De quoi le salaire est-il le signe ?

Un nouveau travail dans la catégorie “agrégation”.

L’étymologie du mot « salaire » renvoie au sel, qui fut pendant longtemps une denrée rare et précieuse car c’était le seul moyen de conserver les aliments. Celui qui reçoit une solde (le soldat) perçoit du sel (un salaire). Dans le sens moderne, le salaire désigne la rémunération que reçoit un salarié en échange de son travail. Cette rémunération se fait aujourd’hui sous forme de monnaie fiduciaire et non plus en échange de denrée.

Pendant des siècles le salariat est resté minoritaire, les sociétés étant largement composées d’indépendants, principalement agriculteurs et artisans. L’idée de signer un contrat de subordination à un employeur, perdant ainsi son autonomie dans le travail, en échange d’un salaire, pouvait apparaître comme une honte et un déshonneur, tandis que l’idée même de travailler était inenvisageable pour les membres de la noblesse. Comme l’a rappelé la sociologue Dominique Méda (Le travail, 2004), dans l’Antiquité grecque déjà le travail est jugé indigne du philosophe (Aristote). Il faut la Révolution industrielle du XIXème dans les pays occidentaux pour faire advenir progressivement la « société salariale » (R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995) que nous connaissons aujourd’hui. En France, près de 90% de la population active occupée est salariée, chiffre assez proche dans la plupart des pays développés.

Le terme de « signe » renvoie à la signification, au sens. Se poser la question du signe du salaire, c’est se demander à quoi il renvoie dans la société. Il y a d’abord une signification matérielle. Le salaire est une rémunération, c’est donc une manifestation de l’accès à la société de consommation. Cette rémunération peut prendre des formes variées, individuelle ou collective. Elle est aussi le signe plus symbolique de l’appartenance à la société salariale et aux liens sociaux qu’elle offre. Le salaire a également un niveau qui peut être variable. La science économique, depuis longtemps, étudie les mécanismes de fixation du salaire en économie marchande. Ces mécanismes sont étudiés selon des boucles de rétroaction : le salaire est à la fois la cause de mécanismes incitatifs (le salaire comme signal-prix pour les offreurs et les demandeurs de travail) tout en étant une conséquence de mécanismes économiques (le processus de marché qui aboutit à la fixation du salaire d’équilibre). Les agents fixent leur décision en fonction du salaire, mais celui-ci est aussi une conséquence de leurs décisions. Le salaire agit ici comme prix d’une marchandise particulière, le travail. Cependant, le salaire n’est pas uniquement fixé selon des mécanismes économiques. Des logiques juridiques, collectives, non-marchandes, jouent un rôle important, en particulier en France. La raison est que le travail n’est pas une marchandise comme les autres.

Quel est le sens du salaire dans une société salariale, capitaliste et marchande ? Nous verrons que dans l’analyse économique, le salaire est avant tout un signal-prix (première partie) ; nous verrons également que dans une société salariale, le salaire résulte aussi de conventions et d’enjeux politico-économiques (deuxième partie). Notre analyse sera centrée sur le cas de la France.

I. Le salaire comme signal-prix

Dans l’analyse économique, le salaire est un signal-prix qui modifie les décisions des agents. Le terme « salaire » signifie ici plus précisément le taux de salaire, c’est-à-dire la rémunération d’une heure de travail. Nous verrons d’abord le point de vue microéconomique, puis le point de vue macroéconomique.

a. D’un point de vue microéconomique, le salaire est le prix du travail

L’analyse économique prend sa source dans la synthèse néoclassique marshalienne du début du siècle. Les hypothèses standard sont celles de l’agent parfaitement rationnel qui réalise un calcul coûts/avantages. Voyons d’abord le cas de l’offreur de travail.

Celui-ci doit d’abord décider s’il participe ou pas au marché du travail, c’est-à-dire s’il se rend disponible pour un emploi ou non. C’est ce qui distingue, au sens du BIT, la population active de la population inactive, qui ne cherche pas d’emploi et n’est pas disponible pour un emploi (enfants, étudiants, retraités, personnes au foyer, etc.). Le salaire agit ici comme un signal-prix car en fonction du salaire proposé, l’offreur décidera de participer ou non au marché. Selon sa situation, l’agent a donc un salaire de réserve (Pissarides, 1990) en dessous duquel il refusera de travailler. Ce salaire doit couvrir les frais d’accès au marché du travail, principalement de mobilité et de logement. On peut donner l’exemple du jeune qui doit décider à quoi il va consacrer ses deux mois de vacances estivales. On parle ici d’arbitrage travail/loisirs, le terme « loisir » étant entendu comme tout ce qui n’est pas du travail marchand (rémunéré par un salaire), et non pas dans le sens courant (oisiveté, détente).

Une fois que la décision de travailler est prise, l’offreur va choisir le nombre d’heures offertes. L’analyse classique supposait par simplification qu’un offreur pouvait finement calibrer le nombre d’heures à offrir, ce qui semble assez irréaliste. En réalité, un offreur n’a pas vraiment la possibilité de calibrer à l’heure près la quantité de travail qu’il va offrir, et choisit plutôt entre des décisions de type travailler quelques heures, travailler à mi-temps ou travailler à plein temps. L’analyse économique moderne représente alors la fonction de l’offre de travail de façon discrète et non plus continue.

Deux effets sont traditionnellement posés sur le lien entre salaire (signal-prix) et offre de travail. L’effet revenu suppose que plus le prix (taux de salaire) est élevé, plus l’individu diminue son offre de travail : en effet, un individu qui veut maintenir sa consommation à un niveau X a besoin de travailler d’autant moins que le taux de salaire est élevé. Ainsi, si l’individu a une préférence pour le loisir et donc la consommation, il réduira son offre de travail à chaque hausse de salaire. Un effet agit en sens inverse, c’est l’effet substitution. Ici, l’individu a une préférence pour le renoncement à la consommation présente pour une consommation future plus grande : une hausse du taux de salaire augmente le coût d’opportunité du loisir (toute heure de loisir supplémentaire signifie une perte d’autant plus importante de monnaie que le taux de salaire est élevé) et incite l’agent à travailler davantage.

L’élasticité-prix de l’offre de travail, c’est-à-dire la variation donnée des quantités offertes pour une variation de 1% du taux de salaire, dépendra donc de ces deux effets cumulés. Il n’est pas possible de donner un chiffre général car les enquêtes empiriques ont montré qu’il dépendait beaucoup du profil de l’agent. On observe que pour un taux de salaire élevé, l’effet-revenu joue plus que l’effet substitution, mais qu’en règle générale l’effet substitution domine. L’âge de l’individu, son sexe ou son statut marital jouent également un rôle.

Du point de vue du demandeur, le taux de salaire est analysé selon la même logique (calcul coûts/avantage) : le salaire est pour l’entreprise une charge (un coût) tout en étant ce qui permet à l’employé de créer de la valeur. Le salaire doit rémunérer l’effort du salarié, mais un employeur rationnel n’a aucun intérêt à payer un salaire plus élevé que ce que rapporte son salarié. Le salaire est alors forcément égal à la productivité marginale : plus élevé, cela signifierait que l’employeur perd de l’argent ; moins élevé, que l’employé peut trouver une autre entreprise qui le paiera davantage, donc que l’entreprise ne pourra pas recruter à ce prix. Ces résultats, obtenus il y a déjà plusieurs décennies, reposent sur des hypothèses strictes de concurrence parfaite, impliquant une homogénéité de la main d’œuvre, une atomicité des offreurs et des demandeurs et surtout une information parfaite.

