L’art des limites (2/3)

1. Le problème hédoniste

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Jérôme Bosch, Le jardin des délices, 1504.

L’hédoniste saisit une chose fondamentale : nous sommes des êtres sensibles, plongés tout entier dans un monde sensible. Le premier mouvement de l’homme, encore nourrisson, n’est pas de s’apitoyer sur sa mort future : il est de saisir des plaisirs sensibles, à commencer par le goût du lait tété au sein maternel. Goût, odorat et toucher : trois de nos cinq sens sont immédiatement activés à la naissance. Par la suite, nous nous enrichirons d’une multitude innombrable de sensations et de saveurs : parfum délicat d’un bon vin ou d’un fromage de caractère, excitation ressentie pendant un film spectaculaire ou à la lecture d’un roman à suspense, plaisir sexuel et confort du lit douillet, montée d’adrénaline en faisant du sport, satisfaction de l’effort accompli, émotion d’une chanson-souvenir, sensation de plénitude après une bonne sieste ou en fumant une cigarette sous un ciel étoilé, … le monde est rempli de plaisirs et qui pourrait reprocher à l’hédoniste de vouloir s’en saisir ? Le problème est ailleurs. Ce désir est sain, et il est même évident, au sens le plus physique du terme, car notre existence ne se conçoit concrètement qu’à travers un ensemble de sensations : vivre, c’est d’abord toucher, parler, manger, dormir, voir, entendre, sentir. C’est d’abord utiliser nos sens. Mais n’est-ce que cela ?

Le problème hédoniste se pose dès l’instant où la recherche des plaisirs devient une fuite en avant qui masque la peur de la mort précédemment évoquée. Le désir du plaisir est naturel ; mais tout plaisir n’est pas légitime. Que l’on songe, pour commencer, à un homme qui serait gai, gourmand, braillard et même un peu aviné à l’enterrement de sa mère : le problème ne serait pas ici de prendre quelque plaisirs de bouche et de langue, mais de les prendre à contre-temps. Un tel plaisir paraît illégitime parce qu’il est pris alors que le moment n’est pas venu. Il existe des plaisirs avides et égoïstes, tel celui de changer de téléphone ou de garde-robe tous les six mois, et que la planète aille au Diable. Il existe encore des plaisirs intrinsèquement mauvais, comme ceux qui s’appuient sur la domination d’autrui par le sexe, le pouvoir ou l’argent. Nul besoin d’ailleurs de faire de la philosophie morale pour le savoir : notre corps –ou à défaut, un ami plus sage que nous–  sait bien nous dire quand un plaisir devient un excès, lorsque bien manger se transforme en obésité morbide, lorsque bien boire se transforme en alcoolisme, lorsque faire l’amour devient débauche ou addiction à la pornographie, lorsque bien parler devient brailleries et médisances, lorsqu’écouter devient espionner ou qu’au lieu de regarder, nous reluquons.

Comment pouvons-nous donc distinguer un plaisir légitime d’un plaisir qui ne l’est pas ? Il faut en revenir à la formule hédoniste : carpe diem. Ces mots sont issus d’un poème d’Horace :

Que Jupiter t’accorde plusieurs hivers, ou que celui-ci soit le dernier, qui heurte maintenant la mer Tyrrhénienne contre les rochers immuables, sois sage, filtre tes vins et mesure tes longues espérances à la brièveté de la vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain.

Le temps jaloux s’enfuit…La référence à la mort est claire. Pourtant, le propos ne sonne pas comme une invitation à la débauche, et conseille même la prudence. Carpe diem signifie littéralement “cueille le jour présent”. Une fleur est fragile, elle va mourir, on la cueille avec d’autant plus de délicatesse. On ne s’en empare pas avec brutalité : elle ne résisterait pas à la maladresse de nos mains avides. D’autre part, ce n’est pas nous qui avons créé la fleur. Avant de la cueillir,  et pour mieux la recevoir, il faut s’émouvoir de sa beauté, s’enivrer de son parfum, bref, s’émerveiller de ce que nous n’avons pas fait.

