gloire. Ce n’est que dans un second temps, s’il en a le désir et l’intelligence, qu’il peut approfondir la question par la recherche historique, ce que je fais ici même. C’est un converti radical, ancien manichéen, qui a beaucoup réfléchi sur la foi après sa conversion, qui le dit le mieux :

Crois et tu comprendras : la foi précède, l’intelligence suit. Saint Augustin

Des biblistes comme Bultmann ont affirmé qu’il était absurde, pour un homme du XXIème siècle, de conduire une voiture ou de faire confiance à la médecine tout en croyant aux miracles du Nouveau Testament. Mais c’est là un jugement de valeur, ou plus exactement une confusion entre histoire et philosophie. L’historien n’est pas là pour se prononcer sur la réalité/la possibilité des miracles ou de l’existence de Dieu, domaine qui appartient à la philosophie (débat entre matérialisme et spiritualisme, par exemple) ou à la métaphysique. En tant qu’historien, lui a rétorqué Meier, la question n’est pas de savoir si les gens ont raison ou tort de croire aux miracles, mais de savoir s’ils y croient effectivement, ou s’il y ont cru du temps de Jésus. De même, l’historien de l’antiquité n’a pas à se demander si Jésus est Dieu, domaine de la foi, mais peut se demander si Jésus s’est considéré comme un Dieu. Cette question est aussi légitime que “Alexandre le Grand s’est-il pris pour Dieu ?” et appartient au domaine de l’histoire. Et, d’une étude attentive et rigoureuse du Nouveau Testament, on peut parfaitement conclure que Jésus s’est effectivement considéré comme Dieu, sans pour autant croire en Dieu.

Du reste, la Bible regorgeant de miracles, l’opinion de Bultmann revient à considérer que seul le croyant peut tirer profit de la lecture de la Bible. C’est une affirmation “non seulement méprisante, mais sotte”, affirment Régis Burnet et Étienne Charpentier dans Pour lire le Nouveau Testament, puisqu’elle assimile hâtivement comprendre et expliquer. Ce n’est pas parce que je peux expliquer rigoureusement des évènements à l’aide de la méthode de l’historien que je les comprends, c’est-à-dire que je rentre en sympathie profonde avec les protagonistes de ces évènements, ou que j’adhère personnellement à leur vision du monde. Heureusement que les non-croyants peuvent –et même doivent, du point de vue culturel— lire la Bible !

Rejetons donc sans regret les extrémistes de tous bords qui voudraient nous empêcher de lire la Bible autrement qu’avec les yeux du dogme (fondamentalisme), ou d’y voir autre chose que des symboles religieux sans valeur historique (scientisme athée).

B. La question de la fiabilité du Nouveau Testament

Dire que la foi d’une personne croyante se passe très bien de la recherche historique ne signifie pas que foi et histoire n’ont aucun lien. La foi n’est pas d’abord affaire de connaissances, certes, mais ne peut pas reposer pour autant sur un vague sentiment existentiel ou l’espérance d’un au-delà, ou d’autres choses dans ce genre. Sans fondement historique, la foi risquerait d’être fumeuse, aléatoire, superstitieuse. Or, la foi chrétienne n’a rien d’une superstition : Jésus n’est pas un mythe, et les prières religieuses ne sont pas de la magie. Le croyant qui prie n’a rien de commun avec celui qui ne sort pas de chez lui un vendredi 13 : il s’inscrit dans une longue tradition communautaire qui le précède, avec ses langues, ses rites, ses arts, ses symboles, bref, une culture religieuse au sens large. Ceci implique un cadre historique déterminé et objectivable. Et dans la religion chrétienne, le point de départ de ce cadre historique, c’est le personnage historique de Jésus de Nazareth.

L’objet de notre recherche est l’identité de Jésus : qui est-il vraiment ? Pour répondre à cette question, nous avons le Nouveau Testament. Or,  il pose évidemment des problèmes puisqu’il s’agit d’un ensemble de récits commentés dans une perspective théologique particulière, autrement dit est une interprétation chrétienne de la vie de Jésus. Nous avons longuement abordé cette question dans le deuxième article (lien), et je m’autorise une auto-citation en reprenant l’excellent  Pour lire le Nouveau Testament, d’Étienne Charpentier et Régis Burnet :

Les Évangiles sont tout à la fois un récit mis en forme (les mémoires des apôtres) de différentes manières (paraboles, récits de miracles, sentences, prédictions, sermons), une théologie sous forme de récit, le compte-rendu d’une expérience spirituelle et humaine, et un écrit qui répond aux besoins pratiques (liturgie, catéchèse, rapports avec le judaïsme…)  d’une communauté à un instant donné. Ils ne sont pas un poème théologique déconnecté des réalités humaines historiques et ne sont pas non plus une biographie chronologique de Jésus.

