Mondialisation et démondialisation, par Dani Rodrik

Le dernier numéro d’Alternatives Économiques consacre un intéressant dossier au coup d’arrêt porté à la mondialisation, au sens ou de plus en plus, les effets négatifs de la mondialisation sont sérieusement discutés dans les cercles des économistes mainstream, et plus seulement sous forme de slogans vindicatifs dans les groupuscules altermondialistes. Et pour la première fois depuis quelques années, des économistes reconnus admettent que la mondialisation —particulièrement financière—  n’a pas toujours été bénéfique, ou que les avantages ont souvent été surestimés dans les analyses empiriques et les modèles théoriques, pendant que les risques étaient sous-estimés.

En 2003, le très libéral hebdomadaire britannique The Economist écrivait: « Désastres financiers périodiques, crises de la dette, fuites de capitaux, crises de change, faillite de banques, krachs boursiers… c’est assez pour forcer un bon libéral à s’arrêter pour réfléchir ». Le coup de semonce était donné la même année par l’économiste en chef du tout aussi libéral FMI, Kenneth Rogoff, affirmant qu’il n’y avait aucun élément pour « soutenir l’argument théorique selon lequel la mondialisation financière en soi permet d’obtenir des taux de croissance plus élevés. » Le célèbre économiste et Prix Nobel 2008 Paul Krugman en rajoutait une couche en 2007 en se montrant désormais circonspect quant au faible impact jusque-là affirmé de la montée des émergents sur la répartition des revenus des pays riches.

Dans ce numéro, Alter-éco fait un compte-rendu du dernier livre de Dani Rodrik (The Globalization Paradox. Democracy and the Futur of the World Economy), économiste turc connu pour ses analyses originales de la mondialisation, ni libérales, purement dénonciatrices, comme certains altermondialistes. Dans ce livre, Rodrik pose un dilemme triangulaire (donc un trilemne), à l’image du célèbre triangle d’incompatibilité de Mundell. Le triangle de Rodrik est le suivant:

Il pose qu’on ne peut pas avoir à la fois la démocratie, les États-nation et l’hyper-mondialisation. Trois choix s’offrent donc à nous:

  • L’ultralibéralisme, qui combine l’hyper-mondialisation et les Etats-nations. Par hyper-mondialisation, on entend l’intégration commerciale et financière, autrement dit la libre circulation des capitaux, le libre-échange, etc. Par exemple, en 2010, le volume journalier de capitaux échangés représente 400 à 500% du PIB mondial journalier. Les engagements financiers sont aussi de plus en plus massifs. Ainsi de 1970 à 2007 :

Actifs & engagements financiers en % du PIB

Intégration financière de 1970 à 2007. Source: JP. Allegret à partir de la base de données de Lane et Milesi-Ferretti (2009).

L’hyper-mondialisation existe d’abord entre 1870 et 1914, et à partir du milieu des années 1970, en particulier de 1995 à 2005 (elle tend à reculer, ou à progresser moins vite, depuis). Au sens de Rodrik, il n’y a pas la démocratie car les États-nations doivent adapter la politique économique aux impératifs de la mondialisation et des mouvements de capitaux qu’elle implique : par exemple, l’inflation ne peut être trop élevée. Avoir un excédent commercial ou attirer les capitaux pour financer le déficit de la balance commercial devient un impératif, en particulier pour les monnaies qui ne sont pas des monnaies internationales (c’est moins vrai pour les pays de la zone euro, le Japon et les États-Unis).

En ce sens Zemmour a raison quand il rétorque à Plennel en promotion pour son livre Le Président de trop que Sarkozy serait plutôt un hypoprésident qu’un hyper, car son pouvoir politique a nettement reculé par rapport à un De Gaulle : il doit composer avec celui des grands patrons et des FMN, des banquiers et des directeurs de fonds d’investissements. On se rappelle bien de la réforme des retraites, conçue de manière à peine voilée pour permettre à la France de conserver son précieux triple A. Ou encore du traité constitutionnel européen, imposée malgré le non français et hollandais. La démocratie est donc impossible dans un contexte d’hypermondialisation car l’intégration économique impose une compétition entre États qui limite la possibilité des gouvernants de répondre aux demandes des populations. Dans ce cadre, l’État national a alors pour objectif de s’ajuster à la mondialisation pour préserver la compétitivité de ses entreprises.