Après les années 1950, l’école néokeynésienne reviendra sur ces hypothèses. Le projet du « Keynes pragmatique » (expression souvent employée pour désigner les idées contenues dans la Théorie générale, 1937) était d’utiliser les outils de la théorie néoclassique pour la renverser : Keynes admettait donc certaines hypothèses comme la rémunération au taux marginal de productivité. Cependant, il insistait également sur le fait que la fixation du salaire résultait de la négociation (faite en nominal en raison de « l’illusion monétaire »), le salarié demandant un salaire qu’il estime juste en fonction de ses qualifications et du salaire moyen dans la branche où il veut être embauché. S’appuyant sur cela, les néokeynésiens vont relâcher les hypothèses strictes de concurrence parfaite pour aboutir à la théorie du salaire d’efficience (Stiglitz et Shapiro, 1971). L’idée est de garder l’agent parfaitement rationnel mais dans un cadre de concurrence imparfaite, avec notamment des asymétries d’information. Ces asymétries impliquent que l’employeur n’est pas parfaitement capable de connaître à l’avance la productivité de son salarié. De plus, la productivité de celui-ci n’est pas immédiate mais implique des délais et donc des coûts d’adaptation à l’entreprise. Si l’employé ne convient pas, il faut en recruter un autre, ce qui augmente d’autant ces coûts (on peut les assimiler aux « coûts de menu » de Stigler). De son côté, le salarié connaît ses compétences et sa productivité : si le taux de salaire est trop faible par rapport à ce qu’il estime rapporter ou mériter, il peut aller voir ailleurs. On peut alors imaginer une situation de sélection adverse où les employés les plus productifs désertent les entreprises avec une politique salariale peu attractive, qui se retrouvent avec les salariés les moins motivés, les moins productifs, et des coûts de recrutement et de turnover élevés. Ainsi, un employeur rationnel peut avoir intérêt à payer ses salariés au-dessus du salaire d’équilibre (notion que nous développerons dans la partie b), de façon à limiter les coûts de recrutement, à préserver les compétences dans l’entreprise, et à attirer les salariés les plus productifs.

On peut également ajouter que selon la théorie du capital humaine (G. Becker, 1964), il y a un lien entre taux de salaire et niveau d’étude. L’idée est que le diplôme et le niveau d’études atteint permet d’atteindre un certain niveau de productivité : comme le salarié est normalement rémunéré à sa productivité ou à un niveau proche, on explique ainsi les différences de rémunération par des différences de niveau d’études. Les études permettent en effet selon Becker d’acquérir du capital humain, c’est-à-dire des connaissances générales (formation générale) ou spécifiques (utilisable dans une seule entreprise). Elles sont donc comparables à un investissement. Les études empiriques (par exemple pour la France E. Maurin, 2007) ont confirmé cela en montrant que chaque année d’études accroît le revenu d’environ 10%. Cependant Baudelot et Glaude (Les diplômes se dévaluent-ils en se multipliant ? 1989) avaient montré que cela dépend de la formation : le rendement marginal du diplôme suivrait une courbe en S, d’abord très fort, il augmente ensuite plus lentement pour devenir nul pour les sortants du système scolaire après 28 ans. La variance des salaires serait expliquée à 30% environ par la variance des diplômes : c’est significatif sans être exclusif.

Dans toute cette analyse, le salaire peut donc être perçu comme le signe d’un effort scolaire ex ante qui se traduit en productivité accrue, donc en rémunération car plus le salarié est diplômé, plus il est capable de dégager de valeur ajoutée par heure de travail. L’exemple archétypique serait le grand patron ou la star de football, dont les compétences rares génèrent pour chaque heure de travail des millions d’euros de chiffre d’affaires. Si l’on assimile pour simplifier niveau de diplôme et mérite, le salaire serait alors le signe de mérites différenciés qui se traduisent en incitations différenciées sur le marché du travail déterminant le comportement des offreurs et des demandeurs.

b. Au niveau macroéconomique, le salaire agit comme mécanisme de rééquilibrage de l’offre et de la demande, c’est un prix d’équilibre

L’analyse économique ne s’intéresse pas qu’au salaire comme signal-prix incitatif pour l’offre et la demande mais aussi, au niveau agrégé, au salaire d’équilibre, c’est-à-dire qui résulte de la rencontre de l’offre et de la demande. Il y a rétroaction : le salaire-prix est, au niveau microéconomique, un déterminant des quantités offertes et demandées, qui aboutissent, au niveau macroéconomique, à un salaire-prix d’équilibre qui lui-même détermine les comportements microéconomiques, etc. L’offre étant posée comme fonction croissante du prix (effet substitution qui domine l’effet revenu) et la demande comme fonction décroissante (à niveau de productivité fixe à court terme), la rencontre de l’offre et la demande établit un prix d’équilibre. Le problème de ce raisonnement est le problème de l’agrégation : comment aboutir à un équilibre agrégé à partir d’hypothèses microéconomiques ? Un premier mécanisme, appelé walrasien du nom d’un des fondateurs de l’école néoclassique, est d’imaginer un commissaire-priseur qui centralise toutes les informations sur le salaire et fixe le prix d’équilibre. Un tel mécanisme n’existe pas dans la réalité, à l’exception peut être des marchés financiers. Le second mécanisme est issu des travaux d’Alfred Marshall : on procède par tâtonnement. Une entreprise X fixe un salaire, elle s’aperçoit qu’elle a des difficultés à recruter à ce niveau de salaire, donc l’augmente, elle s’aperçoit de l’afflux de candidats puis de pertes par rapport à la productivité des salariés, donc le diminue, etc. Au même moment les salariés demandent un certain salaire, mais modifient ce niveau au fur et à mesure de leur recherche d’emploi et de l’approfondissement de leur connaissance du marché. La théorie du « job search » de Stigler (1974) divisait ainsi la recherche d’emploi en plusieurs temps. Dans un premier temps, le salarié aura tendance à demander un salaire supérieur à sa productivité, ce n’est que dans un second temps qu’il réévaluera sa demande à un niveau plus proche de celui du marché. Il fait lui-même un calcul coûts-avantages en fonction du coût de sa recherche (intégrant les indemnités éventuelles dont il bénéfice) et de l’espérance du salaire pour un emploi donné.

