Le libre échange ne comporte-t-il que des avantages ?

Ceci est la version adaptée d’une correction de dissertation de niveau terminale. Elle a forcément un aspect scolaire…

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« Une entreprise n’investit pas avec de l’argent qu’on peut lui retirer à tout moment »

Joseph Stiglitz en 2002.

Le libre échange, c’est l’absence de barrières douanières entre différents pays participant à la mondialisation, qu’elles soit quantitatives (quotas), tarifaires (droits de douanes) ou inversées (subventions à l’exportation). L’expression a un double sens, car elle désigne à la fois un fait (la forte progression des échanges de biens, de services et de capitaux à l’échelle mondiale à partir de la fin de la seconde guerre mondiale) et une théorie politico-économique visant à démontrer les bienfaits de ces échanges et l’intérêt de supprimer les mesures protectionnistes de toutes natures. Se demander si le libre échange ne comporte que des avantages revient à se demander à quelles conditions un pays peut profiter des échanges internationaux de biens, de services et de capitaux. En nous centrant sur la période qui va de l’après-guerre à aujourd’hui (durant laquelle la progression des échanges a été d’un facteur 20), nous répondrons à cette question en montrant : que de nombreux arguments tant théoriques qu’empiriques soutiennent les bénéfices du libre-échange pour une nation (première partie) ; que le choix du libre-échange expose cependant à des risques significatifs (seconde partie) ; que les bénéfices sont supérieurs aux risques si certaines conditions sont remplies (troisième et dernière partie).

I. De nombreux arguments soutiennent les bienfaits potentiels du libre-échange

a. Arguments théoriques

Pendant longtemps, les nations européennes ont été méfiantes vis-à-vis du commerce avec les pays étrangers : n’est-il pas dangereux d’acheter à d’autres ce qu’on pourrait faire soi-même ? l’intérêt d’une nation n’est-elle pas d’exporter le plus possible, et d’importer le moins possible, pour dominer le commerce mondial ? L’un des premiers économistes à s’intéresser à cette question est Adam Smith, qui, au XVIIIème siècle, expose avec sa théorie des avantages absolus qu’un pays à intérêt à se spécialiser dans les productions pour lesquelles il est le plus efficace, et à acheter le reste aux pays étrangers. Ce faisant il augmentera sa productivité (via la spécialisation) dans son domaine de prédilection et accroîtra d’autant sa richesse en vendant davantage aux pays étrangers, et en leur achetant davantage en retour. Ainsi, tout le monde est gagnant et le commerce mondial n’est pas un jeu à sommes nulles, contrairement à ce que prétendaient les mercantilistes. L’argumentation de Smith possède néanmoins une faille : qu’arrivera-t-il au pays qui ne possède aucun avantage absolu, c’est-à-dire qui n’a aucun domaine dans lequel il est meilleur que tous les autres ? n’a-t-il pas intérêt à échanger le moins possible, puisque toutes ses productions sont battues par la concurrence ? Faux, répond David Ricardo au début du XIXème siècle avec sa théorie des avantages comparatifs. Élaborant un modèle simple avec deux pays exportateurs (Angleterre et Portugal) dont l’un n’a aucun avantage absolu, il démontre mathématiquement que chacun des deux pays a tout de même intérêt à se spécialiser dans son avantage comparatif, c’est-à-dire dans le domaine où il est relativement moins mauvais que l’autre, même si en termes absolus il est plus mauvais dans les deux. Ainsi, par le jeu de la mobilité interne des facteurs de production, la productivité de chaque pays augmente et les consommateurs des deux pays sont in fine plus riches après l’échange qu’en situation d’autarcie.

