Un certain Juif, Jésus (9/10)

12apostles

Les Douze Apôtres – Synodicon

X. Que disent les Actes des Apôtres ?

Les Actes des Apôtres relatent les débuts de la communauté chrétienne et la prédication de Paul. L’auteur est généralement considéré comme un compagnon de Paul : en effet Paul évoque un “Luc, médecin bien-aimé” dans son épître aux Colossiens (4,14) et transmet les salutations à Timothée d’un Luc, “compagnon d’œuvre” dans sa lettre à Philémon (1,24) ; la pensée et la langue du livre des Actes est proche de celle de Paul (on trouve par exemple des expressions identiques, comme Jésus “juge des vivants et des morts” en Ac 10,38, expression que l’on retrouve à l’identique en 2 Tim 4)  ; le livre accorde une grande place à Paul et à ses activités et comporte de nombreux passages où un pronom personnel pluriel (“nous”) est utilisé. Le livre a été écrit à la suite de l’Evangile selon Luc, donc autour de 80, avec une marge d’erreur d’environ 10 ans. L’auteur avait connaissance de l’Evangile de Marc, rédigée une quinzaine d’années plus tôt.

Comme l’auteur est probablement compagnon de Paul, on ne s’étonnera pas que le livre des Actes aille dans le même sens que ce dernier au sujet de Jésus. On notera en particulier que dans les Actes, la titulature pétrinienne de Jésus est la même que celle que Paul évoque dans ses lettres, ce qui confirme l’idée d’une transmission de “l’apôtre des circoncis vers l’apôtre des gentils”, donc la cohésion de Paul et des autres au sujet des points essentiels de la foi.  Ainsi, dans les Actes comme chez Paul :

  • Jésus est Christ (par exemple Ac 2,36/3,6)

  • Jésus est Seigneur (Adon) (par exemple Ac 1,21/2,36)

  • Jésus est Fils de Dieu (Ac 8, 37)

Les Actes témoignent d’une foi au Christ identique à celle de Paul : à Paul qui écrit dans sa lettre aux Romains, « Quiconque appelle le nom du Seigneur est sauvé » (Rom 10,13), le livre des Actes répond en écho, par la bouche de Pierre : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » (Ac 2,21). Est-ce que le nom du Seigneur s’applique ici à Jésus ou à Dieu le Père ? De façon intéressante, André Chouraqui traduit “Adon” (donc plutôt Jésus) quand c’est Paul qui parle, mais “YHWH-Adonaï” quand c’est Pierre qui parle. De plus, comme le montre le bibliste François Dreyfus dans Jésus savait-il qu’il était Dieu  (1986), on se convertit au Seigneur Jésus comme on devait se convertir à YHWH dans l’Ancien Testament  : Actes 9,35 ; 11,21. On croit en Jésus comme on croit en Dieu : Actes 3, 16. A quoi les Actes adjoignent quelques titres : Etienne qui voit le “Fils de l’homme, debout à la droite de Dieu” (Ac 7,56) ; Pierre qui fait une prière affirmant que Jésus “connait les cœurs de tous” (Ac 1,24) et expliquant dans le Temple aux scribes et aux anciens : “Il n’y a de salut en aucun autre [que Jésus]; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés” (Ac 4,12).

Est-ce que tout cela constitue l’affirmation que Jésus est Dieu ? Non, en tout cas pas directement. On ne trouve aucune affirmation équivalente à l’hymne christologique de la  lettre aux Philippiens dans le livre des Actes. Comme chez Paul, Jésus-Christ y semble avoir des qualités divines, sans pour autant qu’on puisse en déduire une affirmation explicite comme Jésus = Dieu. La distinction entre Jésus est Dieu est comme chez Paul assez claire, comme en témoigne ces paroles attribuées à Pierre :  “Dieu était avec lui [Jésus]”, “Dieu l’a [Jésus] ressuscité” (Ac 10,38 et suivants).

XI. Ce qui est dit de Jésus dans les Évangiles

A. Que dit l’Evangile de Marc ?

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L’évangéliste Marc, icône byzantine

Suivant l’acceptation du modèle traditionnel, nous commençons par l’Evangile la plus ancienne, celle de Marc. Cela tombe bien, la question de l’identité de Jésus est au cœur de cette Evangile. En réalité, Marc donne la réponse dès le début : Commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu. Pour Marc, Jésus est Christ, donc qu’il s’agit du Messie. Il dit aussi qu’il est Fils de Dieu.