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Dahlia

Recevoir le plaisir comme un don : là est la différence fondamentale entre un hédonisme morbide et un épicurisme d’esthète. On peut s’empiffrer comme un porc à son auge, sans se soucier d’où vient la nourriture, ou rendre grâce pour le fermier qui a planté le choux, le pêcheur qui tiré la carpe farcie, et la cuisinière qui les a marié avec délice. Le philosophe Bertrand Souchard note que le verbe latin sapere (goûter) a donné sapientia : la sagesse. Se nourrir est autant un acte physique que métaphysique. L’amour de la sagesse, étymologiquement la philosophie, c’est goûter les meilleures choses.

L’homme prépare sa nourriture. L’animal la mange telle qu’elle se donne dans la nature. L’homme cuit ses aliments. Et s’il les mange crus comme les animaux il les assaisonne et les prépare. Il y a un temps avant le repas de préparatifs des aliments et du cadre dans lequel on mange. Et le repas revient régulièrement pour suspendre le temps et les activités. Manger c’est prendre le temps de se reposer. La vie se rythme de moments, où la fuite en avant de la vie semble s’arrêter. Prendre le temps de s’asseoir et de s’installer à la table, c’est poser une stabilité dans un flux qui nous emporte. Par la préparation et le repos du repas, la nourriture humaine semble vouloir ralentir la dégradation du temps. L’homme se refuse tellement à ne voir dans la nutrition qu’un processus biologique, qu’il en fait un acte esthétique. Il met en scène son désir. Manger ce n’est pas simplement rassasier un besoin en attendant l’activité mécanique de la digestion. Manger c’est un plaisir et un loisir, un moment de gaieté, dans la lourdeur des jours.

On peut dire “Fuck la France” ou “Nique ta mère” ou encore familles je vous hais mais les mots même qu’on utilise pour le dire nous ont été appris par notre mère, et à travers elle, par ce pays et par sa langue. Quoi qu’on fasse, nous restons des animaux sociaux, des êtres dépendants. On peut encore vivre la sexualité comme la recherche effrénée d’un plaisir technique et automatique, mais quel besoin pour cela d’une belle ? s’interroge Hadjadj dans La profondeur des sexes (2009) :

Qu’on nous propose un festin à manger seul et sans penser à rien, cette abondance de vivres serait aussi tuante que le supplice de Tantale. A cette règle, le désir sexuel ne déroge point. Il aspire lui-même à ce qui sans sortir du sensible transcende la sensation. Qu’on nous offre sur un plateau le coït tel que défini par Marc-Aurèle, à savoir une « friction de l’intestin et une émission de morve accompagnée d’une convulsion », et nous serions assez refroidis. Quel besoin pour cela d’une belle ? Sa beauté comme sa féminité ne sont pas nécessaires à un plaisir strictement sensible. Un bon boyau de bœuf serait amplement suffisant.

A travers ces exemples, on sent bien la différence entre celui qui reçoit le plaisir et sait en apprécier chaque fois la juste valeur, et l’enfant gâté qui consomme le monde comme autant de jouets qu’il jettera une fois rassasié. Comment recevoir le plaisir comme un don ? Comment éviter de se servir du plaisir au lieu d’en être un amoureux ravi ?

Il faut d’abord prendre conscience que tout plaisir a une origine, il a une source. Ce corps dont je jouis, je ne l’ai pas fait. Ai-je fabriqué la plante que je consomme ? Ai-je conçu la femme que je pénètre ? Rendre au plaisir sa juste place commence par considérer son passé, ne pas le couper du présent. Je suis, pensait Descartes, mais j’aurais pu tout aussi bien ne pas être. Il eut suffit d’un rien, que Mme Gâtineau éternuât un peu fort au moment de la conception, qu’un autre eût le dessus entre les quatre cent millions de spermatozoïdes lâchés par M. Gâtineau dans cet hôtel de Galoche-sur-Mérou, ou que la pluie ne tombât point à 15h43 le 13 juillet 1946 et que Maurice Gâtinau ne rencontrât pas Geneviève Salandrai dans l’épicerie « Saveurs du monde » où ils avaient trouvé refuge contre l’averse, pour que je ne vîns jamais au monde. Et voici pourtant que j’existe, là, avec mon corps. Merveille ! La plante poussait pour moi bien avant que je ne songe à elle, et ma femme avait déjà une histoire. Merveille ! Le passé n’est plus, certes, mais le temps présent des choses passées, lui, peut encore, remarque Saint Augustin. Un artisan a conçu le meuble sur lequel je m’assoie, et si c’est une machine, eh bien, la machine est encore le produit du travail humain. Qui saura rendre grâce à l’artisan du meuble ? Qui remerciera l’Artisan du monde ? Tout commence par un désaisissement : ce dont je goûte, je ne l’ai pas fait.

