Pourquoi un déficit commercial ne signifie rien

On entend souvent, dans les médias, des plaintes à propos du déficit commercial de la France. En janvier encore, la ministre du commerce extérieur, dévoilant les chiffres du déficit commercial français (60 milliards d’euros en 2013), qualifiant ces chiffres de « pas bons ». Le journal Les Echos évoquait une situation « particulièrement mauvaise ». Revue de détails d’un mythe répandu.

Qu’est-ce que le déficit commercial ?

Les relations économiques d’un pays avec un pays étranger sont résumées dans un document statistique agrégé (suivant des normes comptables internationales) qu’on appelle balance des paiements. La balance des paiements est divisée en trois grands comptes :

1. Le compte des transactions courantes (dont le solde donne la « balance courante »), mesure les échanges de biens, de services, de revenus (revenus du travail et du capital payés dans un pays et rapatriés dans un autre) et les transferts courants (transferts sans contrepartie, par exemples subventions) ;

2. Le compte de capital (dont le solde donne la « balance des capitaux »), qui regroupe les transferts en capital et en actifs non financiers comme les brevets ;

3. Le compte financier (dont le solde donne la « balance financière ») et regroupe tous les flux financiers, incluant les IDE (investissements directs à l’étranger), les investissements de portefeuille (actions, obligations), les autres investissements (prêts à court et long terme, titres dérivés, autres engagements) et les avoirs de réserve (flux portant sur des avoirs à la disposition des autorités monétaires : or détenu par la Banque centrale, relations avec le FMI, DTS et avoirs en devises).

La « balance commerciale » désigne uniquement les échanges de biens (marchandises). Il s’agit donc d’un sous-compte de la balance courante, elle-même n’étant qu’une partie de la balance des paiements. En 2012, le solde des transactions courantes de la France enregistre un déficit de 44,4 milliards d’euros, soit 2,2 % du PIB, contre 35 milliards ( 1,8 %) en 2011.

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Source : Banque de France.

Pourquoi ne faut-il pas (trop) s’inquiéter des chiffres du déficit commercial, contrairement à ce qu’on entend dans les médias ?

Le déficit commercial de la France est structurel

Les raisons pour lesquelles la France a un déficit commercial sont structurelles, et on y peut pas grand-chose…

La balance commerciale mondiale est un jeu à sommes nulles : à tout excédent commercial d’un pays correspond nécessairement un déficit commercial d’un autre. La montée en puissance des économies émergentes dans le commerce mondial, qui se traduit par une hausse de leurs exportations, a forcément pour conséquence mécanique un creusement du déficit des pays qui achètent leurs produits. Ce constat explique sans doute la majorité des pertes de part de marché des économies développées. Le rapport de la Banque de France l’affirme clairement :

La part de la France dans les exportations mondiales en valeur continue de se réduire, comme celle de l’ensemble des pays industrialisés  (graphique  G1‑2). La  France a ainsi réalisé 3,1 % des exportations mondiales en 2012 au lieu de 3,3 % l’année précédente. Ce mouvement s’explique largement par le rattrapage des économies émergentes.

L’explosion de la facture énergétique, principalement le pétrole, explique une bonne part du déficit commercial français. Le prix du baril de brent a doublé entre 2002 et 2006 : l’économiste Marion Cochard (OFCE, 2009) estime ainsi que la facture énergétique est responsable de pas moins de 50% du creusement du solde commercial français de 2002 à 2007. Les données de l’INSEE montrent que le solde de commercial hors énergie, en 2008, est inférieur de 10 points au solde commercial. Le solde importateur de l’énergie représente pas moins de 73 milliards d’euros : 57 de pétrole, 13 de gaz, 3 de charbon. Le solde exportateur d’électricité est marginal.

L’euro ayant cru de 35% depuis 2001 (de 50% par rapport au dollar), il a fortement handicapé le commerce extérieur français, moins spécialisé sur la compétitivité hors-prix que l’Allemagne. En matière de commerce extérieur, une monnaie forte tend à creuser le déficit commercial, pour deux raisons :

  • Les exportations sont rendues plus chères, donc elles risquent de ralentir ;
  • Les importations sont rendues moins chères (effet variable sur le commerce extérieur, selon le comportement des consommateurs à l’import : des importations moins chères peuvent être une incitation à importer plus (c’est le cas si la demande intérieure est très dynamique), ou à importer moins, puisqu’il faut dépenser moins pour la même quantité de produits importés).

Jean-Paul Fitoussi explique ainsi en 2008 à Libération : « Il y a trois explications. La première est l’augmentation du prix du pétrole. La seconde explication est intra-européenne, c’est-à-dire la concurrence par les coûts, notamment salariaux, que l’Allemagne conduit depuis cinq ans et qui lui a fait gagner des parts de marché à l’intérieur de l’Europe. Ces deux points ne sont pas graves, car une politique de baisse des coûts salariaux n’est pas tenable, ni soutenable. La troisième raison est liée à l’augmentation de l’euro, qui fait perdre des parts de marché à la France en dehors de la zone de la monnaie unique. »

2. Un déficit commercial ne signifie rien en soi : tout dépend des circonstances

La première question à se poser est sans doute de se demander : si le solde se dégrade, est-ce les exportations qui baissent ou les importations qui augmentent (ou les deux) ? Et est-ce grave ? En fait, tout dépend. Un pays peut connaître un déficit commercial important pour de nombreuses raisons différentes. Cela peut être une très bonne nouvelle, ou une mauvaise.