Marc veut nous amener à découvrir le mystère progressivement. Toute l’Evangile résonne de cette question. Dès les premières actions de Jésus (chasser un démon), les gens s’interrogent : “Qu’est-ce que ceci ? Une nouvelle doctrine !” (Mc 1, 7). “Comment cet homme parle-t-il ainsi ?” (Mc 2,7). Jésus continue les miracles, attirant les foules, mais refuse de dévoiler son identité : “Garde-toi de rien dire à personne”, ordonne-t-il au lépreux qu’il vient de guérir (Mc 1,44) ; “Jésus ne voulait pas qu’on le sût” (Mc, 9,30).  Seuls les démons le reconnaissent : “Je sais qui tu es: le Saint de Dieu” (1,24) (ou en version Chouraqui, le “consacré d’Elohîms”)  ; “Tu es le Fils de Dieu” (bèn Elohîms) (3,11) mais Jésus garde le mystère : “il leur recommandait très sévèrement de ne pas le faire connaître” (3,12) ; “Tais-toi” (1,25). C’est le secret messianique : Jésus ne doit pas révéler sa véritable identité avant qu’il se soit manifesté pleinement par sa crucifixion et sa résurrection.

Marc commence à dévoiler le mystère seulement au chapitre 8, lors du dialogue avec les disciples. Mais le dévoilement reste encore privé, réservé aux disciples à qui Jésus explique les Paraboles :

Jésus s’en alla, avec ses disciples, dans les villages de Césarée de Philippe, et il leur posa en chemin cette question: Qui dit-on que je suis?
Ils répondirent: Jean Baptiste; les autres, Élie, les autres, l’un des prophètes.
Et vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis? Pierre lui répondit: Tu es le Christ.
Jésus leur recommanda sévèrement de ne dire cela de lui à personne. (Mc 8, 28)

Plus loin, des indices plus clairs sont donnés à quelques disciples, toujours avec la même exigence de discrétion :

Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux;

ses vêtements devinrent resplendissants, et d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi.

(…)  Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix: Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le!

(…) Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme fût ressuscité des morts. (Mc 9,2)

C’est seulement lors de la Passion, au chapitre 14, que Jésus accepte de dire clairement qui il est. Ce qui est frappant, c’est qu’après avoir beaucoup parlé, Jésus se mure dans le silence lors de son procès. Durant tout le chapitre 15, il ne prononce que 7 mots, une plainte et une très brève réponse à Pilate. La seule véritable phrase qu’il prononce durant son procès est donc l’affirmation de son identité :

Jésus garda le silence, et ne répondit rien. Le souverain sacrificateur l’interrogea de nouveau, et lui dit: Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni?

Jésus répondit: Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. (Mc 14, 62)

La mort et la résurrection de Jésus apporte la réponse définitive. Paradoxalement, c’est un centurion romain, un païen, qui fait la première déclaration de foi post-Passion: “Vraiment, cet homme était Fils de Dieu” (Mc 15,39).

Résumons. En Marc, Jésus est qualifié de :

  • Christ ou Messie, par Marc au début de l’Evangile, par Pierre ou par Jésus lui-même à deux reprises, notamment lors de la Passion (Mc 13,22/14,62) ;

  • Rabbi ou rabbouni (Maître), par les disciples ou l’auditoire (Mc 9,5/10,51/14,45) ;

  • Fils de Dieu ou Saint de Dieu : soit directement par les démons (Mc 1,24/3,11/5,7), et Jésus accepte le titre implicitement ; soit indirectement dans une Parabole (Marc 12, 6), où il s’assimile au “fils bien-aimé” de Dieu ;

  • Seigneur (Chouraqui : Adon), par lui-même deux fois (Marc 5,19/11,13), le reste du temps par le narrateur ;

  • Prophète (Chouraqui : inspiré) (“Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie”, Mc 6,4)

  • Fils de l’homme (Mc 2,10/2,28/8,31/9,12/9,31/10,33/13,26), expression la plus courante.