Au-delà de la théorie de Ricardo, les bénéfices du commerce mondial sont de plusieurs sortes, toutes susceptibles de favoriser la croissance du pays qui y participe : augmentation de la taille des marchés disponibles pour les entreprises nationales (hausse des exportations) ; apport de capitaux étrangers entraînant une diminution du taux d’intérêt, les grandes entreprises et l’État pouvant trouver des financements plus importants qu’avec la seule épargne nationale ; baisse du prix pour le consommateur, donc gains de pouvoir d’achat liés à la concurrence internationale ; partage de savoirs-faire via l’implantation de multinationales très productives dans des pays moins productifs où elles vont former la main d’œuvre locale ; augmentation de la diversité des produits disponibles, qui renvoie aux prémisses de la mondialisation lorsque les Européens découvraient le sucre, le café ou la pomme de terre. Finalement, que ce soit via la hausse des revenus ou via la baisse des prix, la mondialisation engendrerait des gains tant pour les producteurs que pour les consommateurs.

b. Arguments empiriques

De nombreux exemples empiriques récents illustrent les gains à l’échange théorisés par Smith et Ricardo il y a plus de deux siècles. Au milieu du siècle, la Corée du Sud avait un PIB/habitant équivalent à celui des pays africains les plus pauvres ; choisissant un modèle économique résolument tourné vers l’économie mondiale, elle a développé plusieurs spécialisations fortes (notamment dans l’électronique avec Samsung) et le niveau de vie des habitants sud-coréens est aujourd’hui équivalent à celui des européens les plus riches. Pendant ce temps, la Corée du Nord, avec une culture identique, choisissait un modèle communiste autarcique : le pays végète aujourd’hui depuis des décennies dans une pauvreté considérable (l’économie étant principalement agricole vivrière) à laquelle s’ajoute l’étau politique d’une dictature impitoyable.

tumblr_njhvecbQ0k1tjnraro1_1280.jpgLa péninsule coréenne de nuit

Le développement très rapide de la Chine, qui est passé en quelques décennies d’un pays pauvre à l’économie exsangue (l’héritage de Mao) à la « manufacture du monde » puis, plus récemment, à la fabrication de produits de haute technologie (automobiles, avions, informatique…), engendrant l’apparition rapide d’une classe moyenne éduquée est une autre illustration des gains nets à l’échange que peuvent obtenir les pays bien insérés dans le commerce mondial. La Chine a su importer des technologies occidentales (train à grande vitesse, avion long courrier…) et se les approprier pour réussir son insertion (certes incomplète) dans la mondialisation. Qu’on en juge : en 1976, à la mort de Mao, le PIB/habitant de la Chine est de 891 $PPA constants par habitant. Quarante ans plus tard, il est de 13 300$, soit une multiplication par 14…

Source : Gapminder

Le document 2 permet de donner d’autres exemples : dans la liste, le pays ayant l’IDH le plus élevé est la France, classée huitième. Elle a aussi un taux d’ouverture à la mondialisation élevé (27%), loin devant le Brésil (14%) ou le Niger (18%) qui sont respectivement classés 75ème et 182ème en termes d’IDH. A l’échelle mondiale, le document 1 permet de montrer que la chute brutale du PIB en 2009 est corrélée avec un ralentissement très net des échanges puisque le volume des exportations mondiales est passé de près de 18 000 milliards de dollars à environ 13 000 (-18%).

II. Ces bienfaits s’accompagnent de risques significatifs

a. Les risques économiques et financiers

Si la mondialisation financière apporte des capitaux, ceux-ci peuvent déstabiliser l’économie nationale d’un pays s’ils ne sont pas contrôlés. D’une part, parce qu’ils déséquilibrent le taux de change du pays (hausse excessive) au risque de pénaliser ses exportations ; d’autre part, parce que certains capitaux peuvent être extrêmement volatils, recherchant agressivement des opérations rentables à court-terme, quitte à quitter le pays (et donc provoquer un effondrement de la monnaie) dès l’instant où la rentabilité n’est plus considérée comme suffisante. Cela renvoie à la citation de Stiglitz en exergue, qui faisait référence à la grave crise asiatique des années 1990 : « une entreprise n’investit pas avec de l’argent qu’on peut lui retire à tout moment ».