Prenons un pays (le pays A) qui connaît un important déficit commercial. Cela peut signifier que :

      1. Le pays A connaît une forte croissance économique, et donc consomme plus de produits étrangers. Comme les pays étrangers ne connaissent pas la même croissance (et donc pas la même hausse de leur consommation de produits du pays A), le déficit commercial du pays A se creuse. C’est donc une bonne nouvelle.

    2. Les habitants du pays A obtiennent de nombreux revenus de l’étranger. Ces revenus peuvent être issus d’actifs détenus à l’étranger (actions, obligations, immobiliers…) ou les salaires obtenus en travaillant à l’étranger (ces salaires sont ensuite rapatriés dans le pays A). Ces revenus participent au creusement du déficit commercial car ils permettent aux résidents du pays A de consommer sans produire sur place. « Si la France a un déficit, écrit Delaigue en 2008, c’est tout simplement qu’elle reçoit beaucoup, et de plus en plus, de revenus en provenance de l’étranger (…) Ses grandes entreprises, largement mondialisées, reçoivent de leurs activités hors de France des revenus très importants ; de nombreux Français, qui travaillent à l’étranger rapatrient une partie de leurs revenus. » Ces entrées de revenus favorisent aussi le déficit commercial dans la mesure où elles incitent les entreprises française à servir le marché national (pour répondre à la demande) plutôt que les marchés étrangers. C’est donc une bonne nouvelle.

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Dans le tableau, on voit que les revenus des Français, reçus de l’étranger, représentent un solde positif de près de 30 milliards d’euros en 2012.

Alexandre Delaigue prend l’exemple de Neuilly, en l’imaginant indépendante : «  Neuilly est peut-être la ville la plus riche de France, mais elle ne produit rien – du moins, rien qui soit exportable. Cela n’empêche pas ses habitants de consommer abondamment ; mais la quasi-totalité de ce qu’ils consomment a été produit en dehors de la ville. En somme, la Présipauté de Neuilly aurait un déficit commercial abyssal. Comment cela s’explique-t-il ? (…) la ville importe massivement, et n’exporte rien (elle a un énorme déficit commercial) ; par contre, elle reçoit énormément de revenus de l’extérieur, qui permettent à ses habitants de connaître un niveau de vie enviable, du moins, m’a-t-on dit. »

      3. Le pays A a des difficultés à produire efficacement des produits désirables à l’extérieur. Les exportations marquent le pas. Il importe la plupart des produits manufacturés. Dans ce cas le déficit commercial est plus grave car il traduit une faiblesse du tissu productif. C’est une mauvaise nouvelle.

Inversement, prenons le pays B, qui connaît un fort excédent commercial. Cela peut signifier que :

  1. Le pays B s’appauvrit. Ses importations, déterminées par le revenu des habitants, se réduisent plus vite que les exportations, qui dépendent du revenu des étrangers. Mauvaise nouvelle.
  2. La forte spécialisation du pays B, la puissance de ses grandes entreprises lui permet de gagner des parts de marchés et d’exporter davantage. Bonne nouvelle.

On voit bien qu’un déficit commercial, hors contexte, ne signifie rien en soi. Or, le contexte français, sans être idyllique, n’est pas des plus inquiétants : poussée des pays émergents, cherté des énergies importées, euro fort, excédent des revenus sur les dépenses.

3. La croissance économique n’est tirée que marginalement par les exportations

L’objectif du commerce international est d’importer, pas d’exporter. Les importations nous enrichissent en nous fournissant des biens et services donc nous avons besoin. Les exportations sont évidemment utiles puisqu’elles participent au financement des importations. Néanmoins, il reste que les exportations ne sont pas un objectif en soi : c’est d’importer qui enrichit véritablement un pays, pas d’exporter. « Le fait que les Etats-Unis soient en déficit extérieur depuis trente ans n’a pas empêché leur croissance d’être supérieure à celle de la zone euro » (J-P. Fitoussi).

Tous les économistes sont d’accord là-dessus : ce qui est important, c’est d’abord de produire efficacement : la statistique la plus importante est donc celle de la productivité (le rapport entre la valeur ajoutée produite et la quantité de facteurs utilisée). Mais savoir, une fois qu’on a produit une richesse avec une productivité donnée, s’il vaut mieux la vendre à ses concitoyens (demande intérieure) ou aux étrangers (demande extérieure) est une question marginale. Ce qu’il faut éviter, ce sont surtout les déséquilibres trop importants : vendre exclusivement (ou excessivement) à l’extérieur signifierait une forte dépendance à la demande étrangère. Or, cette demande est par nature plus instable que la demande intérieure ; elle ralentit facilement en cas de crise (à l’exception de quelques spécialisations très demandées). Cela explique la très forte récession allemande en 2009 (presque 5%), pénalisée par sa dépendance à la demande mondiale hors Allemagne. Inversement, vendre exclusivement ou excessivement à ses concitoyens peut être pénalisant si cela traduit une faible insertion dans le commerce mondial ou un manque de FMN capables de vendre à l’étranger.

