Quelques (nouvelles) remarques post-élection

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Ça n’a pas manqué. Après les législatives, tous les politiques ont défilé sur les plateaux pour accuser l’abstention. Ce qui est pratique, c’est qu’on peut faire dire ce qu’on veut à un abstentionniste. Mais j’ai une mauvaise nouvelle pour tous les battus : l’abstention est une fausse piste. Il n’y a que deux sortes d’abstentionnistes : ceux qui ne votent jamais et ceux qui votent de temps en temps. Les seconds ont un profil politique semblable aux électeurs, qu’ils sont d’ailleurs épisodiquement. Ils n’auraient donc pas changé grand chose aux résultats. D’ailleurs, ceux qui se sont le moins déplacés sont les électeurs de la France Insoumise et du Front National, qui n’ont pas mobilisés leur électorat. Au lieu d’invoquer le cache-misère de l’abstention, les cadors des grands partis feraient bien de se remettre en question. François Fillon avait admis son échec sans transiger. Pour Cambadélis, Le Pen ou Mélenchon, on attend toujours.

Le résultat écrasant de LREM s’explique beaucoup plus par la logique présidentielle de la Vème République : les Français donnent toujours une majorité au Président élu. Dans mon entourage, je ne compte même plus les fois où j’ai entendu « je n’ai pas voté Macron, mais je vais lui laisser sa chance », et ce, de tous les bords politiques ! L’effet présidentiel a été particulièrement flagrant cette fois-ci car, qu’on le veuille ou non, Emmanuel Macron incarne le renouveau politique.

Pourquoi les Français raisonnent-ils ainsi ? Cela vient probablement de loin : deux siècles de monarchie absolue ont ancré en France l’idée que s’il y a un problème, c’est à l’Etat de s’en charger. La fin de la monarchie a remplacé le roi par le Président, mais le fond culturel est resté. Au XIXème siècle, en comparant la France et les Etats-Unis, Tocqueville expliquait déjà que la démocratie locale était atone et que les Français avaient tendance à tout attendre de l’Etat. On pourrait citer quelques chiffres, comme le montant moyen du don aux associations des Français : il est ridicule comparé à d’autres pays et surtout aux Etats-Unis. Les Français ne donnent pas, et quand ils le font, c’est uniquement pour la réduction fiscale. Bref, ils estiment que payer ses impôts est suffisant, et que c’est à l’Etat de s’occuper de tout.

Les Français ne se syndicalisent guère non plus. Le rejet viscéral de la loi Travail, qui pour tout « ultralibéralisme » se contente de favoriser la négociation en entreprise, ne peut s’expliquer qu’ainsi : un salarié n’a rien à craindre d’une négociation dans une entreprise où les syndicats sont puissants, organisés, compétents et efficaces, comme dans la plupart des pays nordiques et anglo-saxons, Allemagne en tête. Mais en France où ils sont généralement impuissants, peu représentatifs, inefficaces et incompétents, on comprend que dans la tête du salarié lambda, négociation intraeentreprise = blanc seing au patronat.

Pour compléter le tableau, on pourrait ajouter la tradition journalistique française de soumission (relative) au pouvoir politique, la liberté de ton étant bien plus grande outre-Atlantique : Trump en sait quelque chose. C’est aussi un effet de nos lois qui restreignent plus qu’ailleurs la liberté d’expression, les seuls vraiment impertinents étant les journaux satiriques à l’humour douteux. Qu’on pense, par exemple, à ce qui tomberait sur la tête de celui qui dans un grand média parlerait de « lobby juif », alors que la presse israélienne d’opposition n’a pas hésité elle-même à évoquer des « progroms » ou du « terrorisme juif » après l’opération « Plomb durci » en 2008. Et puis, la presse française est fondamentalement dépendante des subventions publiques, donc de l’Etat.