Ce qui est vrai sur le plan monétaire est vrai, dans certains cas, sur le plan industriel où le libre-échange peut conduire à des désastres lorsque l’ouverture n’est pas maîtrisée. C’est notamment le cas de nombreux pays très ouverts sur l’extérieur, en Amérique Latine ou en Afrique (dans le document 1, le taux d’ouverture du Niger est supérieur de cinq points à celui des États-Unis) mais dont la spécialisation sur des produits dont les prix sont très volatils est risquée : 53% des exportations du Niger sont des produits combustibles, des minerais ou des produits agricoles, contre 20% en France. Dès lors que les prix de ces matières viennent à baisser et si une véritable stratégie d’investissement des revenus des exportations dans une croissance intensive (formation de la main d’œuvre, infrastructures d’éducation et de santé, capital humain…) n’est pas mise en œuvre, l’effondrement économique puis politique menace, comme c’est actuellement le cas au Venezuela. En Afrique, la corruption endémique de certains gouvernements a aussi entraîne de véritables prédations économiques, laissant les habitants toujours plus pauvres tandis que quelques multinationales occidentales et quelques dirigeants africains transformaient leurs millions en milliards (cas de la République démocratique du Congo).

Dans les vieux pays industrialisés, la mondialisation impose une adaptation rapide des économies nationales, sous peine de paupériser une part croissante des populations et de détruire massivement le tissu industriel de certaines régions. Cette nécessaire adaptation est sous-jacente dans le modèle de Ricardo, mais elle n’est pas explicité. Si le modèle est irréfutable dans sa sphère de fonctionnement autonome, il repose en effet sur des hypothèses très larges dont l’une est la liberté totale des facteurs de production à l’intérieur des pays (concurrence pure et parfaite) : Ricardo fait « comme si » on pouvait instantanément passer de la production de vin à celle de drap, et inversement. D’autre part, il se borne à montrer qu’il y a toujours une spécialisation avantageuse qui génère des gains supérieurs à l’autarcie, pas que toute situation intermédiaire entre l’ouverture totale et l’autarcie ne soit pas avantageuse. Au long du XXème siècle, de nombreux modèles plus sophistiqués sont apparus, nuançant ses conclusions. En particulier, le modèle HOS montre que, si le commerce international profite effectivement à tous les pays qui s’y livrent, il risque d’accroître les inégalités à l’intérieur des pays. Dans ce modèle en effet, les spécialisations des pays sont basées sur leur dotation factorielle : les possesseurs de facteurs utiles dans la spécialisation seront donc avantagés tandis que ceux qui possèdent des facteurs inutiles seront pénalisés. Aujourd’hui, les pays développés exportant principalement des biens et services manufacturés à haute valeur ajouté, les facteurs utiles sont le travail qualifié : les personnes ayant fait des études supérieures sont donc les gagnantes de la mondialisation, l’exemple typique étant le chercheur français de haut niveau qui s’expatrie dans un pays (souvent anglo-saxon) où il sera beaucoup mieux payé (« fuite des cerveaux »). Inversement, les personnes sans diplômes dans les pays développés sont largement perdantes car elles sont concurrencées par les travailleurs des pays du Sud qui peuvent les remplacer aisément pour un coût bien plus faible. Le document 3 l’illustre parfaitement : en dehors du textile haut de gamme (innovant ou de luxe), il n’y a plus aucun textile produit en France depuis la fin, en 2005, des accords multifibres conclus avec les pays asiatiques. Entre 1960 et 2005, l’emploi dans l’habillement en France est ainsi passé de 600 000 personnes à moins de 200 000, soit une division par trois, et ce alors même que les dépenses moyennes par habitant dans ce domaine doublaient sur la période pour atteindre près de 700€ par an et par habitant en 2005. Les nombreux cas médiatiques de délocalisations (Alstom, Whirpool, …) illustrent aussi tragiquement que la mondialisation fait des perdants.