Puisqu’il s’agit d’un récit interprété et non d’une chronologie “objective”, le Nouveau Testament nous raconte d’abord ce qu’ont dit (et cru) les tous premiers disciples de Jésus à son sujet, plutôt que ce qu’il a dit “exactement” de lui-même dans la mesure où le Jésus réel est inaccessible à la recherche historique. Seul le Jésus historique, reconstruction intellectuelle par définition partielle, est accessible.

Doit-on rejeter le Nouveau Testament pour autant ? Non, bien évidemment : comme on l’a vu, ce problème n’est pas insurmontable. Rappelons-en les raisons.

  • La plus simple et la plus évidente : c’est le seul récit détaillé que nous ayons sur Jésus. Ne pas utiliser le Nouveau Testament pour évoquer Jésus de Nazareth revient à se contenter de mentions brèves et éparses, la principale étant celle de l’historien Juif Flavius Josèphe, qui nous dit qu’est apparu en Galilée un “homme sage” nommé Jésus, un maître de disciples, entraînant derrière lui “beaucoup de Judéens et aussi beaucoup de Grecs”, condamné à la croix, proclamé ressuscité par un groupe de disciples appelé chrétiens. C’est déjà beaucoup, mais c’est très peu.

  • Une autre raison importante : le Nouveau Testament est fiable parce que la distance entre les évènements racontés et les plus anciens manuscrits dont nous disposons est relativement faible comparé à beaucoup d’écrits antiques, auxquels on ne fait pas toujours subir la méthode historico-critique avec la même rigueur. Rappelons ce qu’en dit Meier :

    A peu près quarante ans après la mort de Jésus, on a un évangile entièrement rédigé (Marc) et probablement une longue collection de paroles de Jésus (Q), auxquels s’ajoutent des traditions orales qui se développent et vont finalement trouver place dans les évangiles de Matthieu, de Luc et de Jean au cours de la prochaine génération ou de la suivante. Ainsi donc, en un peu plus d’une génération après la mort de Jésus tous les faits et enseignements majeurs de sa vie étaient fixés par écrit, et, à la fin de la deuxième ou troisième génération, pratiquement tout ce que nous savons sur Jésus avait été écrit. John Paul Meier (Tome 2, p. 429).

De fait, la possibilité de déformations majeures du déroulé du récit et des principaux enseignements de Jésus entre les textes originaux et ceux dont nous disposons est extrêmement faible. L’historien de l’antiquité qui voudrait rejeter le Nouveau Testament sur cette seule base argumentative peut mettre à la poubelle la grande majorité des textes antiques, et pointer à Pôle Emploi.

  • La dernière –et la plus importante— des raisons est que le Nouveau Testament, comme tous les récits bibliques, se prête à la lecture historique. La Bible est un gros livre de plusieurs milliers de pages impliquant des centaines de rédacteurs, des milliers de personnages, sur des centaines et des centaines d’années de temps, et contient à peu près tous les genres littéraires connus, du poème à la prière, du code juridique au récit de bataille, de l’anathème à la chronologie, de la parabole au conte, du détail le plus concret au symbole le plus imagé, des débats les plus pratiques aux considérations les plus mystiques, sans parler des jeux de mots en hébreu ou en grec. On peut lire la Bible comme un livre de prière où l’on cherche le visage de Dieu, comme un roman (long !), celui du peuple Juif sur trois millénaires de civilisation et du démarrage d’une petite secte en son sein, mais aussi comme un livre d’histoire où l’on cherche des noms de personnages, de lieux, des dates, des évènements, des faits, des discours, des actes que l’on ira comparer avec d’autres livres d’histoire.

Certes, les récits bibliques ont été composés dans une perspective religieuse par des hommes de foi à une époque où la distinction entre science et religion n’avait guère de sens, des hommes pieux qui avaient un profond rapport au sacré ;  mais ils n’étaient pas pour autant des idiots (Luc est médecin, par exemple) et savaient décrire et expliquer précisément les évènements qu’ils ont vécu dans des temps et des lieux déterminés. Dans les Actes des Apôtres, par exemple, les voyages de Paul sont minutieusement consignés. Luc y cite Athènes, Rome, la Crète, les épicuriens et les stoïciens. Les querelles théologiques avec les Juifs et les mœurs de l’époque sont largement abordés. Réduire le Nouveau Testament à sa dimension théologique revient à ignorer la mine d’informations historiques objectivement vérifiables qu’il contient : archéologie, topographie, noms de villes, coutumes et mentalités culturelles et religieuses, etc. On peut étudier le contexte historique du Nouveau Testament en dehors du Nouveau Testament, à l’aide de l’archéologie ou de l’anthropologie culturelle, comme le fait le bibliste John Dominic Crossan (première moitié de la vidéo).