Selon que l’on se situe dans un contexte de concurrence parfaite ou imparfaite, les mécanismes seront très différents. Dans un contexte de concurrence parfaite, le prix d’équilibre est censé se former rapidement et rester parfaitement flexible en cas de modification des conditions de l’équilibre : le salaire reflète à tout moment et parfaitement l’état du marché. Un afflux d’offreurs fait diminuer le salaire d’équilibre, ce qui provoque une hausse de la demande, donc à nouveau une hausse du salaire d’équilibre, etc. On peut dire avec Smith (1776) que le prix « gravite » autour d’un niveau fondamental qui serait déterminé par la productivité des salariés. Le surplus est maximum et il n’y a pas de chômage. Tout chômage involontaire est alors provoqué par un salaire réel qui est fixé, qu’elle qu’en soit la raison (typiquement une intervention de l’Etat), à un autre niveau que celui qui équilibre le marché du travail : c’est notamment l’argument de C. Pigou, dans sa controverse avec Keynes des années 1930. Dans un contexte de concurrence imparfaite au contraire, les mécanismes d’ajustement peuvent être beaucoup plus longs voire incertains. L’ajustement peut en fait ne jamais se produire, si bien qu’il existe un volant significatif de chômage frictionnel inhérent au fonctionnement même du marché du travail. De plus, capital humain et demande de travail n’évoluent pas de façon parallèle : les formations s’ajustent plus lentement que les besoins de main d’œuvre et ce en raison même de la diffusion lente de l’information sur les secteurs les plus rentables pour les futurs diplômés. Au final, un chômage d’inadéquation (« mismatch ») apparaîtra : certains emplois seront non pourvus (environ 300 000 en France selon l’INSEE) et des secteurs seront en surchauffe, les étudiants étant mal informés des niveaux de salaires dans tel ou telle entreprise. De plus, si la main d’œuvre n’est pas homogène, il n’y a pas un seul marché du travail mais plusieurs avec des prix d’équilibres multiples. On peut garder l’idée de marchés multiples en fonction des secteurs (par exemple marché des informaticiens de niveau bac +5 à Paris), ou alors considérer, plus radicalement, que chaque travailleur est unique. Il y a alors autant de prix d’équilibre que de travailleurs, ce qui fait perdre tout sens au concept de prix d’équilibre. Le mécanisme de marché ne permettrait pas alors d’expliquer la formation du salaire.

Il faut ajouter un élément important. Au niveau macroéconomique, le salaire n’est pas seulement un signal-prix individuel (mécanisme décisionnel pour les agents), c’est un indicateur décisionnel pour les pouvoirs publics. En effet, le salaire est une rémunération qui permet au salarié de consommer. Le salaire n’est pas qu’un signe d’équilibre sur le marché du travail, il joue donc également un rôle sur le marché des biens et services. En effet, toute hausse du niveau général des salaires peut se traduire par une hausse de la demande, principalement la consommation. A niveau d’offre fixé à court terme, cela se traduit in fine par une inflation (hausse du niveau général des prix). Cependant, qui dit hausse de la demande dit, à moyen terme, baisse du chômage, selon la théorie keynésienne (la hausse de la demande signifie la hausse des débouchés). Ainsi est établie dans les années 1950 une relation empirique inverse entre salaires et chômage par l’économiste W. Philipps, sur données anglaises. En 1958 les néokeynésiens P. Samuelson et R. Solow reprennent cette relation en remplaçant les salaires par l’inflation et trouvent, cette fois sur données américaines, la même relation. Elle prend le nom de courbe de Philipps. Dans cette relation, le gouvernement peut agir sur l’inflation (via une politique de relance qui appuierait les salaires à la hausse, par exemple) de façon à faire diminuer le chômage, jusqu’au point où l’inflation est trop élevée, et où les salaires doivent être freinés, etc. On parle de politiques de « stop and go », qui ont fait le succès de la période des Trente Glorieuses en France. Revenant à des hypothèses plus strictes de rationalité et de concurrence parfaite à long terme, les nouveaux classiques (d’abord M. Friedman en 1968 puis plus radicalement R. Lucas dans les années 1970) remettront en cause cette relation. L’argument de Friedman s’appuie sur la théorie des anticipations adaptatives : à court terme, les agents sont « dupés par l’inflation » et embauchent quand la demande s’élève, mettant en jeu les relations keynésiennes (baisse du chômage) ; mais les agents finissent par comprendre que l’inflation est une hausse générale des prix et dont qu’aucune demande supplémentaire ne leur est personnellement adressée. Autrement dit, parfaitement rationnel ils raisonnent en grandeur réelle et non en nominal. Les salariés exigent alors des hausses de salaires pour compenser la hausse des prix, ce qui tire les coûts à la hausse et entraîne du chômage. A la fin du processus d’ajustement, les prix sont plus élevés mais le chômage est revenu à son niveau structurel, indépendant selon Friedman des grandeurs nominales telle que le salaire.

Nous concluons donc cette première partie en affirmant que le salaire est un signe économique c’est-à-dire un signal-prix : au niveau microéconomique, où il oriente les décisions des demandeurs et des offreurs ; mais aussi au niveau macroéconomique, où agit sur l’équilibre (ou le déséquilibre en concurrence imparfaite) du marché du travail, tout en influençant les grandes variables macroéconomiques (inflation et chômage) via le marché des biens et services. Nous allons maintenant élargir l’analyse en nous interrogeant sur la nature même de la marchandise que le salaire rémunère : le travail.

II. Le salaire est le fruit de conventions dans une société salariale

a. Au niveau microéconomique, le salaire n’est pas seulement fixé selon des mécanismes de marché, car le travail n’est pas une marchandise comme les autres

Dans tout ce qui précède, nous avons implicitement accepté l’idée que le travail était une marchandise comme les autres, qui se vend et s’achète comme un produit. Cependant le salaire rémunère un travail et le travail est indissociable de la personne qui l’exerce. Les objets produits par l’industrie sont standardisés et produit en série, ce qui n’est pas le cas des salariés. Ainsi, la vente et l’achat du travail implique plusieurs risques.

Tout d’abord, il y a le risque que le travail réalisé soit bâclé. On l’a dit, l’employeur ne peut pas garantir ex ante la productivité du salarié qu’il recrute : au mieux, il pourra la mesurer ex post. De plus, il y a le risque que le produit du travail (la marchandise, le service) ne se vende pas, donc qu’on ne puisse, ex post, rémunérer le travail tel que le contrat le prévoyait. Salarié et employeur supportent donc chacun un risque : l’un de perdre son travail, l’autre de ne pas avoir la productivité attendue.

Cela entraîne l’élaboration de conventions, c’est-à-dire de règles explicites ou implicites qui régissent l’organisation du travail, comme l’a montré R. Salais en 1997 (L’analyse économique des conventions du travail). R. Salais cite plusieurs exemples de conventions comme la convention de productivité : l’employeur attend un certain niveau de productivité et peut envisager de supprimer l’emploi s’il n’est pas rentable. De son côté, le travailleur recherche la sécurité matérielle et obtient la garantie à court terme d’un salaire fixe (aujourd’hui mensualisé), car l’employeur lui verse son salaire avant la réalisation totale du profit (mais le salarié supporte un risque de licenciement). En pratique, ces conventions ne résolvent pas totalement le risque inhérent à la relation salariale. Le sociologue Nicolas Jounin a montré dans une enquête sur les travailleurs du bâtiment (Chantier interdit au public, 2008) que l’employeur n’achetait jamais un résultat mais une promesse de résultat. Dans le bâtiment où le résultat est essentiel, les employeurs ont besoin d’avoir une main d’œuvre à laquelle faire confiance. Tout un système de prime, contrôle, sanction et fidélisation se met alors en place, reposant non seulement sur des incitations pécuniaires mais aussi, selon l’enquête de Jounin, sur un système de préférence ethniques et autres discriminations racistes. Les employeurs s’appuient sur certains salariés qui jouent le rôle de contremaître et en font plus que les autres, surveillent le travail en obtenant en échange une garantie implicite de non-licenciement.