C’est clair : la société civile française est rachitique face à la puissance publique du gouvernement et de l’administration centrale. Celui qui incarne l’Etat est supposé apporter le salut, et toute l’histoire française est traversée de ces grandes figures, de Napoléon à De Gaulle. Certains intellectuels (Zemmour…) en cultivent explicitement la nostalgie. Et à peu près toutes les sensibilités de droite se sont un jour targués de s’inscrire dans l’héritage du Général. Mais imaginez, comme le proposait le bloggeur Autheuil récemment, une société civile où La Quadrature du Net, Transparency International ou le Secours catholique auraient des millions d’euros de budget et des centaines de salariés, jouant alors un rôle de contrepouvoir effectif…

A gauche, on a moins la culture du grand chef (Ni Dieu, ni César ni tribun, dit la chanson…) et certains, et Jean-Luc Mélenchon en tête, voudraient en finir avec cette logique monarchique en passant à la VIème République. Mais cela butte sur trop de difficultés. D’abord, sans un minimum de culture politique du chef, la gauche est vouée à se diviser éternellement, et à rejouer sans arrêt le 21 avril 2002. L’absence d’accord Hamon-Mélenchon puis Mélenchon-PCF est typique. Ne parlons pas de l’extrême-gauche : le seul parti qui n’a pas voulu mettre en avant un chef est le NPA et il a été infoutu de s’entendre avec Lutte Ouvrière avec qui il partage pourtant 95% du programme. Bref, la gauche est structurellement divisée. Et ce qui est vrai dans les partis l’est encore plus ailleurs : le terme « convergence des luttes » est risible car sans culture du chef, il n’y a aucune convergence entre des gens dont le seul point commun est d’être opposé à quelque chose. Au fait, quelqu’un a des nouvelles de Nuit Debout ?

Le paradoxe est que ceux qui critiquent cette logique sont alors obligés pour survivre d’y souscrire quand même. Le cas France insoumise me vient à l’esprit : on a critiqué En Marche pour son côté « culte du chef » mais à côté de la France insoumise de Mélenchon, En marche est un sit-in d’anarchistes. A la France insoumise, tout ou presque repose sur le charisme (exceptionnel) du chef, à tel point que sur la plupart des affiches de campagne des législatives, la tête de Mélenchon était imprimée en plus gros que celle du candidat local. Sur le clip de campagne, on ne voit que lui. Et malgré la VIème République, le programme de Mélenchon s’est aussi inscrit dans la logique de « l’Etat-sauveur » avec des idées délirantes du genre « le soir de mon élection plus personne dormira dans la rue » (ce qui montre une méconnaissance du problème des SDF, au passage).

Deuxième difficulté : on ne bouge pas le fond culturel français en quelques mois. Le score de LREM montre à nouveau que les Français sont attachés à cette logique. Ils veulent un régime présidentiel, presque bonapartiste : forte légitimité du Président, forts pouvoirs, forte responsabilité en cas d’échec. Le paradoxe, c’est que la présidentialisation du régime français a franchi un cap considérable depuis la mise en place du quinquennat en 2000. Or, le taux d’abstention au référendum validant cette mesure a été de plus de 60%…

A titre personnel, je regrette ce trait français. D’abord parce qu’aucun homme, si brillant soit-il, ne peut incarner le salut. Aucun ne peut combattre le chômage, le terrorisme, le réchauffement climatique à lui tout seul. Dans une logique toute présidentielle, on a imputé à François Hollande, et Nicolas Sarkozy avant lui, toute la responsabilité des échecs du quinquennat. Alors que l’un et l’autre ont joué avec de forts vents contraire. Sarkozy n’était pas responsable de la crise des subprimes, et Hollande ne pouvait pas anticiper les vagues d’attentats islamistes successifs. L’un et l’autre n’ont pas ménagé leurs efforts pour surmonter la crise. Mais ils ne pouvaient pas plus que ce que peut un homme seul, fut-il Président.

Si les Français attendent d’un homme politique qu’il leur redonne le sentiment perdu de leur grandeur passée, ils peuvent attendre longtemps, en formulerait-il explicitement le projet. La politique a pour but de combattre le malheur, disait à juste titre Comte-Sponville, et non pas de rendre les gens heureux. Ce qui est complètement différent. Ceux qui attendent encore de la politique de « changer la vie » sombreront demain dans de graves désillusions. Seuls des dictateurs populistes ont les moyens de cette ambition. Ce sont les mêmes qui avaient mis tous leurs espoir en Chavèz qui pleurent aujourd’hui au Venezuela, dont la ruine est totale par la faute du (soit-disant) sauveur. S’ils veulent le salut, ils auront le comité de salut public de Robespierre.

Mais c’est un fait : d’élections en élections, les Français adulent le nouveau Roi qu’ils décapiteront demain.

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