De plus, il faut garder à l’esprit qu’un récit historique à propos d’un personnage quelconque n’est jamais pleinement “objectif” ; tout récit comporte une façon de présenter les évènements qui est en soi une interprétation, si minime soit-elle. Sans doute certains récits sont plus “objectifs” que d’autres, en fait plus rigoureux, s’il s’agit de personnages récents pour lesquels les sources sont abondantes et variées, et que l’historien s’est dès le départ fixé des objectifs clairs en suivant un méthodologie moderne. Ce n’est pas le cas des récits antiques et spécialement des évangiles, rédigés par des individus qui n’avaient pas un doctorat d’épistémologie en histoire et qui voulaient convaincre leurs contemporains de la messianité de Jésus. Certaines choses au sujet de Jésus (son existence, sa crucifixion, sa date de naissance) ont donc un degré de probabilité historique beaucoup plus élevé que d’autres (savoir s’il a vraiment prononcé telle ou telle parole).  Il n’en demeure pas moins que la question n’est pas de savoir si le Nouveau Testament est objectif ou pas ; la question est de savoir dans quelle mesure on peut retrouver l’Histoire à travers le filtre théologique posé par les évangélistes. Toute la tradition d’exégèse historico-critique, malgré ses débats internes et ses limites, montre que c’est possible.

C. L’identité de Jésus : un problème méthodologique délicat, mais pas insurmontable

Là où le problème se corse, c’est que l’usage de l’exégèse biblique est beaucoup plus compliqué pour certaines questions que pour d’autres. Utiliser la méthode historico-critique pour régler des questions relativement simples et peu polémiques que sont, par exemple,  l’existence de Jésus de Nazareth, sa date de naissance, le nombre et la mission de ses disciples, certaines parties de son message, ses relations avec Jean le Baptiste, bref, tout ce que nous avons fait jusqu’à présent, n’est pas la même chose que l’utiliser pour la question bien plus délicate –parce qu’au cœur de la foi chrétienne—de l’identité de Jésus.

Il s’agit pourtant de la même méthode : appel aux manuscrits anciens et aux preuves archéologiques, usage de la théorie des deux sources, critique textuelle  basée sur les critères d’historicité. Seulement, un critère pose bien plus de problèmes que pour toute autre question. Supposons qu’on trouve dans les Évangiles des passages dans lesquels Jésus déclare : “Je suis le Fils de Dieu”. Ou même : “Je suis Dieu”. N’importe quel bibliste soupçonnera immédiatement –et qui pourrait lui reprocher ?– ce passage d’être la main de l’Église primitive. C’est l’application du critère d’embarras qui est systématique : tout passage ayant tendance à présenter Jésus d’une façon qui ressemble trop au dogme chrétien contemporain se verra marquer du sceau de la retouche, quand bien même la parole remonterait authentiquement à Jésus. Même si les autres critères –notamment la discontinuité, on le verra– peuvent apporter un certain secours,  la méfiance sera toujours de mise lorsqu’il s’agit de partir du Nouveau Testament pour étudier les paroles se rapportant à l’identité de Jésus. Même en présence de termes qui respectent tous les autres critères, le critère d’embarras pèsera trop négativement, et dans le doute, on préférera conclure à une rédaction chrétienne post-pascale.

Un exemple typique est le traitement réservé à l’Évangile de Jean. Comme on le sait, cet Évangile est très particulier : plus tardif que les autres, beaucoup plus symbolique, avec une théologie déjà élaborée. C’est un Évangile composé à une époque où la foi chrétienne en Jésus-Dieu est déjà développée. Là où les synoptiques mettent en scène un prophète au charisme exceptionnel et aux prétentions messianiques, l’Évangile de Jean nous présentent un Jésus-Logos, Verbe Éternel de Dieu, existant avant Abraham.  L’Évangile de Jean appartient à une rédaction chrétienne  explicite et théologiquement avancée, si bien que certains biblistes n’ont pas hésité pas à le rejeter entièrement au motif qu’il ne peut pas nous apprendre grand-chose de fiable sur le personnage historique de Jésus de Nazareth. Certains ont même été plus loin en estimant que l’intention des rédacteurs de l’Evangile de Jean n’a jamais été de parler de Jésus de Nazareth, mais de développer certaines idées religieuses et philosophiques chrétiennes en les attribuant rétrospectivement à Jésus pour leur donner plus de force (une sorte de poème théologique), suivant la tradition juive du misdrah qu’on trouve par exemple dans le livre de Ruth, d’Esther, de Tobie et de Judith. Suivant ces auteurs, on serait tenté par un certain pessimisme méthodologique, qui consisterait à dire que le Nouveau Testament en général et Jean en particulier est trop marqué de la foi post-pascale des premiers chrétiens pour en tirer quoi que ce soit de fiable, pour ce qui concerne en tout cas l’identité de Jésus.

