Après Charlie : sur l’islam (2/2)

Deuxième partie : le terrorisme en France, l’islam, l’islamisme et la violence.

Après Charlie, en France
1. Terrorisme et peur du terrorisme
2. Islam et musulman : amalgames ?

L’islam, l’islamisme et la violence
1. Le problème de l’interprétation du Coran
2. L’histoire de l’islam et la liberté de changer de religion
3. L’islamisme, des causes sociopolitiques ?

Conclusion

Après Charlie, en France

1. Terrorisme et peur du terrorisme

Certes, le terrorisme n’est pas nouveau. Nous avons connu le terrorisme de la guerre d’Algérie, l’ETA, les nationalistes corses ou bretons, le terrorisme d’extrême-gauche (Action Directe) et d’extrême-droite (OAS)….

Mais le terrorisme islamiste semble depuis le 11 septembre prendre une dimension nouvelle, inquiétante. Tant par le nombre des attentats que par l’aspect structuré, international des organisations terroristes. S’il est déjà terrifiant qu’un malade isolé se réclamant d’Allah puisse agresser un commissariat au couteau (Joué-lès-Tours) ou torturer un Juif  parce qu’il est sensé être riche (affaire Halimi), combien l’est plus encore l’idée qu’une organisation terroriste lointaine, structurée, déterminée, fanatique, lourdement armée et financée par les États pétroliers, recrutant à tour de bras des jeunes paumés, puisse les envoyer n’importe où, à n’importe quel moment, commettre en Occident des abominations au nom de l’islam. Combien d’horreurs islamistes dans notre société depuis 10 ans ? Merah, Joué-Les-Tours, Nemmouche, Charlie Hebdo attaqué en 2011 et en 2015, …la liste est étourdissante. Et je ne parle pas de la situation internationale ! Détournement d’avions, attentats madrilène et londonien dans le métro, attentats sunnites dans des marchés chiites, massacres de chrétiens un peu partout au Moyen-orient…

De cette peur d’une nouvelle menace, si terrifiante, les réactions peuvent être multiples. Le risque le plus grand est sans doute est qu’elles soient violentes, dures, et ne correspondent pas à l’idée que nous nous faisons d’un pays démocratique, libre, ouvert comme la France. Pensons au Patriot Act de Bush, voté sous le feu du 11 septembre, et qui autorise toutes les dérives liberticides. Pensons à toutes les lois dangereuses, que nous avons déjà voté et que nous allons encore voter, aux « tortures d’exception », à la surveillance généralisée des citoyens qui se développe –et se développera encore, car les citoyens qui ont peur en sont demandeurs– au même rythme que le fanatisme musulman.

Et je ne parle pas de la division entre les communautés ! Immigrés contre natifs, chrétiens contre musulmans, athées contre croyants….carnages à Charlie Hebdo contre bombes dans les mosquées…Tout cela est prévisible, possible, logique, abominable.

2. Islam et musulmans : amalgames ?

Après Charlie, nous parlons de l’islam et nous serons amenés à le faire de plus en plus urgemment, de plus en plus violemment. Tous affirment qu’il ne faut pas faire « d’amalgames » entre islamisme et musulmans. C’est évident ! Les musulmans sont pratiquent un islam pacifique dans leur immense majorité, et un musulman lambda n’est pas plus responsable de la tuerie de Charlie qu’un fabricant de Citroën.   Koz disait justement : « la pratique d’une religion n’est pas indifférente à sa réalité. Au contraire, elle en est aussi une part constitutive ». Lors de la prise d’otages de l’Hyper-Casher, il y a Amedy Coulibaly, un musulman qui tue des Juifs. Mais il y a aussi Lassana Bathily, un musulman qui sauve des Juifs. J’avais lu dans Courrier International, je ne sais plus quand, une étude affirmant qu’environ 7% des musulmans de part le monde (soit 80 millions de musulmans) penchait vers l’islamisme, une minorité de ces 7% rejoignant la lutte armée.

N’oublions pas non plus que les musulmans sont largement victimes des djihadistes, que ce soit en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Arabie Saoudite surtout quand ils sont chiites. L’histoire géopolitique montre aussi que les musulmans se sont souvent opposés à l’extrémisme, en Afghanistan ou ailleurs. Enfin n’oublions pas qu’à titre individuel, les jeunes terroristes qui commettent des attentats en France sont souvent marginalisés de leur propre communauté religieuse, peu connu dans les mosquées, incultes en théologie. Bref, quoi qu’en dise l’actualité, ne pas oublier quun arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.

A titre individuel, donc, « les » musulmans, et a fortiori « un » musulman lambda, n’est pas, ne sont en rien responsables de la folie de quelques-uns. Comme l’a bien exprimé Koz, « Le terrorisme vise à instiller la peur, c’est étymologique. Il vise à importer le chaos chez l’ennemi que l’on s’est donné, et que l’on ne peut attaquer autrement. Y céder est une première victoire des terroristes. La victoire de la France est de continuer à vivre sans égard pour la barbarie, continuer à prendre les transports en commun, à se rendre à son travail. Continuer d’être. Plus encore peut-être que d’autres actions terroristes, celle-ci vise directement et globalement la France, sa culture et ses valeurs. C’est la démocratie, c’est la liberté, c’est le respect de l’autre. Les abandonner ou les entacher serait, là également, rendre les armes, aussi faibles soient-elles. »

Par ailleurs :