Du reste, cette manière d’apprécier le passé des choses et des êtres est encore la meilleure façon d’en augmenter le plaisir perçu. Fabrice Hadjadj le montre clairement :

Je ne peux vraiment cueillir le jour que si j’assume une histoire et que je conserve une espérance. Ce paysage devant moi, par exemple, avec ses pins, sa rivière, son pont du XVème siècle, je le goûte bien davantage si je le sais imprégné de toute l’aventure de la terre de France et de Provence, sillonné par nos ancêtres et par nos contemporains, tremblant encore de la promenade que tout à l’heure je fis avec ma fille Esther. Et je le goûte encore plus si, me projetant dans l’avenir, j’en perçois la force et la fragilité, l’essence offerte aux incendies, d’un part, mais aussi cette espèce d’avant-goût d’un pays nouveau et éternel qui affleure dans sa beauté. Pareillement pour une femme : l’étreinte est plus forte si elle est vécue dans le couronnement d’une histoire commune, entrelaçant les destins, mais aussi dans l’accueil de ce que l’avenir réserve encore d’épreuves et de joies où tenir l’un comme l’autre. Anticiper la mort ne rend pas l’étreinte moins profonde. Cette heure est plus précieuse d’apparaître plus rare, comme arrachée au néant : le corps que je touche devient comme un éclair palpable, d’autant plus éclatant qu’il est sur le point de disparaître. Mais plus fort encore est d’anticiper, non seulement la mort, mais aussi la résurrection : le corps que je touche, promis à la gloire, me donne déjà, en espérance, de caresser l’éternel, d’effleurer la gloire de Dieu. Un ménage qui croit en la résurrection de la chair connaît des jouissances que n’imagine pas le libertin.

Pourquoi d’ailleurs visiterions-nous des galeries d’arts ou des églises romanes du Xème siècle accompagnés de guides, si nous pouvions de nous-mêmes en saisir l’ineffable beauté ? Il nous faut quelqu’un pour nous expliquer l’histoire et la technique de l’œuvre que nous avons sous les yeux. Là, nous en mesurons bien davantage la beauté, la finesse, la perfection ; et notre plaisir s’accroît. Le conférencier nous relie au passé des choses et des êtres. Passé, présent et futur : ces trois dimensions du temps doivent s’unir pour goûter véritablement le carpe diem du poète. Sans passé, je ne suis qu’un porc à son auge, qui s’empiffre de glands sans se soucier d’où ils viennent. Mais sans futur, je risque de devenir désabusé, peut être cynique, comme le poète perse Omar Khayyam :

Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre,

Seul sans ami, sans camarade et sans femme ;

Surtout, ne dévoile ce secret à personne :

Les tulipes fanées ne refleurissent jamais.

Hadjadj l’évoquait plus haut : la mémoire des choses passées est importante, mais on vit encore plus le carpe diem si on y ajoute l’espérance des choses futures, c’est-à-dire la conscience de leur fragilité, puisque toutes les choses futures vont mourir. Ce n’est pas une angoisse morbide de la mort, mais une authentique perception de ce que les choses et les êtres sont éphémères, et de ce que leur fragilité nous engage. Si j’anesthésie en moi la conscience de la mort de toutes choses, je suis incapable de comprendre réellement la beauté de toute chose. Ce qui est périssable est fragile, et ce qui est fragile est, au fond, unique. Quelle valeur auraient les Tournesols si Van Gogh en avait peint des milliers strictement identiques ? Le défenseur d’une espèce en voie de disparition ou d’un paysage protégé, le restaurateur des meubles anciens, la mère de l’enfant handicapé… tous savent de quoi je parle.

***

Mémoire du passé, conscience du présent, espérance du futur : là se trouvent les trois clés d’un véritable hédonisme, qui ne serait pas dérobade contre l’angoisse de mourir. S’il ne mesure pas la beauté d’être, s’il ne s’émerveille pas, en un mot, le carpe diem ne résistera pas à la frénésie de la carte bancaire… ou mènera au suicide.