Il y a pourtant de bonnes raisons de ne pas être pessimiste. Reprenons justement l’Évangile de Jean. D’abord –-point essentiel— il est complètement faux d’affirmer que cette Évangile est un traité religieux ou un poème mystique autonome, sans lien véritable avec Jésus de Nazareth. Cette affirmation est aussi erronée pour Jean que pour les synoptiques. Le bibliste François Dreyfus, de l’Ecole de Jérusalem, montre avec force arguments dans son livre Jésus savait-il qu’il était Dieu ? (1986), que l’intention de l’auteur-compilateur de l’Évangile de Jean est de convaincre ses lecteurs que Jésus de Nazareth est Dieu. Cet Évangile s’inscrit dans le cadre des débats virulents du premier siècle où, précisément, la divinité de Jésus est niée par beaucoup, et notamment par les Juifs pour qui Jésus peut éventuellement être le Messie mais certainement pas Dieu lui-même. A partir de 70, le second Temple est détruit et le judaïsme commence à se réorganiser sur des bases nouvelles. En particulier les pharisiens reprennent en main les synagogues (Académie de Yabneh) et commencent à exclure tous ceux qui disent que Jésus est Dieu, intolérable atteinte au monothéisme. On trouve des traces très nettes de tout cela dans l’Évangile, par exemple Jean 16, 1 (je souligne) : “Je vous ai dit tout cela afin que vous ne succombiez pas à l’épreuve. On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu”.

L’Évangile de Jean entend donc fortifier la foi des chrétiens qui pourraient être ébranlés par ces évènements : Jean relit la vie de Jésus de Nazareth à la lumière de la Résurrection et de la foi en Jésus-Dieu. Il fait parler Jésus dans le cadre de cette foi, avec des mots, un cadre, des circonstances qui diffèrent beaucoup des synoptiques : Jésus parle systématiquement de sa relation avec son Père et sa mission (Jn 7,16/8,16/8,42…) et la dualité entre ceux qui suivent le Christ et « le monde », qui est mauvais et court à sa perte, est beaucoup plus forte que dans les autres Évangiles. Il n’en demeure pas moins que les rédacteurs de cet Évangile sont sincèrement que tout cela correspond à l’identité de Jésus de Nazareth telle qu’il l’a pensé lui-même, et entendent bien en convaincre leurs lecteurs qui seraient tentés de ramener la foi chrétienne vers des terres plus “judéo-compatibles”. Pour les arguments détaillés, je renvoie au livre de Dreyfus. Quoi qu’il en soit, une lecture attentive de Jean permet d’écarter l’idée d’un pur traité de théologie : cet Évangile regorge de détails historiques qu’on ne trouve pas dans les synoptiques et qui ont pu être vérifiés.  Par exemple, c’est grâce à Jean qu’on sait que les Juifs ne pouvaient pas mettre à mort une personne sans l’accord des autorités romaines (Jn, 18,31), ce qui a été confirmé par d’autres documents ; Jean nous donne souvent les datations et les lieux les plus plausibles du ministère de Jésus (ex. en 10,22/18,1/18,28), et confirme mieux que les synoptiques l’attente messianique juive du début du premier siècle (cf. infra) ; il donne des détails précis sur le Temple (les cinq portiques, le portique de Salomon) qui ont été confirmés par l’archéologie (cf. Jn 5, Jn 23) ; il ajoute des précisions historiques aux synoptiques (par exemple Jean 11 explique que Marthe et Marie venaient du village de Béthanie), etc. Au final, si l’Évangile de Jean est très symbolique, il est aussi très historique.

Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.

Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. Jn 20,30

Surtout, l’Évangile de Jean ne contredit en rien les synoptiques. Trivialement, “qui peut le plus peut le moins” : au Jésus-prophète et (peut être) Messie des synoptiques, Jean ajoute un Jésus-Dieu ; mais si Jésus est Dieu, il est a fortiori prophète et Christ.  Jean et les synoptiques présentent des Jésus différents, pas incompatibles. Dire que Jean est très fortement marqué par la théologie chrétienne de la fin du premier siècle ne permet pas de conclure automatiquement que le Jésus johannique n’a rien à voir avec le Jésus historique : la théologie johannique s’est élaborée à partir de sa connaissance de Jésus de Nazareth. Dit autrement : la simple constatation des écarts entre le Jésus des synoptiques et le Jésus johannique n’est pas une preuve suffisante que le Jésus johannique n’est pas historique : car il peut être le fruit d’une compréhension progressive de l’identité réelle de Jésus de Nazareth, qui a mis du temps pour se déployer.