Les chrétiens devront avoir à cœur d’être les premiers à rejeter les discours crépusculaires et les anathèmes faciles. Lorsque le Christ commande de tendre la joue gauche lorsqu’on a été frappé sur la joue droite, il ne s’agit ni d’impassibilité, ni de pleutrerie, ni de masochisme. Il s’agit, symboliquement, de briser  l’enchaînement de la violence. Car, à côté du risque d’affrontement distant et épisodique avec Daech, c’est aussi à une violence purement nationale que l’on  s’expose. Koz

L’islam, l’islamisme et la violence

Ce qui précède ne me conduit pas à affirmer, comme certains, que l’islam est une religion de paix qui n’a rien à avoir avec la violence. Car si les musulmans ne sont pas responsables de Charlie, l’islam, lui, l’est, au moins en partie. L’islam en tant que religion, en tant que système de pensée, ne peut pas ignorer, balayer d’un revers de main, les interprétations ultra-violentes qui sont faites du Coran par des fous furieux de plus en plus nombreux, de plus en plus radicaux. Prétendre que les fanatiques ne sont que de « mauvais musulmans » ne résout rien, ne répond à aucune question.

Je cite encore Koz :

Il est manifeste que l’islam a un problème spécifique à régler avec la violence, dans la mesure où il ne l’exclut pas. Mais il y a de la marge entre dire que l’islam n’y est pour rien et dire que c’est le visage de l’islam. Quant au terrorisme, je serais assez d’accord avec ce spécialiste qui voit dans l’islam radical « une idéologie d’emprunt, un prétexte pour basculer dans la violence« . La paix n’a-t-elle rien à voir avec l’islam ? Si l’on refuse de dire que la violence n’a rien à voir avec l’islam, on devrait refuser également de prétendre que la paix n’a rien avoir avec lui. Car elle est pratiquée autant qu’un islam violent.

Toutes les doctrines, religieuses ou politiques, fournissent leurs lots de fanatiques, et les fanatiques de toutes les religions ont des points communs. Rapport conflictuel avec des évènements historiques (par ex. la Révolution française pour les intégristes catholiques), interprétation littérale des textes sacrés (fondamentalisme protestant notamment), vision rigoriste des prescriptions religieuses (ultra-orthodoxes juifs), retour à une « pureté originelle » justifiant un rejet de la modernité, etc.

Cependant, au-delà de ces points communs, n’y a-t-il pas une spécificité du fondamentalisme musulman ? Plus précisément, l’islam n’a-t-il pas une tendance au fondamentaliste plus importante que les autres religions (cette tendance étant ensuite exploitée par des organisations terroristes) ? Dans les lignes qui suivent, j’entends m’attaquer à cette question en défendant la thèse suivante : l’islam a une tendance au fondamentalisme et par extension à la violence plus importante que les autres religions/doctrines. J’insiste sur le mot tendance. Les mots ont un sens ; je ne les utilise pas à la légère. Je ne dis pas que l’islam est nécessairement violent, encore moins que les musulmans fervents sont inéluctablement conduits à la violence. Si c’était le cas, il y aurait bien plus d’attentats ! Je ne m’intéresse pas aux musulmans en tant qu’individus, mais j’affirme -et j’entends bien le montrer- qu’il y a une pente, une tendance intrinsèque à la violence dans l’islam en tant que religion.  Elle peut être suivie ou non, mais elle existe d’une façon problématique. Voici pourquoi.

La question de la violence de l’islam est une vraie question. Les musulmans doivent admettre que c’est un fait, dans le texte comme dans l’histoire telle qu’ils la représentent eux-mêmes, en un mode qui appartient plus à l’hagiographie qu’à la chronique. Nous avons à faire à un Prophète qui a été violent, qui a tué et qui a appelé à tuer. La guerre avec les Mecquois fut une guerre de conversion. Il y a eu aussi la guerre avec les juifs et le massacre des juifs à Médine, décidé par le Prophète. Il y avait un jeu d’alliances, une opération politique qui se continue par le militaire. L’islamisme est, certes, la maladie de l’islam, mais les germes sont dans le texte lui-même. Abdelwahab Meddeb, universitaire tunisien

1. Le problème de l’interprétation du Coran

L’islam comme toutes les grandes religions recouvre une grande diversité de croyances et de pratiques, y compris opposées : chiisme, sunnisme classique ou salafiste, soufisme, etc. Mais ces diversités n’empêchent pas l’unité de l’islam autour de points centraux : la croyance en un Dieu unique, en la révélation de Mahomet, et cela via un texte saint, le Coran. Notons en préambule que l’interprétation des textes a toujours été un nœud théologique central, dans toutes les grandes religions :

Chaque croyance se prête à d’infinies interprétations, lesquelles dépendent bien plus du parcours historique des sociétés humaines que des textes sacrés. Ceux-ci disent à chaque étape de l’histoire ce que les hommes ont envie d’entendre. Certains propos s’éclairent soudain, qui hier étaient invisible ; d’autres retombent dans l’oubli, qui paraissaient essentiels. Les mêmes Écritures qui justifiaient jadis la monarchie de droit divin s’accommodent aujourd’hui de la démocratie. Amin Maalouf

Le Coran pose cependant, dans son rapport avec la violence, des problèmes spécifiques que n’ont pas les autres religions. Pour au moins cinq raisons.

