Douze mois de macronisme

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Emmanuel Macron a emporté la présidence il y a un an. Difficile de faire un bilan exhaustif d’un gouvernement qui se caractérise par sa frénésie de réformes, qui s’enchainent à un rythme soutenu. On peut cependant tenter de brosser quelques traits, sur la forme et sur le fond. Je me concentrerai sur le style de Macron, et sur les réformes économiques.

Macron l’autoritaire

Macron a très vite imposé un style, « vertical », dirigiste, autoritaire pour certains. Ceux qui avaient lu ses écrits de philosophie politique ne seront pas surpris. Macron, disciple de Ricoeur, y assume à la fois l’antitotalitarisme, et une certaine verticalité dans le processus de décision. Ainsi, il critique les « allers-retours permanents de la délibération » ou explique que « la difficulté du politique aujourd’hui réside dans ce paradoxe entre la demande permanente de délibération, qui s’inscrit dans un temps long, et l’urgence de la décision. La seule façon de s’en sortir consiste à articuler une très grande transparence horizontale, nécessaire à la délibération, et à recourir à des rapports plus verticaux, nécessaires à la décision ». Sa vision de l’action politique est claire :

Si l’on veut stabiliser la vie politique et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut, tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité. Pour cela, il faut proposer des idées. Si l’on est en capacité, grâce à des propositions, d’expliquer vers quelle société on veut aller, c’est-à-dire vers une République plus contractuelle et plus européenne, inscrite dans la mondialisation avec des formes de régulation qui correspondent à la fois à notre histoire et à nos souhaits collectifs, alors on peut mobiliser.

Sur un plan pragmatico-politique, Macron n’a pas grand chose à gagner à adopter un style de gouvernement moins dirigiste : ses opposants les plus résolus sont hostiles au macronisme depuis le premier jour, comme ils étaient hostiles au hollandisme, et ne lui feraient de toute façon aucun crédit d’éventuelles concessions. Plus généralement, Macron sait parfaitement que les Français, en même temps qu’ils valorisent le conflit, cultivent la nostalgie du chef :

Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la norma­lisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce ­malentendu. E. Macron

On ne s’étonnera donc pas que Macron ne veuille pas imiter son prédécesseur, président-Normal qui ne voulait pas être le chef, et qui, très tôt fut surnommé “Flamby” par ses adversaires. Le choix de Hollande d’adopter un style de Président en retrait, cherchant systématiquement un compromis entre des bords radicalement opposés, n’a pas payé : quand les divergences politiques sont trop fortes, les compromis minimalistes sont forcément peu ambitieux, médiocres, et ne satisfont au final personne. Au lieu d’avoir du tranchant et d’adopter une ligne claire, Hollande navigua en permanence entre les frondeurs et les libéraux : perdant toute crédibilité dans l’affaire Leonarda, naviguant au gré des décisions contradictoires, d’abord très socialiste (gouvernement Ayrault), ensuite très libéral (gouvernement Valls), choisissant d’arrêter l’état d’urgence pour finalement le maintenir, lançant le débat de la déchéance de nationalité pour finalement l’abandonner, tout cela pour devenir le président le plus impopulaire de Vème République, renoncer à se présenter, et envoyer son parti à la pire défaite de son histoire. Macron a retenu la leçon : l’indécision et l’ambiguïté ne payent pas.

La logique du gouvernement Philippe consiste donc à profiter d’une côte de popularité encore élevée pour faire rapidement les réformes douloureuses mais (jugées) nécessaires. Le cas de la SNCF est typique, s’agissant d’une entreprise extrêmement endettée et d’une ouverture à la concurrence (via un système d’enchères) de toute façon imposée par les règles européennes. Concurrence qui, dans l’ensemble, permet d’augmenter la quantité et la qualité des trains qui roulent (l’effet sur les prix est plus ambiguë). Le statut des cheminots n’est évidemment pas responsable de la dette de la SNCF, mais la SNCF ne peut pas concurrencer une entreprise comme la DeuscheBahn si cette dernière embauche ses salariés au droit du travail standard et la SNCF à un statut beaucoup plus contraignant. L’argument de la nécessité économique des réformes perdrait d’ailleurs toute consistance si le gouvernement changeait de route au premier mouvement social, dans un pays dont la culture politique est de toute façon fortement contestataire !