***

Mais comment vérifier que cette défense de Jésus-Dieu, clairement visible dans Jean, correspond à ce que Jésus pensait de lui-même ? Plus généralement comment vérifier que ce qu’on trouve dans les Évangiles correspond à ce que pensait Jésus de lui-même ? Eh bien, on n’a pas besoin de le vérifier ! Penser qu’on va pouvoir accéder à la conscience intime de Jésus de Nazareth en travaillant les textes bibliques avec une méthode historique est d’une naïveté grossière, qui confond Jésus-réel et Jésus-historique. Ce dernier, seul accessible, est par définition une reconstruction intellectuelle. Or, elle se fait à partir de textes partisans qui nous en disent autant sur la foi des rédacteurs que sur le personnage lui-même. Puisqu’on le sait, tirons-en parti !

Il faut contourner le problème. Admettons par exemple –hypothèse extrême— que toutes les paroles au sujet de Jésus qui ont tendance le “diviniser” ou à le “messianiser” (cf. infra) ne sont pas authentiques, c’est-à-dire ne remontent pas à Jésus lui-même mais sont une création de l’Église primitive. Même dans ce cas, ces paroles nous disent la foi chrétienne des tous débuts. Et c’est déjà beaucoup : si l’on trouve des correspondances frappantes entre la foi qui ressort du Nouveau Testament et la foi chrétienne contemporaine –celle professée par l’Église catholique, notoirement—cela signifierait que la foi chrétienne n’a pas connu de changements majeurs dans son contenu depuis l’origine de l’Église : ce que professe l’Église catholique est donc dans cette hypothèse équivalent sur le fond à ce que professait Paul et les premiers apôtres il y a plus de 2000 ans.

En clair, étudier le Nouveau Testament ne permet sans doute pas d’atteindre directement l’identité du “Jésus historique” mais cela nous permet de dégager précisément la foi primitive, celle des Douze eux-mêmes, de Paul et des tous premiers temps de l’évangélisation. Or, cette foi a un rapport direct avec ce qu’était Jésus lui-même : ce que les disciples ont annoncé aux Nations, c’est ce qu’ils avaient compris et retenu de Jésus de Nazareth, que les plus anciens d’entre eux ont côtoyé. A moins de remettre en question entièrement la datation des Évangiles, il n’est pas possible d’affirmer que le Nouveau Testament a été rédigé sans aucun lien avec les mémoires des apôtres. D’ailleurs, mémoires des apôtres, c’était le nom des Évangiles au départ ! D’autant que ce lien est parfois manifeste, Luc, en particulier, affirme s’être précisément renseigné sur ce qu’il écrit en rassemblant des témoignages, ainsi qu’il écrit dans son introduction : « Beaucoup ont entrepris de composer un récit des évènements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus. »

Nous pouvons donc arriver à un résultat très intéressant en plusieurs étapes :

  1. Étudier la foi de Paul ;

  2. Étudier quelle est la foi en Jésus-Christ qui se dégage des synoptiques, à travers les paroles qui sont dites de Jésus, par lui-même, par l’auditoire, les disciples ou le narrateur ;

  3. Ajouter les actions de Jésus pour savoir si celles-ci ne dévoilent pas également une partie de son identité (là, la méthode historico-critique redevient pleinement opérationnelle)  ;

  4. Étudier le contexte culturel et émotionnel de la naissance de la foi, en particulier à travers le “climax” de la résurrection et les débuts des Actes des apôtres, pour savoir notamment s’il se dégage une atmosphère d’exaltation religieuse qui aurait pu pousser les apôtres à surinterpréter ce qu’ils ont vu et à dire de Jésus des choses qu’il aurait récusé lui-même. Autrement dit, il nous faudra répondre dans la mesure du possible à la question suivante  : se peut-il que les disciples eux-mêmes aient mal compris (ou rien compris) à ce que Jésus voulait dire de lui-même, auraient dès lors transmis de fausses croyances aux évangélistes et à Paul pour aboutir à un Nouveau Testament proclamant une foi en décalage complet avec ce que Jésus de Nazareth prétendait être ? ;

  5. Comparer cette foi avec le dogme chrétien actuel.

Une fois ce travail effectué, nous pourrons avoir une bonne idée du Jésus historique des Évangiles. Il est fort probable que cette recherche dégagera plusieurs axes interprétatifs : c’est même évident car les débats sur l’identité de Jésus ne datent pas d’hier et chaque camp peut avoir de bons arguments. Mais tous ne sont pas également raisonnables, également défendables, également fondés sur des arguments scripturaires. Certains regards sur Jésus sont plus exacts que d’autres, tout simplement parce qu’ils reposent sur la Bible ; d’autres regards  ne sont que des rétroprojections romanesques d’auteurs à sensation que John Paul Meier dénonce de pages en pages. Ainsi que je l’ai écrit à la fin du dernier article :

On peut évacuer toutes les vie de Jésus qui ne prennent pas l’ensemble de ces points en compte : exit les Jésus-philosophe-cynique-gréco-romain, les Jésus-mendiant-itinérant-anti-institutions-religieuses, les Jésus-message-d’amour-universel-se-désintéressant-de-l’application-concrète-de-la-loi-Juive, les Jésus-moraliste-rationnel-qui-n’accomplit-pas-de-miracles, les Jésus-religieux-anarchiste-vivant-d’amour-et-d’eau-fraiche, pour ne citer que les moins stupides.