Ceci permet de distinguer différents modes de fixation du salaire. La théorie de Doeringer et Piore (1971) distingue un marché interne et un marché externe. Sur le marché externe le salaire suit la logique classique des mécanismes du marché. L’offre et la demande déterminent le salaire d’équilibre et le contrat est précaire (CDD, intérim). Sur le marché interne, en revanche, les mécanismes de marché ne jouent pas (l’expression « marché interne » apparaissant impropre, bien qu’usuelle par commodité). Des mécanismes hiérarchiques et administratifs jouent en fait un rôle plus significatif. Les « insiders », dans l’entreprise, bénéficient en effet d’un fort pouvoir de négociation et obtiennent des rémunérations supérieures à ce qu’ils obtiendraient dans un mécanisme concurrentiel, en limitant justement la concurrence grâce aux syndicats ou à leur connaissance de l’entreprise (ancienneté, formation spécifique). Ceci est d’autant plus vrai qu’il est difficile d’évaluer la productivité d’un salarié. Ainsi du secteur non marchand où il n’existe que des mesures très imparfaites de la productivité. Les fonctionnaires sont alors payés selon des grilles administratives qui dépendent du concours obtenu (donc en partie du diplôme) et des fonctions exercées. C’est tout aussi vrai dans certaines entreprises marchandes où l’individualisation de la productivité est difficile. Autant il est aisé de mesurer la productivité individuelle d’un vendeur (chiffre d’affaires mensuel), autant ce n’est pas facile dans le cas d’un coiffeur ou d’un avocat.

Le salaire est alors déterminé selon un ensemble de règles qui varie selon le secteur ou l’entreprise, les conventions établies entre syndicats et employeurs, ou les lois en vigueur. Pour ce dernier cas on peut citer le salaire minimum, fixé par le gouvernement. Alors que la théorie classique suppose une renégociation instantanée des salaires au cas où les conditions d’équilibre sur le marché viendraient à varier, la réalité est tout autre : chacun recherchant la sécurité, les contrats de travail les plus courants (85% des contrats en France) sont des CDI qui impliquent une stabilité de la rémunération et de l’emploi au moins à moyen terme, fixé juridiquement dans le contrat. De plus, les baisses de salaire nominaux, prévus par la théorie marshalienne comme le seul moyen d’absorber une hausse de l’offre et ainsi de rendre le chômage impossible, sont dans la réalité extrêmement rares. Si quelques cas sont recensés dans des grandes entreprises en difficulté, négociant avec les syndicats des compromis du type baisse de salaire ou baisse des primes contre non-délocalisation, ce sont plutôt des cas rares. En effet les dispositions psychologiques des salariés (que Keynes avait bien perçu) font que subir une baisse de son salaire nominal est extrêmement désagréable, cela impliquant un sentiment de régression. De plus, le système d’indemnisation chômage relativement généreux de la France fait basculer le calcul coûts/avantages. Les syndicats peuvent être alors incités à préférer du chômage indemnisé que des baisses de salaires. Ceci est d’autant plus vrai pour les insiders, qui ont peu de chance d’être licenciés mais tout à perdre d’une baisse des salaires, tandis que les outsiders jouent le rôle de variable d’ajustement de la conjoncture.

Ainsi, on voit que le salaire ne rémunère pas une marchandise comme les autres, homogène et standardisée où l’ajustement entre offre et demande serait l’unique mécanisme de fixation salaire.

b. Le salaire est donc en partie le signe des rapports de force entre capital et travail

Le salaire doit trouver sa réalisation si la marchandise qu’il produit trouve preneur. C’est la convention de demande dont nous avons parlé précédemment. Même si la marchandise se vend donc qu’une valeur ajoutée se réalise, quelle part va au salarié ? Il y a ici tout un ensemble de conventions dans le partage de la valeur ajoutée qui sont au fondement des rapports entre capital et travail.

La justification de la rémunération de chaque partie dépend fortement de la théorie de la valeur adoptée. Selon la théorie marxiste (Le Capital, 1867) de la valeur-travail, le capital ne produit rien, il ne fait que communiquer sa valeur intrinsèque à la marchandise. Seul le travail vivant (le travail ouvrier) est créateur de richesse, le capital étant du « travail mort ». Dès lors, Marx peut en conclure que la captation par le capitaliste d’une part significative du produit de la vente (le surprofit) est en réalité une spoliation, une exploitation. Les théories de la valeur non-marxistes, largement dominantes aujourd’hui, insistent au contraire sur le rôle spécifique du capital : le capitaliste a droit à une rémunération en fonction du risque encouru (risque que la marchandise ne se vende pas, liée à la concurrence en système capitaliste et donc aux conditions d’équilibre sur le marché), en fonction du travail d’accumulation ex ante (financement de la machine notamment) qui est aussi une avance sur les profits futurs (et incertains) et enfin en raison de la nécessité de renouveler les machines ex post (investissement). Pour Böhm-bawerk par exemple, l’investissement un « détour de production », le capitaliste perd du temps et donc de l’argent maintenant pour en gagner davantage en produisant plus plus tard. On peut ajouter que l’Etat a droit à une rémunération car il finance aussi bien un certain nombre d’infrastructures qui rendent la production possible (routes, ports, etc.) que la formation générale des travailleurs, produisant ainsi des externalités positives : si tous les travailleurs savent lire et écrire, la diffusion de l’information est bien plus rapide et la productivité moyenne plus élevée. Au final, on passe d’une théorie de l’exploitation à une théorie du partage de la valeur.

Cependant affirmer la légitimité de la rémunération du capital ne définit pas le niveau optimal de celle-ci, et donc des salaires. Les modèles postkeynésiens ont fortement insisté sur ce point. Le modèle de Kaldor, par exemple, dans les années 1970, montre qu’il existe une répartition optimale pour la croissance. Kaldor pose un modèle simple à deux agents, un salarié et un capitaliste, où « le salarié dépense ce qu’il gagne et le capitaliste gagne ce qu’il dépense ». Avec un taux de marge de 100%, la consommation est nulle, la demande est trop faible et sans débouchés il n’y a pas de croissance ; mais avec un taux de marge nul, il n’y a pas d’investissement et d’incitation à investir donc la croissance est également nulle. Ainsi, il existe une répartition qui soutient à la fois la demande (consommation et biens de production) tout en produisant à plus long terme des incitations à investir. On n’est plus dans la théorie de l’exploitation mais on garde l’idée marxiste fondamentale d’une contradiction inhérente dans le capitalisme entre capacité de production et capacité de consommation, génératrice de crises.