Ce qui rend cette expression  de “Fils de l’homme” particulière par rapport à tout le reste de la titulature de Jésus, c’est que le terme est toujours prononcé par Jésus lui-même, jamais par ses disciples, jamais par l’auditoire ni même par le narrateur. Le seul passage où ce n’est pas Jésus qui prononce ce terme se trouve dans les Actes (7,56), où il est mis dans la bouche d’Etienne (cf. supra). Paul, notoirement, ne l’emploie jamais. Cette expression constituait donc sans doute une expression typique de Jésus pour se désigner lui-même, et les premiers chrétiens lui ont laissé. On voit mal, en effet, pourquoi l’Eglise primitive aurait inventé une expression dont elle ne se servait pas. Que voulait-il dire par là ? L’expression étant elle-même ambigüe dans l’Ancien Testament (cf. article numéro sept ), on peut penser que Jésus voulait jouer sur cette ambigüité : insister sur son humanité (il est “fils de l’homme”, donc de la race humaine) tout en laissant entendre à un auditoire Juif averti une nette allusion apocalyptique et messianique.

B. Que disent les autres synoptiques ?

Comparons maintenant Marc avec les autres synoptiques. Matthieu et Luc n’ajoutent rien à la titulature de Jésus que Marc n’évoque déjà. On retrouve donc à de multiples reprises les termes de Christ, Fils de Dieu, Maître, et l’énigmatique Fils de l’homme : soit dans la bouche des disciples ou de l’auditoire, soit dans celle des démons, soit dans celle de Jésus, ou dans celle du narrateur.  Au prophète Jean qui lui demande s’il est “celui qui doit venir”, c’est-à-dire le Messie, Jésus répond implicitement oui en mettant l’accent sur ce qu’il fait : “allez rapporter à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres” (Mt 11,5).

Qu’est-ce qui différencie Matthieu et Luc de Marc, à propos de la titulature de Jésus ? D’abord, on l’avait dit, la discrétion de Jésus est clairement moins marquée si bien qu’on ne peut plus parler de secret messianique. Dans Luc par exemple, Jésus se dévoile bien plus tôt, dès le chapitre 4 qui est sa première manifestation publique. Dans ce passage, on trouve Jésus faisant la lecture dans la synagogue d’une parole d’Isaïe au chapitre 61, qui fait directement référence au Messie : “L’esprit du Seigneur, l’Eternel, est sur moi, Car l’Eternel m’a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux”. Jésus lit, puis referme le livre en déclarant que cette parole s’accomplit aujourd’hui. Naturellement, “ils furent tous remplis de colère dans la synagogue lorsqu’ils entendirent ces choses” (Luc 4,28).

Autre point de différence : par rapport à Marc, les enseignements  et discours de Jésus sont plus nombreux dans Luc et surtout dans Matthieu. Or, dans ces enseignements Jésus parle souvent de Dieu en disant “mon” Père de son point de vue, ou “votre” Père lorsqu’il s’adresse à la foule ou à ses disciples. On le voit dès le chapitre 2 de Luc, avec l’épisode de la disparition de Jésus a 12 ans : “Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ?” On trouve régulièrement la même en Matthieu. Par exemple en Matthieu 26,53 : “Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ?” Et, à l’adresse de la foule :  “Un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux” (23,9). Si l’expression “mon Père” ne se trouve nulle part en Marc, on y trouve par contre le terme Abba (Mc 14,36) lorsque Jésus prie sur le mont des Oliviers. Ce terme désigne affectueusement son père biologique, on pourrait traduire “papa chéri”.  Or, comme l’explique John Paul Meier (voir par exemple la page 896 du tome II), Abba ne se trouve nulle part dans la tradition liturgique juive préchrétienne pour s’adresser à Dieu : Jésus est le seul à l’employer. Le critère de discontinuité est opérant : Jésus se positionne par rapport à Dieu d’une façon qu’on ne trouve nulle part dans la tradition juive antérieure.  Le fait même d’appeler Dieu “Père” est typique de Jésus et deviendra une marque de fabrique des chrétiens par rapport aux Juifs. Y ajouter un pronom possessif (“mon Père”) et un terme affectueux (Abba) distingue Jésus de toute la tradition juive qui le précède. Cela nous donne une indication du plan sur lequel Jésus entend se placer : d’une part, il utilise pour Dieu un terme extrêmement affectueux que les Juifs emploient pour leur père biologique, jamais pour Dieu avec qui on ne saurait afficher une telle proximité ; d’autre part, il se place “du côté de Dieu” en séparant la façon dont les disciples doivent appeler Dieu (“votre Père”) et la façon dont lui l’appelle (“mon Père”, “Abba”) alors qu’il aurait pu se placer du côté des disciples en disant par exemple : “Soyons donc parfaits comme notre Père céleste est parfait” (cf. Mt 5,45).