b. Les risques politiques

Le libre-échange pose donc de redoutables questions politiques de redistribution des richesses, puisqu’il aggrave les inégalités entre salariés très productifs et salariés peu productifs, accélère les ruptures entre technologies en avance et technologies obsolètes, bref, creuse le fossé entre facteurs de plus en plus demandés et facteurs de moins en moins demandés car en déclin. En l’absence de redistribution étatique des revenus générés par la mondialisation, les gains peuvent être –à l’échelle d’une Nation— inférieurs aux pertes puisque l’enrichissement de quelques-uns se faire alors au détriment du plus grand nombre. L’importante remontée des inégalités depuis la fin des années 1980 dans la plupart des pays développés (période qui coïncide avec l’expansion politique et idéologique du libre-échange), a ainsi contribué à un fort développement des mouvements « alter » ou « anti » mondialisation, depuis les « Indignés » espagnols et américains jusqu’à la montée des partis populistes un peu partout dans ces pays et notamment en Europe, les États-Unis allant jusqu’à élire un Président résolument opposé aux traités de libre-échange signés par tous ses prédécesseurs (ALENA, TAFTA, etc.).

Plus généralement la mondialisation opère une redistribution du pouvoir économique, politique et culturel en faveur des classes moyennes supérieures et des élites, en faveur des entreprises multinationales (qui bénéficient considérablement de la mondialisation) face aux petites entreprises (qui en bénéficient moins ou en souffrent). En l’absence de régulation internationale efficace, la marge de manœuvre des États diminue. Le document 3 montre que les réticences ont été très fortes au sujet du traité de libre-échange entre l’Union européenne et les États-Unis, et ce des deux côtés de l’Atlantique. Il ne s’agissait pas là d’une seule question d’inégalités : les citoyens européens dénonçaient notamment le risque d’une absence de contrôle démocratique sur les échanges commerciaux entre zones économiques, se traduisant concrètement par l’abaissement des normes sanitaires européennes (par exemple sur le poulet lavé au chlore, pratique interdite dans l’Union européenne mais autorisé aux États-Unis).

c. Les risques culturels

Le libre-échange concerne tous les domaines productifs et donc aussi celui des services. Là encore, les économies les plus performantes supplantent les moins performantes d’autant plus rapidement que le libre-échange est développé. En matière culturelle, on constate par exemple que le cinéma américain, très performant du fait des moyens considérables engagés pour chaque film par rapport à la plupart des autres pays, tend à dominer les productions nationales ou à les faire disparaître. Cela produit un appauvrissement culturel que l’on peut constater dans des domaines très variés, par exemple dans la culture au sens propre : au Mexique, l’ALENA a entraîné la disparition de nombreuses variétés traditionnelles de maïs, jugés moins rentables face à la concurrence de la production ultracapitalistique américaine, et dont la culture a été abandonnée. Il s’agit là d’une perte objective de variété culinaire, contraire aux promesses de la mondialisation d’augmenter la diversité des produits disponibles.

III. Les bienfaits de la mondialisation ne sont donc réalisés qu’à certaines conditions

a. La nécessité d’une stratégie économique ex ante

Face aux risques générés par la mondialisation, un pays pourrait être tenté de se fermer totalement au commerce mondial via la multiplication des mesures protectionnistes. L’histoire économique montre que cette stratégie ne fonctionne pas, comme l’illustre notoirement le cas nord-coréen. Au-delà des cas particuliers, cette stratégie est vouée à l’échec pour deux raisons principales :

  • Par impossibilité : si l’on ne parvient pas à fermer totalement les frontières, on doit subventionner à perte pendant des décennies des secteurs industriels qui disparaîtront quand même, car incapables de rester compétitifs : il y a là un gaspillage massif de ressources publiques qui empêche l’adaptation des salariés et entreprises concernés en les maintenant en perfusion, pour une chute finale plus désastreuse. Ceci est d’autant plus vrai que les entreprises qui parviennent à mobiliser les pouvoirs publics pour les « aider » face à la concurrence mondiale ne sont généralement pas les plus nécessiteuses, les plus avancées technologiquement ou les plus rentables, mais plus prosaïquement celles qui ont le lobbying le plus efficace ;
  • Par réciprocité : les pays qui se ferment à la mondialisation souhaitent généralement continuer d’en obtenir les revenus grâce aux exportations (en termes familiers ils veulent « le beurre et l’argent du beurre »), or ils se heurtent inévitablement aux mesures de rétorsion des pays auxquels ils ferment leurs frontières, si bien que les emplois préservés dans un secteur (le solaire, par exemple) sont perdus dans un autre (le vin, par exemple).