Au bout du compte, son style de président ne me gêne pas, d’autant que si Macron est dirigiste, il n’est pas enfermé dans sa tour d’ivoire : il aime au contraire les discussions musclées avec les syndicalistes et n’hésite pas à s’attarder, y compris face à une foule hostile, lors de chacun de ses déplacements. Ce dirigisme assumé est particulièrement légitime dans le cas de mouvements qui, des zadistes aux black blocs, se caractérisent par leur violence et leur illégalité. Réaffirmer l’ordre républicain dont il est le garant est bien le moins qu’on attend du Président. En revanche, l’autoritarisme est beaucoup plus discutable face à des mouvements parfaitement légitimes et légaux que sont les syndicats. On a souvent l’impression que le gouvernement ouvre les discussions sur un thème pour la forme, mais que l’essentiel des décisions sont déjà prises. Le choix d’utiliser dans certains cas des ordonnances, qui permettent à un gouvernement de promulguer une loi avant les débats au parlement, renforce cette impression.

Les grandes réformes de Macron

Réforme des institutions : le populisme ?

Inspiré par l’affaire Fillon, porté par Bayrou, le premier texte voté par le gouvernement Philippe est un texte d’amélioration des institutions : interdiction des emplois familiaux, suppression de la réserve parlementaire, et même suppression de l’IRFM, remplacée par un remboursement sur factures. Quand on pense que cette indemnité de près de 6000€ par mois et par député n’a fait, jusqu’à 2017, l’objet d’aucun contrôle ! Et qu’il a fallu attendre 2014 pour avoir une liste détaillée de l’utilisation de la réserve parlementaire ! J’étais favorable à toutes ces réformes et j’espère que le gouvernement ira encore plus loin avec la prochaine réforme constitutionnelle, pour encadrer plus fermement encore le cumul des mandats, non seulement dans le temps, mais dans l’espace.

Réforme du code du travail : le néolibéralisme ?

La réforme du code du travail par ordonnances qui a suivi est plus complexe à analyser. L’idée générale va vers un assouplissement et une simplification des règles du dialogue social : les différentes instances représentatives du personnel sont fusionnées en une seule (le comité social et économique), et une marge de manœuvre plus grande est laissée à chaque entreprise pour organiser son CSE ; une entreprise peut court-circuiter les syndicats en faisant adopter une disposition via un référendum avec les salariés : la chose est intéressante pour les TPE (souvent sans syndicats représentatifs) et plus généralement dans un pays où, malheureusement, le syndicalisme ne représente rien (8% des salariés). Dans les grosses entreprises, les syndicats continueront de jouer de toute façon un rôle essentiel, et même renforcé. Les autres mesures sont plus discutables, notamment le plafonnement des indemnités pour licenciement abusif, bien que les indemnités aient été augmenté de 25% avec les ordonnances.

Quoi qu’il en soit, on est loin de mesures “néolibérales” qui retireraient tous droits aux salariés : les ordonnances Macron ne changent rien aux dispositions “d’ordre public”, ces règles inscrites dans le Code du travail et sur lesquelles aucune entreprise ne peut négocier (ex. le niveau du SMIC). Dans certains cas rares, définis par la loi, une entreprise peut prévoir des dispositions moins favorables pour le salarié que les dispositions législatives, en cas d’accord des deux tiers des salariés. Pour autant, et pour éviter qu’un employeur n’impose une négociation déséquilibrée, les accords de branche s’imposent aux accords d’entreprise dans quatre thèmes clés : grilles de salaire, classifications, protection sociale complémentaire, fonds de formation.