C. Un mot sur Jean

Je ne dirais pas grand-chose à partir de Jean, ce qui est paradoxal. En effet, Jean apporte, lui, des réponses claires et nettes aux questions que je pose depuis le début de cette série. Jésus s’est-il considéré comme égal à Dieu ? Oui, selon Jean (10,30). S’est-il montré à égalité avec Dieu dans ses œuvres  ? Oui, selon Jean (5,19).  Mais comme on l’a dit à plusieurs reprises au cours de cette série commencée il y a plus d’un an, Jean est à part, car c’est le plus théologique, donc le plus interprété des Evangiles. Naturellement, tous les Evangiles sont en soi des interprétations de la vie de Jésus. Il ne faut pas être caricatural en disant quelque chose comme “synoptiques = histoire” et “Jean = théologie”. D’autant plus que tout en étant très théologique, Jean est aussi très historique, comme on l’a déjà vu. Il n’en demeure pas moins que de tous  les Evangiles, Jean est le plus marqué par l’interprétation chrétienne. Si l’on veut retrouver la foi primitive (ce que nous essayons de faire), utiliser Jean est difficile, pour ne pas dire impossible. A part quelques informations culturelles, des dates et des lieux (certes souvent fiables et précieuses), tout ce  que nous obtiendront c’est  un témoignage sérieux sur la foi en Jésus-Christ telle qu’était partagée par une communauté judéo-chrétienne de la fin du premier siècle (ou du début du second).  C’est déjà bien, mais ce n’est plus une foi primitive : c’est une foi déjà élaborée. Cela ne nous dit pas grand chose sur le contenu de la foi juste après la mort de Jésus, comme on en trouve dans les lettres de Paul. C’est la raison pour laquelle les biblistes qui étudient le Jésus historique se concentrent sur les synoptiques et la littérature paulinienne, au moins pour les questions concernant l’identité de Jésus.

Conclusion : les titres de Jésus dans le Nouveau Testament

A. Résumé de la titulature de Jésus

Voici la position raisonnable que l’on peut retenir de cette analyse :

  • Le terme Seigneur est le plus fréquent, il apparaît plus de 600 fois dans le Nouveau Testament. En grec, il s’agit du terme Kurios. André Chouraqui, on l’a vu, utilise le mot “Adon”, qui signifie Seigneur au sens de Maitre, et  non pas Dieu. Ce terme est presque toujours placé dans la bouche de l’auditoire de Jésus (foule, disciples), mais Jésus accepte le terme (cf. par exemple Lc 5,8 ou 10,40) et  se désigne en quelques passages lui-même ainsi, généralement de façon indirecte, via des Paraboles (Mt 25,37), des enseignements (Luc 6,46) ou des demandes à ses disciples (Mc 11,3/Lc 19,34…) ;

  • Le titre de Christ est rattaché à Jésus à de nombreuses reprises, dans toutes les Evangiles et évidemment la littérature paulinienne. C’est le second plus fréquent :  environ 500 occurrences. Il n’est pas placé explicitement dans la bouche de Jésus à l’exception des passages de la Passion où il le revendique clairement ; le reste du temps, ce sont d’autres personnages qui appellent Jésus “Christ”. Mais une fois de plus, Jésus accepte implicitement le terme, notamment lors de la confession de foi de Pierre (Mc 8,28/Mt 16,20/Lc 9,20), ou lors de paroles prophétiques (Mt 24,5/Lc 24,26/), ou d’enseignements moraux (Mc 9,41 par exemple) ;

  • Le titre qui remonte avec la plus grande probabilité à Jésus est celui de “fils de l’homme”. Jésus est le seul à l’utiliser directement et à une exception près aucun autre auteur du Nouveau Testament ne n’emploie.  C’est d’ailleurs un titre très rare dans l’Ancien Testament. Jésus insiste par là sur son humanité et sa proximité avec les pauvres dans l’optique du Royaume,  sans qu’on puisse exclure une référence plus subtile à une dimension messianique voire apocalyptique ;

