Réformer la France #3 : légaliser le cannabis

Il n’y a pas besoin d’être médecin pour savoir que consommer du cannabis abîme la santé des consommateurs. Mais on sait bien qu’en médecine, “seule la dose fait le poison” (Paracelse). Boire trop d’eau tue, tandis le poison le plus violent du monde, la toxine botulique, est utilisée sans danger à très faibles doses pour lutter contre les rides (botox). Le rapport avec le cannabis ? C’est que tout poison est relatif. On ne peut pas se contenter de rappeler les dangers médicaux du cannabis sans le comparer avec de très nombreuses activités légales, tout aussi dangereuses, voire plus. L’alcool, le tabac, les gaz d’échappement, l’excès de médicaments et l’alimentation grasse, salée et sucrée tuent bien plus que le cannabis. Mais seuls des hygiénistes aux pulsions autoritaires peuvent souhaiter l’interdiction de tous ces produits.

Certains diront que la comparaison ne tient pas, car l’alcool et le tabac sont consommés par goût, tandis que le cannabis est consommé pour ses effets. Il est vrai que l’alcool s’inscrit dans une culture gastronomique (notamment celle du vin). Mais cela reste assez subjectif, notamment pour les fast-food ou le tabac. Et puis cela n’enlève rien au fait que la consommation prolongée et/ou à haute dose d’alcool est bien plus délétère que le cannabis. Et je crois malgré tout qu’il faut être assez hypocrite pour croire que les gens boivent de l’alcool uniquement pour le goût…

Cela ne veut évidemment pas dire que l’État laisse les individus consommer alcool, tabac ou fast food sans aucune contrainte. Pour des raisons d’externalités négatives, il est souhaitable de décourager les individus de consommer ce genre de produits. Ainsi, on peut les interdire  aux moins de 18 ans, et les surtaxer. Dans le cas des jeux de hasard, l’État a longtemps gardé un monopole public pour limiter les addictions. De plus, la publicité en est interdite, comme la consommation sur les lieux publics. Bref, pour ces produits on choisit un encadrement de la commercialisation et une réglementation des usages. Quelles sont les raisons objectives de traiter le cannabis différemment, sachant qu’il n’est pas plus addictif que le tabac, et probablement moins que la télévision ?

La légalisation aurait plusieurs avantages. Premièrement, elle rapporterait au budget de l’État ; deuxièmement, elle libérerait la police du gaspillage de la chasse aux consommateurs, pour se concentrer sur la répression du marché noir (comme aujourd’hui pour les cigarettes) ; troisièmement, l’argent économisé pourrait être investi dans de véritables campagnes de prévention, au lieu des ridicules budgets actuellement consacrés à la prévention des usages du cannabis. Il est d’ailleurs logique que l’État ne dépense pas massivement pour prévenir la consommation d’un produit que personne n’est censé consommer…

A ces arguments très classiques on répond souvent que les consommateurs auraient tendance à se tourner vers les drogues (dites) dures après la légalisation, par goût de l’interdit. Cette théorie est simpliste : elle prend les consommateurs de cannabis pour des enfants attirés uniquement par l’interdit, et pour des idiots qui méconnaissent les dangers du cannabis. C’est à peu près aussi crédible que de dire que ceux qui font des excès de vitesse le font pour le plaisir de se faire flasher…plus probablement, ceux qui fument régulièrement ont le sentiment que c’est quelque chose de banal et ceux (la majorité) qui ont essayé juste une fois ou deux n’ont pas trouvé cela intéressant, et ont laissé tomber. Le goût de l’interdit explique peut être la première fois, mais pas les 1,5 million de consommateurs réguliers en France. D’autre part, une étude du magazine de santé britannique The Lancet invalide empiriquement cette idée.

En réalité, les principales objections à la légalisation du cannabis sont morales : les gens s’imaginent que légaliser signifie forcément promouvoir et encourager (alors que l’exemple du tabac montre exactement l’inverse), ou que du jour au lendemain on voudrait permettre aux mineurs de se rouler un joint en attendant le bus pour l’école… n’importe quoi ! On confond jugement moral et analyse rationnelle visant à mettre en œuvre des politiques efficaces. A titre personnel, je pense que fumer du cannabis est stupide et sans intérêt. Ce qui ne m’empêche pas de considérer tous les avantages de la légalisation. Soyons clairs : elle n’aurait d’intérêt que si elle s’accompagnait d’un plan massif de prévention et d’un redéploiement des moyens contre le marché noir  qui de fait serait immédiatement asséché, ainsi que d’une réglementation appropriée. Sinon, le risque serait une hausse importante de la consommation.

En attendant, la politique actuelle est inefficace, comme la prohibition aux États-Unis avait échoué et favorisé au contraire la mafia. La France a une législation sévère au sujet du cannabis et consacre environ 600 millions d’euros chaque année à la répression des délits qui y sont liés, tout en tolérant dans les faits les petits consommateurs, ce qui est un peu hypocrite. Malgré cela, les Français sont les premiers consommateurs en Europe (lien), et les trafics sont massifs, entretenant la criminalité dans de nombreux quartiers, sans même parler de ce qui se passe au niveau international puisque 90% du cannabis consommé en France est importé. Personne ne prétend que légaliser le cannabis résoudra tous les problèmes liés à cette drogue. Mais cela améliorera très probablement la situation.

Je fais mienne la conclusion de Renaud Colson  (c’est moi qui graisse) :

Vouloir maintenir un interdit symbolique en se prévalant de la conviction qu’il est préférable de vivre sans drogue est respectable, mais il est irresponsable d’y voir une réponse juridique opératoire aux défis de santé et de sécurité publique que posent de manière aiguë la consommation et le trafic de stupéfiants.

L’interdit légal n’acquiert sa dimension structurante que s’il fait l’objet d’un consensus social clair allant de pair avec une application rigoureuse de la loi. L’un et l’autre font aujourd’hui défaut. La normalité de l’usage de stupéfiants est attestée par une consommation massive et par le traitement complaisant que lui réservent les médias populaires. Quant à la dimension industrielle prise par la production et les trafics de drogues malgré des décennies de lutte policière et judiciaire, elle suffit à ruiner l’espoir d’une riposte pénale significative.

Cette impasse explique les évolutions convergentes vers un assouplissement de la prohibition qui se dessinent aux quatre coins du globe. Les référendums ouvrant la voie à la légalisation de l’usage récréatif de cannabis dans les États du Colorado et de Washington en sont une nouvelle illustration. Il faut espérer que ces changements contribueront à persuader la classe politique française d’ouvrir un débat qu’elle renâcle à engager depuis trop longtemps.

Une réflexion sur “Réformer la France #3 : légaliser le cannabis

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