Réformes fiscales : le Président des riches ?

J’avais défendu ici la suppression de l’ISF. Emmanuel Macron a préféré le remplacer par un impôt immobilier. L’idée est évidente : favoriser l’épargne productive qui s’oriente vers les actions et taxer l’épargne improductive qui s’oriente vers l’immobilier, donc encourager les ménages aisés à investir.

Autre réforme : la “flat tax”, en réalité le “prélèvement forfaitaire unique” (PFU). Comme son nom l’indique elle taxe tous les revenus du capital à un taux unique, à savoir 30%. Il s’applique aux dividendes, aux intérêts, aux plus-value, aux assurances-vie. Là encore, l’objectif est double : simplification et stimulation. En remplaçant des taux très variés par un seul, cette réforme “neutralise” la fiscalité par rapport au choix d’un type de placement, incitant l’investisseur à privilégier le rendement, et donc à investir plus et mieux. Cependant, le PFU ne s’applique pas aux placements réglementés (livret A, livret jeune, etc.) qui demeurent non taxés, et au plus-value sur les PEA (un plan d’actions réglementé) taxés à 22%. Quant à savoir si les épargnants et les investisseurs vont avec cette réforme payer plus ou moins d’impôt, c’est compliqué, car cela dépend beaucoup du type d’épargne possédée, de la durée de possession, etc. Dans l’ensemble, le PFU abaisse la fiscalité du capital mobilier, en particulier pour les grosses plus value (qui pouvaient être taxées jusqu’à 60%), mais augmente celle des PEL. Cependant, cette fiscalité reste tout de même élevée : 30% ce n’est pas une paille, d’autant que, pour les dividendes, il s’agit d’un taux qui s’applique après le paiement de l’IS, au taux de 33%.

Un mot sur la CSG. Ceux qui hurlent à l’attaque des retraités devraient se souvenir que cet impôt a l’une des assiettes les plus larges du système fiscal français, ce qui signifie qu’elle taxe tous les revenus, y compris ceux du capital, et qu’elle est très difficile à éviter. Bref, la CSG est typiquement un impôt égalitaire, “de gauche”, tant et si bien que l’économiste Thomas Piketty, aujourd’hui grand pourfendeur du macronisme, défendait la fusion de l’IRPP sur la base de la CSG… dès 2011, dans son livre « Pour une révolution fiscale », que j’avais d’ailleurs analysé en détail.

Tout compte fait, ces mesures visent à simplifier la fiscalité, et à l’orienter davantage vers l’investissement productif. Ces mesures ne profitent pas seulement aux ménages les plus aisés, à moins de considérer que détenir un PEL c’est faire partie des riches… mais il est indéniable qu’elles profitent aux ménages aisés. Dès lors tant que Macron n’aura pas lancé parallèlement des réformes à destination des plus pauvres (par ex. en simplifiant le RSA, et/ou en l’augmentant), l’image du “Président des riches” lui collera à la peau. Pour l’instant, la seule mesure actée est la hausse de cent euros par mois de l’allocation adultes handicapés. D’autres hausses devraient suivre…on jugera sur pièces.

Les actes manqués… et les erreurs.

Certaines réformes sont trop timides. L’amende forfaitaire annoncée pour le cannabis est une bonne chose, mais la légalisation serait plus simple ; la réforme de l’assurance chômage, non encore votée, était une mesure de flexicurité essentielle du candidat Macron : tout porte à croire que le projet final est beaucoup moins ambitieux (suivre ce lien, par exemple). La défense de l’organisation des JO en 2024 est une belle erreur sur le plan strictement financier : tout le monde sait maintenant que les JO rapportent bien moins qu’ils ne coûtent (lien).

