Pourquoi je suis pro-européen (1/2)

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Je vais tenter une typologie des positions idéologiques au sujet de l’Union Européenne :

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Voilà. Cela fait cinq positions, je ne crois pas qu’il y en ait plus. Deux sont eurosceptiques : l’option nationaliste (extrême droite) et l’option souverainiste (droite). Deux sont européistes  :  l’européisme allemand (centre-droit, droite) et l’européisme français (centre-droit, centre-gauche, gauche), ces deux adjectifs devant être compris au sens idéologique plutôt que géographique ; la dernière option, que j’appelle “européisme de gauche”, est fondamentalement proeuropéenne mais si critique qu’elle se rapproche, de facto, de l’euroscepticisme.Voyons cela de plus près.

1. L’option nationaliste

Les nationalistes ne soutiennent pas le projet européen. Par “projet européen”, j’entends au sens axiologique ce qui fonde, à l’origine, la volonté des Etats européens de se rapprocher fortement, cette “fraternité européenne” que Victor Hugo a défendu le premier. Il s’agit donc d’un ensemble de valeurs, à commencer par la volonté de faire la paix entre les Nations européennes, mais aussi de respect de l’Etat de droit (séparation des pouvoirs), de démocratie, de droits de l’homme, d’égalité entre homme et femmes, tout cela à l’échelle européenne. Je qualifierai donc de nationalistes les groupes politiques et les individus qui ne soutiennent pas ce projet ; ils lui préfèrent l’exaltation du sentiment national, le repli sur soi qui va de pair avec un esprit belliqueux, des velléités autoritaires et un certain mépris pour les droits de l’homme. Leur sujet de préoccupation principal, sinon unique, est l’identité nationale et s’ils étaient nés cent plus tôt, ils rejoueraient volontiers la Première Guerre mondiale. Il va de soi que je n’ai aucune sympathie pour ces mouvements politiques.

Est-ce qu’ils sont nombreux ? Je ne crois pas. On dit souvent –à raison– que l’extrême droite monte en Europe. Mais tous les partis eurosceptiques, y compris ceux qui sont traditionnellement classés à l’extrême droite, ne peuvent pas être qualifiés de nationalistes. Pour aller vite, je dirai qu’on peut classer dans cette catégorie Aube Dorée en Grèce, Jubbik en Hongrie, La Ligue du Nord en Italie, Pegida en Allemagne. Peut être faut-il ajouter le PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas ou le Movimento 5 Stelle en Italie ? Cela se discute. Quoi qu’il en soit, les nationalistes représentent une force montante, sans aucun doute, mais pas non plus dominante.

2. L’option souverainiste

Qu’est-ce qui distingue les nationalistes des souverainistes de droite ? Cet aphorisme célèbre de Charles de Gaulles : “Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres”. Il y a entre les nationalistes et les souverainistes la même différence qu’entre Pétain et De Gaulle en 1940. Sans doute les deux aimaient-ils leurs pays et voulaient le servir. Mais le premier, plus amoureux de la Patrie que de la Liberté,  n’hésita pas à se soumettre à l’occupant allemand, à revenir sur l’Etat de droit et à appliquer des lois antisémites ; on sait ce que fit le second pendant la guerre, et après. Si le Front National de Jean-Marie Le Pen était plutôt nationaliste, celui de sa fille, largement influencé par le gaulliste Florian Philippot, est plutôt souverainiste. Tous les cadres du FN ne sont certes pas gaullistes (et je ne parle pas des militants), mais la ligne gaulliste y a une prépondérance qu’elle n’a jamais eu auparavant, Philippot étant conseiller de Marine Le Pen et vice-président du Parti. Il a très clairement affirmé que le programme du FN était identique en tous points à celui du petit parti “Debout le France” de Dupont-Aignan. Avec Philippot, Marine Le Pen a relégué au second plan les thématiques sociétales traditionnelles du FN (avortement, mariage homosexuel, identité française…)  et éliminé les vieilles lunes antisémites pour se centrer sur le recouvrement de la souveraineté nationale de la France : sortie de l’euro, lutte contre la mondialisation euro-libérale, etc., en profitant au passage pour gauchiser nettement son discours économique. L’UKIP britannique de Nigel Farage qui a abouti au Brexit, quoique nettement plus libéral économiquement, est à classer dans le même camp que le FN au sujet de l’UE, comme de nombreux autres partis en Europe.