1. Du fait, premièrement, de ce qu’est le Coran. Contrairement à la Bible et aux Évangiles, le Coran est considéré dans l’islam comme incréé et inimitable, parole infalsifiée provenant de Dieu lui-même. Mahomet n’aurait pas écrit le Coran, c’est l’Ange Gabriel  qui lui dicte directement le Livre, Mahomet n’étant que le transcripteur. Comment pourrait-on alors se livrer à cet indispensable travail d’interprétation, de contextualisation, puisque pour les musulmans, la Révélation est strictement verticale et ne s’inscrit pas dans l’Histoire ? C’est ainsi que l’arabe, langue sacrée du Coran, prends le pas sur tout le reste dans l’islam, alors que la Révélation chrétienne s’est exprimée dans les langues en usage (araméen puis grec, latin et enfin langues vernaculaires), sans que l’une n’interdise l’autre.

Bien sûr, la réalité historique montre qu’il existe de nombreuses écoles théologiques en islam, et ce depuis longtemps. Il n’en demeure pas moins que le principe de l’incréation du Coran demeure un vrai obstacle théologique au développement d’un islam pacifique, car il incite à interpréter le livre saint de façon littérale, c’est-à-dire à ne pas l’interpréter du tout ! Or, sans école de réflexion théologique qui justifie solidement et durablement un islam de paix, il est difficile d’empêcher des récupérations terroristes.

2. Du fait, deuxièmement, du contenu des textes, qui sont violents. Le Coran est spécialement violent à l’encontre des juifs et des chrétiens, considérant que ces derniers n’ont pas su recevoir la Révélation qui leur a été transmise (ou ils l’ont falsifié). Le Coran est alors présenté comme le Livre ultime rectifiant les erreurs des juifs et des chrétiens. Les chrétiens sont les pires, car en associant Dieu avec un autre Dieu (Jésus), ils seraient des polythéistes (le terme coranique est « associateurs »), blasphème ultime. Nombre de sourates appellent donc au meurtre des non-musulmans et des chrétiens, notamment la 2 (à partir du verset 190), la 4 (dont le verset 56 appelle à la mort de « ceux qui ne croient pas à nos versets »), la 8, la 29, la 47 et surtout la 9, le « verset de l’épée », où il est commandé de combattre et de tuer les infidèles.

Comparons maintenant avec la Bible. Certes, la violence n’est pas étrangère à la Bible, dont certains passages sont violents (psaume 136, Deutéronome 20 verset 10, chapitre 18 du premier livre des Rois…). Mais dans la Bible, la violence est presque toujours associée aux colères de Dieu face aux hommes pécheurs (ex. l’épisode de Noé, les colères de Jésus ou les sermons de Paul). Les récits de guerre de l’Ancien Testament hébraïque peuvent mettre en évidence des scènes de violence lorsque Israël se venge de ses ennemis mais il n’y a pas d’appel explicites au meurtre et à la guerre sainte comme on en trouve dans le Coran. D’autant que le Décalogue (commandement 9, Exode 20:13) proscrit explicitement le meurtre !

Peut-on de cela conclure à la violence intrinsèque du Coran ? Ce serait trop rapide. Tirer deux ou trois versets violents est insuffisant pour conclure, quand on sait à quel point le Coran est un texte complexe, qui affirme lui-même qu’il existe des versets « sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à des interprétations diverses » (sourate 3, verset 7). A deux pas d’un verset qui prône la guerre, on trouve un verset qui chante la paix. Ainsi, la même sourate 4 qui appelle à la mort des mécréants annonce plus tard (verset 93) un châtiment divin pour quiconque tue un croyant. Le verset 99 de la sourate 10 semble interdire la conversion forcée, tandis que la sourate 37 comporte une litanie de paix sur Noé, Abraham, Moïse, Aaron, « Élie et ses adeptes ». L’islamologue Adrien Candiard affirme que « le Coran est un texte à peu près incompréhensible. Certains de ses versets sont très clairs, mais le livre lui-même est extrêmement difficile. Le sens même des mots arabes dans ce texte très ancien est, dans beaucoup de cas, absolument conjecturel. Et même lu en traduction, c’est-à-dire après un choix d’interprétation, il reste mystérieux. Ceux qui vous disent que le Coran est très clair ne l’ont manifestement jamais ouvert. » D’autant plus qu’au Coran s’ajoutent les hadiths, ces milliers de paroles rapportées du Prophète, un océan de paroles contradictoires, à l’authenticité très variable, dans lequel les savants musulmans « apprennent à naviguer avec un ensemble de règles tout à fait byzantines ».

Pour autant, cette grande diversité de paroles et donc d’interprétations ne signifie pas qu’on ne peut rien tirer de cohérent du Coran. Cela reviendrait à nier l’existence même de l’islam. Le même Candiard me semble très éclairant quand il poursuit : « Il ne faut pas forcer le trait [de la diversité des interprétations], évidemment : le Coran fourni un cadre à ces interprétations, mais aussi un imaginaire, et cet imaginaire n’est pas un imaginaire non-violent. Cela interdit-il toute lecture radicalement non-violente du Coran ? Non. Mais à l’inverse, le Coran n’oblige pas à une lecture violente. Pour tenter d’aller un peu plus loin, je dirais que le Coran n’est pas un texte violent, mais qu’il offre une certaine disponibilité à un usage violent. Une comparaison peut être éclairante, si on en ôte l’effet « point Godwin » tout à fait fâcheux : Wagner n’était pas nazi, Nietzsche n’était pas nazi, mais ils ont pu être récupérés par le nazisme ; ce que le nazisme n’aurait jamais pu faire avec la philosophie de Kant ou la musique de Haydn. Faut-il condamner Wagner et Nietzsche pour cette disponibilité ? Je ne le crois nullement. Ils méritent qu’on les connaisse pour eux-mêmes, pas qu’on les condamne par l’usage que des criminels en ont fait. »