Si la fermeture totale ne fonctionne donc pas, l’ouverture trop rapide et non maîtrisée ne fonctionne pas non plus, comme on l’a vu.  Ceci implique un « juste milieu » qui signifie l’adoption d’une stratégie pour tirer partie des bénéfices du libre-échange en limitant les risques.

Du fait de la très forte division des processus productifs aujourd’hui à l’œuvre dans la mondialisation contemporaine, de nombreux économistes montrent ainsi que les stratégies à succès sont celles qui parviennent à s’insérer efficacement dans la chaîne de valeur ajouté, en produisant ce qui rapporte le plus et donc génère le plus de richesses. A l’exception éventuelle du secteur agricole, produire sur son sol n’aurait pas une grande importance : l’exemple-type est celui de l’iPhone, assemblé en Chine mais qui enrichit essentiellement l’économie américaine à travers l’entreprise Apple. En effet, l’assemblage, qui ne nécessite pas de main d’œuvre qualifiée, rapporte très peu aux usines chinoises (moins de 5% de la valeur totale), tandis que le produit fini est revendu quatre à cinq fois son prix de revient aux consommateurs du monde entier. Ceci n’est possible que parce qu’Apple s’est spécialisée dans les aspects les plus rentables de la production du téléphone, domaines dans lesquels elle est passée maître et qu’elle n’a évidemment pas délocalisé en Chine : la conception technique, le design, le marketing.

La leçon de l’iphone (et de nombreux autres produits) est qu’on peut tirer grand profit de la mondialisation tout en délocalisant les parties les moins rentables de la production hors du pays, suivant en cela l’intuition fondamentale de Ricardo : il faut se spécialiser dans ses avantages comparatifs. Cette stratégie est particulièrement nécessaire dans le cas des petits pays qui n’ont pas un marché suffisamment grand pour se développer sans le commerce mondial, alors que les pays de plus grande taille peuvent y parvenir (les États-Unis ont un taux d’ouverture assez faible de 13% en 2009).

b. ….qui peut passer par du protectionnisme

Si le protectionnisme n’est pas un objectif de long terme, il peut en être un à court-terme, dans le cadre d’une stratégie volontariste menée par les pouvoirs publics. Il ne suffit pas de supprimer les barrières douanières pour que la croissance advienne : la Corée du Sud a ainsi menée une stratégie de longue haleine, en commençant par construire lentement son avantage comparatif derrière des barrières douanières, puis en augmentant l’intensité capitalistique de ses productions, jusqu’à s’ouvrir pleinement au commerce mondial lorsque l’économie coréenne était suffisamment solide pour résister à la concurrence internationale. On parle de « protectionnisme éducateur », théorie issue de l’allemand Friderich List qui consiste à construire un avantage comparatif derrière des barrières douanières qu’on lèvera au fur et à mesure du développement industriel. Dans cette stratégie, l’État coréen a joué un rôle essentiel en orientant les investissements, finançant la recherche fondamentale, formant la main d’œuvre, etc. L’importance du contrôle étatique de la stratégie économique est également notoire dans le cas de la Chine, dont le modèle économique est un capitalisme non libéral, fortement contrôlé et orienté par le pouvoir politique (le parti communiste chinois). De même, les avantages comparatifs de la France dans l’aéronautique (Airbus…) dans les produits pharmaceutiques (Sanofi…), le luxe (LVMH, L’Oréal…), le vin ou l’automobile (Michelin) ne sont pas advenus du jour au lendemain et sont pour la plupart issus d’une stratégie de long terme mêlant pouvoirs publics et entreprises privées, dont le but est de tirer parti des ressources du pays pour produire ce que souhaiteront les consommateurs à l’échelle mondiale, et qui générera le plus de valeur ajoutée. L’économiste Paul Krugman montre que du fait des économies d’échelles importantes que l’on peut réaliser à l’échelle mondiale, les pays qui se lancent les premiers dans un domaine enclenchent souvent un cercle vertueux (économie d’échelle > prix bas > hausse des ventes > économies d’échelles) qui les rend difficile à rattraper pour les pays concurrents. Même si elle disposait du capital et du travail nécessaire, la Thaïlande aurait du mal à rattraper la Suisse en matière de production de montres haut de gamme, tant l’avantage comparatif de la Suisse –construit de longue date— est important.