Empiriquement, la répartition capital/travail est très stable sur le long terme, ce qui est paradoxal étant donné les multiples et profondes évolutions du capitalisme depuis la fin de la seconde guerre mondiale. La part des salaires dans le PIB fluctue autour de 60-65%, avec un pic à 75% à la fin des années 1970 puis une décrue lors du « tournant de la rigueur mitterrandien », à l’époque de la priorité à la lutte contre l’inflation. Si cette stabilité est avérée en France où les salaires évoluent même un peu plus rapidement que la productivité ces dernières années (voir notamment Artus, Et si les salariés se révoltaient ? 2018), ce n’est pas le cas dans de nombreux pays anglo-saxons où la rémunération des salaires tend à marquer le pas par rapport à celle du capital. Plusieurs explications peuvent être avancées : dans une logique néoclassique, la faiblesse de la productivité est le principal facteur explicatif. Cependant, dans certains cas comme aux Etats-Unis les salaires augmentent moins vite que la productivité. Une logique plus keynésienne utilisant les asymétries d’information dans un contexte d’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés pourrait alors mieux rendre compte de ce phénomène. Enfin, les théoriciens français de la régulation comme M. Aglietta (Dérives du capitalisme financier, 2005) insistent, dans une perspective plus large et historique, sur le nouveau mode de régulation du capitalisme depuis les années 1980. Celui-ci est plus concurrentiel et notamment concurrentiel à l’échelle globale, ce qui induit une compression des coûts (mise en concurrence des salariés partout dans le monde) pour maintenir des prix bas : les gains de productivité étant massivement redistribuées au consommateur plutôt qu’au salarié. De plus, le financement des entreprises se fait bien davantage par le marché (émission d’action), ce qui réduit le coût du financement et facilite le financement des innovations mais nécessite d’augmenter la part des dividendes dans le profit. Dans les cas extrêmes, selon ces théoriciens l’entreprise devient une « machine à générer de la valeur pour l’actionnaire » qui peut en effet investir dans un autre pays/entreprise si la rentabilité qu’il attendait n’est pas atteinte (donc si les salaires augmentent trop vite) : par une compression des coûts (donc des salaires) l’entreprise maximise la valeur pour l’actionnaire, parfois même en licenciant (cas des « licenciements boursiers »). Selon P. Artus, des taux de rentabilité (return on equity) de l’ordre de 15% ne sont pas soutenables à long terme.

c. Le salaire est aussi le signe d’une répartition socialisée entre travailleurs potentiellement conflictuelle

A la fin de la Théorie Générale, J.M Keynes envisageait une « assez large socialisation de l’investissement » destinée à limiter les crises. Si c’est aujourd’hui le cas, c’est surtout vrai pour les salaires. Le salaire peut être versé selon différentes modalités. En particulier, dans la plupart des pays développés s’est mis en place de façon extensive, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, un système de protection sociale. Une part du salaire est alors socialisée, principalement entre actifs et inactifs (le versement des retraites, un salaire différé) ou entre actifs réalisant un risque (maternité, accident du travail, maladie) et ceux n’en réalisant pas. La différence entre le salaire superbrut et le salaire net, qui est de l’ordre de 30% en France, illustre cette dimension collective.

Le salaire n’est alors plus seulement un signal-prix individuel, mais un signe de solidarité intergénérationnelle : recevoir un salaire c’est en recevoir une partie maintenant et une autre plus tard en fonction de règles collectivement fixées et destinées à prendre en charge les risques sociaux.

Cette répartition peut être source de conflits. Tout d’abord le salaire différé que constitue les cotisations sociales sont accusées d’alourdir le coût du travail, donc de désinciter les PME et TPE à l’embauche Des mécanismes de réduction du poids de ces cotisations sont mis en œuvre depuis Baladur (1993) et sont jugées efficaces par la plupart des études économiques car elles ont permis de sauvegarder en moyenne 300 000 emplois pour chaque enveloppe de 5 milliards d’euro (L’Horty, 2012, Heyer, 2014), bien que présentant des effets pervers. Le conflit serait ici à nouveau entre outsiders (un jeune chômeur peu qualifié par exemple) et insiders : les premiers sont perdants d’un coût du travail trop élevé qui rend leur embauche en contrat stable plus incertaine, tandis que les seconds sont gagnants d’un large système de protection sociale financé par des prélèvements. Des mécanismes de taxation différenciée (bonus-malus) en fonction du poids des contrats précaires dans une entreprise sont défendus par certains économistes (notamment le prix Nobel Jean Tirole, 2012).

Des débats similaires ont lieu à propos du salaire minimum (SMIC en France) : très peu d’économistes contestent aujourd’hui la pertinence même d’avoir un salaire minimum, pour des raisons de soutien à la demande, de réduction des inégalités ou de lutte contre la pauvreté laborieuse ; cependant les débats sur son niveau optimal et son rôle dans l’emploi peu qualifiés restent intenses. Selon l’analyse standard un salaire minimum plus élevé que la productivité marginale du moins qualifié empêche l’embauche de cet individu, donc créé du chômage (voir I). Une méta-analyse de Neumark (2007) analysant trente études jugées solides sur le sujet en conclu que l’élasticité-prix du travail non qualifié au niveau du salaire minimum est en moyenne de -0,3, signifiant que toute hausse du salaire minimum de 10% entraîne une réduction de l’emploi peu qualifié de 3%. Des études contradictoires existent notamment aux Etats-Unis (Card et Krueger, 1994), ayant permis de préciser les conditions dans lesquelles une hausse du salaire minimum peut entraîner une montée du chômage : niveau du salaire minimum par rapport aux pays comparables qui commercent avec le pays cible, structure de la concurrence sur le marché du travail et le marché des biens, etc.

Plus généralement les règles et les modalités de versement de tout salaire socialisé financé par les cotisations sociales font l’objet de nombreux débats : combien de temps faut-il indemniser le chômage ? faut-il un versement dégressif ? les prélèvements obligatoires ne réduisent-ils pas le pouvoir d’achat ?

Conclusion

Dans l’analyse économique classique et néoclassique, le salaire est avant tout un signal-prix incitatif. L’agent rationnel tient compte de ce signal pour agir ou ne pas agir : chercher du travail ou rester chez soi, embaucher ou ne pas embaucher, investir ou ne pas investir. Toujours comme signal-prix, le salaire joue aussi un rôle sur le marché des biens et services puisqu’il est au fondement du pouvoir d’achat donc de la consommation, dans une société où 90% de la population vit principalement de son salaire. Via des mécanismes keynésiens, on peut montrer que le niveau des salaires détermine en partie le niveau de l’inflation et du chômage, et constitue alors un indicateur de décision des politiques publiques. L’économie apparaît bien comme la « science du choix », le salaire étant l’indicateur de choix décisif.

Cependant, le salaire ne se réduit pas à cette dimension, car le travail, qu’il rémunère, n’est pas réellement une marchandise, bien qu’on puisse l’acheter et le vendre. L’incertitude qui pèse sur la relation salariale a aboutit à la mise en œuvre de longue date de conventions portant sur le salaire, qui peuvent être différentes selon que l’on se situe dans une entreprise marchande opérant dans un secteur très concurrentiel ou dans l’Education nationale. De plus, le niveau du salaire dépend de la répartition adoptée ex ante de la valeur ajoutée de l’exercice précédent : cela pose toute une série de questions sur la répartition de la valeur, que la théorie économique à cherché à expliquer. Le salaire est alors le signe d’une répartition politique des richesses créées en régime capitaliste. Enfin, des normes juridiques et sociales qui sont fondées sur les liens politiques entre citoyens et une volonté économique de réduire les risques en les partageant ont contribué à la mise en place d’une forte socialisation du salaire, en particulier en France (en moyenne 30%).