3. Du fait, troisièmement, de son aspect abrogatif. L’islam considère que la Révélation a été progressive. Ainsi, lorsque des sourates se contredisent, c’est la plus récente qui fait foi (ce principe, le mansukh, s’appuie sur le Coran lui-même). Par exemple, des versets anciens autorisent le vin, puis le déconseillent, l’interdisent enfin. Ce principe pose la difficile question de la datation des versets, car ils ne sont pas classés par ordre chronologique mais par longueur dans le Coran. Surtout, les versets les plus violents sont souvent les plus récents ! Lors de sa période mecquoise, Mahomet était minoritaire parmi les tribus arabes polythéistes, les chrétiens et les juifs, auxquels il emprunte certaines traditions, comme l’interdit du porc, les ablutions rituelles, la circoncision, et même la direction de la prière qui fut Jérusalem avant d’être La Mecque.  Cette période est donc celle des versets les plus ouverts et tolérants. Vient ensuite la période médinoise, après l’Hégire, où  Mahomet, chassé de la Mecque, fonde et rassemble sa communauté à Yathrib (Médine), étendant son prestige et son autorité. A Médine, « Il n’est plus l’arbitre des tribus qu’il était à son arrivée en 622, mais leur seigneur unique, envoyé par Dieu pour les diriger sur la voie parfaite » (Olivier Hanne). Il développe alors des prescriptions juridiques, politiques et sociales, plus dures, plus violentes envers les juifs et les chrétiens qui n’accueillent pas toujours favorablement son message.

4. Du fait, quatrièmement, de la vie du personnage clé de l’islam. Mahomet est un guerrier (il aurait mené environ 40 guerres, notamment contre les tribus arabes hostiles à la nouvelle religion), un chef politique, militaire, religieux. Il a possédé des esclaves, dirigé un empire, etc. Sa vie, qui contient des violences commises par lui, est donc objectivement très différente de celle de Jésus, prêcheur célibataire, pauvre, apolitique, pacifique, ayant annoncé que « son royaume n’était pas de ce monde ».

5. Enfin et surtout, il n’y a pas d’autorité théologique centralisatrice en islam, qui puisse notamment valider les progrès exégétiques. Ceci est lié à l’histoire de cette religion. Alors que les premiers temps du christianisme furent marqués par des déchirures et des querelles théologiques, l’islam se divisa d’abord autour de questions politiques, de successions. A la mort du Prophète, une partie des fidèles se prononça pour son jeune et brillant cousin (qui était aussi son gendre), Ali. On les appellera « chi’a-t-Ali », c’est-à-dire « partisans d’Ali », et bientôt simplement « chi’a », qui deviendra « chiites ». D’autres, estimant que la Révélation était terminée, prirent partis, non pour la famille de Mahomet, mais pour les autorités religieuses, califes et représentants de la Loi, de la Tradition (sunna) : on les appellera sunnites. Aucune autorité ne parvint à s’imposer en islam comme le pape s’imposa en Occident. Les califes perdirent sans cesse de leur influence, et au XVIème siècle, le sultan ottoman annexa tout simplement le titre de calife. Jusqu’à ce que Kemal Atatürk décide d’abolir purement et simplement l’institution califale. Le dernier d’entre eux, Abdul Mejid, mourut en exil en 1944.

En islam, il n’y a donc ni pape, ni cardinaux, ni conciles (et encore moins de concile Vatican II). Seulement des chefs religieux à l’audience et à l’autorité plus ou moins importante, mais dont la parole ne fait pas dogme comme celle du pape (surtout depuis le dogme de l’infaillibilité pontificale). Tout cela est très problématique car cela facilite le travail de l’extrémisme en matière de lecture du Coran. On imagine mal un prêtre français proclamant que le monde a été fait en 7 jours où appelant à tuer les hérétiques rester longtemps en poste. Alors qu’en islam, mêmes les tentatives les plus courageuses —comme celle de cet érudit musulman publiant à Londres une fatwa contre les terroristes, ou les sorties d’Ali Gomaa, grand mufti d’Egypte et prêcheur célèbre de l’islam modéré, qui a déclaré dans un entretien au Washington Post que les apostats n’avaient de compte à rendre qu’à Dieu— n’ont jamais l’assurance d’être adoptées définitivement et reconnues comme Loi faisant autorité.

Pendant des siècles, l’Église Catholique avait refusé de croire que la Terre était ronde et qu’elle tournait autour du soleil ; et, s’agissant de l’origine des espèces, elle avait commencé par condamner Darwin et l’évolutionnisme ; aujourd’hui, elle sévirait si l’un de ses évêques s’amusait à interpréter les textes sacrés de manière étroitement littérale, comme le font encore certains ulémas d’Arabie ou certains prédicateurs évangélistes d’Amérique. La méfiance qui prévaut dans la tradition musulmane, comme dans la tradition protestante, à l’égard d’une autorité religieuse centralisatrice est parfaitement légitime, et fort démocratique dans son inspiration ; mais elle a un effet secondaire calamiteux : sans cette insupportable autorité centralisatrice, aucun progrès n’est enregistré de façon irréversible. Amin Maalouf

Ce problème n’est donc pas spécifique à l’islam : le protestantisme connaît le même et, ce n’est pas un hasard, c’est aux États-Unis que le fondamentalisme chrétien est le plus développé.

