Réflexions sur le statut ontologique du zygote (2/3)

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III. Avant-propos épistémologique

Nous avons la certitude scientifique qu’un zygote est un être vivant de l’espèce homo sapiens. Par être vivant de l’espèce Homo sapiens, on veut simplement signifier un organisme avec une existence (être) appartenant au monde vivant (vivant) et en particulier à l’espèce animale Homo sapiens. Il s’agit d’un individu de cet espèce, comme la larve de chenille de Machaon est un individu de l’espèce des insectes lépidoptères de la famille des Papilionidae. Individu s’entend ici au sens d’échantillon. Mais comment doit-on considérer cet individu ?  Est-il une personne ? Si oui, pourquoi ? Si non, quand le devient-il ? Et qu’est-il ? C’est à ces questions très complexes que cherche à répondre Pascal Ide. Rappelons pour la forme que Pascal Ide est médecin, philosophe et théologien. Il a un doctorat dans ces trois domaines. Lire la suite

Réflexions sur le statut ontologique du zygote (1/3)

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Voilà sept ans, j’ai écrit un article intitulé “Pourquoi je suis contre l’avortement”. Des hauts et débats est avant tout un blog d’économie, et pourtant cet article est toujours le plus visité sur ce blog avec près de 40 000 visites. Cependant, comme la plupart des articles écrits à l’aube de ce blog, je ne suis pas complètement satisfait du résultat. Je n’y ai pas tant exprimé une position particulière que critiqué certaines opinions communes au sujet de l’avortement. Résultat, c’est insuffisant : il y a des digressions inutiles, certaines phrases sont caricaturales, l’argumentation n’est pas toujours rigoureuse. Je veux donc reprendre ici la question de façon plus rigoureuse, et en développant un point en particulier, en m’aidant notamment d’un livre que j’ai lu récemment : Le zygote est-il une personne humaine ? du philosophe Pascal Ide (2003). L’approche que j’entends mener ici se distingue donc de celle de 2010 : elle est essentiellement philosophique.

Le statut ontologique du zygote : un débat central

Bien qu’avec le recul je trouve mon ancien article sous-argumenté, j’ai au moins rappelé une chose : le débat philosophique central est le statut ontologique du zygote. Est-ce une personne humaine à part entière ? un simple amas de cellules ? un matériau biologique ? quelque chose d’indéterminé ? un individu ? un individu potentiel ? quand, et comment faire la distinction ?

Cette question est spéculative : elle peut donc sembler éloignée des préoccupations des médecins ou des femmes souhaitant réaliser une IVG, et elle n’a qu’un lien indirect avec la législation sur l’avortement. Elle n’en demeure pas moins centrale.  Selon que l’on considère un ovocyte fécondé comme une personne à part entière ou comme un amas de cellule, ou comme quelque chose entre les deux, la position que l’on aura sur l’avortement sera forcément différente. Certes, il est possible d’être favorable à la loi Veil même après avoir rationnellement conclu que le zygote est une personne humaine, car le droit, la morale et l’ontologie sont des choses différentes, comme je l’ai souvent rappelé sur ce blog ; inversement, on peut s’opposer à la recherche sur les embryons au nom d’un principe éthique de respect dû à l’embryon sans pour autant considérer celui-ci comme une personne humaine à part entière, car “reconnaître une personne est un acte autant éthique que scientifique” (Pascal Ide) ; mais dans tous les cas, le débat sur le statut ontologique de l’embryon est central.

I. Le zygote est-il un être vivant ?

Un être vivant a par définition une existence (être) et une vie (vivant), ce qui signifie qu’il évolue. Son existence est bornée chronologiquement : il naît puis il meurt. C’est une tautologie, mais la première caractéristique d’un être vivant est d’être mortel. Entre ces deux temps fondamentaux, il grandit (se développe) et se transforme d’une façon ou d’une autre.

D’autre part, un être vivant interagit avec son environnement, notamment en puisant dans celui-ci sa capacité de survivre. Il s’agit du métabolisme, fonction spécifique des êtres vivants qui inclut par exemple la respiration, la nutrition quel que soit son mode, etc. Un être vivant qui n’a pas l’environnement adéquat (température, oxygénation de l’air, eau…) meurt. Le métabolisme est l’ensemble des réactions chimiques qui permettent à un être vivant de se maintenir en vie et de se développer.