  • La deuxième solution, si l’on veut garder l’hypermondialisation actuelle mais que l’on s’inquiète du pouvoir des marchés, et que l’on souhaiterait davantage de démocratie, c’est la gouvernance mondiale. Elle consiste, en maintenant peu ou prou le fonctionnement de la mondialisation d’aujourd’hui, à l’encadrer par des grandes institutions supranationales & publiques avec pouvoir de décision et de résolution des conflits. C’est le projet fédéraliste (modèle des « États-Unis d’Europe »), défendu en France par les Alain Minc, BHL et autres Jacques Attali (plus généralement par une large partie du PS et de l’UMP). Cette situation de gouvernance mondiale existe déjà en partie (OMC, FMI, ONU…) mais serait poussée plus avant dans le monde rêvé par les tenants du dépassement de l’État-nation : pour ces derniers, la nation est morte, les cultures sont aujourd’hui internationales et puisque les problèmes économiques le sont, les institutions doivent l’être aussi. Alain Minc n’a ainsi pas hésité à dire en mars dernier: « Français ça veut rien dire, c’est un petit village », ajoutant ensuite qu’il ne fallait plus se dire fier d’être Français mais fier d’être européen, la France n’étant alors qu’un état comme un autre de l’État « Union-Européenne ».

    A noter que cette solution est aussi défendue par les marxistes et une partie de l’extrême-gauche actuelle (ce qui les rapproche en cela des libéraux, même s’ils s’en défendent), qui veulent la démocratie mais sont contre l’État-nation (nationaliste et donc fasciste). Marx, s’il avait conscience que dans un premier temps la lutte devait prendre corps au niveau national, défendait un dépassement de l’Etat-nation par l’union internationale des prolétaires, concrétisée par la fondation de la première Internationale Ouvrière en 1864.

  • On notera que la gouvernement mondiale est jugée chimérique par Dani Rodrik, qui souligne que les différences culturelles, politiques et économiques mondiales sont trop grandes pour prétendre établir des organisations supranationales puissantes s’entendant sur le plus petit dénominateur commun : si les frontières économiques ont disparu, celles de la langue et du droit demeurent. Les marchandises économiques circulent librement, mais les hommes restent largement immobiles. En économie, les modèles de gravité montrent que, malgré l’explosion des échanges internationaux, la distance continue d’avoir le même effet sur ces derniers. Le commerce entre deux pays est proportionnel au produit de leurs PIBs respectifs, divisé par la distance entre les deux pays, mise à la puissance 0,9. Pour préciser, cela signifie qu’à chaque doublement de la distance entre deux points, le commerce entre ces deux points se réduit de 90%. Le commerce mondiale reste en réalité très concentré.

    Naturellement le volume des échanges avec les pays plus lointains (comme la Chine) s’est considérablement accru depuis 1950 mais c’est largement lié à l’augmentation du PIB de la Chine (et du notre). La relation du modèle de gravité reste vraie : aujourd’hui comme en 1950, la distance continue d’exercer le même effet sur les échanges internationaux. Et puis, la culture joue un rôle. Malgré la baisse spectaculaire du coût des communications, seulement 2% des appels téléphoniques sont internationaux, seulement une connexion internet sur 5 ou 6 dépasse les frontières nationales. En 1995 l’économiste canadien John McCallum dégage un « effet-frontière » : il montre que les flux d’échanges sont proportionnellement plus importants des provinces canadiennes entre elles, même quand elles sont très éloignées, que les provinces canadiennes avec les états américains, pourtant plus proches. Selon McCallum, le simple fait de traverser la frontière réduirait le commerce du même montant que si les deux régions qui échangent étaient distance de 2000 à 3000 km. Certains économistes ont expliqués cet effet par la différence de monnaie entre les deux pays (le fait de partager la même monnaie intensifierait les échanges par trois). Les différences institutionnelles (pas les mêmes lois, pas la même protection de la propriété intellectuelle) peuvent aussi expliquer une divergence entre deux pays.

    En bref, si l’avènement des télécommunications de masse et la baisse des couts de transport ont participé à faire du monde un « village global », selon l’expression consacrée, on est loin de la fin des frontières et les échanges marchands sont toujours très concentrés. Certes, les économies sont bien plus ouvertes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient auparavant. Néanmoins, l’importance dans une économie nationale du secteur en concurrence avec les autres pays reste limitée : en France, le taux d’ouverture est de 28% en 2008 ; ce n’est certes pas négligeable mais cela signifie que plus de 70% de l’économie française n’est pas en lien direct avec le commerce international. Ceci est notamment lié au fait qu’en France comme dans la plupart des pays industrialisés, l’économie repose de plus en plus sur le secteur tertiaire (les services) qui représentent en 2008 près de 60% de la VA française et plus de 45% de la production ; or la plupart des services sont protégés de la concurrence internationale car un service n’est pas aisément transportable. Les importations et exportations de services représentent en 2011 seulement 13% du total est importations et exportations française ! On est loin de la vision catastrophiste de la mise en concurrence généralisée de toute l’économie française avec la Chine…

  • La troisième et dernière option, si l’on veut conserver à la fois les États-nations (si l’on juge, avec Max Gallo, que ce sont des « formes passagères condamnées à disparaitre… comme le Mont-Blanc ») et la démocratie, c’est la remise en question de l’hypermondialisation et donc la mondialisation modérée, c’est-à-dire une mondialisation encadrée qui cherche à répondre aux demandes des peuples (protection sociale, impératif écologique, redistribution de la richesse…) avant de rechercher l’efficacité économique. Contrairement à la gouvernance mondiale, cette solution ne cherche pas à dépasser l’État-nation, s’appuyant plutôt sur lui pour parvenir à des accords globaux par la coopération des nations.