2. L’histoire de l’islam et la liberté de changer de religion

Le rapport problématique de l’islam avec la violence ne concerne pas que le Coran. C’est peut être le pire, l’islam ne reconnaît pas le droit de changer de religion. On l’a vu : ceci s’explique fort bien puisque dès le départ, l’objectif du Prophète est politique : pas seulement fonder une religion, mais bien un empire fondé sur une religion. Ce qui a d’ailleurs très bien réussi : en 100 ans, l’islam passe de quelques adeptes dispersés en Arabie à un empire qui s’étend du Nord de l’Espagne à Kaboul ! Cela fait de Mahomet l’un des rares prophètes religieux connus, sinon le seul, ayant eu un objectif politique précis et assumé.

La conséquence est qu’en islam, l’État est profondément lié à la religion. Nous avons dit qu’il n’y avait pas d’autorité centralisatrice en islam, mais il faut être plus exact : la seule véritable autorité centralisatrice en islam, c’est l’État. Le CFCM, Conseil Français du Culte Musulman instauré en 2003 par Sarkozy pour être l’instance représentative du culte musulman auprès des pouvoirs publics, n’a une (petite) légitimité que parce qu’il relève d’un islam d’État maghrébin, algérien ou marocain selon les élections. On s’en doute, sa légitimité peut être contestée par d’autres : islam turc, islam tunisien…et surtout par des imams autoproclamés et des théologies sommaires élaborées sur internet et les réseaux sociaux, sans possibilité de contrôle. L’islam étant presque toujours un islam d’État, comment peut-il reconnaître la laïcité ?

Toute l’histoire de Joseph Fadelle en est l’illustration :  l’apostasie est une abomination, l’apostat doit être pourchassé, exécuté. Historiquement, même si quelques pays à dominante musulmane ont instauré officiellement la laïcité (cas type de la Turquie depuis Kemal Atatürk, qui fut longtemps un modèle du genre), en réalité la situation est au minimum délicate pour les cultes non-musulmans. Cet article de Slate en donne quelques raisons : la Turquie n’a pas instaurée une laïcité comme on la connait en France : en pratique, c’est un contrôle de l’État sur la religion dominante (islam sunnite) qui se rapproche du régime encore en vigueur en France en Alsace-Moselle ; l’islam sunnite bénéficie d’un statut particulier (cours obligatoires de religion) et les minorités religieuses sont protégées…par le traité de Lausanne. La liberté de changer de religion (et donc, de n’en pas avoir) est pourtant une liberté fondamentale, au moins aussi importante que la liberté d’expression.

Le contraste théologique avec le christianisme est évident : dès le Concile de Rome (313) puis à celui d’Arles l’année suivante, l’Église accepte le droit de changer de religion en condamnant avec saint Augustin le donatisme, qui estimait que les chrétiens relaps des persécutions romaines ne pouvaient plus être admis dans l’Église, et que les sacrements administrés par eux étaient invalides. Dans le christianisme, le message doit se répandre par la conversion de soi-même et des autres, ie. par la diffusion de la Bonne Nouvelle. Il y a une exigence d’évangélisation mais elle ne signifie pas que l’existence même des « infidèles » constitue un blasphème. Le mot « djihad » signifiant « effort », on peut parler, si l’on veut, de « djihad interne » pour le christianisme, c’est-à-dire d’un effort radical de conversion qui passe d’abord par soi-même.

L’authentique martyr n’a rien de commun avec l’arrogance qui se fait saigner aux pieds de l’adversaire pour le laisser sans réplique. Il n’a rien d’excessif. Étant une vertu, il se tient dans la juste mesure. Il est la modération même. (…) Le martyr n’est jamais l’agresseur. Il ne cherche même pas à imposer la vérité. Il se contente de la proposer, tendrement, en demandant pardon de ne pas être à sa hauteur. « Croyez-moi, le Christ est la vérité, même si moi je suis un misérable pécheur ». Il ne refuse jamais le vrai dialogue. Cependant, si on lui somme d’abjurer sous peine de mort, il ne cède pas à la menace. La situation extrême qui voit couler son sang n’est que l’aboutissement de son opposition à tout extrémiste. Ce qui n’est le cas ni du terroriste ni du mondain, tous deux dans l’excès. Le manque de modération du premier est évident. Il veut imposer la vérité comme si elle n’était pas chose spirituelle, c’est-à-dire personnel et livre, par l’interlocuteur. Lui résiste-on qu’il s’excite jusqu’à vous égorger ou vous dynamiter avec lui, ce qui est une manière à ses yeux de vous mettre définitivement d’accord. Fabrice Hadjadj

Le problème ne se pose pas dans les mêmes termes pour le judaïsme puisque Israël est le peuple élu : il n’y a pas vraiment de nécessité de conversion (on est Juif par naissance).

Bien sûr cela ne signifie pas qu’en pratique, changer de religion -ou pire, devenir athée- a été quelque chose de facile ou de répandu au Moyen-âge chrétien. De plus, certains souverains (comme Charlemagne), se croyant investi d’une mission sacrée, n’ont pas hésité à imposer à des populations entières des choix du type « le christianisme ou la mort ». Il n’en demeure pas moins que la différence de rapport avec la liberté de religion est nette entre, d’un côté, le christianisme et le judaïsme, et de l’autre l’islam.