L’erreur courante, enfin, consiste à inverser la causalité du commerce extérieur. Si, une année, on constate une chute des exportations, nos commentateurs auront tôt fait de l’interpréter comme une panne d’un « moteur de la croissance », et de dire que cette panne va peser sur la croissance. Mais ils inversent la causalité. Ce n’est parce que les exportations chutent que la croissance va chuter, c’est l’inverse : c’est parce que la croissance chute que les exportations chutent. Tout simplement, on a moins produit, donc moins exporté. La chute des exportations apparaît ainsi comme la conséquence d’une récession plutôt que la cause. Évidemment, cette récession est en particulier étrangère : si nos principaux clients connaissent une récession, ils vont moins consommer nos produits, donc nos exportations s’en ressentiront. Un cercle vicieux est possible : le pays B connaît une récession, il consomme moins, donc importe moins, ce qui pénalise les exportations du pays A, ce qui créer du chômage dans le secteur exportateur du pays A, donc une chute de la consommation, donc moins d’importations, ce qui pénalise les exportations du pays B, etc. On notera cependant que ce cercle vicieux n’est pas systématique : car après la chute des exportations vers le pays B, si les entreprises du pays A parviennent à se tourner vers les consommateurs résidents, et que la consommation résidente est très dynamique, il n’y aura pas une hausse du chômage dans le pays A, donc pas de cercle vicieux.

Ceci pour conclure que le lien entre solde du commerce extérieur et croissance est complexe et qu’il faut se garder des interprétations hâtives tendant à inverser la causalité et à voir dans une dégradation de ce solde une menace pour la croissance.

5 réflexions sur “Pourquoi un déficit commercial ne signifie rien

  1. Je ne vois pas bien en quoi l’objectif du commerce international serait d’importer plutôt que d’exporter. J’apprécierai que vous développiez ce point.
    Pour ma part, la consommation, qu’elle soit de produit intérieurs ou de produits importés n’est absolument pas une fin en soi mais juste un moyen pour vivre plus confortablement et me consacrer plus largement à des activités épanouissantes. Mais c’est déjà un autre débat.

    Il me semble que dans un contexte économique concurrentiel, la balance commerciale traduit également la compétitivité des entreprises. Dans un contexte de ralentissement économique, il y a certes une baisse de la consommation et donc des exportations mais également une recherche d’économies qui se matérialise par une recherche des fournisseurs les plus compétitifs. Ainsi, lorsque les exportations de la France ralentissent, c’est aussi parce que nos clients se sont rabattus sur des produits venant d’ailleurs. Et ça, c’est grave.

    Enfin, vous n’avez évoqué que de façon extrêmement brève et incomplète les jeux de dépendance économique. En matière énergétique par exemple, l’augmentation des importations de gaz et de pétrole nous rend chaque fois plus dépendant de nos pays fournisseurs et nous contraints dans notre politique étrangère à avoir des positions ambigües pour ménager la chèvre et le chou.
    Cette dépendance s’est illustrée de façon catastrophique dans certains pays qui ont préféré réallouer leurs terres à la culture de produits d’exportation (caoutchouc, huile de palme, cacao, …) au détriment des produits d’alimentation qu’ils sont maintenant contraints d’importer. C’est une perte d’indépendance et de richesse dramatique.

    Vous prenez l’exemple de Neuilly en l’imaginant comme un pays indépendant. Je prendrai donc l’exemple d’une entreprise en l’imaginant également comme indépendante. Il est évident qu’elle n’est pas viable si son chiffre d’affaires est inférieur à ses charges. A l’échelle d’un pays cela est similaire à la différence que par le truchement des emprunts, la faillite est quasi indéfiniment retardée.

    • Bien sûr la dépendance à quelques fournisseurs peut poser problèmes mais sans doute pas autant que vous l’imaginez. Les interdépendances et les spécialisations font partie du jeu du CI, et c’est tant mieux. Le problème se pose plutôt pour certains pays africains primo-exportateurs de MP, mais c’est une situation assez particulière.
      Quant à la perte de compétitivité que traduirait un ralentissement des exportations, vous exagérez ses inconvénients. La compétitivité n’a pas une beaucoup plus grande importance que le solde commercial.

  2. Pingback: En finir avec la compétitivité (1/2) | Des hauts et débats

  3. Interrogé sur les causes du déficit de la balance du commerce extérieur, le ministre en charge aurait répondu : « Peu m’importent » (Marc Escayrol)

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