Sur l’environnement, Macron a beaucoup communiqué, mais peu a été fait. Les mesures annoncées par N.Hulot vont probablement dans le bon sens, mais se contentent d’amplifier et de rationnaliser ce qui se faisait déjà. On peut trouver cela insuffisant. Cependant, le gouvernement affirme que de nombreux investissements vont être réalisés en la matière, notamment pour la production d’énergies renouvelables, la mobilité et l’isolation thermique des logements : 20 milliards seraient annoncés, une somme considérable (mais Guillaume Duval estime qu’il en faudrait 60 pour respecter les engagements français en matière de réduction des émissions de GES…). Encore une fois, on jugera sur pièces.

Je ne me prononcerai pas sur des sujets sur lesquels ma compétence est très limitée ou sur des réformes en projet, comme la réforme de la justice ou celle de l’apprentissage, les lois bioéthiques, entre autres. Quant à la loi sur l’immigration, les débats sont houleux, mais j’avoue ma perplexité : il y a un monde entre le discours axiologique qui valorise l’accueil des migrants (auquel je suis favorable), et les débats techniques sur les moyens d’améliorer le traitement des demandes d’asiles ou la durée optimale des rétentions administratives. Pour ceux que le sujet intéresse, j’ai cependant publié une analyse en trois parties du phénomène migratoire : ici.

Sur les questions éducatives et sur J.M. Blanquer, je préfère attendre et publier éventuellement un article plus tard. J’ai cependant déjà donné mon opinion sur la question universitaire : plutôt que la sélection à l’entrée, je suis favorable à la hausse des frais d’inscription et à un renforcement du baccalauréat.

Quels sont les effets économiques des réformes ?

Question difficile. D’abord parce qu’on obtient rarement des effets mesurables après seulement quelques mois : les mesures réformant le code du travail ou la fiscalité s’inscrivent dans le temps long et ne sont pas circonscrites aux quinquennats : un gouvernement bénéficie des réformes d’un précédent, qui lui-même, etc. Ensuite parce qu’il est scientifiquement difficile d’isoler un effet d’un autre quand le gouvernement réforme de nombreux éléments en même temps. De façon générale, tout ce qui simplifie le système économique et fiscal va dans le bon sens. En même temps, les bonnes intentions ne sont pas suffisantes.

Prenons la flax tax. L’économiste Gabriel Zucman estime qu’elle va coûter 10 milliards d’euros en déformant excessivement les ratios entre la fiscalité des dividendes et celles des revenus du travail, générant des effets d’aubaine. Difficile de croire, de plus, qu’une telle réforme pourrait profondément modifier l’aversion française au risque : allez comprendre, les Français préfèrent avoir de l’argent à 1% sur un livret A, mais défiscalisé, que de soutenir leurs entreprises en achetant des actions. Au final, le seul gain de cette réforme serait une simplification…à 10 milliards d’euros.

D’un autre côté, la conjoncture est plutôt bonne. L’emploi s’est nettement amélioré ces derniers mois, le taux de chômage s’établissant à 9,7% de la population active, le taux le plus bas depuis près de 10 ans. Une embellie à mettre en relation avec les créations d’entreprises, au plus haut depuis 2010, alors qu’elles stagnaient, voire reculaient, pendant le quinquennat Hollande.

Quelques remarques post-élection

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Quelques semaines plus tard, je voudrais livrer quelques réflexions éparses sur les enseignements du scrutin présidentiel. Ce qui étonnant, c’est la stabilité des phénomènes structurels alors que ce scrutin aura été inédit de part en part : une élection sous état d’urgence, où les deux grands partis présentent des candidats via une primaire, avec des affaires politiques en cascade, une gauche radicale à 20%, l’échec de la droite républicaine et l’effondrement du PS, le FN dépassant les 10 millions d’électeurs, puis l’arrivée au pouvoir du plus jeune président de la République depuis Bonaparte, président europhile et libéral assumé dans un contexte de raz de marée europhobe et antilibéral. Malgré des changements de cette ampleur, la validité des leçons classiques de la science politique est stupéfiante : Lire la suite