Quelques remarques post-élection

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Quelques semaines plus tard, je voudrais livrer quelques réflexions éparses sur les enseignements du scrutin présidentiel. Ce qui étonnant, c’est la stabilité des phénomènes structurels alors que ce scrutin aura été inédit de part en part : une élection sous état d’urgence, où les deux grands partis présentent des candidats via une primaire, avec des affaires politiques en cascade, une gauche radicale à 20%, l’échec de la droite républicaine et l’effondrement du PS, le FN dépassant les 10 millions d’électeurs, puis l’arrivée au pouvoir du plus jeune président de la République depuis Bonaparte, président europhile et libéral assumé dans un contexte de raz de marée europhobe et antilibéral. Malgré des changements de cette ampleur, la validité des leçons classiques de la science politique est stupéfiante :

1. L’ancrage territorial

Les territoires sont toujours aussi déterminants. Je me souviens des vieilles cartes du score de Jean-Marie Le Pen en 2002 que je montrais à mes élèves. Quinze ans après, on y voit la même chose : le Front National fait d’excellents scores dans un territoire qui va du Pas-de-Calais à l’Alsace jusqu’au Jura, voire même (c’est plus inédit) la Haute-Normandie et le Loiret, bref, tout le Nord de la France sauf Paris. D’autre part, il fait d’excellent scores dans le sud, du Roussillon jusqu’aux Alpes maritimes, Corse incluse. Ces différences sont absolument considérables : Marine Le Pen ne serait même pas allée au second tour si seuls les Bretons avaient voté ; mais elle aurait été élue Présidente si seuls les Pas-de-Calaisiens avaient voté !

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Source : LeMonde.fr. A droite, les territoires où Marine Le Pen a dépassé les 50% au second tour.

Comment expliquer ces différences, ces ancrages territoriaux si structurés ? Les deux explications traditionnelles (mais pas uniques) sont l’aspect économique et l’aspect culturel. Il est frappant de mettre côte à côte les cartes du chômage en 2008, ou du rapport interdécile (ou du coefficient de Gini) et celui du vote FN. Les plus forts taux de vote FN se trouvent dans les territoires les plus désavantagés économiquement. Ceci renvoie aux explications désormais classiques sur les perdants de la mondialisation : désindustrialisation, chômage, inégalités, sentiment d’abandon des élites, difficile reconversion régionale, etc. On trouve ici une explication simple de la poussée du FN depuis l’adoption de la ligne Philippot, beaucoup plus sociale que celle de Jean-Marie Le Pen, qui faisait déjà dans ces territoires des scores supérieurs à la moyenne mais pas aussi significatifs.

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Source : Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, Le Mystère Français, 2013. A gauche, taux de chômage masculin en 2008, 25-55 ans.A droite, rapport interdécile en 2010

D’autre part, il y a aussi l’explication culturelle en lien avec l’immigration. Là aussi, la superposition de la carte de la population étrangère magrébine et celle du vote FN est assez parlante. A près de dix ans d’intervalle, les cas du Lot-et-Garonne et du Tarn sont étonnants ! Il y a bien sûr des exceptions et la plus massive d’entre elle est la région parisienne, qui vote toujours aussi peu Front National alors que l’immigration y est très présente. De même, Nice est une région économiquement dynamique, mais le vote FN y est très fort (donc l’explication culturelle semble plus logique).

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2. Le poids de la religion

D’autre part, les sondages d’intention de vote juste avant le premier tour confirment le poids toujours aussi massif des clivages religieux. Celui-ci se conjugue avec le territoire, comme le montrent Todd et Le Bras : les vieux territoires catholiques comme la Bretagne connaissent une forte intégration familiale, un taux d’études supérieure plus élevé et des inégalités plus faibles conduisant à un rejet du vote FN tandis que les territoires précocement déchristianisés, comme la Champagne -où l’on trouvait déjà le plus de prêtres jureurs en 1791 !- sont beaucoup plus atomisés car leur intégration reposait sur le monde ouvrier : quand les usines ont fermées et que le PCF a politiquement disparu, il n’est plus rien resté et ces territoires se sont massivement tournés vers le Front National.