Notre présence au présent ne peut être parfaite que dans la confiance, dans l’abandon à une providence. Le jour ne se cueille dans tout son parfum et sa lumière que lorsqu’il s’inscrit dans le mémorial de la promesse faite à nos pères et dans l’espérance du salut. Ce mémorial et cette espérance lui confèrent sens et poids. Autrement, que se passe-t-il ? On vit comme un automate. On n’est plus dans un temps humain. Je jouis de frictionner mes muqueuses à d’autres muqueuses, sans m’inquiéter du poids de l’histoire ni de la menace de la mort. Mais bientôt, malgré mon effet de débilitation, l’angoisse me rattrape. Je la découvre même plus forte dans le plaisir que dans la peine. Plus je me réjouis de la présence de celle que j’aime, plus aussi j’ai peur d’en être privé (ce qui n’est pas le cas si je ne m’en réjouis pas). A mesure que mon bonheur grandit, à mesure aussi grandit le malheur de la perdre. Et cette angoisse a tôt fait de dévorer toute joie : je repousserai cela même que je désire, je renoncerai à m’attacher afin de m’éviter le trouble déjà présent et la détresse à venir de l’irrémédiable séparation. Le Carpe Diem ne résiste pas au Memento mori. A moins qu’il ne s’ouvre à l’espérance. Car l’espérance authentique n’est pas dérobade vers un au-delà fumeux. Elle est la condition même de l’accueil du présent. (…) Dès qu’on essaie de séparer le présent du passé et de l’avenir, dès que l’on cueille la fleur en l’arrachant à sa tige comme à l’espérance de son fruit, il ne reste qu’un jour terne et desséché, qui se compense péniblement par les néons des étalages. Fabrice Hadjadj

2. Le problème cynique

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Georges Frédéric Watts, Hope, 1883.

Le cynique a lui aussi compris une chose fondamentale : il est petit. Il n’est rien. Tout ce qu’il fera est vain, puisque tout va à la mort. Les plus grandes réalisations humaines ne modifieront pas la course des étoiles et le mouvement des planètes. A quoi bon, puisque tout passe, même le plaisir ? Remercions le cynique de cette lucidité première, car elle touche au sentiment de finitude qui est le mouvement le plus saisissant de l’âme humaine. Mais comme l’hédoniste ne saurait en rester à une sensibilité première, le cynique ne saurait en rester au constat amer de sa propre vacuité. Car si tout est vain, pourquoi donc suis-je au monde ? pourquoi suis-je là puisque j’aurais pu ne pas être ? En fait, le cynique n’est pas un réaliste : c’est un optimiste. Un optimisme indécrottable, même, d’après Hadjadj.

Je dis indécrottable, parce que c’est un optimisme crotté. Ils se figuraient pouvoir avancer, aériens, sur des parterres de fleurs et voilà qu’ils ripent sur la bouge. Leur pessimiste procède d’un optimiste déçu et amer. Ils n’en veulent à la vie que de s’en être fait une représentation trop bonne. (…) Nous nous attendions à une charmante promenade de santé, de là cette tentation qui nous étreint de gémir qu’il y a tromperie sur la marchandise, de renoncer dès la première station et de nous balancer dans le fossé. Mais il faut continuer dans l’espérance, comme la femme qui est dans les douleurs de l’enfantement. Elle hurle, elle enrage contre ce qui doit faire sa joie. Car c’est la joie à venir qui la déchire si violemment.

Le cynique est celui qui croyait qu’être libre, c’est être totalement indépendant, n’avoir ni contrainte ni obligation. Las ! poursuit le philosophe. La vie est tissue d’obligations, de contraintes et de dépendances : aurais-je tous les logiciels de rêve, je dépends encore de l’air pour respirer, j’ai un corps à nourrir, une facture d’électricité à payer, et si l’ordinateur tombe en panne ? C’est embêtant. Pour me débarrasser de ces misères, je n’ai d’autre issue que de me suicider.