  • Les autres titres qui rattachent Jésus à son humanité sont ceux de maître ou rabbi, de prophète, et de Fils de Dieu (70 occurrences). Ces titres sont plus indirects car, à l’exception de la Passion, Jésus ne prononce jamais dans les Evangiles des phrases explicites et directes comme “Je suis le Fils de Dieu”. En revanche, une fois encore il accepte ces titres implicitement tout en ordonnant la discrétion lorsque ce sont les démons ou les disciples qui le lui donnent.  Le titre “Fils de Dieu” a-t-il une connotation divine ?  Les arguments historiques suggèrent plutôt que non : comme on l’a vu précédemment, l’expression “Fils de de Dieu” désigne dans la littérature juive toute personne ayant une relation spéciale à Dieu.  Ainsi, Jésus affirme que tous les “artisans de paix seront appelés Fils de Dieu” (Mt 5,9). Identiquement, Paul affirme que « tous vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ » (Ga 3,26), ce qui est parfaitement conforme à la tradition juive. D’un autre côté, quelques passages donnent, concernant Jésus, une résonnance plus grande à ce titre, dans le sens où il y a des fils de Dieu et un Fils (tout court) de nature différente : en Marc, on a la confession de foi du centurion déjà évoquée, ou en Matthieu, la confession des disciples après la pêche miraculeuse : Vraiment, tu es le Fils de Dieu” (Mt 14,22). Benoît XVI insiste en tous cas sur la distinction entre l’expression « Fils de Dieu » et le terme « Fils » dans la bouche de Jésus.

Pour résumer Jésus a explicitement revendiqué le titre de “fils de l’homme” et implicitement accepté les titres de Christ, Fils de Dieu, prophète, rabbi, et Seigneur/maître. Cela est parfaitement conforme à la foi de Paul (donc de l’Eglise primitive), qui reprendra tous ces termes dans sa prédication, sauf “Fils de l’homme”.

B. Jésus et la foi chrétienne

De toute évidence, la foi au Christ (et donc la personne du Christ) présentée tant dans les Epitres que dans les synoptiques est affirmée comme quelque chose d’essentiel, et Jésus n’est pas considéré comme un homme normal. Il semble même être très différent que ce qu’on pouvait attendre du Messie. On l’a vu avec Paul, mais les évangiles semblent également mettre Jésus “à part”. La confession de foi de Pierre (considérée avec quelques précautions comme évènement historique par Meier) est un passage typique car lorsque Jésus demande à ses disciples “que dit-on de lui”, comme pour s’enquérir de savoir s’il est bien compris, les synoptiques s’accordent tous pour répondre que Jésus est l’un des prophètes : soit Jean le Baptiste, soit Elise, soit un autre (Matthieu affirme que quelques-uns pensent qu’il serait Jérémie). Cela illustre très bien la forte attente messianique dans la Palestine du premier siècle, et la façon dont Jésus était majoritairement perçu par le peuple d’Israël. Pour autant, les évangélistes n’en restent pas là et veulent montrer que Jésus est davantage que cela, et que, d’une certaine façon, la foule se trompe. Jésus n’est pas seulement un des prophètes. D’où la confession de foi de Pierre.

Cette confession, notons-le, n’affirme pas que Jésus est Dieu : dans Marc, Pierre affirme que Jésus est le Messie (Mc 8,29), alors que selon Luc, il est “le Messie de Dieu” (Luc 9,20), à quoi Matthieu ajoute “le Fils du Dieu vivant” (Mt 16,16). La scène est racontée très différemment en Jean, dans un contexte théologique qui lui est propre, où Jésus est qualifié de “Saint de Dieu” (Jn 6,29). Aucun de ces termes ne fait explicitement référence à Dieu dans le sens de la doctrine chrétienne contemporaine.  A aucun endroit dans les Evangiles Jésus n’est attaché à un titre divin comme “El”, “YHWH-Adonaï”, “Elohim”, etc. De tous les titres attachés à Jésus de Nazareth, seul le terme Seigneur peut s’appliquer à Dieu en tant qu’il est en Français une traduction d’Adonaï, mais comme ce terme peut aussi désigner un humain, il a un double sens. Le plus probable pour Jésus est celui de Maître (en hébreu Adon) et non pas de Dieu (Adonaï). Jésus n’est pas appelé Dieu dans les synoptiques, et il n’est pas présenté comme tel, en tout cas pas explicitement. Comme le fait remarquer Benoit XVI, l’évolution de la confession de foi de Marc à Jean donne une idée de l’évolution de la foi post-pascale : Jésus est d’abord le “Messie” (une confession de foi juive typique) puis “le Fils de Dieu” puis “le Saint de Dieu”. Notons que Jésus ne refuse cette confession à aucun moment, mais, fidèle à la logique du secret messianique, interdit (pour l’instant) qu’on la répande publiquement.