Ces partis souverainistes soutiennent le projet européen au sens où ils sont favorables à la démocratie, l’Etat de droit, la liberté d’expression, les droits de l’homme, etc. Ils ont des positions souvent fermes sur l’immigration mais l’aspect identitaire est beaucoup moins marqué que chez les nationalistes. Autrement dit ils croient au projet européen comme ensemble de valeurs, mais ne pensent pas que la forme actuelle de l’UE est la bonne façon de le porter. Pour eux, cette forme ne peut être que l’Etat-nation. L’argumentation souverainiste repose sur deux points essentiels :

A. Il n’y a pas de nation européenne

Cette démonstration est facile. Une nation est un ensemble d’individus qui ont des points communs (aspect objectif) et une volonté de vivre ensemble (aspect subjectif). On connaît la distinction traditionnelle entre la conception dite allemande de la nation, qui insiste sur l’aspect objectif, et la conception dite française (le célèbre discours d’Ernest Renan) qui définit la nation comme “volonté de vivre ensemble”. Mais que l’on prenne le problème par la lunette allemande ou française, la conclusion est la même. Certes, les Européens ont objectivement de nombreux points communs : une culture héritée de la philosophie grecque, du droit romain et de la religion chrétienne  ; un goût pour la démocratie, bien qu’elle prenne des formes constitutionnelles très différentes selon les Etats, de la monarchie parlementaire britannique à la République présidentielle française, du centralisme jacobin au fédéralisme allemand ; on pourrait ajouter encore la défense de la liberté d’expression, d’association et de religion dans le cadre d’un Etat de droit, la promotion de la science et de la Raison, l’économie de marché capitaliste, l’existence d’une politique sociale de redistribution des revenus et/ou de protection sociale, etc. Tous les Etats du monde sont loin de pouvoir en dire autant !

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The Economist Intelligence Unit Democracy Index, 2010. Source : Wikipedia.

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Peut-on dire pour autant que les Européens forment une seule nation ? Certainement pas, car ils leur manque ce qui constitue le cœur d’un peuple : une langue commune. Pourquoi les Catalans, les Québécois, voire les Bretons, les Basques ou les Corses ont-ils des velléités d’indépendance ? Parce qu’ils ont une langue. Pourquoi la Belgique connaît autant de difficultés, au point de rester sans gouvernement pendant près de 200 jours en 2011, si ce n’est parce qu’elle abrite des communautés linguistiques différentes et en tension permanente dans un pays où le bilinguisme n’est pas si courant (surtout pour les Wallons) ? L’Europe a presque autant de langues que de pays. Sans contredit, c’est une formidable richesse culturelle mais cela constitue un frein objectif insurmontable à la constitution d’un “peuple européen”.

Aspect objectif et subjectif se conjuguent : le renforcement du sentiment d’appartenance nationale passe par le partage d’une langue et d’une culture. La construction de la Nation française s’est largement développée lors de la Troisième République, qui imposa le français et interdît l’usage des langues régionales et des patois à l’école.  Même si l’on fait abstraction de l’aspect objectif et que l’on définit la Nation uniquement comme volonté de vivre ensemble, on remarque que cette volonté n’existe pas à l’échelle européenne, ou si peu. Non pas que les peuples vivant en Europe ne se sentent pas européens, mais leur sentiment d’appartenance européen arrive toujours derrière le sentiment national, voire régional. Les identités ne sont certes pas exclusives : si on demande aux sondés s’ils se sentent uniquement Français ou plutôt “Français et Européen”, ils choisissent majoritairement la seconde réponse. Mais quand on leur demande de hiérarchiser leur sentiment d’appartenance, ou s’il se sentent attachés à l’Union Européenne, les réponses sont très différentes. Les gens se sentent d’abord Français, ensuite, et parfois, européens. Dans les régions à forte identité, les gens se sentent même d’abord Breton, Basque, Alsacien ou Corse, ensuite Français et en dernier lieu européen. Des enquêtes qui montrent cela, on pourrait en citer des dizaines mais je me contenterai de la plus connue et la plus fiable : l’Eurobaromètre, qui pose les mêmes questions avec les mêmes méthodes dans tous les pays européens. Ainsi la période 2006-2014 :

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Source : Eurobarometer

On remarque que l’addition des individus “pas du tout attachés” et “pas très attachés” à l’Union Européenne représente la majorité des réponses : 52 % ! Seuls 10% des individus se déclarent “très attachés” à l’Union Européenne. En 2011, une enquête de TNS-Sofres pour Sebastopol montre que si 94% des sondés se sentent français, 67% se sentent citoyens citoyens de l’UE. Le sentiment national est donc bien plus répandu que le sentiment européen. La conclusion s’impose : il n’y a pas de langue commune et le sentiment d’appartenance européen est partout inférieur au sentiment national. Il n’y a pas de nation européenne.