Que l’on compare, si l’on est toujours pas convaincu, la situation des musulmans en terre (historiquement) chrétienne et des chrétiens en terre (historiquement) musulmane !  Les premiers, s’ils subissent parfois quelques discriminations regrettables, bénéficient de tous les avantages et les protections de nos sociétés laïques, démocratiques, sociales : liberté d’expression, de religion, de la presse, etc. Les seconds sont exterminés, discriminés, chassés. La situation des chrétiens au Moyen-Orient est dramatique. Au mieux tolérés comme dhimmis —sur une terre, qui, rappelons-le, était la leur bien avant l’arrivée de l’islam— au pire rejetés, exclus, marginalisés, quand ce n’est pas massacrés jusque dans leurs églises, poignardés dans la rue, victimes d’odieux chantages ou condamnée à mort pour « blasphème », qu’ils soient simples fidèles ou archévêques. Pakistan, Iran, Irak, Egypte, Soudan, Inde, Érythrée, Congo, Algérie, Palestine, Thaïlande, Birmanie… au 4ème siècle, les chrétiens d’Orient représentaient 80% des chrétiens du monde. Au 10ème siècle, 50%. Aujourd’hui, les estimations varient entre 2 et 5%. En un siècle, la population chrétienne de Turquie est passée de 20% à 0,2%. J’évoque les chrétiens, mais j’aurais pu évoquer les autres religions non-musulmanes : les Yézidis, par exemple.

L’analyse historique vient renforcer cette analyse des problèmes théologiques posés par l’islam et le Coran. Je m’appuierai ici notamment sur un article de l’historien Jean-François Chemain. Les Occidentaux, experts en auto-flagellation, (se) rappellent régulièrement les croisades et l’Inquisition pour mettre en évidence la violence passée des chrétiens, qui auraient été au moins aussi barbares que les musulmans. Il est vrai que la violence n’a pas été étrangère au christianisme, mais ayons le sens des proportions. L’Inquisition a fait très peu de morts en France (davantage en Espagne) en tout cas beaucoup moins que les barbaries (athées) modernes. Quant aux croisades, elles constituaient aussi une réponse à l’interdiction musulmane faite aux pèlerins de se rendre sur le tombeau du Christ, et aux attaques de ces pèlerins par les armées seldjoukides. Quoi qu’il en soit, la notion de guerre sainte n’apparaît dans l’Occident chrétien  qu’au 11ème siècle, soit après 1000 ans de christianisme, alors qu’elle est présente dès le début de l’islam, qui s’étend par expansion militaire dès l’origine !

Et encore cette violence [chrétienne] est-elle limitée au catholicisme romain ; les orthodoxes ne l’admirent jamais, et l’on devine l’état d’infériorité morale des soldats chrétiens persuadés de mourir en état de péché mortel, confrontés à des guerriers certains de monter directement au paradis d’Allah. Jean-François Chemain

Quant aux Juifs, il s’agissait presque toujours de réagir (par la violence) pour préserver le territoire d’Israël, terre sacrée léguée par Dieu, et non pas de conquérir le monde et/ou convertir les autres peuples de force :  répétons une fois encore que la conversion a beaucoup moins de sens dans le judaïsme puisque Israël, est, par nature, le peuple élu.

On pourrait tenir un compte morbide des horreurs commises par des chrétiens sur des musulmans au fil des siècles, et le comparer avec les horreurs commises par des musulmans sur les chrétiens au fil des siècles. On ne préjugera pas du résultat, qui ne confirme que l’extraordinaire capacité de l’être humain à faire du mal à son semblable. Cependant, on peut mentionner que le compte net des territoires gagnés par l’islam, entre les deux points extrêmes de son expansion (bataille de Poitiers en 732, et de Vienne en 1683) est clairement positif : la totalité de l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, la Turquie, autant de territoires chrétiens avant l’expansion de l’islam. Seule la péninsule ibérique et Israël ont été regagnés par les Occidentaux.

Prétendre, après tout cela, que l’islam est « naturellement » une religion de paix et d’amour, que les islamistes ne sont que de « mauvais musulmans » et faire l’impasse sur la violence du Coran et les problèmes d’interprétation qu’il pose en l’absence d’autorité théologique centralisatrice, sur quatorze siècles de conquêtes, sur la montée du fondamentalisme et sur la situation, y compris récente, des non-musulmans en terre musulmane, n’est pas seulement faux. C’est scandaleux.

3. L’islamisme, des causes socio-politiques ?

Tout ce qui précède, centré sur l’aspect théologique et historique, n’exclut aucunement des analyses plus sociologiques, géopolitiques, ou psychologiques. Elles sont abordées par Amin Maalouf dans son livre Le dérèglement du monde (2009) (j’en avais parlé )  où il voit dans le fanatisme musulman les éléments suivants :

  • Une volonté de revanche sur l’Occident qui les a souvent maltraité, dominé ou colonisé (le fondamentalisme comme revanche politico-historique des peuples arabes) ;
  • Une recherche d’unité entre les communautés arabes, après l’échec du panarabisme laïc (le fondamentalisme comme projet politique) ;
  • Les conséquences sociales de populations arabo-musulmanes mal intégrées dans les sociétés occidentales, pauvres, délaissées dans des quartiers de misère où la République a fuit depuis longtemps et où se développe un communautarisme destructeur (le fondamentalisme comme bouée de secours, ou comme identité socio-économique) ;

A quoi on pourrait ajouter :

  • L’ignorance et la bêtise d’individus peu ou pas instruits, rendu plus violents par un lourd passé carcéral et faciles à manipuler pour les organisations terroristes, qui en font de la chair à canon (le fondamentalisme comme exutoire d’individus incultes, psychologiquement instables, violents et manipulables) ;
  • Une réaction violente à la modernité qui relègue la religion dans l’espace privé (laïcité), glorifie l’individu au détriment du groupe (individualisme), méprise le sacré et l’autorité (libertarisme), relativise la notion de vérité (scepticisme), privilégie la technique à la quête de sens, etc (le fondamentalisme comme valeur  conservatrice, en réaction à des valeurs modernes jugées mauvaises).