C. Conclusion : maintenir la tension

Comment conclure  sur l’identité de Jésus en paroles avec tant de données différentes voire contradictoires ? D’un côté, certains croient trouver tout le credo moderne dans le Nouveau Testament par une lecture naïve de Jean ou des lettres pauliniennes les plus évocatrices, considérées hâtivement (et faussement) comme de la main même de Paul. Mais la plupart des historiens modernes suivent le chemin inverse, en voulant faire disparaître de chez Paul ou des Evangiles tout ce qui se rapproche de trop près du credo nicéen. On l’a déjà dit, mais on peut le répéter : il est évident que Paul comme les évangélistes ne pouvaient utiliser que le vocabulaire de leur temps et de leur culture pour évoquer Jésus, et qu’on ne trouvera pas les termes sophistiqués que les Pères mettront plus tard dans le credo, au fil du développement de la réflexion théologique. D’autre part, à moins de tordre exagérément les données bibliques ou d’adopter une crédulité naïve sur l’historicité des textes, on ne trouve pas la doctrine de la préexistence chez Paul (alors qu’elle constitue le cœur de la foi chrétienne), où Jésus serait affirmé comme homoousios (consubstantiel) à Dieu. En même temps, Paul comme les Evangélistes ne ramènent pas Jésus à un “simple” prophète comme Moïse ou Elie. Il faut mettre de côté (c’est-à-dire considérer systématiquement comme des ajouts récents) un grand nombre de paroles pauliniennes et un petit nombre de paroles évangéliques pour ramener la foi primitive à une foi juive messianique traditionnelle, où Jésus est quelque chose comme un “prophète de plus”.

Alors que dire ? La tension entre un Jésus de Nazareth prophète eschatologique annonçant le Royaume et un Jésus-Christ objet central de la foi en YWHW-Adonaï existe en filigrane, mais en permanence, dans le Nouveau Testament. Cette tension est biblique, elle est celle de la foi balbutiante, à la fois affirmée avec force (évangélisation) et aussitôt contredite (schismes, conflits et hérésies). Il est tentant de se débarrasser de cette tension, je me refuse à le faire. Peut être parce que cela dépasse mes compétences, mais fondamentalement parce que je crois qu’elle est inhérente à une lecture sereine du Nouveau Testament et qu’il m’apparaît trop facile de s’en débarrasser en sautant sur tout ce qui paraît contradictoire (et ne l’est pas forcément). D’une part, laisser cette tension en l’état laisse une part de mystère, d’interrogations et donc de recherche qui me semble correspondre tout à fait à ce que Jésus lui-même voulait produire comme effet, et dont les Evangiles se font l’écho : qu’on songe à sa  discrétion, à sa façon de parler en Paraboles ou de répondre toujours indirectement aux questions qu’on lui pose. D’autre part, vouloir absolument et systématiquement résoudre cette tension risque de faire injure à l’univers spirituel et à la culture du monde palestinien du premier siècle, qui n’est pas le monde logico-scientifique de la recherche historique occidentale du XX et du XXIème siècle.

Si j’essaye de formaliser schématiquement cela, du point de vue méthodologique :

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Selon l’interprétation des passages clés (littéralement ou symboliquement, d’un point de vue eschatologique ou d’un point de vue factuel, selon le sens que l’on donne aux mots hébreux et grecs, etc.), on peut faire basculer le curseur vers un point ou vers un autre, jusqu’à un certain degré. Dans le schéma ci-dessus, plus la couleur est vert clair, plus la thèse est historiquement défendable. Certains schémas trop radicaux sont indéfendables, mais des biblistes rigoureux ont pu avoir des points de vue variés sur le sujet. Les compromis minimalistes font consensus (par exemple ce que nous avons résumé de Jésus dans l’article numéro sept), jusqu’au point où les divergences commencent.

***

Dans le Nouveau Testament, de toutes les tensions, la plus éclatante est l’évènement de la mort de Jésus. Si Jésus n’a pas choqué, pourquoi a-t-il été crucifié ? Et qu’a-t-il donc fait pour choquer ? Pour aller plus loin, il nous faut donc ajouter aux logia de Jésus ses actions, car elles témoignent également de son identité telle qu’elle a été comprise par les disciples et les apôtres. Nous étudierons en particulier le climax de la résurrection : que nous apprend cet évènement sur la foi primitive et l’identité de Jésus ?

2 réflexions sur “Un certain Juif, Jésus (9/10)

  1. Passionnant… même après avoir lu les 3 premiers tomes de Meier. Mais quid de la résurrection ? Quand paraîtra votre dixième analyse ?

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