Nous commencerons ici même par le point numéro 5 en rappelant quelle est la foi chrétienne aujourd’hui ; nous traiterons le point 1 dans l’article suivant, le point 2 dans celui d’après, et les points 3 et 4 dans le dernier article. Avant de commencer, il nous reste deux choses à faire : rappeler ce que nous savons jusqu’à présent et faire un point étymologique sur l’origine de termes très importants pour la suite.

D. Ce que nous savons jusqu’à présent

Jésus de Nazareth est un homme du premier siècle issu d’une famille juive pieuse et modeste d’une région excentrée d’une province excentrée de l’empire romain, la Galilée en Palestine. Rien ne nous serait jamais parvenu d’un personnage aussi insignifiant pour son époque si l’homme n’avait décidé de se lancer dans une carrière de prophète itinérant vers l’âge de trente ans.

Avant cet âge, on ne sait pas grand chose de lui, si ce n’est qu’il reçoit une éducation religieuse, qu’il sait lire, que son père est charpentier, qu’il a (probablement) des frères et des sœurs, qu’il fréquente quelques temps le cercle  d’un autre prophète, Jean Le Baptiste. Son nom, Yoshua, est un diminutif de Josué (Yehoshua), qui signifie “Dieu sauve”. Les récits de l’enfance qu’on trouve dans Luc et dans Matthieu ne sont pas du folklore, ils sont composés à des fins théologiques, mettant en évidence par différents symboles la royauté divine universelle de Jésus (l’annonciation, les anges qui guident les bergers, la prophétie de Syméon, les mages d’Orient guidés par une étoile), ou manifestant  auprès des Juifs sa filiation davidique (la généalogie du Christ, la naissance à Bethléem, la fuite en Égypte et le massacre des innocents). Il n’y a pas grand chose à en tirer du point de vue historique, si ce n’est quelques informations éparses, par exemple le recensement de Quirinius mentionné par Luc, même si l’évangéliste se trompe de quelques années dans la date. A part cela, tout ce qu’on trouve dans les récits apocryphes divers et variés sur ce qu’a fait ou dit Jésus pendant son enfance et son adolescence sont des inventions romanesques. Le problème des apocryphes ne tient pas d’ailleurs uniquement à leur caractère souvent fantaisiste (on pourrait reprocher aux historiens d’exercer un jugement arbitraire sur ce qui est qualifié de fantaisiste ou pas), mais leur datation tardive (à part l’Évangile de Thomas, néanmoins pétri de gnosticisme). Je ne fais ici que répéter ce que Meier explique dans son premier ouvrage, sans reprendre tous les arguments détaillés.

Vers l’âge de 30 ans, rassemblant autour de lui un nombre choisi et symbolique de disciples, Jésus se met à prêcher pendant de nombreux mois dans les synagogues et sur les places de la Galilée et au-delà, montant plusieurs fois à Jérusalem pour les grandes fêtes religieuses ; il attire les foules et est réputé réaliser de nombreux miracles : guérisons des malades, exorcismes chassant les démons. Prophète Juif parmi les Juifs, il annonce au peuple un Royaume de Dieu présent et à venir avec une exigence radicale de conversion en vue d’un amour plus grand que l’application stérile de loi héritée de Moïse, exigence qui passe notamment par la pratique de l’immersion dans l’eau héritée du prophète Jean, appelé le Baptiste pour cette raison. Ce Royaume de Dieu annoncé par Jésus est un jugement sévère pour ceux qui refusent la miséricorde de Dieu, mais en même temps comparé à un banquet festif où sont conviés tous les Justes, y compris païens. Jésus a une façon unique de s’exprimer, utilisant des formules et images chocs pour forcer son auditoire à la réflexion et au changement de comportement, faisant appel à de nombreux récits métaphoriques pour expliquer le Royaume, les Paraboles.  Jésus est à la fois thaumaturge et exorciste, prophète eschatologique, baptiseur et enseignant aux foules, maître de douze disciples à qui il dévoile bien plus de choses qu’aux foules.

E. A qui Jésus peut-il être comparé ?

On trouve dans la riche histoire des prophètes Juifs l’ayant précédé ou dans les traditions philosophiques gréco-romaines un certain nombre de personnages avec qui on peut le comparer, mais aucun ne combine l’ensemble de ces caractéristiques, ce qui rend Jésus de Nazareth particulièrement original.