Signal-prix microéconomique, signe d’appartenance à une communauté politique et signe de contradiction dans la répartition de la valeur : c’est cette ambivalence qui illustre le rôle clé du salaire dans les économies marchandes contemporaines.

Cinq commentaires sur les Gilets Jaunes

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Même quand on connaît la tradition de violence urbaine des Français, les images de Paris en feu impressionnent. On atteint une crise paroxystique qui s’installe dans la durée. J’ai le sentiment que la dernière fois qu’on avait connu une telle violence, c’était en 2005. Bien sûr ce n’est pas le premier mouvement social avec une dimension violente depuis 2005. Mais les précédents étaient très spécifiques, centrés sur le retrait d’une loi ou d’une mesure. Ils ne touchaient que les publics concernés, et la démobilisation était assez rapide une fois la mesure retirée (écotaxe en 2013) ou confirmée (loi travail, Parcourssup, mariage pour tous,…). La seule exception est peut être Nuit Debout mais le mouvement était trop parisiano-centré et idéologiquement marqué pour concerner les classes moyennes et populaires. Là, on a un mouvement vraiment populaire avec une conjonction de colères qui explosent.

1. Un commentaire sociologique

Les Gilets Jaunes sont un mouvement de classes populaires et moyennes. Ce ne sont pas les plus pauvres (les gens qui sont autour du seuil de pauvreté ne sont pas mobilisés, ils luttent pour survivre). Les Gilets Jaunes pour la plupart sont insérés et ne luttent pas pour survivre : ils luttent pour ne pas décrocher. C’est la question du déclassement.

Pour résumer très rapidement le débat sociologique sur le sujet : le déclassement par rapport au passé est fort en France, le déclassement par rapport à l’avenir est surtout subjectif. Je m’explique. Si l’on parle du déclassement par rapport au passé, c’est-à-dire qu’on compare les perspectives qu’avaient les gens dans les années 1960 avec un diplôme donné (mettons le bac) et celles qu’ils ont maintenant, alors le déclassement est une réalité massive qui touche entre 25 et 40% de la société française. C’est l’argument de Louis Chauvel. A cela s’ajoute un déclassement résidentiel lié à la très forte inflation immobilière (qui touche spécifiquement la France étant donné sa démographie dynamique), qui fait qu’il est inenvisageable pour un ménage modeste de se loger en centre-ville et qu’il y une forte inégalité entre propriétaires et locataires. Enfin un déclassement scolaire lié au fait (toujours dans un raisonnement intergénérationnel) qu’il faut faire beaucoup plus d’études que ses parents pour avoir la même situation. Tiens ça me fait penser à un entretien sociologique avec une femme hôtesse d’accueil dont le père est cadre dans la fonction publique. C’était dans le livre l’Epreuve du déclassement de Camille Peugny (2007).

 

« [Sociologue] Et ces études, ça vous plaisait ? [Enquêtée] C’était sur Paris et c’était pas forcément évident. Les conditions de vie sont pas forcément très simples, et les conditions financières, il fallait quand même faire attention. (…) Donc je me suis arrêté avec mon bac+2. Quand même bac+2 ce n’est pas rien ! Je me retrouve à faire l’hôtesse d’accueil. Mon père, avec le BEPC, il dirige une équipe ! »

Si l’on considère en revanche le déclassement par rapport à l’avenir, c’est-à-dire par rapport au fait de déchoir de façon absolue dans l’échelle sociale dans un avenir proche, alors la probabilité du déclassement est très faible en France. Pour faire simple perdre son CDI reste rare. Même dans les pires crises économiques (2009 en France), le taux de licenciement augmente faiblement. Ce sont surtout les embauches qui sont stoppées.

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C’est l’argument d’Eric Maurin. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un déclassement subjectif. Bien au contraire pour Maurin c’est le principal déclassement. Pour lui, le déclassement correspond en France à une peur de déchoir. Ce qui se joue dans la société française ce n’est pas la grande probabilité de chuter dans l’échelle sociale, c’est la peur de perdre ses statuts. L’idée est que les gens veulent s’élever dans la hiérarchie sociale et luttent pour imiter la classe immédiatement au-dessus, tout en voulant éviter à tout prix de ressembler à plus pauvre que soi. Cette idée est confirmée par de nombreux autres travaux : Olivier Schwartz par exemple a fait une enquête sur les chauffeurs RATP, et montre que ceux-ci, tout en revendiquant plus de justice sociale par rapport aux « riches » (les patrons, les cadres) sont réticents à l’égard des aides attribuées à plus pauvres qu’eux (les jeunes, les immigrés) jugés assistés et profiteurs du système. Marie Cartier parlera de « France des petits moyens » dans une enquête sur la banlieue pavillonnaire, montrant que ces populations sont traversées par une forte peur du déclassement et une volonté d’évitement des classes plus pauvres. Le cas des établissements classés ZEP qui font fuir les classes moyennes a été un bon exemple d’échec d’une politique de discrimination positive, buttant sur la volonté générale d’évitement. Selon Maurin, ces classes moyennes votent tantôt à droite par fascination pour le modèle bourgeois, tantôt à gauche quand cette fascination se mue en frustration et ressentiment (incapacité à atteindre les plus grandes écoles notamment).

Si l’on tire toutes les conclusions de ces analyses on aboutit à une vision beaucoup plus critique des Gilets Jaunes, une masse de petits bourgeois qui veulent à tous prix s’élever au-dessus des autres (« happés par le désir de distinction statutaire », dixit Maurin), envoyer leurs enfants dans les meilleures écoles et payer un jour l’ISF. C’est probablement excessif mais il ne faut pas oublier le rôle que joue le ressentiment dans ce mouvement, ce qu’on pourrait appeler le paradoxe démocratique. Au XIXème siècle le paysan ignorait tout du mode de vie de la haute aristocratie londonienne, les inégalités objectivement radicales ne donnaient pas lieu à un fort ressentiment. Aujourd’hui plus personne n’ignore les inégalités de condition de vie entre groupes sociaux. Les inégalités objectivement beaucoup plus faibles sont donc beaucoup moins bien acceptées. Plus la démocratie réduit les inégalités, moins les inégalités sont supportables : Tocqueville avait remarqué ce paradoxe il y a plus de 150 ans. Bon, il le disait bien mieux que moi :

Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.