La dernière de ces explications est spécialement et brillamment défendue par Fabrice Hadjadj. C’est parce que nous avons nié  nos valeurs, que nous ne savons proposer à nos jeunes que société de consommation, individualisme et immédiateté des réseaux sociaux, plutôt qu’une cause juste pour laquelle mourir et un bonheur qui nous dépasse, que nos jeunes deviennent djihadistes, explique le philosophe.  Je ne résiste pas à l’envie de citer dans les grandes largeurs :

(…) les jeunes qui, en France, sont tentés par le djihad (mais aussi par la réaction d’un terrorisme identitaire), viennent dans un temps où les soixante-huitards ont l’âge, sinon l’art, d’être grands-pères. Ils connaissent une pulsion révolutionnaire, veulent donner un coup de pied dans la termitière, comme en 1968, mais en même temps, ils sont à l’opposé de Mai 68 et du Charlie Hebdo de papy : ils se rebellent contre le libertarisme, le pacifisme, l’athéisme, ils ont envie d’avoir des repères clairs et d’établir un ordre moral rigide. (…)

Ce serait une grave erreur, en effet, de croire que le djihadisme contemporain est la résurgence d’un obscurantisme prémoderne. Il s’agit au contraire d’un phénomène postmoderne, très conscient des impasses du progressisme. Il se situe donc en rupture, dénonçant l’individualisme et le vide religieux.

Mais il est aussi dans une continuité assez évidente : les jeunes se laissent embrigader par Internet et par des clips tournés comme une bande-annonce de jeu vidéo, avec une mission bien déterminée (établir le califat), comme dans World of Warcraft… Ce sont des re­jetons de la société du spectacle (l’acte terroriste valant avant tout par son impact spectaculaire), des déracinés soumis à la logique de la mondialisation (car ils partent à l’étranger et ne cherchent pas à défendre une famille ou une terre), des collaborateurs d’une puissance industrielle qui marche grâce au pétrole et au trafic d’armes…

Enfin, ils prétendent tout résoudre par des clics et passent assez facilement de la souris au détonateur. Ils sont en cela des produits de notre push-button society, pour reprendre une expression du philosophe Günther Anders. (…)

Que recherchent les jeunes aujourd’hui qu’ils ne trouvent pas en France et de manière générale ?

Un récit, une épopée, quelque chose qui fasse sens, c’est-à-dire pour quoi l’on peut vivre et mourir. Car le bonheur que nous recherchons profondément n’est pas dans le bien-être ni le confort, mais dans la générosité jusqu’au sacrifice. Le confort consumériste ne se maintient d’ailleurs que parce qu’il ne cesse de nous vendre des séries pleines d’actions aventureuses, qui fonctionnent comme des exutoires. (…)

L’éducation telle qu’elle est conçue dans notre pays ne peut plus rien. Ce n’est pas à coup de laïcisme, de civisme, de charte pour les « valeurs républicaines  » que l’on arrivera à quelque chose. D’autant plus que le système éducatif n’est généralement qu’une sorte de garderie ou d’antichambre pour le marché du travail et l’ANPE.

Du reste, à quoi sert d’avoir une tête bien pleine, à l’heure de Wikipedia ? Ce que cherche un jeune avant tout, ce n’est pas de l’instruction, mais une vocation ; ce n’est pas une orientation professionnelle, mais une espérance.

Chacun peut avoir sa préférence, mais n’opposons pas hâtivement les explications.  Toutes contiennent une part de vérité. Les fondamentalistes sont tout à la fois des individus violents et manipulables par les marchands de chair à canon, défendent des valeurs anti-modernes, sont peu intégrés dans leur société d’accueil en dehors d’un cercle restreint communautaire, rejettent l’Occident en général, tant pour ses valeurs que pour son passé de colonisateur du monde arabo-musulman. La guerre menée par l’islamisme est tout à la fois une guerre contre l’Occident et en particulier les États-Unis, contre la modernité, contre le christianisme, contre les « mécréants ».

Dans ce cas, on peut alors mettre en évidence des solutions, des remèdes de long terme, même si les nécessités précises restent très floues : meilleure éducation des individus, meilleur développement économique des pays arabes, redistribution des richesses, meilleures relations diplomatiques entre l’Occident et le monde arabe depuis la débâcle de la guerre en Irak, redistribution envers les quartiers défavorisés, développement d’une laïcité qui ne soit pas mépris ou étouffement du sentiment religieux, etc.

Je ne fais donc pas de l’explication théologique une explication qui déclasse toutes les autres. Le terrorisme islamiste n’a pas toujours été aussi répandu, or le Coran est le même depuis le début ; les sociétés musulmanes sont spécialement intolérantes, alors que l’islam est pratiquement l’inventeur de la tolérance civile, et des moyens de régler les rapports de personnes avec des religions différentes, l’hérésie n’étant pas un problème grave dans l’islam, contrairement au christianisme où s’écarter de la doctrine, c’est porter atteinte à l’unité de l’Eglise. Le Coran est donc un prétexte, un problème majoritairement conjoncturel. Mais c’est un prétexte qui, justement, existe, et facilite grandement le djihadisme ; c’est un prétexte qui rend la violence d’autant plus acceptable que justifiée divinement contre les « mécréants ». C’est donc un prétexte qu’il ne faut pas oublier avant de conclure faussement que « le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam ».