B. La souveraineté, c’est l’État-nation

Le second point de la démonstration est la clé de la discorde entre les souverainistes et les européistes. La souveraineté est la capacité d’un souverain d’appliquer son pouvoir sur un espace géographique et culturel. Dans une démocratie, le souverain c’est l’Etat et ses diverses institutions et représentants : Parlement, Président, Gouvernement, etc. Mais quel est l’espace géographique et culturel idéal ? Pour les souverainistes de droite, il n’y a pas de tergiversations : c’est la Nation, et uniquement la Nation. La souveraineté ne peut donc être que la souveraineté d’un Etat sur une Nation : c’est le concept d’Etat-nation.

L’idée que la souveraineté ne peut s’exercer qu’au niveau de l’Etat-nation est au cœur du projet souverainiste, que ce soit celui du Front National actuel, des “Brexiters” britanniques et plus généralement de tous les eurosceptiques de droite en Europe –qui sont nombreux. Contrairement aux nationalistes, ils ne sont pas opposés au projet européen dans son essence mais pensent que ce projet doit s’exercer dans le cadre d’une coopération entre Etats-nations, c’est-à-dire de partenariats bilatéraux ou multi-latéraux, comme c’est le cas pour le projet Ariane, l’eurotunnel ou Airbus, d’incontestables réussites économiques et technologiques qui n’ont guère eu besoin de l’UE pour aboutir (encore que : le budget de l’Agence spatiale européenne est alimenté à 25% par la Commission).

Le cas de l’euro

L’euro est un élément de discorde essentiel. En effet, la crise européenne amorcée en 2011 par la crise grecque a montré que pour fonctionner correctement, l’euro nécessitait un renforcement de la cohésion de l’UE, c’est-à-dire de nouveaux abandons de souveraineté des Etats-nations. L’euro est structurellement en crise parce que la BCE doit gérer une même monnaie pour des Etats extrêmement hétérogènes. La théorie économique permet de montrer que l’euro n’est pas une zone monétaire optimale : si le capital et la circulation des marchandises sont très développés au sein de l’UE, ce n’est pas le cas du travail dont la mobilité reste essentiellement nationale en raison des barrières de la langue ; les spécialisations économiques des pays sont extrêmement différentes, avec comme exemples oxymoriques l’économie allemande et l’économie grecque : d’un côté une économie ultraproductive basée sur les exportations, la modération salariale, la compétitivité hors-prix, et de l’autre l’économie grecque, dépendante du tourisme, incapable de lever l’impôt, avec un Etat très dépensier. L’Allemagne profite de l’euro, la France le supporte, la Grèce le subit. Seule une plus grande convergence économique, impliquant plus de pouvoirs aux institutions européennes, permettrait de faire mieux fonctionner la monnaie unique : cela signifie un plus grand pouvoir d’intervention de la BCE, un renforcement de la mobilité du travail comme force de rappel essentielle pour corriger les écarts de productivité et donc de salaires entre pays, et surtout des transferts monétaires plus importants. C’est une erreur de la position allemande de croire qu’avec des réformes structurelles on pourra faire de la Grèce une nouvelle Allemagne. Ce n’est ni possible ni souhaitable. Même si des réformes structurelles sont évidemment nécessaires, l’économie grecque ne sera jamais l’économie allemande. Et il faudra donc toujours des transferts de l’Allemagne vers la Grèce.