2. Un commentaire économique

On en vient à l’État-providence car qui dit inégalités, dit État-providence. Stéphane Ménia fait très justement remarquer que les Gilets Jaunes revendiquent moins de prélèvements et plus de dépenses publiques, alors qu’ils pourraient aussi revendiquer des salaires plus élevés. Car le revenu disponible c’est avant tout un salaire avant d’être un revenu de transfert. Dixit Ménia : « Je ne vous cache pas que cette approche m’interpelle depuis le début. Hormis la revendication d’un Smic à 1 300 euros, la quasi absence du mot « salaire » dans les propos, alors que « impôt » ou « taxe » connaissent des occurrences record, me laisse assez pantois. ». Nous vivons dans un capitalisme actionnarial où les salaires sont les grands perdants. Ils n’augmentent pas assez vite avec la productivité. Or, la croissance est faible. Les revenus progressent donc faiblement. Dès lors, le poids du passé devient plus fort et le patrimoine accumulé prend de l’importance. Les inégalités de revenus sont d’ailleurs assez faibles en France (contrairement aux États-Unis par exemple), de l’ordre d’un facteur 1 à 4 entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres, contre 1 à 130 pour les patrimoines. C’est le grand argument de Piketty qui était encore hier sur France 2.

Cela pourrait amener toutes sortes de remarques. A moyen terme la question de la formation. A long terme celle de la mécanisation, celle également de la mondialisation qui augmente la division entre salariat qualifié et non qualifié. Passons.

A court terme, pour revendiquer des salaires plus élevés il faut une capacité de négociation, donc des syndicats puissants. Le gouvernement n’a pas le pouvoir d’augmenter les salaires (je passe sur le SMIC : l’augmenter signifie augmenter le coût du travail des moins qualifiés, avec un risque sur l’emploi, sans réellement résoudre le problème des travailleurs pauvres qui souffrent avant tout d’un temps partiel subi). On retombe sur l’incapacité française à développer les corps intermédiaires et notamment les syndicats. Ils ne représentent plus rien aujourd’hui alors qu’ils jouent un rôle essentiel pour canaliser les revendications, organiser les colères, négocier avec le gouvernement, bref pour accoucher de quelque chose. Si on accouche de rien, comment mettre un terme au mouvement ? Les gens ne se calmeront pas, le mouvement s’éteindra en raison des coûts croissants (tout le monde ne peut pas perdre des jours de salaires à bloquer les ronds points indéfiniment) mais ressurgira tôt ou tard. Comment redonner du pouvoir aux corps intermédiaires ? Je n’ai pas la réponse, mais c’est un point clé.

Tiens, à la fin du texte Ménia donne en exemple ces femmes de ménage des grands palaces parisiens qui avec un syndicalisme à l’ancienne arrachent 400€ de plus par mois. C’était dans l’Humanité de septembre 2014. Mais c’est un cas trop rare. Il n’y a plus rien entre le citoyen et l’État, voire entre le citoyen et le chef de l’Etat, ce qui est dramatique dans la façon de personnaliser le pouvoir et l’action publique. Macron c’est l’État et l’État est responsable de tout, et notamment des taxes, des services publics et des aides sociales.

Or, les Gilets Jaunes affirment qu’ils n’en ont pas pour leur argent. On retombe sur la discussion de l’efficacité des services publics. Pourquoi dépensons-nous autant sans parvenir à convaincre la population que notre redistribution, que nos services publics sont efficaces ? La France dépense plus d’argent public en Europe que quiconque. On peut forcément faire mieux à budget égal, et peut être avec moins. Même si la situation est moins pire qu’on ne le dit souvent, la police, les écoles, les hôpitaux, sont plus efficaces dans de nombreux pays comparables à la France. Et ils sont plus efficaces tout en étant moins chers. Puisque les Gilets Jaunes ont commencé avec des revendications sur les transports, ne parlons pas de l’efficacité de la SNCF en France. Au Japon quand les trains sont en retard de plus de 3 min le ministre des transports est notifié (si). Et ce avec deux fois plus de voyageurs.

Cela renvoie la phrase de Macron (très maladroite) sur le « pognon de dingue ». Dixit Ménia encore, je me retrouve totalement dans ses propos :

 

« On peut être un fervent partisan de l’État providence et s’interroger sur le volet efficacité du système. C’est légitime et sain. C’est d’ailleurs pour cela que le Président de la République s’est permis une petite phrase rétractable, comme à son habitude, mentionnant le « pognon de dingue ». Après tout, améliorer l’efficacité de la protection sociale, ce n’est pas mal. Il me semble cependant qu’au fil du temps, le propos a dérivé vers l’idée que la protection sociale n’était pas très perfectible, mais totalement improductive. Or, c’est faux et certains gilets jaunes lui doivent de ne pas être dans la misère (…). »

3. Un commentaire fiscal

Sur le plan fiscal puisque tout est parti de là, Macron a déjà fait l’essentiel des choix. Ces choix conduisent à une hausse généralisée du pouvoir d’achat comme le montre l’INSEE, mais très inégale. La moyenne cache des gains modestes pour beaucoup et qui devraient se matérialiser surtout en 2019. D’autre part les ultra-riches sont grands gagnants, ce qui renforce le sentiment d’injustice. Une fois de plus l’ISF concentre les critiques. Personnellement j’étais favorable à sa suppression car il y a des moyens beaucoup plus efficaces de taxer les riches (voir la série “Réformer la France” que j’ai commencé). Mais pour cela il fallait engager une vraie réforme fiscale progressive. Sinon, cela donne l’impression que les pauvres sont plus mis à contribution que les riches, ce qui est insupportable. On ne rappellera jamais assez que la justice fiscale est l’une des clés de la justice sociale. Les révolutions américaines et françaises étaient au départ portées par des motifs fiscaux, ‘no taxation without representation’ aux États-Unis et les privilèges de la noblesse en France, que Louis XVI avait essayé d’abolir mais sans y parvenir. La révolution accouchera d’un principe fondamental, ‘à revenu égal, impôt égal’ aujourd’hui largement bafoué avec les niches fiscales diverses.

Le sociologue Alexis Spire rappelle cela dans un livre intitulé Résistances à l’impôt, attachement à l’Etat (2018). Il met en évidence un fort sentiment d’injustice fiscal chez les classes populaires et moyennes inférieures. Le système fiscal est peu connu et mal compris : par exemple la plupart des enquêtés de Spire ne connaissaient pas la CSG et ne pensaient pas payer cet impôt. L’impôt sur le revenu est le plus médiatisé alors qu’il ne représente que 25% des prélèvements. Le numérique et la plus grande efficacité du fisc fait que les fraudes artisanales sont rendues plus difficiles. Enfin les classes populaires bénéficient de peu de niches, ce qui donne le sentiment de ne pas maîtriser l’impôt et de le subir. C’est d’autant plus vrai quand, en face, les services publics sont jugés peu efficaces (il n’y a qu’à voir l’état de notre école dans les classements internationaux) ou sont relocalisés 50 km plus loin. Inversement, les classes supérieures soutiennent le plus souvent l’impôt : ils en paient certes bien plus que les autres mais cela impacte beaucoup moins leur revenu et leur pouvoir d’achat. De plus, ils bénéficient massivement d’exemptions diverses (toutes ne sont pas justifiées) ce qui donne le sentiment de maîtriser l’impôt, de passer un contrat avec l’État. Il faut donc à la fois améliorer le système fiscal (supprimer quelques niches, élargir l’assiette de l’IRPP, réduire le nombre d’impôts, augmenter la progressivité, taxer moins les revenus et davantage le patrimoine…) et améliorer les services publics.