c. Il faut également une stratégie politique ex post

La mondialisation générant des gagnants et des perdants, la « bonne » stratégie politique doit consister à redistribuer une partie des gains aux perdants, de sorte que les gains globaux dépassent les pertes globales. Il ne s’agit plus seulement ici d’adapter préventivement un pays aux défis de la mondialisation, en formant par exemple des salariés sur des secteurs d’avenir pour les aider à retrouver un emploi (après une délocalisation, par exemple), mais de redistribuer postérieurement les gains de la croissance générés aux populations les plus défavorisées. Ceci nécessite donc une politique fiscale active et progressive.

D’autre part, un pays peut vouloir adopter des mesures protectionnistes pour des raisons non économiques, par exemple pour sauvegarder sa culture. C’est le cas de la France avec son « exception culturelle », qui subventionne massivement sa culture et limite les importations culturelles non francophones par des quotas (loi Toubon). Pour des raisons équivalentes, la France et l’Union européenne distribuent un grand nombre de subventions à leur agriculture (sur 100€ de valeur ajoutée agricole française, 75 proviennent de subventions d’après Jean-Pierre Butault) : on invoque la défense de la ruralité, la sauvegarde du patrimoine culinaire ou encore l’indépendance alimentaire, des raisons plus culturelles qu’économiques.

d. Aucune stratégie ne peut être que nationale

Si une stratégie nationale est nécessaire face à la mondialisation, c’est presque une lapalissade que de rappeler qu’elle ne peut être que nationale. Une politique nationale si efficace soit-elle se heurterait inévitablement à des fronts de tous bords : puissance des fonds spéculatifs qui déstabilisent la monnaie, chantage à la délocalisation ou aux exemptions d’impôt des multinationales, conflit commercial entre nations… sans parler des défis supranationaux majeurs que constituent les enjeux climatiques et environnementaux. Dès lors, de nombreux aspects d’une stratégie efficace doivent être intégrés à une échelle plus large : soit de coopération internationale, comme l’illustrent les cas du changement climatique, de l’harmonisation de certaines normes (objectif principal du TAFTA) ou des zones locales de libre-échange (ALENA, MERCOSUR, ASEAN, etc.) ; soit de régulation supranationale avec l’Union européenne ou au-delà, l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, etc. La plupart du temps, les « bonnes solutions » passent par les deux aspects :  on peut citer comme exemples le cas de la crise grecque dont le règlement est passé par l’intervention des gouvernements français et allemands et celle du FMI ou encore le fonctionnement du BRD (Bureau de Règlement des Différends) de l’OMC, une instance supranationale qui permet aux gouvernements nationaux de porter réclamation face à des mesures de protectionnisme jugés injustes, le BRD rendant un arbitrage.

Conclusion

De toute évidence, le libre-échange ne comporte pas que des avantages. Cependant, les pays qui s’y livrent peuvent en obtenir des avantages nettement supérieurs aux inconvénients : n’est-ce pas typique de la France, très ouverte au commerce mondial et dont le PIB/habitant, en dollars constants (aujourd’hui environ 38 000$ annuels), a été multiplié par six depuis 1946 ? Ceci nécessite pourtant une stratégie volontariste de la part des pouvoirs publics, stratégie qui ne peut être réellement efficace qu’en intégrant efficacement les systèmes de gouvernance nationaux, internationaux et supranationaux. En l’absence d’une telle intégration, le libre-échange est condamné à virer à la concurrence sauvage (type XIXème siècle) ou à disparaître par un repli mondial protectionniste ou autarcique (type années 1930), comme l’a illustré parfaitement il y a quelques années déjà l’économiste Dani Rodrik avec son célèbre trilemne.

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