Enfin, un être vivant peut donner naissance à d’autres êtres vivants : c’est la reproduction, qu’elle soit végétale ou sexuée. Ce critère semble être le moins significatif des trois dans la mesure où les êtres hybrides (par exemple un mulet) sont stériles par nature et sont quand même des êtres vivants.

Le monde non-vivant n’est concerné par aucun de ces trois principes : il n’est pas mortel, son existence n’est pas bornée chronologiquement ; il n’interagit pas avec son environnement en puisant de l’énergie dans celui-ci ; il ne se reproduit pas de façon autonome, ne peut pas donner naissance à d’autres entités. On peut penser par exemple au règne minéral. Notons qu’il y a un débat au sujet des virus mais l’opinion commune est que, sauf exceptions, ce ne sont pas des organismes vivants : même s’ils ont une existence (ils peuvent être détruits), ils n’ont pas de métabolisme propre, ils doivent utiliser celui d’une cellule-hôte : par eux-mêmes, ils ne peuvent ni stocker de l’énergie, ni en fabriquer, ni en utiliser, ni se reproduire. On peut comparer les virus à des simples chaînes-types d’ADN qui deviendraient dangereuses en infectant des cellules. Mais ces chaînes sont complètement inertes en dehors d’une cellule-hôte, d’où l’exclusion de la plupart des virus au monde du vivant.

Revenons au zygote. Un zygote est un ovocyte femelle fécondé par un spermatozoïde mâle. Le terme zygote vient du grec et signifie joint, attelé. On peut parler indifféremment d’œuf, de cellule-œuf, ou d’œuf fécondé. Le terme s’applique à tout être vivant mais on l’utilisera évidemment ici pour le seul être humain, c’est-à-dire le zygote de l’espèce Homo sapiens. Le zygote est le tout premier stade de l’embryon, que l’on appellera plus tard fœtus (vers 9 semaines). Environ quatre heures après la pénétration du spermatozoïde dans l’ovocyte, un zygote observé au microscope électronique ressemble à cela :

(Source Fiv.fr)

D’un point de vue biologique, c’est un organisme unicellulaire eucaryote (sa cellule possède un vrai noyau, d’où le terme eu = vrai, bien et caryote = noyau) et diploïde (son ADN est organisé en paires de chromosomes). Est-ce un être vivant ? Cela ne fait aucun doute. Premièrement, il est mortel, puisque on estime qu’entre 50 et 70% des zygotes n’aboutiront pas à une grossesse viable (avortements spontanés). Deuxièmement, il se développe par division cellulaire. Au bout de cinq à sept jours, on parle de blastocyste, qui possède déjà près de 100 cellules. Troisièmement il interagit avec son environnement, à savoir le corps de sa mère d’où il puise son énergie et les conditions nécessaires à sa survie (température par exemple). En revanche, un zygote ne peut pas donner naissance à d’autres êtres vivants. Etant donné que le zygote possède les deux caractéristiques les plus importantes sur les trois, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un être vivant.

II. Le zygote est-il un être humain ?

Un être humain est une espèce particulière du groupe très large qu’on a précédemment appelé “être vivant”. Savoir si le zygote est un être humain revient à savoir, en première intention, s’il appartient à l’espèce Homo sapiens. Homo sapiens étant un animal, on doit commencer par se demander si le zygote est un animal ou s’il appartient à la vie végétative. Pour cela, rappelons quelques grandes différences entre animal et végétal :

  • au niveau de la mobilité : elle nulle chez les végétaux, jamais nulle chez les animaux ;

  • au niveau du système nerveux : la quasi-totalité des animaux possède un système nerveux ou, à tout le moins, un système sensitif (même rudimentaire dans le cas des invertébrés), contrairement aux végétaux ;

  • au niveau de la nutrition : les végétaux sont autotrophes, c’est-à-dire qu’ils sont capables de se développer en utilisant uniquement de la matière inerte (inorganique) : le carbone contenu dans l’air, l’eau et l’azote contenus dans la terre, ou d’autres sels minéraux. L’énergie utilisée pour ce processus est l’énergie solaire : captée par les feuilles, elle utilise les minéraux et l’eau contenu dans la terre pour transformer le carbone de l’air en oxygène, afin de produire des glucides qui servent à la croissance de la plante : le processus est appelé photosynthèse. Inversement, les animaux sont hétérotrophes (heteros  = autre et trophê = nourriture) : pour se développer, ils prélèvent des molécules dans leur environnement à partir d’autres organismes, c’est-à-dire à partir de matière organique (issue d’êtres vivants) : ce peut être des végétaux (herbivores, dont les granivores et les xylophages qui se nourrissent de bois), des animaux morts (nécrophages), et enfin des animaux vivants (parasites et prédateurs dont l’homme est le plus important). Ce fonctionnement animal nécessite un système digestif complexe, c’est-à-dire des organes dédiés à la digestion : là encore les animaux se distinguent car les végétaux n’ont pas de système digestif (même les plantes carnivores n’ont ni tube digestif ni estomac).