Peut-on avoir à la fois moins d’impôts et plus de service public ? Alexandre Delaigue fait remarquer sur Twitter que c’est possible à une condition : plus de croissance. Seule la croissance économique peut financer plus de services publics avec moins de prélèvements. On peut toujours ergoter sur le fait de rendre les services publics plus efficaces. C’est important. On peut aussi “taxer davantage les riches” (c’est un énorme raccourci, mais allons-y). Mais croire qu’on va financer le système social français avec uniquement les impôts des riches est juste une vague utopie d’extrême gauche. A terme le problème de financement finit par se poser. On ne peut pas augmenter le taux global de prélèvements. Donc il nous faut plus de croissance ? Sûrement, mais outre que ça ne se décrète pas, on est aussitôt accusé de saccager l’environnement.

4. Un commentaire environnemental

Vous commencez à comprendre ? L’équation plus de protection de l’environnement + plus de pouvoir d’achat + moins de prélèvements est insoluble. La réduction des inégalités est absolument essentielle, bien sûr, et contribue à huiler les termes de l’équation. Mais elle ne la résout pas. Si l’on suit les thèses décroissantes, les pays riches doivent diviser leurs revenus par deux pour sauver la planète. Au minimum. Pour ne prendre qu’un exemple, la biocapacité de la Terre est estimée à 1,8 ha par habitant (c’est une moyenne évidemment). L’empreinte écologique du Français est de plus de 5 hectares. Revenir à 1,8 signifie que le Français moyen doit avoir le niveau de vie de l’Irak, du Guatémala ou de la Moldavie. Autant imaginer un mouvement Gilets Jaunes puissance mille. De plus je n’ai encore lu aucune analyse décroissante capable de réconcilier démocratie et environnement. Quelques auteurs lus ici ou là (l’économiste Denis Meadows, le physicien Aurélien Barrau) se sont montré au contraire très clairs sur le fait que la démocratie avait échoué à traiter le problème environnemental et donc qu’il nous faudrait une bonne dictature verte (c’est encore dit à mots couverts, mais ça vient). Le pire c’est qu’ils ont raison. Il n’y aura pas de changement radical des comportements sans dictature verte, et comme personne ne veut d’une dictature verte, il n’y aura pas de changement radical des comportements. Si bien que comme le dit Delaigue, avec plus de croissance (une croissance radicalement moins carbonée, bien sûr) l’environnement a peut être une chance. Sans, il n’en a aucune. Si les gens sont prêts à se geler les miches trois weekends de suite pour préserver leur pouvoir d’achat, vous croyez vraiment qu’ils vont accepter qu’on leur impose d’arrêter la voiture, de devenir tous végétariens, entre autres restrictions pour harmoniser leur empreinte écologique sur celle de l’Irak ?

5. Un commentaire politique

On a beaucoup vu ces derniers temps une revendication plus politique, celle de davantage de démocratie directe. Le mépris dont suinte Macron à l’égard des classes intellectuellement, scolairement, et économiquement inférieures à lui y est pour beaucoup (traverser la rue pour trouver un travail, Gaulois réfractaire, etc.). On entre dans le domaine du symbolique (le déni de reconnaissance), mais pas que.

En effet la Vème République conçue par les gaullistes souffre d’un déficit démocratique bien connu. Et ça ne s’est pas arrangé depuis 2000. La réforme du quinquennat a été l’une des pires réformes politiques récente. A l’époque personne n’avait vraiment compris l’enjeu, et le taux d’abstention au référendum  a été de plus de 60% ! Certains pouvaient même naïvement penser que cinq ans au lieu de sept, cela affaiblit le pouvoir du Président. Pourtant c’est au contraire l’une des réformes qui a le plus renforcé les pouvoirs du chef de l’Etat en supprimant totalement la possibilité d’une cohabitation. S’il y a bien une revendication des Gilets Jaunes que je partage c’est une réforme constitutionnelle. Pas la République parlementaire populiste que voudrait Mélenchon évidemment. Il faut redonner la possibilité au peuple de censurer un gouvernement jugé impopulaire. Pour cela, il faut redécaler les élections législatives et présidentielles. Si le peuple est mécontent, il porte l’opposition à l’Assemblée à mi-mandat exactement comme aux États-Unis. Je suis favorable à une régime à l’américaine : suppression du poste de premier ministre qui toute façon ne joue aucun rôle politique en France (vous avez vu Philippe mentionné sur les banderoles, vous ?). La France a une tradition de sauveur providentiel (Napoléon, De Gaulle…), on le porte aux nues puis on adore le détester. Autant l’assumer. Donc le Président devrait être chef de l’Etat et du gouvernement. En contre-partie on supprime le droit de dissolution et l’immunité présidentielle.

Les institutions françaises sont à l’agonie. Les enquêtes du CEVIPOF à ce sujet sont édifiantes. Plusieurs institutions régaliennes (police, armée, école, Sécurité sociale) trouvent grâce aux yeux des Français, mais ça reste très dégradé, en particulier pour les syndicats, les médias et les partis, pourtant piliers de la démocratie. On ne peut pas décréter la confiance dans les institutions. Mais on peut redonner du souffle démocratique en renforçant la souveraineté populaire, même en dehors de toute considération européenne, si l’on parvient à réduire la personnalisation du pouvoir dont jouit le chef de l’Etat, que l’on redonne du pouvoir au parlement et que l’on renforce les corps intermédiaires.

 

Les transformations de la microéconomie après 1945

Introduction

On peut retracer les fondations de la microéconomie aux travaux des marginalistes (Menger, Jevons et Walras) à la fin du XIXème siècle. Ce sont les jalons fondateurs du néoclassicisme qui sera synthétisé par Alfred Marshall au début du XXème siècle. Les néoclassiques se distinguent en effet des classiques sur plusieurs points : théorie de la valeur subjective fondée sur la loi de l’offre et de la demande, recherche de l’équilibre général sur les marchés (ce qui déplace le fondement de l’étude de l’origine de la valeur à la formation des prix), hypothèse de concurrence parfaite, et enfin raisonnement microéconomique qui procède le plus souvent de l’agent rationnel au comportement maximisateur. Lire la suite

Les grandes théories de la justice sociale (2/2)

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Axel Honneth

Nous traiteront maintenant des approches plus empiriques de la justice sociale. Ces approches sont plus récentes. Elles sont spécifiquement sociologiques et naissent à partir des années 1990. Le point de départ est la critique de la théorisation excessive des approches philosophiques, qu’elles soient marxistes, rawlsiennes, libertariennes. Ces approches sont critiquées soit parce qu’elles sont trop abstraites, soit pour leur prétention universaliste (il y aurait des principes universels de justice sociale). Il s’agit donc de redonner du poids à la parole des acteurs, à leurs valeurs, au contexte socioéconomique et culturel, éventuellement avec un regard critique.

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Les grandes théories de la justice sociale (1/2)

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John Rawls

Il y a deux grandes façons de réfléchir à la justice sociale. La première est issue de la philosophie politique. Elle consiste à traiter la notion de justice indépendamment de la réalité sociale, c’est-à-dire avec des principes abstraits. L’idée qui sous-tend ces démarches est qu’il est possible de trouver des principes universels de justice sociale. La seconde est plus empirique, davantage inspirée de la sociologie. Nous commencerons ici par les approches théoriques.

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