Au-delà du territoire, la religion continue de jouer un rôle déterminant dans les choix électoraux. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon fait un score très supérieur au score national chez les personnes se déclarant « sans religion » (28% contre 20%), tandis que seulement 7% d’entre eux déclaraient vouloir voter pour François Fillon. Comme à l’habitude, il faut chez les catholiques faire une différence très forte entre les pratiquants et les autres. Chez les pratiquants réguliers (messalisants), François Fillon aurait été élu dès le premier tour ! Le vote de gauche chez les catholiques pratiquants est faible et n’a jamais dépassé le maximum de 25% (Mitterrand 1988). En revanche, le rejet du Front National chez cet électorat se confirme : Marine Le Pen y divise son score par deux. On retrouve des grandes tendances de la science politique qui existaient déjà il y a plus de dix ans : l’électorat catholique rejette massivement l’extrême-droite mais vote massivement à droite, tandis que les personnes catholiques non pratiquantes se distinguent beaucoup moins du reste de la population (même si elles sont plus à droite) ; de même, les pratiquants occasionnels ne rejettent pas du tout le FN dans les mêmes proportions. Enfin, le vote « autre religion » (musulman principalement) est sans surprise plus à gauche que la moyenne (Mélenchon + Hamon = 32% contre 25% au national) et rejette également le FN (MLP = 15% contre 21), mais pas autant que les catholiques pratiquants (11%).

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Source : IPSOS, 2017, sondage réalisé sur 4798 personnes deux jours avant le premier tour selon la méthode des quotas.

3. Le vote de classe

En termes holistes on terminera par le vote de classe : là encore, on peut distinguer plusieurs catégories d’électeurs. L’électeur rural vote Front National. L’urbain vote Macron ou Fillon s’il a un revenu supérieur à la médiane, Mélenchon sinon. L’électorat défavorisé s’est partagé entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, à la différence que ce dernier fait 20% (identique au national) chez les bac+3 et plus, contre….9% pour Marine Le Pen. Chez les non diplômés, le score du Front national est de 30% ! Cela confirme tout à fait le pressentiment : l’électorat de Mélenchon est plutôt une classe urbaine, jeune, diplômé, cultivée, donc possédant un fort capital culturel, mais précaire (faible capital économique). L’électorat de Le Pen est dominé sur les deux axes : faible diplôme, faibles revenus, rural donc éloigné des services publics, etc. Le vote FN est le vote populaire par excellence, tandis que Mélenchon est un électorat populaire mais plus intégré culturellement. Cela dit, l’extrême-gauche continue d’attirer l’électorat populaire puisque Poutou et Arthaud ont doublé leur score national (certes très faible) chez les employés et ouvriers. Sans surprise, les cadres ont voté massivement Macron, et les retraités Fillon. De tous les candidats, Fillon est le moins « populaire » puisque si seuls les ouvriers et employés avaient voté, il aurait fait… 13% !

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Le retour de l’électeur rationnel ?

Toutes ces analyses n’excluent aucunement un vote plus stratégique et une analyse moins déterministe. Cette élection aura confirmé une tendance française : la défiance vis-à-vis des partis traditionnels et la montée des indécis. Le 29 mars, près de 40% des Français déclaraient n’être pas encore sûrs de leur choix (BVA) ! Tout cela tient évidemment aux bouleversements précédemment mentionnés : l’affaire Fillon a déboussolé l’électorat traditionnel de droite (d’habitude fidèle), quand le positionnement de Macron fragilisait les clivages classiques, et que la montée annoncée du FN a pu faire hésiter nombre d’électeurs hostiles à ce parti qui ont alors attendu le dernier moment pour choisir le plus à même d’éliminer le FN au second tour. On peut y ajouter les débats autour du vote utile qui ont joué principalement en faveur de Mélenchon (report des hamonistes) et Macron (report de quelques hamonistes, des juppéistes, de quelques fillonistes), beaucoup d’électeurs cherchant à éviter avec Macron soit uniquement MLP, soit un duel Mélenchon-MLP.

Dans tout cela, les médias ont évidemment joué un rôle, principalement contre François Fillon. Il ne faut pas surestimer l’importance des médias : comme on l’a vu, ils ne déterminent pas les clivages électoraux du pays : un journal, un reportage, une émission de radio, une chronique ne rendra jamais de gauche un électeur de droite (et inversement) puisque les cultures politiques sont transmises via la socialisation par la famille et structurées autour des variables précédemment évoquées : territoire, religion, milieu social. En revanche, les médias peuvent décider un électeur qui hésite entre deux ou trois candidats les plus proches de ses idées à choisir A plutôt que B, sans parler de la focale qu’ils mettent (ou non) sur certains sujets en poussant les candidats à se positionner par rapport à eux (environnement, islam, immigration, etc.). En clair, l’identité politique des électeurs est déterminée par les structures, mais le choix des candidats par les programmes, les personnalités, les partis, les médias, etc. Ne pas oublier que malgré l’insistance des médias sur les « affaires Fillon », il a quand même fait plus de 20% au premier tour. De même de nombreux candidats pourtant soutenus par une majorité de médias ont perdu des élections : Jospin en 2002, Royal en 2007, Juppé à la primaire de droite en 2016, etc.

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