Cette approche est défendue par les souverainistes de droite (à commencer par les gaullistes comme Dupont-Aignan) et ceux de gauche, républicains souverainistes, où l’on peut sans doute ranger Chevènement, Montebourg, Todd voire Mélenchon.

Le principal danger de cette vision, pointé du doigt par les tenants des deux premières solutions, c’est le risque de l’appliquer, plutôt que par un surcroît de démocratie, par un repli nationaliste. Autrement dit, la « mondialisation modérée » ne serait rien d’autre qu’un vieux retour au nationalisme belliqueux des années 20, certains auteurs n’hésitant pas à assimiler le plus petit début de protectionnisme au national-fascisme ou au collectivisme. L’économiste Jacques Brasseul concluait ainsi son livre sur la mondialisation (Un monde meilleur?) : « Un autre monde est possible, certes, selon le slogan des opposants à la mondialisation libérale, un monde orienté vers le protectionnisme, où les pays se replieraient sur eux-mêmes, où l’interdépendance diminuerait, où la croissance serait plus faible ou négative, où les conflits commerciaux se multiplieraient, prélude à d’autres conflits, diplomatiques, ou pires, où les souverainismes et les nationalismes relèveraient la tête, où le développement des pays pauvres serait bloqué… Cet autre monde opposé au libre-échange et au libéralisme, on en connaît déjà les contours, il suffit de regarder un peu en arrière, entre 1914 et 1945…»

***

On peut noter en tout cas que le trilemne de Rodrik s’appliquer parfaitement au cas européen : l’Union européenne a fait le choix de la globalisation et du libre-échange, c’est gravé dans tous les traités européens ; l’UE essaie par ailleurs de se doter des éléments caractéristiques de la souveraineté (défense, politique étrangère, justice, monnaie unique, banque centrale indépendante…le fait que la politique budgétaire reste en revanche largement l’apanage des États-nations est d’ailleurs l’expression de la crise européenne) ; en conséquence, l’Union européenne ne peut pas être une démocratie. Edgar, de La Lettre Volée, concluait ainsi: « elle est obligée de mettre tous les moyens qu’elle arrache progressivement à ses états-membres, au service de la réduction des frottements dans le système commercial international (minima sociaux etc…) C’est la situation que Rodrik appelle la camisole dorée (golden straightjacket). »

« La règlementation financière illustre ce problème. Les populations y sont extrêmement favorables dans tous les pays de l’UE. Mais dans une économie intégrée, les institutions financières sont mobiles. Les États sont donc dans l’impossibilité de règlementer fortement la finance sous peine de voir leurs entreprises s’installer dans un pays moins règlemente : il en résulte une course vers le moins-disant règlementaire. La seule solution serait alors de transférer les décisions en la matière à une instance supranationale qui pourrait satisfaire les aspirations citoyennes en la matière, faisant sauter au passage la souveraineté des états.

Sauf que la souveraineté des États ne disparaît pas comme cela. Il est surtout très difficile de construire des institutions européennes démocratiques regardées comme légitimes auprès des populations. La légitimité ne se limite pas à des élections, surtout vue la façon dont se font les élections européennes. Les décisions importantes restent interétatiques, les seules alternatives sont technocratiques. Cela vaut en matière économique comme dans les autres domaines (voir la politique étrangère ou de défense, avec le cas libyen). En matière économique, les plans de sauvetage de la zone euro sont menés contre les opinions publiques. Les allemands ne veulent pas payer pour les grecs, les grecs se voient imposer des politiques d’austérité par des bureaucrates européens et des dirigeants sans légitimité auprès de la population. » Alexandre Delaigue

Nous voilà donc devant les 3 choix proposés par Dani Rodrik. État-nation & hypermondialisation (ultralibéralisme), État-nation & démocratie (mondialisation modérée), hypermondialisation & démocratie (Gouvernance mondiale). Comme disait Bakounine, qui parlait d’autre chose: « Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle. Et maintenant, choisissons. »

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3 réflexions sur “Mondialisation et démondialisation, par Dani Rodrik

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