Les philosophes gréco-romains sont enseignants et ont parfois des disciples, mais ils en exigent beaucoup moins que Jésus qui désigne lui-même ses disciples, lesquels ne sont pas des clients ayant payé pour simplement écouter un message mais doivent tout quitter pour le suivre au sens propre, c’est-à-dire physique ; de plus, ils sont rarement itinérants comme lui et aucun d’entre eux n’est connu pour des activités de guérisseur ou d’exorciste. Il existe un philosophe gréco-romain de la fin du premier siècle, Apollonios de Tyane, qu’on a parfois comparé à Jésus : itinérant, ayant eu des disciples, guérisseur, abstinent, religieux. Mais John Paul Meier montre dans le tome II de sa série d’ouvrages qu’on ne peut pas savoir grand chose de fiable sur cet homme car il ne subsiste qu’une seule source sur sa vie, un récit publié un peu plus d’un siècle après sa mort par un disciple (Philostrate) et destiné autant à réhabiliter Apollonios contre ses détracteurs qu’à divertir un public cultivé (le livre ayant été écrit sur la demande de l’impératrice Julia Domna, Philostrate faisant partie de son cercle littéraire). Il attribue à Apollonios des voyages du sud de l’Espagne jusqu’en Inde en passant par l’Éthiopie,  le don de télépathie ou de bilocation, des conversations avec plusieurs empereurs, des rois étrangers, un grand nombre de philosophes. Apollonios de Tyane n’organise aucune communauté autour de lui et ne forme pas de disciples. Il ne s’inscrit pas dans une communauté religieuse. Ses miracles ressemblent beaucoup à de la magie. La Vie d’Apollonios contient de nombreux récits de voyages, des exposés d’histoire naturelle et des épisodes érotiques et ésotériques. En définitive, la comparaison avec Jésus ne tient pas à grand chose. A propos de magie et de miracle, rappelons que si les magiciens païens, notamment égyptiens, pratiquent des guérisons et des rituels de guérison, ils n’enseignent pas aux foules et ne s’inscrivent pas dans une communauté religieuse. La différence entre magie et miracle est importante : Meier en parle longuement et j’avais résumé cela dans une partie de l’article 5.

On trouvera certainement des comparaisons plus intéressantes avec Jésus dans le monde Juif. Les rabbins, cependant, se développent essentiellement après Jésus (cf. infra) ; les maîtres de la loi de l’époque de Jésus sont la plupart du temps mariés, ne sont pas itinérants et ne critiquent pas la Torah comme il le fait. C’est sans doute avec les prophètes eschatologiques d’Israël que la comparaison avec Jésus est la plus pertinente : certains sont connus pour des miracles (surtout Moïse, Élie et Élisée), ils sont parfois célibataires, délivrent un message de conversion exigeant et quelques-uns ont des disciples. De nombreux parallèles existent en particulier avec Élie et Isaïe (nous reviendrons plus longuement sur ce dernier lors de l’article 9). Voici quelques exemples :

  • Élie passe 40 jours et 40 nuits dans le désert, comme Jésus (1 Rois, 19) ;
  • Élie appelle Élisée en train de labourer, et celui-ci lui demande la permission d’embrasser d’abord son père et sa mère, comme Jésus avec un disciple qui demande la permission d’enterrer son père (Mt 8,21).
  • Jésus s’entretient avec Elie lors de la transfiguration  (Luc 9,28)
  • Jésus résiste par le silence aux outrages lors de sa Passion, accomplissant la parole d’Isaïe (50, 4 et 53,7) : « J‘ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, Et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe; Je n’ai pas dérobé mon visage Aux ignominies et aux crachats (…) Il a été maltraité et opprimé, et il n’a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’a point ouvert la bouche ».
  • Jean-Baptiste demande à Jésus (Mt 11,4) : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? ». Jésus répond en citant un psaume d’Isaïe : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres.…Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute ! ». Il s’agit en effet d’une référence à Isaïe 35,5 : « Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Prenez courage, ne craignez point; Voici votre Dieu, la vengeance viendra, La rétribution de Dieu; Il viendra lui-même, et vous sauvera. Alors s’ouvriront les yeux des aveugles, S’ouvriront les oreilles des sourds ; Alors le boiteux sautera comme un cerf, Et la langue du muet éclatera de joie. Car des eaux jailliront dans le désert, Et des ruisseaux dans la solitude »

On voit donc que les évangélistes tiennent à souligner la proximité entre Jésus et les prophètes Élie et Isaïe, ou plutôt tiennent-ils à montrer que Jésus accomplit les paroles de ces prophètes. Cependant, Jésus se démarque par la façon dont il appelle et organise son groupe de disciples ; par son interprétation de la Torah, originale voire choquante pour son auditoire ; par son message, qui sort (un peu) du cadre strict des frontières d’Israël pour parler aux gens des Nations ; par son action, plus pacifique que la moyenne des prophètes  (comparer Jésus qui fouette les marchands du Temple à Élie qui n’hésite pas à faire égorger les prophètes de Baal) ; par son message eschatologique et son attitude personnelle avec les pécheurs, plus joyeuses et compatissante que l’austère Élie ; par le nombre très important des miracles qu’on lui attribue ; par sa fin tragique, surtout.