Conclusion

Je pense avoir montré que les raisons, géopolitiques, sociales, psychologiques, n’expliquent pas tout de la violence terroriste. De nombreux peuples ont été battus, colonisés, humiliés dans l’Histoire. De nombreux quartiers, dans de nombreuses villes du monde, sont mal lotis du point de vue des revenus, des services, de l’intégration à la Nation. De nombreux individus, également, rejettent plus ou moins violemment la modernité et ses valeurs, sont perdus dans l’Europe du vide existentiel. Tombent-ils tous dans la violence ? Le fondamentalisme lui-même existe dans toutes les religions : pourquoi seuls les fondamentalistes musulmans connaissent ce degré de violence ? Fait intéressant, un certain nombre d’études économiques rejettent la causalité entre faiblesse du niveau d’éducation et propension à commettre des actes terroristes. Autrement dit, loin d’être un ramassis d’incultes, les terroristes seraient souvent des individus diplômés du secondaire, quand ce n’est pas du supérieur. Comment croire alors que le manque d’éducation ou l’absence de perspectives socio-économiques constitue la meilleure ou la seule explication ?

De tous les extrémismes religieux contemporains, seul l’islamisme a développé la violence à ce point, avec ce niveau d’organisation, ces méthodes (les attentats-suicides, dont il y a très peu d’autres exemples d’envergure hormis le nationalisme japonais). Plus d’école, d’éducation, d’intégration socio-économique des banlieues défavorisées, de développement des pays arabes… tout cela est juste et ces réponses sont nécessaires. Mais j’affirme qu’elles sont et seront incomplètes sans une (r)évolution théologique qui ne peut provenir que des autorités religieuses et des sociétés musulmanes dans leur ensemble.

L’islam seul peut et doit prendre à bras-le-corps la question de la violence, et entamer une véritable révolution religieuse pour faire reculer le fondamentalisme. C’est aux musulmans de le faire (spécialement au clergé musulman), de trouver ou retrouver l’islam de l’Université al-Azhar, de ces communautés musulmanes qui développèrent l’algèbre, nos compas et outils de navigation, notre maîtrise de l’imprimerie, notre compréhension de la transmission des maladies et des moyens de la soigner, et nous donnèrent les mots « zénith », « alchimie », « algorithme », « astrolabe », « azur », « azimuth », « chiffre », et même l’inconnue mathématique x, tous d’origine arabe.

Le défi est donc commun : les musulmans eux-mêmes doivent le prendre à bras-le-corps – certains le font, bien que l’on répète en boucle qu’ils se taisent, et j’en avais relevé quelques illustrations. Ils y sont contraints, pour leur propre sécurité, quand bien même beaucoup estiment ne pas avoir à s’expliquer de ce qui n’est pas, pour eux, l’islam. Il leur appartient d’opérer le discernement nécessaire au sein des textes et/ou d’affirmer explicitement ce qu’ils en rejettent, lorsque/si cela s’avère nécessaire. Le reste de la société ne doit pas non plus croire que l’islam soit réductible à la violence, ni en accréditer l’idée, au risque de discréditer les musulmans avec lesquels nous pouvons vivre. Koz

Sans cela, nous aurons encore des Merah, des Kouachi, des cinglés isolés ou des cinglés pantins d’organisations terroristes ayant déclaré une guerre à l’Occident, tous définitivement rétifs au moindre dialogue, animés d’un même zèle fanatique pour (leur vision d’) Allah.

Malheureusement, rien, à l’heure actuelle, ne permet d’espérer une telle révolution dans le monde arabo-musulman. Sur ce point, je dois admettre un certain pessimisme (peut être excessif ?). En Occident, on s’escrime —de moins en moins— à rechercher le dialogue, le multiculturalisme, alors que le monde arabo-musulman prend la direction exactement inverse, se repliant sur lui-même, chassant les chrétiens, faisant fuir les Juifs, refusant tout compromis -à l’exception notable de quelques pays de la péninsule arabique qui adoptent une attitude encore (relativement) tolérante vis-à-vis des autres religions que l’islam, principalement le Koweit, Bahrein, et les Émirats Arabes Unis, quoique la population de ces pays ne soit pas toujours aussi tolérante que ses gouvernants. L’islam wahhabite des Saoud, radical et fondamentaliste, domine le monde sunnite. Est-ce mieux dans le monde chiite ? Quand, en avril 2006, Ahmadinejad annonce son intention de supprimer l’obligation pour les femmes de venir voilée dans les stades iraniens, il doit reculer sous la pression des manifestations du clergé. A de rares exceptions près, les révolutions arabes ont abouti à la prise de pouvoir des islamistes ou à la hausse de leur influence ; les autorités de l’islam, même modérées, appuient souvent leur appels aux dialogues par des réserves qui les réduisent, de fait, à néant. Du type « on veut bien discuter mais seulement si l’on cesse en Occident de caricaturer le Prophète, de se moquer des musulmans » : bref, de déplaire à l’islam. Les mouvements du type #NotInMyName s’indignent, mais ne lancent aucune autocritique. On retrouve aujourd’hui cet écœurant discours même chez certains Occidentaux : 12 personnes ont été assassinées, mais au fond, elles l’avaient (un peu) cherché, hein…

Une réflexion sur “Après Charlie : sur l’islam (2/2)

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