  • au niveau de la respiration : pour fabriquer des glucides, les animaux utilisent l’oxygène comme comburant et non pas le dioxyde de carbone.

  • au niveau cellulaire : les structures cellulaires fondamentales sont identiques chez les végétaux et les animaux (noyau, chromosomes, cytoplasme) : ils sont tous eurcaryotes, ce qui les distingue des bactéries qui sont procaryotes (littéralement, “qui n’ont pas un vrai noyau”). Cependant, les cellules végétales ont, en plus d’une membrane, une paroi composée d’un glucide appelé cellulose (très épaisse dans le cas du bois), alors que les cellules animales n’ont pas de parois, seulement une membrane. Les cellules végétales possèdent aussi des organelles qui n’existent pas dans les cellules animales, comme les plastes (organelles qui sont à la base de la fonction chlorophylienne).

A l’aune de ces critères, l’embryon au stade de zygote appartient clairement au règne animal puisqu’il a presque toutes les caractéristiques propres au taxon Animalia : il est mobile lorsqu’il se déplace des trompes de Fallope vers l’utérus ; il se nourrit de matière vivante (en l’occurrence, les molécules apportées par sa mère via le placenta) ; il respire de l’oxygène (toujours grâce au placenta) ; enfin, sa structure cellulaire est celle des animaux : pas de parois, pas de plastes. La seule caractéristique animale dont il est dépourvu, vu son stade de développement, est le système nerveux.

(Source : fertilitylabinsider.com)

Sur cette image, on voit clairement la membrane fermant l’accès aux autres spermatozoïdes (également visibles) ainsi que les deux pronuclei (petits cercles au centre du zygote), qui sont les deux noyaux de l’ovocyte et du spermatozoïde : au bout de quatre heures environ ils vont fusionner, ce qui signifie la réunion des deux ADN parentaux et la naissance d’un nouvel ADN.

Le zygote appartient-il à l’espèce Homo sapiens ? C’est certain puisqu’il est le fruit de la rencontre entre un spermatozoïde (gamète mâle) et un ovocyte (gamète femelle) de cette espèce. Son ADN l’atteste :  un zygote possède déjà toute l’information génétique de l’être humain qu’il deviendra, aucune information supplémentaire n’est ajoutée au cours de la grossesse. L’ADN est essentiel car c’est ce qui constitue le zygote en tant que zygote : tant que le gamète mâle et le gamète femelle n’ont pas fusionné leurs ADN, on a bien une cellule, mais elle n’est pas vraiment individualisée puisque elle contient un mélange disjoint d’ADN mâle et femelle. A l’instant où ces ADN fusionnent (entre trois à six heures après la pénétration du spermatozoïde dans l’ovule), on a un nouvel organisme unicellulaire opérationnel : le zygote1.  Cet organisme est tout aussi vivant que le spermatozoïde et l’ovocyte qui lui ont donné naissance, mais il est quelque chose de plus (de nouveau) puisque dès cet instant il a un développement et une autonomie propre, dirigé par son génome. Pa rapport aux gamètes, le zygote se développe tout seul par division cellulaire.

L’ADN qui permet tout cela est contenu dans le noyau cellulaire du zygote, sous forme de séquences (les gènes), à l’intérieur des chromosomes, au nombre de 46, allant toujours par paires : 23 proviennent du spermatozoïde mâle et 23 de l’ovocyte femelle. On peut comparer ce code génétique au code informatique d’un logiciel : il dirige le développement et la croissance de l’embryon depuis la fécondation jusqu’à la naissance. Par exemple, le sexe du futur bébé est déterminé dès la fécondation en fonction du chromosome sexuel dont le spermatozoïde mâle était porteur : s’il était porteur d’un chromosome Y, alors l’ADN du zygote possède un chromosome X (issu de l’ovocyte) et un chromosome Y et on aura un garçon ; si le spermatozoïde était porteur d’un chromosome X, alors le zygote possède deux chromosomes X et on aura une fille. De nombreux autres traits du futur bébé sont déjà déterminés à ce stade, comme la couleur des cheveux, la taille, la forme du nez, la présence de tâches de rousseur, le groupe sanguin, etc. Le zygote contient déjà toutes ces informations et l’être humain qui viendra au monde les gardera jusqu’à sa mort. Au cours de la division cellulaire, elles seront dupliquées des millions de fois pour former les milliards de cellule qui composeront le futur bébé. Pour filer la métaphore numérique, la réplication de l’ADN est comparable au démarrage d’un ordinateur : le processeur lit les instructions numériques en binaire et procède à des milliards de calculs successifs pour passer d’un écran noir à votre superbe papier peint Windows de la même façon que l’ADN est “lu” pour construire progressivement le corps de l’embryon jusqu’à aboutir à un être humain complet. La moindre erreur de séquençage, et c’est la maladie génétique.