Après tout, pourquoi la France fonctionne avec l’euro, alors que l’Ile de France est bien plus riche que le Limousin ? Parce qu’il existe des transferts massifs entre régions via le système redistributif français. Si ce n’était pas le cas, la région du Limousin péricliterait tant et si bien que l’euro deviendrait une monnaie trop chère pour elle. Or, les parisiens ne hurlent pas au scandale parce que les richesses économiques qu’ils produisent sont redistribuées  aux régions les moins productives. De même que l’Allemagne de l’Ouest finance encore en partie l’(ex)Allemagne de l’Est, que la puissante Lombardie italienne paye pour la pauvre Calabre, etc. Ces transferts sont acceptés par les peuples concernés parce qu’ils ont le sentiment d’appartenir à un même nation : un parisien trouve logique de payer des impôts qui serviront à financer une ligne non-rentable de TER en Auvergne, où il va en vacances. Ce sentiment d’appartenance étant beaucoup moins évident pour l’Union Européenne, les mêmes transferts sont mal acceptés et par conséquent le budget commun européen est ridicule : moins de 140 milliards d’euros pour 500 millions d’européens, à peine la moitié du budget de l’Etat français pour 65 millions de Français ! Le budget européen représente moins de 1% du PIB européen : à comparer avec le budget fédéral américain qui représente environ 25% du PIB des Etats-Unis. L’Etat français dépense environ 7000€ par an et par Français. L’UE en dépense 280.

Récapitulons et concluons l’argumentation souverainiste :

  1. Il n’y a pas de Nation européenne ;

  2. Or, seule la Nation est dépositaire de la souveraineté qu’elle exerce sur son territoire ;

  3. La construction européenne supranationale est donc illégitime. A fortiori, l’euro est illégitime : non seulement il ne respecte pas le point numéro deux en transférant à une institution extra-nationale un point essentiel de la souveraineté –le droit de battre monnaie– mais de plus l’hétérogénéité des pays membres de la zone euro rend impossible son fonctionnement optimal sans des transferts encore plus importants de souveraineté, qui revient pour certains pays à une mise sous tutelle de la BCE.

Eurosceptiques de droite et eurosceptiques de gauche

Le positionnement souverainiste que je viens de décrire était il y a peu typique de la droite, mais de plus en plus de personnalités de gauche et surtout d’extrême gauche s’y retrouvent. Citons l’économiste Jacques Sapir, qui a plaidé pour un grand rassemblement des souverainistes de droite et de gauche ; le philosophe Frédéric Lordon, qui estime depuis quelques années qu’il faut abandonner l’euro parce que la souveraineté populaire débarrassée du diktat des marchés financiers ne peut absolument pas s’exercer dans le cadre juridique qu’implique l’euro. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il est hésitant, le PCF et le Front de Gauche étant divisés ; depuis quelques temps, il n’hésite plus à évoquer la sortie de l’euro, au moins comme “plan B”. Il a déclaré préférer la souveraineté populaire à l’euro. Issu du PS, Jean-Luc Mélenchon est certainement à la base un européiste convaincu (il a voté le traité de Maastricht) qui croit à la réforme des institutions et des traités européens ; l’évolution de l’UE et l’expérience des récents échecs de mouvements similaires au Front de Gauche en Europe l’ont semble-t-il orienté vers une forme de souverainisme de gauche très critique vis-à-vis de l’UE, dans la lignée d’un Chevènement. Il est vrai que l’exemple de Syriza peut rendre amer le mieux intentionné des européistes de gauche : élu sur une politique de refus de l’austérité, Alexis Tsipras a tenté de lutter contre la Troïka mais, comme ce n’est pas lui qui tient les cordons de la bourse, il a du faire comme tous ses prédécesseurs : négocier l’accessoire et s’incliner sur l’essentiel. Au final, les positions européennes de Mélenchon tendent à être quasi-identiques à celles du FN, ce que n’ont pas manqué de faire remarquer les chroniqueurs de Laurent Ruquier chez qui Florian Philippot est récemment passé, Léa Salamé jouant au jeu des citations de Mélenchon et demandant à Philippot “pourquoi il n’est pas au Front de Gauche”.

Ce qui est certain, c’est que seuls les individus qui pensent que l’UE n’est pas fondamentalement réformable peuvent être classés comme eurosceptiques. Les mouvement de gauche qui veulent une réforme en profondeur des institutions européennes mais n’ont pas de problème avec l’exercice de la souveraineté en dehors de la Nation ne sont pas des eurosceptiques, mais des européistes critiques, ceux que j’appelle “européistes de gauche” dans mon schéma initial.

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