Car Jésus dérange les autorités juives par sa fréquentation ostensible des réprouvés habituels de la société de cette époque (samaritains, publicains, femmes pécheresses voire païens) ; il dérange surtout par son interprétation très libre de la Torah (cf. article 6), critiquant sévèrement l’application pointilleuse que prônent les scribes et les pharisiens, allant jusqu’à amender la Torah elle-même. Jésus n’hésite pas à réinterpréter ou même s’opposer à la loi de Moïse sur un certain nombre de points –notamment le divorce– et ce, de sa propre autorité (illustrée par la formule Amen, je vous le dis), alors qu’il n’a en apparence aucun droit pour le faire : il n’est pas connu pour son érudition et la qualité de sa formation, vient d’un village sans importance, n’a pas le statut d’un lévite ou d’un Docteur de la loi, n’a pas reçu l’approbation des autorités religieuses légitimes, etc. D’où lui vient cette autorité et cette connaissance des Écritures ? L’hostilité des autorités juives à son encontre grandit au fur et à mesure que grandit sa popularité, Jésus étant accusé de blasphème, d’entraîner le peuple dans l’erreur, de guérir grâce au démon (Jn 10,20), etc.

Moïse ne vous a-t-il pas donné la Loi ? Et aucun de vous ne la pratique, la Loi ! Pourquoi cherchez-vous à me tuer ? La foule répondit : »Tu as un démon. Qui cherche à te tuer ? Jn 7,19

Cette hostilité culmine finalement dans un procès expéditif, à Pâques, au cours duquel le Sanhédrin obtient des autorités romaines que Jésus soit exécuté pour avoir incité à la rébellion contre l’empereur.

Après sa mort, ses disciples (le groupe restreint des Onze, mais aussi le groupe secondaire plus large, incluant des femmes qui le suivaient) affirme l’avoir vu ressuscité et bien vivant. Leur expliquant une fois encore ce qui le concernait, Jésus leur aurait donné des consignes (répandre son message de conversion, la Bonne Nouvelle) et des pouvoirs pour le faire, dont le premier est de parler de nombreuses langues, d’après la description de l’épisode de la Pentecôte, ainsi que des pouvoirs d’exorcisme et de guérison des malades. Suivant ces consignes et animés d’un zèle étonnant, les disciples se mettent alors à enseigner dans les synagogues de Judée que Jésus est le Messie, le Sauveur annoncé par les prophètes. Au nom de Jésus, ils pratiquent également des miracles et des exorcismes. Si de nombreux Juifs se convertissent, bien plus nombreux sont ceux qui refusent d’adhérer à cette explication et ne voient en Jésus qu’un imposteur ayant mérité son sort. Le groupe des disciples grandit néanmoins et inclut de plus en plus de païens, sous l’influence décisive d’un Juif converti, Saul de Tarse, ancien persécuteur de la secte, qui affirme avoir reçu une révélation personnelle du Christ ressuscité et entreprend quatre longs voyages d’évangélisation autour de la Méditerranée en direction notoire des païens desquels la circoncision n’est plus exigée. En quelques dizaines d’années, le groupe de disciples grandit tant et si bien qu’il finit par inclure beaucoup plus de païens que de Juifs ; les chrétiens, nom que reçoivent assez vite les disciples à Antioche, se séparent de plus en plus du judaïsme du point de vue des croyances et des prières même s’ils lui empruntent un grand nombre de rites (que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans la messe chrétienne, inspirée en partie des célébrations juives). En trois générations de nombreux écrits racontant notamment l’histoire de Jésus sont diffusés, collectés, et organisés sous le nom d’Évangiles, auxquels on ajoute des sermons, discours et lettres, notamment de Paul, et un récit de la première génération de disciples, les Actes des Apôtres. La petite secte juive du départ deviendra au fil des siècles la plus grande religion du monde.

5 réflexions sur “Un certain Juif, Jésus (7/12)

  1. « Sans parler évidemment des Juifs et des Musulmans qui sont en quelque sorte “ariens radicaux” puisqu’ils ne reconnaissent à Jésus que le titre de prophète, pas celui de Messie et encore moins celui de Dieu »
    pour les musulmans jesus ( isa ) est le messie et qu il ya point d autre messie a part lui
    « la première femme de Mahomet était la fille d’un évêque arien  »
    puis je connaitre vous sources a propos de ce passage ? car on peux pas nié que khadija a des liens avec le christianisme mais il s agit beaucoup plus des chrétien Nazôréens qu arien ( comme l atteste son oncle )

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