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1 On parle généralement de zygote durant le court laps de temps où les deux informations chromosomiques parentales n’ont pas encore fusionnées bien que les deux pronuclei soient déjà dans la même cellule.

Une histoire des idées​ : les Modernes (3/4)

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Luc Ferry donne quatre auteurs et quatre dates qui illustrent le changement radical qui se fait jour en Europe à partir du XVIème siècle :

  • En 1543, Copernic publie La révolution des orbites célestes ;

  • En 1632, Galilée publie Les rapports de la Terre et du soleil ;

  • En 1687, Newton publie Les principes mathématiques.

Il y ajoute Descartes, qui publie Les principes de la philosophie en 1644, et dont on va parler dans un instant. Ces auteurs donnent le ton de ce qui engendrera, quelques décennies plus tard, le Siècle des Lumières en France, en Écosse, en Allemagne, avec Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Kant, Hume pour la philosophie, Smith pour l’économie, Volta, Lavoisier, Lamarck pour les sciences. Cette révolution intellectuelle aboutira en une double révolution politique, d’abord américaine, puis française, à l’aube du XIXème siècle. Pourquoi ces trois auteurs ? Pourquoi trois scientifiques ? Parce qu’à eux trois, ils fondent rien de moins qu’une nouvelle theoria surpassant celle des Grecs, une nouvelle cosmologie, bref, une nouvelle description du monde. Lire la suite

Une histoire des idées​ : les Chrétiens (2/4)

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Pourquoi évoquer une religion dans un ouvrage de philosophie ? Luc Ferry s’en justifie sur plusieurs pages, en considérant (à juste titre) que le christianisme n’est pas une philosophie, et même (c’est plus discutable) qu’il est fondamentalement antiphilosophique. Cependant, lui aussi apporte des réponses à la question qui anime tout philosophe, celle de l’échappement à l’angoisse de la mort. De plus, le christianisme a animé la vie intellectuelle de tout l’Occident pendant quinze siècles au moins, jusqu’à éclipser  largement la philosophie grecque, et l’ignorer en passant sans transition des Grecs à Descartes c’est faire preuve d’une grande ignorance historique. On va le voir, les idées issues du christianisme ont eu une influence considérable qui perdure encore aujourd’hui, au même titre que la philosophie grecque ; ne serait-ce parce qu’il y a plus d’un milliard de chrétiens…

Nous suivons le plan de Ferry : d’abord décrire la théorie, c’est-à-dire la façon dont le système analysé aborde la réalité. Cela correspond aux branches de la philosophie que sont l’ontologie (qu’est-ce que la réalité ? quel est le contenu de la réalité ?) et l’épistémologie (comment pouvons nous connaître la réalité ?). Ensuite décrire l’éthique, c’est-à-dire l’ensemble de ce qui a trait aux jugements de valeur. Enfin exposer les finalités, c’est-à-dire le type de salut proposé par le système en question.

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Une histoire des idées : les Grecs (1/4)

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Les idées des économistes et des philosophes politiques, qu’elles soient vraies ou fausses, sont plus puissantes que ce qu’on croit souvent. En effet le monde est presque entièrement gouverné par elles. Les hommes pratiques, qui croient qu’ils sont eux-mêmes libres de toute influence intellectuelle, sont généralement les esclaves de quelques économistes défunts. John Maynard Keynes, 1936

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L’art des limites (1/3)

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Il faudra mourir, que je lui dis encore, plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve quand même et bordée d’assez d’angoisse pour vous faire oublier mille fois tout ce qu’on aurait pu avoir de plaisir à faire l’amour pendant mille ans auparavant… Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

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