L’hédonisme vorace estimait que, s’il n’a pas tout, tout de suite, il ne peut pas être heureux ; le cynique, quant à lui, croit que puisqu’il est déterminé (à mourir, notoirement), il n’est pas libre. Or, qui suis-je ? Je suis effectivement un gros tas de molécules qui va à la mort. Je suis en effet un produit de ma culture et de mon époque, de ma socialisation, pour parler comme les sociologues. Et après ? Le cynique se fait une idée trop abstraite, trop aérienne de la liberté. Il se figure que tout devrait pouvoir en être autrement pour que je sois vraiment libre. Mais suis-je  moins libre parce que je n’ai pas choisi la loi de la gravitation, le poids des atomes ou les caractéristiques de mes gènes ? Instinctivement, on sent que le prétendre est absurde : la loi de la gravitation s’impose à moi comme à tous les autres : ce n’est pas une loi que je puisse violer. On n’obéit pas aux lois de la nature comme on obéit au code de la route : le terme « obéir » est impropre car les lois de la nature sont en réalité des modèles décrivant la façon dont les phénomènes naturels influencent mes actions, le cadre dans lequel s’exerce ma volonté. On ne peut pas violer une loi de la nature : si on le fait, cela signifie que la loi est fausse (le cadre conceptuel, autrement dit le modèle, décrivait mal la réalité) et on la change. Dire que je ne suis pas libre parce que je ne peux pas agir sur ce cadre est une mauvaise conception de la liberté, une conception idéaliste, réifiée, selon laquelle la liberté est un pur concept, quelque chose d’immatériel qui s’exercerait dans un cadre indéterminé. Si chacun pouvait « choisir » la vitesse de la lumière, cela signifierait qu’il n’y a pas de vitesse de la lumière, donc pas de cadre dans lequel j’exerce ma volonté, qui permette de lui donner une réalité tangible. Le concept de volonté aurait-il encore un sens ?

Le cynique n’est pas réaliste, il est idéaliste. Mais nous sommes incarnés. Et c’est cela que le cynique doit percevoir. Incarnés dans un corps, dans un esprit, dans un monde. De toute évidence, choisir son identité ne peut pas être une délibération rationnelle et désincarnée de la volonté, puisque la volonté s’exerce à travers quelque chose de concret : moi ! Le libre arbitre ne peut pas être l’absence de déterminisme. Nous vivons dans un Univers que nos scientifiques décrivent par des « lois ». Notre volonté s’incarne dans un corps, avec ses limites particulières. Et je n’ai même pas parlé de l’inconscient ! Voici le retour du sentiment de finitude. Cela nous empêche-t-il d’exercer notre volonté ? Non. Il ne s’agit pas de la diriger contre les déterminismes, mais avec eux. Les connaître, les reconnaître, les comprendre, les assumer, les rediriger. Et ce n’est pas un vain combat ! Les philosophes qui ont mis en évidence de lourds déterminismes (comme Pierre Bourdieu) ont souvent rappelé cette maxime de  Spinoza : avoir conscience de ses déterminismes est la meilleure façon d’être libre. Alexandre Lacroix l’a résumé d’une façon que je trouve très juste :

Si vous n’êtes pas prévisible pour les autres mais que vous l’êtes pour vous-même, vous êtes libre.

Il y a là une sorte de mystère qu’il n’est guère possible d’écrire avec la logique des philosophes. Nous sommes à la fois très déterminés et très libres, parce qu’aucune de nos actions et aucun de nos choix n’a eu de sens prédéfini. Sartre aussi exprimait cela par son célèbre aphorisme : « jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande ». La formule est choquante, excessive sans doute, mais exprime quelque chose de sensé : même physiquement esclave, il nous reste le choix. Qui est le plus libre, le tyran esclave de ses innombrables désirs ou le Juif qui va à l’abattoir sans avoir été corrompu ?

Nous sommes beaucoup plus libres et déterminés qu’on ne le pense. Plus déterminés parce que toute la geste humaine et cosmique pèse sur nous ; plus libres, par ce que chacun de nous, à travers sa vie et sa mort, doit donner à toute cette geste une issue ultime, pour le meilleur et pour le pire.  Fabrice Hadjadj

Nous sommes au monde, et nous sommes libres. Voilà tout le paradoxe. Ce paradoxe a mu des générations et des générations de génie, tous les empires et toutes les civilisations, de Socrate à Goethe, d’Aristote à Kant, d’Euclide à Léonard de Vinci, d’Alexandre le Grand à Churchill, de Newton à Einstein, de César à Reagan en passant par Mozart, Luther, Charlemagne, Voltaire, Marx, Pascal, Thomas d’Aquin, Mandela, Kasparov, Jeanne d’Arc, Rabelais, Dostoïevski… Rendre grâce, et avancer.

Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. Pascal

Une réflexion sur “L’art des limites (2/3)

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